Question Santé       Facebook  Twitter  header vimeo
Inscription Newsletter  INSCRIPTION NEWSLETTERS  PRESSE

Tranche de pain, tranche de vie

BSS 2009 trancheAvec l'avènement du surpoids et de l'obésité comme problèmes de santé publique, les messages de prévention en matière d'alimentation sont à l'avant-plan de l'actualité. Ils reposent en général, explicitement ou non, sur l'hypothèse que les mangeurs sont des êtres rationnels qui se comportent erronément parce qu'ils sont mal informés ou insuffisamment alertés des risques.
La manière dont la communication aborde les us et coutumes alimentaires amène trop souvent à les réduire à une affaire de nutrition et de diététique (même si, fort heureusement, la notion de plaisir n'est pas toujours absente des messages et programmes de prévention).

 pdfTélécharger la brochure "Tranche_de pain, tranche de vie"601.87 Ko

On en viendrait presque à oublier que manger n'est pas seulement absorber des nutriments, c'est un acte aux multiples dimensions :

  • économique (5 fruits et légumes par jour, il faut pouvoirse les payer) ;
  • culturel (on transmet ou fait revivre la cuisine familiale ou celle du terroir, on découvre d'autres cuisines) ;
  • émotionnel (on incorpore un élément extérieur : les dégoûts alimentaires des jeunes enfants montrent bien que ce n'est pas un acte indifférent !) ;
  • sensuel (parfums, saveurs, couleurs, croquer la pomme...) ;
  • convivial (en partageant, en offrant un repas, on affirme un lien) ;
  • social (on ne mange pas de la même manière selon le groupe social auquel on appartient) ;
  • écologique (produits bio, compost, emballages biodégradables ou recyclables) ;
  • et même politique (« traçabilité » des produits, sécurité alimentaire, OGM...) !

Pour que la prévention du surpoids et de l'obésité (et des pathologies associées) ait quelque chance d'aller au-delà des discours normatifs bien intentionnés mais inefficaces à terme, on peut penser qu'il est nécessaire non seulement de faire preuve d'habileté et de subtilité dans la communication, mais aussi d'envisager l'alimentation de manière globale : autrement que comme source de problèmes potentiels mais, plus largement, comme un fait humain multiple, complexe, évolutif et non exempt de paradoxes. Comme un fait social inscrit historiquement, culturellement, géographiquement, familialement. Et comme une source possible d'enrichissement, d'échanges, de curiosité, de découvertes.

C'est en ce sens que l'ASBL Question Santé proposait le 11 juin dernier, avec le soutien de la Commission communautaire française de la Région de Bruxelles capitale, un colloque intitulé Tranche de pain, tranche de vie, au Centre culturel de Woluwe Saint-Pierre.
Quatre invités nous y ont fait part de leurs regards, certes divers, sur l'alimentation :

  • Jean-Pierre Corbeau, professeur de sociologie (Université François Rabelais, Tours) : Transmettre et apprendre les cultures alimentaires, une manière de modifier nos sociabilités et notre rapport aux aliments.
  • Liliane Plouvier, historienne de la gastronomie (Haute Ecole Francisco Ferrer, Bruxelles) : Plaisir et santé à la table des califes abbassides de Bagdad (IXe–XIe siècles).
  • Simone Gerber, pédiatre, psychothérapeute : Identités culinaires.
  • Marie-Josée Mozin, diététicienne de pédiatrie (Hôpital universitaire des enfants Reine Fabiola), Présidente honoraire du Club européen des Diététiciens de l'Enfance : Prévenir les maladies de la nutrition, améliorer le bien- être et les performances scolaires par l'alimentation consommée à l'école ?

Les lecteurs trouveront, dans les pages qui suivent, les contributions des orateurs.

Toutefois, en guise d'apéritif, nous leur suggérons de savourer d'abord un cinquième regard, celui de Christian De Bock, rédacteur en chef du mensuel Education Santé, qui a participé en connaisseur à cette journée de colloque...

« Dans un restaurant trois étoiles, on vous enlève les miettes au fur et à mesure que vous ne les faites pas. » Jean-Pierre Corbeau
Jean-Pierre Corbeau, professeur à l'Université François Rabelais de Tours (tout un programme !) a brillamment planté le décor d'un décalage radical par rapport aux discours attendus sur la malbouffe et la progression fulgurante des maladies qui lui sont associées. Il a plaidé avec humour et conviction contre l'information nutritionnelle qui « déconstruit et désenchante l'aliment » et pour une éducation qui accepte de prendre en considération la complexité du mangeur.
Cette complexité s'inscrit dans trois répertoires, celui du comestible (qui varie fortement dans le temps mais aussi dans l'espace ; un insecte grassouillet parfaitement grillé nous semblera, à nous Européens, aussi répugnant que de délicieuses crevettes grises non épluchées à d'autres), du culinaire (qui permet de saisir finement la stratification sociale) et du gastronomique (qui distingue d'autres êtres vivants l'être humain capable de se penser en train de manger et d'en tirer du plaisir).
Il plaida en faveur d'une éducation humaniste, qui perçoit l'alimentation comme un dialogue permettant d'accepter l'altérité et de transmettre des valeurs, à l'heure où l'industrie agro-alimentaire a réduit le plaisir de manger à une sensation organoleptique immédiate qui oublie parta- ge, culture, jubilation. Un bel exposé, malheureusement un brin trop court à notre goût.

Liliane Plouvier, historienne de la gastronomie, continuatrice de l'œuvre novatrice du regretté Jean-Louis Flandrin, nous convia ensuite à un extraordinaire voyage dans le temps en évoquant avec une érudition sans faille et des mots gourmands le plaisir et la santé à la table des califes de Bagdad. Son exposé sensuel et détaillé a désarçonné plus d'un participant. Nous nous sommes régalés, quant à nous, de sa description émerveillée de la cuisine « fusion » perse et byzantine, à laquelle nous devons la technique du feuilletage, les pâtes alimentaires, les oeufs battus en neige, la gélification, etc.
Une civilisation qui utilisait les sucreries comme base de sa pharmacopée ne saurait que nous être sympathique, et a fortiori si elle affirme son intérêt pour les plaisirs de la chair et de la chère, propres à renforcer l'adoration d'Allah. On est loin de certain islam tristounet d'aujourd'hui, on est loin aussi de l'ascèse chrétienne et de ses péchés capitaux !

Simone Gerber, pédiatre et psychothérapeute, fit le pari risqué de demander à l'assistance de réagir et de dialoguer à partir de cas individuels de traumatismes alimentaires chez des enfants qu'elle aide dans sa pratique, nous rappelant au passage que notre goût est déterminé pour 5% seulement par nos papilles et pour 95% par l'olfaction. Si vous avez déjà observé un « vrai » œnophile goûter un vin avec précision sans devoir y tremper les lèvres, vous comprendrez ce qu'elle voulait dire.

Marie-Josée Mozin, diététicienne de pédiatrie, termina la journée par un exposé à première vue plus classique, centré sur la prévention des maladies de la nutrition mais aussi l'amélioration du bien-être et des performances scolaires par l'alimentation consommée à l'école. Elle brossa un portrait rapide et clair de la problématique, tout à fait essentielle vu la longueur des journées continues que les enfants passent à l'école, où ils ingurgitent 30 à 50% de leurs apports nutritionnels journaliers. 
Elle en profita aussi pour couper les ailes à quelques canards, pour démonter certaines idées reçues à propos des produits laitiers, de l'injonction aussi ferme que vague à consommer « cinq fruits et légumes par jour », de la sacro- sainte « collation de 10 heures », parfaitement superflue pour l'immense majorité des enfants alors qu'un véritable goûter leur est utile. Et, pour les amateurs de figures géométriques, elle égratigna quelque peu le standard de la pyramide alimentaire, lui préférant une pyramide de l'activité physique forcément plus dynamique !

Un clin d'œil au « nutritivement correct » pour terminer. Jean- Pierre Corbeau (qui n'en a pas fait un fromage pour autant !) a observé ceci : certains enfants qui n'ont pas encore appris à lire, en captant le logo de l'INPES à côté des avertissements sanitaires qui accompagnent les spots publicitaires pour les snacks et sodas, attribuent spontanément un label de qualité à ces délicieuses saloperies, ce qui n'est pas vraiment le but recherché par les autorités sanitaires françaises. Sacrés mômes !

Christian De Bock.
Texte publié initialement dans Éducation Santé, et reproduit avec son aimable autorisation.

Partager