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Facettes de la santé mentale aujourd'hui à Bruxelles

BSS 2001 sante mentaleLe thème du numéro spécial de cette année s’est imposé d’emblée, puisque 2001 avait été déclarée année de la santé mentale par cinq partenaires cherchant à promouvoir la santé mentale en Belgique : les Ligues Wallonne et Bruxelloise Francophone pour la Santé Mentale, la Vlaamse Vereniging voor Geestelijke Gezondheidszorg, la Fondation Julie Renson et la Fondation Reine Fabiola pour la Santé Mentale.

pdfTélécharger la brochure "Facettes de la santé mentale aujourd'hui à Bruxelles"669.65 Ko

Par contre, l’angle d’approche de ce thème complexe, multiforme, et somme toute difficile à définir, a été extrêmement difficile à trouver. Car, au fond, qu’entend-on par ces mots : santé mentale?... Qui parle spontanément de «sa santé mentale»? On dit plutôt : «j’ai le moral», «je tiens la forme» ou «je me sens bien». La santé mentale est par essence subjective. Elle est aussi très complexe : ce sentiment de bien-être, cette «forme» que l’on tient, on peut parfois clairement l’attribuer à un événement particulier de la vie (une réussite, une rencontre, une expérience...) mais, le plus souvent, la cause en est diffuse et difficile à préciser. On se sent bien, et voilà tout.

Un concept difficile à définir

Donc, la santé mentale se confondrait avec le bien-être?... Dans la petite brochure éditée par les cinq partenaires cités plus haut1, les auteurs nuancent cette définition : «La caractéristique de l’être humain, c’est sa capacité à parler, à dire ses émotions, à penser et à «se» penser, à entrer en relation avec l’autre... et avec soi. Etre bien avec les autres, être bien tout seul. Etre mal parfois aussi, mais pouvoir l’assumer.» Ils définissent la santé mentale comme un équilibre2 — et un équilibre, bien sûr, c’est instable, fragile, jamais acquis pour de bon : «La santé mentale, ça paraît simple quand tout va bien; généralement, on n’y pense même pas du tout. C’est un équilibre qui semble se faire tout seul. La mort, la maladie, la séparation, l’intolérance, l’incompréhension, le rejet, la rencontre d’un autre trop différent, peuvent nous rappeler brutalement que notre existence ne va pas de soi, et que notre équilibre est toujours à reconstruire. Il nous arrive aussi de découvrir en nous une face cachée de nous-mêmes que nous ne connaissions pas, et qui nous perturbe.»

Un élément important de définition, c’est la relation à l’autre, et la capacité d’entrer en relation avec lui. C’est dans la relation à l’autre que l’on se construit en tant qu’humain, que l’on se développe psychiquement et, bien entendu, socialement. C’est dans la relation à l’autre — y compris par l’opposition et le conflit — que l’on fait l’apprentissage de la vie, que l’on se découvre «soi» et que l’on découvre les limites de l’existence, les normes sociales, les interdits fondamentaux. Tout à la fois l’autre nous renvoie à notre irréductible solitude et nous permet de sortir de l’isolement, de trouver des points de rencontre, de ressemblance, de partage, nous permet d’appartenir à un groupe. Etre capable d’aller vers l’autre est donc indispensable à la santé mentale.

Santé et maladie... mentales

Lorsqu’il s’agit d’un rhume aussi bien que d’une hépatite ou d’une méningite, on parle volontiers de maladie. Mais, s’agissant de repli sur soi, d’angoisse, de dépression, on n’emploie pas l’expression «maladie mentale». Ce mot évoque des images effrayantes : folie, asile psychiatrique, enfermement. Le «fou» fait peur parce qu’il révèle au grand jour la part d’incohérence, de refus de l’autre, de violence et d’étrangeté qui est en nous — cette part que nous avons domestiquée mais qui pourrait nous submerger. Le terme de maladie mentale évoque le monde asilaire qui a dominé la psychiatrie pendant si longtemps, où la perte d’identité rejoignait la mise à part, l’exclusion, l’enfermement.
Ces images, pourtant, n’ont pas grand-chose à voir avec ce qui fait le lot de tout un chacun, au moins de temps à autre : la tristesse, le découragement, les idées noires, la déprime, le sentiment d’être incompris, l’impression que rien n’a de sens. Des expériences qui nous arrivent à tous et qui sont souvent passagères. On arrive à traverser la mauvaise passe, à surmonter les conflits intérieurs, à faire son deuil d’un projet, d’un désir, d’une relation... Mais, parfois aussi, on n’y arrive pas, on tourne en rond, on perd pied. Pourtant, on hésite souvent à faire appel à un «psy». Non seulement parce que, peu ou prou, on garde l’idée que «les psys c’est pour les fous». Mais aussi parce qu’il est difficile de reconnaître qu’on «n’y arrive pas», qu’on n’est pas capable de s’en sortir tout seul. Surtout dans une culture, celle des sociétés occidentales avancées, qui nous enjoint d’être autonomes, de nous débrouiller et de réussir sur tous les plans : professionnel, familial, sexuel, financier... et mental. Il faut être bien dans sa tête et son corps!
Cette obligation est dans le droit fil d’une conception individualiste de la vie et de la santé : «si tu réussis dans la vie, si tu restes en bonne santé, c’est grâce à tes propres efforts, à ta volonté, à ton courage. Donc, si ça ne marche pas, si tu es déprimé, si tu restes tout seul — c’est de ta faute. A la rigueur, c’est que tu n’as pas eu de chance, que tu n’es pas très futé, que tu as eu des parents inadéquats (éventuellement maltraitants)...» Le rôle des déterminants collectifs qui affectent la qualité de la santé mentale est ainsi fréquemment sous-estimé voire oublié.

Et pourtant, surtout aujourd’hui, nombre de ces déterminants menacent l’équilibre instable de notre santé mentale. Nos valeurs morales, nos références culturelles, nos modèles éducatifs, et même nos repères nationaux et politiques se sont considérablement modifiés et brouillés en plusieurs décennies. Les incompréhensions et les conflits intergénérationnels se sont multipliés. Les chocs culturels issus des grandes vagues migratoires des années 50, 60 et 70 ne sont pas encore apaisés que de nouveaux flux et de nou- velles figures de la migration viennent susciter craintes, inquiétudes, méfiance. La crise économique nous insécurise profondément : la foi en l’avenir propre aux Trente glorieuses est bien loin. L’économique semble tout diriger, et le phénomène actuel de «globalisation» nous fait perdre encore plus de prise sur des décisions qui nous concernent au premier chef mais dont les décideurs paraissent hors de portée. Dans les grandes villes comme Bruxelles, la pauvreté s’accroît, entraînant souvent l’affaiblissement voire la perte des liens sociaux, la marginalisation, l’exclusion...

Les soins de santé mentale à Bruxelles

Les soins de santé mentale à Bruxelles comprennent cinq secteurs institutionnels :

  • les structures hospitalières (tout comme la santé physique, la santé mentale reste très «hospitalocentrée»), parmi lesquelles les hôpitaux psychiatriques et les services psychaitriques des hôpitaux généraux;
  • les services de santé mentale (soins ambulatoires), dont la plupart dépendent de la COCOF, les autres du bicommunautaire ou de la VGC (Vlaamse Gemeenschapscommissie);
  • les structures dites psycho-socio-thérapeutiques, intermédiaires entre les deux catégories précédentes (centres de jour, centres de nuit, communautés thérapeutiques...);
  • les services spécialisés dans le domaine de la toxicomanie (* Voir Bruxelles Santé n° 20, pp. 6-13);
  • les MSP (maisons de soins psychiatriques) et les IHP (initiatives d’habitations protégées), qui offrent aux patients chroniques un suivi au long cours dans des structures moins lourdes, moins coûteuses et moins «désocialisantes» que les hôpitaux.
    (Il faut évidemment aussi noter d’autres ressources en dehors du secteur de la santé mentale proprement dit : chez les thérapeutes privés, dans les maisons médicales et les centres de planning familial.)

La LBFSM réunit les services ambulatoires francophones depuis 1978 et s’est progressivement ouverte à d’autres secteurs. Ainsi, elle réunit aujourd’hui les services de santé mentale agréés par la COCOF et par la Commission communautaire commune (COCOM), des structures psycho-socio-thérapeutiques, des services pour toxicomanes, des IHP et une série d’autres membres assez divers.

Trouver un fil conducteur

Mais, une fois cet écheveau dévidé, par quel bout commencer? Et comment, dans le cadre de ces quelques dizaines de pages, éviter d’être superficiel? Il faut trouver un fil conducteur. Mais lequel?... La consultation de divers documents de la Ligue Bruxelloise Francophone pour la Santé Mentale (LBFSM) avait attiré notre attention sur les rapports étroits entre la santé mentale et le social (entendant par ce mot aussi bien les relations interpersonnelles, «microsociales», que les multiples appartenances, culturelles, professionnelles, économiques, politiques, etc., qui lient les membres d’une collectivité — ou les séparent). Dans un récent rapport3, la LBFSM fait notamment état de l’apparition de phénomènes nouveaux, de l’évolution des modalités de certaines demandes adressées aux services de soins ambulatoires, et d’impasses auxquelles les équipes de ces services se trouvent confrontées.
Ainsi, un nombre croissant de demandes d’aide et de prise en charge sont adressées aux services de santé mentale. La part strictement sociale des demandes est elle aussi en augmentation : régularisations administratives, besoins matériels, logement, surendettement, pauvreté, exclusion... De nouveaux contingents de migrants amènent des problématiques nouvelles : clandestinité, violences d’Etat, demande d’asile politique, ouverture des frontières de l’Est. Dans le domaine de la petite enfance, les demandes augmentent elles aussi (dysfonctionnements familiaux, maltraitances infantiles, demandes d’aide des écoles, activités préventives...). La problématique des adolescents suicidaires est préoccupante. L’augmentation de la population âgée réclame de la part des équipes des disponibilités et surtout une mobilité qu’elles n’ont pas toujours, pour répondre aux difficultés spécifiques du grand âge : isolement, précarité matérielle, maltraitance... Les demandes de justiciables mis sous contrainte sont en hausse. Enfin, des secteurs périphériques à la santé mentale sont de plus en plus demandeurs de collaboration : aide aux sans-abri, soins à domicile, missions locales, services sociaux, secteur judiciaire, enseignement...

Toutes ces questions, et d’autres encore, font l’objet de groupes de travail et de coordinations abrités par la LBFSM. Notre fil conducteur était donc trouvé : sélectionner, parmi les objets de travail de ces groupes et coordinations, ceux qui seraient le plus susceptibles d’intéresser les lecteurs de Bruxelles Santé et, nous l’espérons, de leur faire apparaître la santé mentale sous un jour un peu différent.

Nous avons procédé par entretiens. La plupart des personnes interviewées sont coordinatrices ou personnes-ressources des groupes de travail. Même si elles puisent le plus souvent, et assez naturellement, leurs exemples dans leur propre expérience, c’est du travail et de la réflexion d’un groupe — voire de plusieurs — qu’elles témoignent. Chacune d’entre elles a pu relire la transcription que nous avons réalisée à partir de l’enregistrement de l’entretien. Enfin, les interviews sont reproduits ici selon l’ordre chronologique. Tout autre ordre nous aurait paru arbitraire. On verra cependant que, loin de composer une suite aléatoire voire hétéroclite, ces textes sont parcourus de plusieurs fils rouges et donnent, de la santé mentale aujourd’hui à Bruxelles, une image multiple, complexe, mais cohérente.

1. La Santé Mentale, j’en parle, mars 2001.
2. Notons que la santé physique, au-delà de l’absence de maladie ou du bien-être, peut elle aussi se définir comme un équilibre reposant sur la satisfaction des besoins fondamentaux et sur la double capacité de s’adapter à son environnement et de transformer celui-ci (cf. Bruxelles Santé n° spécial 1997, rééd. 2000, p. 9).
3. Position de la Ligue bruxelloise francophone pour la santé mentale sur les concepts de réseau et circuits de soins. Rapport, Bruxelles, LBFSM, s. d., pp. 27-28.