Question Santé       Facebook  Twitter  header vimeo
Inscription Newsletter  INSCRIPTION NEWSLETTERS  PRESSE

Le partage des espaces publics

Le 10 septembre dernier, La Strada avait invité Antonin Margier, attaché temporaire d’enseignement et de recherche (ATER) à l’Université Lille 1 et chercheur associé Lab’urba à Paris, à partager les résultats de sa thèse de doctorat : « Le partage des espaces publics. De la cohabitation à la dispersion ».

Les espaces publics sont aujourd'hui au centre de toutes les attentions politiques. Dans un contexte de compétition urbaine et de globalisation où les villes sont comparées entre elles et notées en fonction de leur attractivité, l'aménagement des espaces publics s'inscrit dans une stratégie de développement. La ville doit être propre, nette, belle, sécurisée, aseptisée diront certains. Cette ville-vitrine doit raconter une histoire, celle d'un succès urbain, économique et social. 

Les enjeux autour de l'aménagement urbain des espaces publics soulèvent régulièrement les passions. Parking Place du Jeu de Balle, piétonnier à Bruxelles, arbres au Parvis de Saint-Gilles... rares sont les dossiers où politique publique et demandes des riverains se rencontrent. Les tensions autour des espaces publics reflètent aussi les attentes et besoins des différents usagers. Tensions entre automobilistes et adeptes de la mobilité douce, entre demande de zones de jeu pour les enfants et souhait de calme des plus âgés, entre extension des commerces sur la voie publique et risque de privatisation de l'es- pace, entre besoin des habitants et désir des chalands... les raisons de conflits ne manquent pas.

Mais, s'il y a bien une catégorie d'usagers qui semblent mettre tout le monde d'accord à ses dépens, ce sont les personnes dites marginalisées : sans-abris, toxicomanes et prostituées. De nombreuses recherches ont démontré comment les politiques urbaines d'aménagement ont progressivement exclu les populations marginalisées de l'espace public. Exclusion des SDF, criminalisation de la pauvreté, interdiction de pratiques telles que la mendicité dans l’espace public, privatisation, marchandisation, sécurisation à l'aide de caméra ou de vigile, mobilier urbain dissuasif... Les moyens ne manquent pas pour reléguer hors de vue cette catégorie de la population perçue comme un obstacle symbolique à la success story urbaine.

Antonin Margier s'est particulièrement penché sur les conflits d’appropriation de l'espace public « ordinaire » - c'est-à-dire ne représentant pas d'enjeu particulier, économique ou touristique pour les pouvoirs publics - entre les riverains et les personnes marginalisées à travers deux quartiers, la Goutte d'Or à Paris et le Village Shaugnessy à Montréal. En rencontrant de nombreux acteurs et usagers de ces deux quartiers, Antonin Margier met en évidence les deux formes d'investissement et d'appropriation de l'espace public par les riverains d'une part et par les populations marginalisées d'autre part.

Les personnes marginalisées créent un rapport de confiance avec le lieu quotidiennement occupé qui leur permet de relâcher l'état de vigilance que leur impose généralement leur situation socio-économique. A travers leur connaissance du quartier et leur présence souvent ancienne dans les mêmes lieux, elles revendiquent une forme d'habiter l'espace public considéré comme un « chez soi » légitime. Pour les riverains cette forme d'habiter l'espace public est illégitime et non reconnue. Elle s'oppose à l'idéal résidentiel centré sur l'habitat individuel dans lequel l'espace public devient une extension du « chez soi » et doit être investi, sécurisé et proprement entretenu de la même manière.

Les riverains perçoivent ces populations marginalisées comme une gêne au mode de vie résidentiel, un trouble à la sécurité, à la tranquillité et à l'ordre public. Leur discours s'articule alors autour de l'immoralité supposée des personnes marginales, leur saleté, leur présence et leur comportement incompatibles avec la vocation familiale du quartier et d'un argumentaire utilitariste, par exemple que la vente de stupéfiants en rue attirerait de facto les toxicomanes. En cela les revendications et les arguments des riverains rejoignent les préoccupations des pouvoirs publics et y trouvent généralement un appui à leur volonté de « nettoyer » leur quartier des indésirables. Il y a donc un conflit très clair de représentations et de modes de vie entre la notion d'habiter des personnes marginalisées et celle d'habitat des riverains.

Afin de faire valoir leur point de vue, les riverains s'organisent en association, comité ou conseil de quartier et pratiquent un lobbying politique efficace en occupant l'espace médiatique, en monopolisant les instances participatives et en se positionnant comme seul interlocuteur légitime des pouvoirs publics. Dans ces différentes instances se jouent alors des rapports de pouvoir rendant inaudibles les voix dissonantes comme celles des travailleurs sociaux, au détriment du point de vue des personnes marginalisées absentes des débats bien qu'elles en soient le sujet principal. A travers le discours des riverains, se diffusent des valeurs résidentielles qui sont aussi celles qui imprègnent la classe moyenne et qui vont s'imposer à l'espace public comme les seules normes légitimes et aboutir à une « domestication résidentielle » des espaces publics.

Les associations de riverains organisent la reconquête de l'espace public en l'occupant par l'embellissement, par des événements ou des animations « familiales », par exemple fêtes de quartier ou pique-niques des voisins qui vont repousser les personnes marginales hors des lieux qu'elles occupaient, parc, place, rue ou parking, et donc marginaliser davantage les personnes déjà marginalisées. Ces populations réagissent à cette pression de plusieurs manières. Certaines personnes vont éviter les espaces publics qu'elles occupaient jusque-là car elles ne s'y sentent plus à leur place. Elles se dispersent et perdent alors ce lieu qu'elles considéraient comme un « chez soi » et sa fonction de lien social. D'autres vont développer des stratégies d'invisibilité, changeant leurs horaires de présence par exemple ou effaçant les stigmates extérieurs de la marginalité. En adoptant un profil «résidentiel», la «têtedutypequivadansleparc»,les personnes marginalisées intègrent les normes résidentielles et s'y conforment; condition sine qua non pour continuer à accéder à l'espace public.

Antonin Margier démontre comment les populations marginalisées et les riverains s'approprient différemment les espaces publics et comment ces appropriations sont vectrices de conflits, de restriction d'accès voire d'exclusion de l'espace public pour certaines catégories de citoyens. Sa recherche incite à une réflexion sur le partage de l'espace public, sur la cohabitation entre populations se référant à des normes différentes mais aussi sur la construction d'une identité de lieu qui pourrait être partagée par tous les habitants.

Marie-Hélène Salah

Partager