L'associatif santé bruxellois : « Toto 30 ans, rien que du bonheur » ?... (D'après le titre du troisième album d'Alain Souchon (1978))

 La Fédération des Maisons Médicales organise un congrès "refondateur" ; la Fédération des Centres de Planning Familial provoque une rencontre entre "anciennes" et "nouvelles" sous forme d'interviews enregistrés ; et, tout récemment, Infor-Drogues fête son 35ème anniversaire. C'est dans l'air du temps ! Et pourtant, le point de départ de ce dossier remonte à plus de deux ans : à l'issue d'une réunion, quelqu'un remarque que les 20-30 ans, dans l'associatif, n'ont plus le même rapport au travail que nous (les quinquas) à leur âge. Un an plus tard, le sujet réapparaît sous une forme plus large au conseil de rédaction de Bruxelles Santé : dans les années 1970, une multitude d'associations se sont créées dans un vide structurel, à partir de projets de santé qui contestaient de manière souvent radicale l'ordre dominant et/ou la loi, voire toute autorité. Aujourd'hui, ces associations forment des "secteurs" institutionnalisés, reconnus par des décrets régionaux, financés par les pouvoirs publics. Quels regards portent sur tout cela les "anciens" (les fondateurs ou leur successeurs immédiats) mais aussi les "nouveaux", ceux qui sont arrivés depuis moins de dix ans (voire cinq) dans des associations désormais investies de missions de service public et relativement installées ?

Bon, précisons tout de suite qu'il n'est pas question ici de relater l'histoire des "soixante-huitards" bruxellois de la santé, d'écrire en miniature un Génération [1] à la Hamon et Rotman – un bouquin dont la (re)lecture est pourtant vivement conseillée. Nous ne cherchons évidemment pas l'exhaustivité. Nous ne prétendons pas même à la représentativité. Nous avons rencontré en toute subjectivité "un certain nombre" de personnes parmi les aînés et parmi les novices, qui nous on fait part de leur point de vue voire de leur parcours. Et ces rencontres, à elles seules, nous ont donné tant de matière que ce dossier demandera plus d'un numéro. Après les prémices de ces fameuses années 70, nous aborderons plusieurs questions transversales aux divers secteurs de l'associatif santé bruxellois : l'engagement militant, le fonctionnement autogestionnaire, l'institutionnalisation,la professionnalisation, et enfin la transmission.

Mais pour commencer, plantons le décor. Qui n'est pas un assemblage de carton-pâte mais bel et bien l'espace où ça bouge. Commençons par la télé, toujours en noir et blanc à l'époque. L'année 68 ? On sait que les événements varièrent fortement d'un pays à l'autre. Aux Etats-Unis, les assassinats successifs de Martin Luther King et de Robert Kennedy, candidat démocrate à la présidence, mirent fin à l'espoir que la lutte pour les droits civiques des Noirs débouche sur une plus grande égalité sociale et non seulement juridique. A Prague (après Budapest douze ans plus tôt), les chars soviétiques écrasèrent le rêve d'une évolution "en douceur" des pays du Bloc de l'Est. A Mexico, la police tira à l'arme automatique sur la foule des étudiants. En France, la capitale, l'économie du pays et l'Etat lui-même furent sévèrement ébranlés par le mouvement étudiant, auquel finit par se joindre le mouvement ouvrier, avant que "Mon Général" reprenne fermement la situation en main... En Belgique francophone, on est loin du compte, même si le mythe soixante-huitard a fait bien des petits. Et la situation varia selon les universités : les étudiants de l'ULB semblent avoir vibré davantage à l'unisson des événements parisiens que ceux de l'UCL, empêtrée parle conflit linguistique qui allait déboucher sur la scission.

Et les années qui suivirent : le putsch de Pinochet au Chili en 1973 ; l'année suivante, la "révolution des œillets" au Portugal (Josy Dubié bouleversé sur un quai de gare lisboète) ; la fin lamentable de la lamentable guerre du Vietnam (les hélicoptères au-dessus de l'ambassade US) ; la fin de la dictature des colonels en Grèce ; "les Lip" en France, extraordinaire expérience d'autogestion ; la mort de Franco et le passage à une monarchie parlementaire en Espagne ; les enlèvements et les attentats des groupuscules d'extrême-gauche en Allemagne fédérale et en Italie ; la guerre du Biafra ; la prise du pouvoir par les militaires en Argentine ; les boat people en Mer de Chine ; la naissance de Médecins sans frontières... Arrêtons-nous là. Incroyable, la télé était vraiment une fenêtre ouverte sur le monde. (Elle serait plutôt devenue une peinture en trompe-l'œil.)

La scène, c'est aussi la presse : Libé, bien sûr, des magazines comme le premier Actuel... La bande dessinée américaine, caricaturale, grossière, qui déboule avec Fritz the Cat, les personnages de Crumb, les dessins de Ron Cobb. Et puis Gotlib, Bretécher et Mandryka qui se lâchent dans L'Echo des Savanes, premier magazine français de BD "alternative"... La scène, c'est encore le cinéma – américain, allemand, italien, français : beaucoup de sujets très "politisés" ; mentionnons seulement le premier Tavernier, L'Horloger de Saint-Paul. Mais la scène, c'est peut-être surtout, sans jeu de mots, la musique. Les musiques : du heavymetal au folk (carrière internationale pour le groupe flamand Rum), des New York Dolls à la "pop symphonique", de Renaud (Laisse béton) à Idir (A vava inou va), du punk au disco, d'Alain Souchon à Bob Marley, du free jazz (Archie Shepp) à la chanson néo-réaliste (François Béranger). Bon, allez, la prochaine fois j'amène ma discothèque.

1. Les prémices

Maintenant qu'on a fait ce petit tour de valse, pardon, de funk, espérons que le lecteur se sent bien dans un espace-temps fleurant l'encens, le hasch et la cuisine bio (bonjour les stéréotypes !). Retournons à Bruxelles et venons-en à la santé. Dans un article publié il y a 17 ans [2] mais qui reste pertinent aujourd'hui, Thierry Poucet tente de décrire ce qui a bougé dans le champ de la santé en Belgique vingt ans après Mai 68, "d'épingler les traits saillants de pratiques et de programmes en rupture avec un certain (dés)ordre médical établi ou même, plus largement, avec l'idéologie ambiante de la normalité et de la santé telle qu'elle pouvait être, à plus ou moins grande échelle, intériorisée par le corps social". Mais il souligne d'emblée qu'il ne faut pas confondre changement et progrès : la médecine n'est plus "le siège d'une lutte classique entre statu quo et innovation, entre un système ancien et des forces de changement, le premier terme représentant à tout couple pôle négatif et le second celui des lumières. (...) la nouvelle ligne de partage se situe moins entre inertie et innovation qu'entre agents d'un changement dominant, qui la plupart du temps renforce les rôles et les hiérarchies du pouvoir traditionnel, fût-ce en les remodelant, et agents d'un changement dirigé vers un modèle substitutif, porteur de valeurs et de rapports de pouvoir différents." C'est pourquoi, plutôt que de changement ou d'innovation, il préfère parler, pour caractériser le courant critique post-68 dans le champ de la santé, de rupture voire de dissidence.

Mais ce sont un phénomène et un événement antérieurs à Mai 68 qui conditionnent l'apparition de ce courant et les pratiques qui en ont découlé. Le phénomène – structurel – est macro-social : c'est le système du compromis politique "à la belge", caractérisé par un débat faiblement polarisé sur les grands choix de société (on sait qu'on devra gouverner demain en coalition avec l'adversaire d'aujourd'hui) et par le choix de la sous-traitance de missions de service public, dans le domaine social, à des initiatives privées et notamment associatives. L'événement – circonstanciel mais qui aura un impact profond et durable – est la grève massive des médecins, au printemps 1964, pour s'opposer à une loi modifiant certains aspects du régime de l'assurance maladie instauré au lendemain de la guerre. Cette grève conservatrice, qui développa une véritable stratégie de la tension et connut des formes extrêmement agressives, fit capituler le gouvernement. Ce qui renforça pour longtemps la suprématie d'un syndicalisme médical parfois menaçant, arrogant et arc-bouté sur ses privilèges.

En réaction, il se produisit, parmi un certain nombre de praticiens et même dans l'opinion publique, un écœurement voire une opposition au corporatisme outrancier de certains leaders médicaux. Mais une réaction plus solide, plus active et plus durable prit la forme du Groupe d'Etude pour une Réforme de la Médecine ou GERM. Ce groupe de réflexion composé surtout, initialement, de médecins de la sphère hospitalière et universitaire, s'ouvrit rapidement à des paramédicaux, des universitaires d'autres disciplines et même des profanes. Parmi ces personnes, certaines s'étaient forgé un mode de raisonnement particulier au contact du Tiers-Monde, donc dans un contexte de rareté des ressources sanitaires. Le GERM organisa dès 1966 nombre de journées d'étude et de colloques. En 1971, il publia un ouvrage de synthèse proposant un modèle global d'organisation des soins de santé : Pour une politique de la santé. Deux ans avant le choc de la première crise pétrolière et sept ans avant la Déclaration de l'OMS à Alma-Ata sur les soins de santé primaires !

"C'est ainsi, poursuit Thierry Poucet, que bien avant que se pose vigoureusement et quasi unanimement, dans nos pays, la question de la maîtrise des dépenses de santé, le GERM avait totalement intégré dans ses schémas de réflexion la problématique de l'optimisation des efforts et des investissements médico-sociaux, avec son cortège de questions éminemment politiques : quels contrôles de qualité et d'efficience ? Pour alimenter quels choix de priorités et d'objectifs ? En accordant à quelles instances le pouvoir et la responsabilité d'en décider concrètement et, au besoin, d'arbitrer les conflits d'intérêts ? (...) l'ouvrage mettait notamment en avant la nécessité d'impliquer la population dans les décisions à tous les échelons et l'exigence d'évaluation rigoureuse des pratiques de soin et de santé. Cela lui valut assez logiquement une haine féroce de la part du syndicat médical dominant. Du côté du pouvoir politique, on joua plutôt la carte de l'indifférence polie ou du soutien platonique."

Après Mai 68, les pionniers espèrent que le changementqui est dans l'air va se concrétiser dans les faits : "Parmi les membres du GERM, entre autres, dont plusieurs faisaient partie des cadres académiques, un vif espoir naquit alors de voir insuffler aux méthodes de formation et aux objectifs mêmes des études de médecine un esprit totalement rénové. Après quelques années de bataille et d'imagination, cet espoir fut largement déçu. (...) Pour ce qui est de la formation continue, le bilan en Belgique est encore moins brillant : on se trouve toujours à l'heure actuelle dans un désert réglementaire et conceptuel, au point que l'on peut se demander si un quelconque pas en avant a été franchi en vingt ans. Impasse quasi totale, donc, pour ce qui fut une grande espérance post-soixante-huitarde : croire que l'on allait ensemencer l'avenir et peser sur la capacité créatrice du service de santé à travers la rénovation en profondeur de ses circuits pédagogiques."

Marianne Prévost a notamment travaillé au GERM ; elle est aujourd'hui chargée de projets à la Fédération des Maisons Médicales : "Très vite après avoir terminé mes études de sociologie, je me suis orientée vers les soins de santé. Avant que je n'arrive au GERM, j'avais beaucoup voyagé, notamment dans les pays du Tiers-Monde. Partir dans ces pays était un projet qui me tenait à cœur depuis que j'étais étudiante. J'ai commencé par voyager avec un groupe d'amis plutôt par goût de l'aventure, avec l'idée d'aller découvrir un autre monde, d'autres valeurs, une autre manière de vivre. Nous avons été en Asie, en Afrique ; à l'époque, aller sur le continent africain était assez inhabituel. C'est au cours d'un de ces voyages que nous avons découvert des lieux de soins de santé primaires : des dispensaires avec des médecins qui avaient une certaine vision de ce type de structure. Là, j'ai vraiment perçu le lien entre le social et la santé. Dans la plupart de ces pays, les structures de santé étaient tout simplement déplorables. J'ai rencontré très physiquement des questions de vie ou de mort, de sévère restriction de ressources... Après ce voyage, je suis revenue en Belgique et pendant un an, en 1978, j'ai travaillé au GERM. J'ai découvert un lieu de contestation d'une certaine forme de médecine et du pouvoir médical. Là, j'ai de nouveau pu voir les interactions entre la sociologie et la santé. Je me suis rendu compte que les soins de santé représentaient un enjeu social très important et que, par conséquent, une sociologue avait quelque chose à penser et à dire là-dessus. Il y avait là des gens qui étaient vraiment de gauche, communistes ou issus du parti communiste, dont Pierre Mercenier. Il travaillait également à l'Institut de Médecine tropicale, et je me suis retrouvée là pendant quelque temps dans les années 80. L'unité de recherche en santé publique y œuvre toujours à la mise en place d'un autre modèle d'organisation des soins dans le Tiers-Monde, avec des soins de santé primaires accessibles à la population, en articulation avec l'hôpital. Il existait dans tous ces pays un déficit de soins primaires de qualité. Le problème était d'organiser la pyramide des soins de la façon la plus efficiente possible. Avec, la plupart du temps, des infirmiers dans les centres de santé car les médecins étaient trop peu nombreux. Il fallait donc assurer la formation des infirmiers et leur supervision par des médecins, en essayant de couvrir une zone de soins de manière efficace. L'idée de structures de soins alternatives dans le Tiers-monde a rencontré celle des maisons médicales lancée par de jeunes médecins ici dans les années 70. Leur mouvement a rencontré les réflexions plus théoriques du GERM."

En fait, les ruptures significatives dans le champ de la santé n'apparaissent que dans la première moitié des années 70, sous les bannières de luttes anti-autoritaires : l'autorité en général – celle du Pouvoir médical mais aussi économique, celle du (Saint) Père comme celle du Politique – est perçue comme fondamentalement arbitraire, abusive, exploiteuse. L'autorité en soi constitue une anti-valeur de plus en plus puissante depuis la fin des années 50. Dès 1971, les infirmières belges ne supportent plus de se voir confier tous les jours par les médecins des actes qui leur sont légalement interdits. Elles descendent dans la rue et se heurtent de front au syndicat médical dominant. L'arrestation en 1973 du Dr Willy Peers, qui pratiquait des interruptions de grossesse sans esprit de lucre et en traitant humainement ses patientes, provoque une levée de boucliers, suscite un grand mouvement de solidarité, sort l'avortement du silence et de la honte et entraîne dans la foulée la dépénalisation de l'information sur la contraception. Les pouvoirs de l'Ordre des Médecins sont largement et publiquement contestés dès 1974. Dans le domaine des soins de santé mentale, le courant anti-psychiatrique cherche à modifier l'image et le statut du malade mental ; c'est à Bruxelles qu'est fondé en 1975 le Réseau international Alternative à la Psychiatrie. Dans son Dictionnaire antipsychiatrique (extraits sur infokiosque.net), Giuseppe Bucalo rappelle l'expérience de Rosenham : un groupe de professionnels américains se présentent dans une série de structures psychiatriques aux orientations thérapeutiques diverses et demandent à être internés. Pendant tout leur séjour, aucun membre des équipes ne met en doute leur "maladie" ; seules d'autres personnes internées les accusent de ne pas être des patients mais d'être là dans un but de recherche ou d'évaluation. On peut se demander avec Bucalo si les patients qui ont eu ces soupçons et qui en ont probablement fait part aux médecins du service, ont été "soignés" pour ce "délire". Et, dans l'affirmative, ce qu'en ont pensé ces "thérapeutes" quand on leur a révélé que c'étaient leurs patients qui avaient raison... La question centrale de l'antipsychiatrie est celle de la relativité du normal et du pathologique : qui, et au nom de quoi, peut diagnostiquer un trouble du comportement comme "maladie mentale" ? Dès les années 1950, Thomas Szasz, psychiatre et psychanalyste américain, publie plusieurs ouvrages très critiques à l'égard de l'institution dont il fait partie. Il est frappant que les grands noms de l'antipsychiatrie ont presque toujours été des praticiens. A Londres, David Cooper dirige de 1962 à 1966 une unité expérimentale qui rassemble soignants volontaires et patients schizophrènes. En 1965, l'association qu'il fonde avec Ronald Laing pose comme théorie que la maladie mentale est un mythe produit par la société (comme le montrera la psychiatrie soviétique en nommant "fous" les dissidents politiques et en les internant). L'expérience la plus extrême est menée à partir de 1963 par Franco Basaglia à Padoue ; elle assimile les malades mentaux aux déshérités, aux "damnés de la terre" : seule la lutte des classes peut parvenir à détruire l'univers asilaire. Car beaucoup considèrent que l'asile devrait disparaître et les malades retrouver tous leurs droits de citoyens dans une société qui pourrait les accueillir et faire place à leurs possibilités créatrices. D'autres voient la psychiatrie comme une institution non pas médicale mais politique ou religieuse médicalisée, s'attachant à résoudre non les problèmes des patients mais bien les problèmes posés par ceux-ci à la collectivité. Et ce, au moyen de procédés coercitifs (internements et traitements forcés) voire d'une grande cruauté (isolement, camisole de force, lobotomie, castration, électrochocs) qui bafouent les principes de l'Etat de droit. (D'après un article sur fr.wikipedia.org).

"Une injection de neuroleptiques n'est pas le soin d'une quelconque maladie, poursuit Bucalo, mais le moyen pour bloquer un individu qui est en train de mettre la maison sens dessus dessous à la recherche de son propre livret d'épargne, que nous lui avons thérapeutiquement soustrait et caché. Bien sûr, il existe des situations dans lesquelles le conflit paraît impossible ou incompréhensible (...). Il y a le conflit entre Nino qui ne dort pas la nuit et traîne dans les rues du village en criant, et ses voisins qui doivent retourner travailler le matin. Ce sont des conflits difficiles, bien sûr, mais pas des maladies. Les appeler ainsi sert seulement à les nier, à ne pas les affronter (...)."

Comme on le voit avec le courant antipsychiatrique, notamment, les idéologies "de gauche" ne sont jamais loin : le malade mental comme figure de l'opprimé, victime de la classe dominante, ou comme poète, créateur dont la libre expression, perçue comme menaçante ou obscène, est bridée, châtrée par la "camisole chimique". En fait, toute l'époque est imbibée idéologiquement – que ce soit d'ailleurs à (l'extrême) droite ou à (l'extrême) gauche – au point que personne n'y échappe : journalistes, artistes, écrivains, musiciens, philosophes... et, bien sûr, puisque ce sont eux qui nous intéressent ici au premier chef, travailleurs de la santé et du social. Il est sans doute difficile, trente ans après, de se figurer à quel point le discours, le vocabulaire, l'argumentaire politiques étaient présents voire pesants. Il était à peu près impossible d'y échapper et même de prendre par rapport à eux une salutaire distance critique : il fallait être "pour", sinon cela signifiait qu'on était "contre", et vice-versa. La guerre n'était "froide" que parce que la bombe atomique n'explosait que pour des essais ; les batailles idéologiques, elles, étaient très chaudes. Avec le recul, la victoire électorale de l'Union de la Gauche, en France, en 1981, peut être mise en perspective et relativisée. Au moment même, c'était un bouleversement, et cela a été ressenti comme tel même par ceux qui, tel l'auteur de ces lignes, ne se situaient pas comme militants.

2. L'engagement militant

Militantisme (pour lors), militance (ce jour) : voilà le grand mot lâché ! Le passage de la première forme – qui sent son piquet de grève et sa discipline de parti quasi-militaire – à la seconde est sans doute le signe, au-delà d'une mode verbale (voir alternance et autres gouvernance), la distance prise par rapport aux formes d'engagement politique plus classiques à gauche. Philippe Bastin, aujourd'hui directeur d'Infor-Drogues, emploie d'ailleurs spontanément un autre terme : "Quand nous démarrons en 1971, en gros, personne ne connaît quoi que ce soit aux drogues. Des jeunes font la route : à Bruxelles on voit passer des Suédois qui vont à Katmandou, des Français qui montent vers le nord, et bien sûr dans ces parcours il y a parfois de la drogue ; certains consomment du cannabis, d'autres prennent de l'héroïne. A cela, la seule réponse donnée par la société est la répression. C'est dans ce contexte qu'un certain nombre d'intellectuels, d'institutions se disent qu'on ne peut pas simplement réprimer la jeunesse parce qu'elle dérange. Ce ne sont pas des malades ou des fous en puissance. Ce sont les futurs citoyens, ce sont nos enfants : est-ce qu'ils racontent tant d'idioties que ça ? Il y a là quelque chose qui se passe, il faut les écouter. C'est ainsi qu'a été créé Infor-Drogues. Je pense que nous étions la seule institution, du côté francophone, qui s'occupait spécifiquement de la question des drogues. Il y avait çà et là, dans quelques hôpitaux, des gens qui commençaient à s'y intéresser. Mais, hormis pour ceux-là, Infor-Drogues était complètement alternatif, comme on disait à l'époque : on était complètement assimilé à cette population de gens qui prennent des drogues, qui tiennent des discours un peu bizarres, qui n'en ont rien à cirer de la société qu'on leur propose, qui n'ont pas envie d'y entrer parce qu'ils ne veulent pas être un numéro, rester derrière une machine toute leur vie...

Mais être alternatif voulait dire qu'on était très isolé. Je n'ai pas fait partie de la toute première équipe, mais il me semble évident que ce genre d'institution s'est créée parce qu'il existait un enthousiasme pour une thématique. Des gens probablement attirés par quelque chose qui était hors des sentiers battus, hors norme, quelque chose qui dérange, qui pose question. Ils sont jeunes, ils ont participé à Mai 68 ou en sont très proches. Ils ne consomment pas de drogues mais ils ont vécu dans les mêmes écoles ou les mêmes universités que ceux qui en consomment. Ce sont des gens qui cherchent autre chose que de rentrer de façon très classique dans la vie professionnelle : si ce sont des médecins, leur projet n'est pas d'ouvrir un cabinet pour avoir des patients qui présenteront les mêmes affections que 50 ans plus tôt. Je pense qu'il y avait beaucoup d'idéal, et certainement pas de motivation financière : les subsides couvraient six mois ou un an, après ça on ne savait pas trop ce qui allait se passer, il fallait se battre pour avoir de l'argent, trouver des combines, taper les copains pour renflouer la caisse pendant trois mois parce que l'Administration ne suivait pas... Ce n'était vraiment pas facile de tenir debout une association, de faire en sorte qu'elle se développe. Ni de faire un travail qui n'était pas bien compris ou de tenir des positions professionnelles, éthiques, politiques, qui gênaient beaucoup de monde. C'était difficile de militer pour une cause qui n'était pas reconnue comme légitime par la société en général. Aujourd'hui on parlerait de militance, et je crois qu'il y avait de ça. Mais on n'employait pas le mot, probablement parce que cela aurait sonné trop politique ou trop syndicaliste."

Martine Dal, elle, n'hésite pas à l'employer. Sociologue de formation, elle a travaillé 12 ans en planning familial puis, après diverses expériences professionnelles plus courtes, elle s'est retrouvée, il y a 13 ans, coordinatrice puis directrice de Prospective Jeunesse : "On avait une approche très militante, on acceptait des statuts précaires et des salaires insuffisants parce que cela permettait de faire avancer le projet. Cela reposait sur un idéal : des relations de travail différentes, des postes plus égalitaires, le travail en équipe... À cela s'ajoutaient des motivations politiques : les combats pour la libéralisation de la contraception, la dépénalisation de l'IVG. C'étaient des questions nouvelles auxquelles nous voulions donner une place dans le débat public, que nous voulions faire entendre aux politiques et à l'opinion. Dans le domaine des assuétudes, il s'agissait– et il s'agit toujours – de porter sur les drogues un autre regard que le regard dominant : non pas centré sur les produits mais prenant en compte la complexité de la question des consommations ; non pas dans une perspective sécuritaire mais dans une optique de promotion de la santé."

Le Dr Myriam Provost est l'un des membres fondateurs de la Maison Médicale du Nord en 1975 ; elle non plus ne repousse pas le terme de militantisme : "Nous militions pour des objectifs qui ont été repris par la suite : faciliter l'accès aux soins de santé, travailler dans le sens d'une plus grande interdisciplinarité et d'une plus grande équité, etc. Ce n'était pas un militantisme de parti, mais nous militions pour une politique de santé. Et nous n'étions pas des hurluberlus, perdus quelque part avec l'idée de tout changer : nous étions en lien avec un mouvement qui réfléchissait et qui nous a permis d'élaborer notre projet. Nous nous identifiions à ce mouvement, ce n'était pas uniquement un projet personnel qui aurait pu être remplacé par un voyage à l'étranger dans le cadre d'une mission de coopération, par exemple. C'était d'ailleurs un peu l'alternative à l'époque : soit on partait dans le Tiers-Monde, soit on restait ici parce qu'il y avait suffisamment à faire. C'est cette option que nous avons choisie en nous disant qu'il était possible de se mobiliser pour apporter quelque chose d'autre, mais toujours en lien avec un mouvement qui parcourait toute la Belgique. Cette dimension collective était présente dès le départ. Parallèlement, nous menions aussi une réflexion par rapport aux liens avec les secteurs de la santé mentale, de l'aide aux toxicomanes, du planning familial..."

Les rapports au militantisme varient. Marianne Prévost : "Il y avait alors en Belgique un mouvement de contestation de la société de consommation et des valeurs marchandes, avec une forte conscience du pillage des ressources naturelles. Toutes ces questions nous interpellaient fortement mais, en même temps, je n'étais pas vraiment dans le mouvement de l'époque, je gravitais autour mais je n'en faisais pas partie. J'avais l'impression que la lutte était ailleurs, que c'était le Tiers-Monde qui en avait d'abord besoin. C'est là que se trouvaient les grosses priorités ; j'avais l'impression que dans les pays occidentaux nous n'étions finalement pas si mal que ça. Je n'étais pas en désaccord avec ce mouvement de contestation, mais je n'arrivais pas à le prendre tout à fait au sérieux. J'étais d'un milieu modeste, ma famille n'était pas une famille d'universitaires ; elle avait des aspirations petites-bourgeoises. Et moi je me tournais vers le Tiers-Monde.À l'époque, j'avais un ami tunisien qui portait un regard un peu ironique sur ce mouvement de contestation parce que, dans son pays, les étudiants qui protestaient contre le pouvoir se faisaient mettre en taule et torturer, il y avait des morts...

Après un temps en Afrique, je suis finalement revenue en Belgique suite à des événements personnels. Et là, je suis devenue plus sensible aux problèmes de nos pays, particulièrement depuis quelques années, depuis que les inégalités sociales sont devenues criantes. Mais je pense que la militance d'aujourd'hui n'est plus et ne peut plus être celle des années 70. Tout a énormément changé : les associations se sont progressivement institutionnalisées, les repères idéologiques sont moins clairs, le néo-libéralisme et la mondialisation sont devenus extrêmement forts et modifient les lieux de lutte et de pouvoir, l'insécurité socio-économique frappe tout le monde, à des degrés divers – ce qui ne favorise pas toujours les solidarités collectives. Je pense que les gens qui militaient hier n'avaient généralement pas beaucoup de craintes quant à leur avenir personnel ; ce n'est plus le cas aujourd'hui. Je constate aussi que beaucoup de jeunes participent à des mouvements plus globaux, comme l'alter -mondialisme... Aujourd'hui le contexte est très différent."

Justement, les plus jeunes voire les "nouveaux", comment se situent-ils par rapport à cette notion de militance ? Discussion animée au Groupe Santé Josaphat, avec Jacqueline Louvet, psychologue (arrivée en 1985), et deux assistantes sociales qui travaillent dans ce centre de planning familial depuis quelques années seulement. Gulçan Kara : "Je suis arrivée en2003, au moment du passage de l'autogestion à un système de direction ; forcément, Jacqueline et d'autres ont évoqué l'évolution du centre. Beaucoup de noms d'anciennes circulent aussi à propos des projets. C'est ainsi que j'ai pu m'approprier un peu l'histoire du planning. Il n'empêche que, parfois, on entend des anciennes dire : les jeunes, ce n'est plus la même chose, ils ne sont plus militants. Comme si on n'était pas sur la même longueur d'ondes. Mais j'ai l'impression que nous sommes dans une époque de transition, où les formes de militantisme sont en train de changer. Les jeunes arrivent avec une profession et un statut, ils sont militants mais ils essayent de trouver leur place dans toute cette histoire. Je ne pense pas que les jeunes ne s'investissent plus, mais il faut se battre sur tous les fronts : il y a tant de choses à faire qu'on ne sait pas où mettre l'énergie. On n'arrive pas à se dire : c'est là-dessus qu'on va se battre, c'est cela qu'on va défendre... La multiplicité et la complexification des situations ont quelque chose de paralysant ; on a l'impression de ne pouvoir faire que de petites choses."

Naïma Jakrir : "Quelque chose manque en ce moment, je ne sais pas si c'est une question de militantisme, mais je trouve que les problèmes n'ont pas changé. C'est peut-être parce que, contrairement à Gulçan, je fais des consultations sociales et que je vois des gens qui reviennent sans cesse avec le même genre de difficultés. Ce qui manque aujourd'hui, c'est peut-être qu'on ne voit pas assez de monde dans la rue ! Il n'y a pas assez de gens qui réfléchissent au-delà des murs des centres : quand j'écoute les anciennes, j'ai l'impression qu'on les entendait un peu plus que nous aujourd'hui ! Il y a comme des barrières ; je ne sais pas si c'est nous qui manquons de militantisme ou si ça coince au niveau politique, mais c'est comme si on n'osait plus ouvrir sa grande gueule. Après 30 ans, ça n'a pas changé à Bruxelles ! Il y a peut-être un ras-le-bol des anciennes, qui se sont battues, qui ont créé des choses, ça a permis à des gens de s'en sortir, l'associatif s'est vraiment développé. Mais, en même temps, on se dit que malgré cela rien n'a changé : la mauvaise qualité du logement, la solitude des personnes âgées, la violence conjugale, la situation des immigrants... Et moi ça me fait enrager ! Je me dis : que faut-il faire ? Des gens se sont battus contre ça, et rien ne change..."

Jacqueline Louvet : "Je dirais que la situation sociale a changé : elle s'est beaucoup dégradée ! Sur ce plan il y a beaucoup plus de raisons de se battre qu'hier. Mais les centres de planning ne se sont pas battus pour le social ou pour le logement ! Ils se sont battus pour le droit à la contraception et à l'avortement, mais très peu de travailleurs de planning avaient une conscience politique globale : ils se battaient pour un aspect précis de la santé des femmes. L'approche sociale, citoyenne, reste pour eux à l'arrière-plan. Ils commencent à peine à parler de la pauvreté parce que de plus en plus de femmes ne parviennent plus à payer pour leur IVG, que des sans-papiers arrivent à la consultation médicale, etc. Pour moi, les problèmes au niveau de la précarité sont dix fois plus graves qu'il y a 30 ans ! Mais ce ne sont pas les centres de planning qui bougeront les premiers, parce que leur histoire est celle du militantisme féministe mais pas celle du militantisme social, politique. Je sais que c'est dur à entendre, mais c'est quelque chose qui m'a beaucoup choquée. Les plannings bougeront après que d'autres se seront mobilisés sur ces enjeux-là... Je pense que nous n'avons plus de combat commun, le planning familial n'a plus de projet collectif après les combats que nous avons menés. Il y a beaucoup d'individualisme, et beaucoup de choses auxquelles on ne veut pas toucher. Depuis que le décret a été obtenu, depuis que les IVG sont bien financées, il n'y a absolument aucune mobilisation, ça n'intéresse personne de se mobiliser sur une question sociale à Bruxelles, on ne voit pratiquement personne dans une manif. Sur environ 500 travailleurs de planning, il n'y en a pas 10% qui sont syndiqués : pour moi, c'est un indicateur ! Je crois que ça ne bougera que lorsqu'on ira clairement vers une régression. Quand les avantages acquis, le statut, la stabilité de l'emploi se fragiliseront, peut-être les gens vont-ils bouger."

Il est vrai que des combats et des objectifs fédérateurs – on pense en particulier à lutte pour la dépénalisation de l'IVG, à partir de l'arrestation du Dr Peers – ont à la fois réuni des courants et des secteurs différents et gommé les divergences ou simplement les priorités propres que chacun pouvait avoir. Depuis 15 ans, cette bataille est terminée, les secteurs se sont institutionnalisés et, si des enjeux sont toujours mobilisateurs, s'ils ne sont pas dépourvus de portée politique, ils tendent à être beaucoup plus sectoriels. À cet égard, le terme de "secteur non marchand" (et même celui "d'associatif santé bruxellois" que nous avons choisi) est sans doute trompeur : il regroupe sous un même vocable un ensemble finalement hétéroclite d'institutions mues par des dynamiques, des intérêts, des objectifs et des valeurs qui apparaîtraient peut-être, à l'examen, assez disparates. En tout cas, "le non marchand" est loin de constituer aujourd'hui un interlocuteur qui fait le poids.

Pour conclure ce chapitre, donnons la parole à Manu Gonçalves, assistant social, coordinateur du Centre de Guidance d'Ixelles : "J'ai 40 ans, je fais donc plutôt partie de la génération intermédiaire : j'ai l'impression de me situer entre les soixante-huitards, qui ont 55-65 ans aujourd'hui, et ceux qui démarrent dans la vie professionnelle, les 25-30 ans... Comment inscrire un engagement professionnel dans un engagement plus large, qu'on l'appelle politique, social ou militant ? C'est une question difficile mais qui dépasse les classes d'âge. On pourrait peut-être distinguer plusieurs profils d'intervenants, même si c'est évidemment réducteur. Il y aurait d'abord des professionnels sérieux, rigoureux, mais qui, une fois leur horaire presté, rentrent chez eux et ferment la porte sur le boulot. Ensuite, de bons professionnels eux aussi, mais qui acceptent que le travail déborde du cadre professionnel quand il s'agit, par exemple de lire un bouquin, d'approfondir un sujet, etc. Ce profil-là renvoie à l'analyse de Christophe Dejours : le travail engage ceux qui l'exercent dans leur subjectivité. Enfin, il y a ceux qui tentent de porter l'action au-delà du niveau professionnel, à un niveau plus sociétal : non seulement de l'individuel au collectif mais jusqu'au politique. Peut-être y avait-il, dans les années 70, davantage de personnes correspondant à ce dernier profil. Mais je n'en suis pas sûr. En tout cas, le lien entre pratique professionnelle et engagement citoyen semblait davantage être dans l'air du temps.

Dans le secteur de la santé mentale et, plus généralement, dans les professions d'aide et de soin, nous sommes très sollicités par un recentrage sur l'individuel. Nous assistons tous les jours à une véritable individuation de la charge sociale. Du genre : tu devrais aller voir un psy. En tenant de moins en moins compte de la pression sociale qui fragilise les individus. Il faut absolument éviter que la question de la santé mentale soit réduite à ses aspects intra-psychiques : au contraire, elle s'inscrit dans le monde social et elle doit y prendre toute sa place. A cet égard, notre responsabilité en tant que professionnels est grande ; je suis sidéré par le discours de certains intervenants par rapport à leur public. Je ne dirais pas que certains verrous ont sauté, mais on entend des choses – plus dans la manière que dans le contenu – que personne n'aurait dites il y a 10 ou 15 ans. Au sujet de personnes sans papiers, par exemple, on entend dire : ces gens sont là depuis un an et ils n'ont même pas appris le français !... Vous êtes sûr qu'il ne travaille pas au noir ?... Quand même, elle ne fait rien pour s'en sortir !... Encore faut-il que les gens aient envie de travailler !... De plus en plus d'intervenants sociaux portent un discours aux accents divers : moralisateur, charitable, méritocratique ou méprisant. Et les conclusions suivent :combien de fois n'ai-je pas entendu que le secret professionnel, ça empêchait de travailler !... Ou que 90% de nos familles sont des familles décomposées – et ce n'était pas un lapsus ! Le fond de l'air n'est pas très frais..."

À suivre...

Alain CHERBONNIER
(Interviews : Alain CHERBONNIER et Anoutcha LUALABA LEKEDE)

Notes

[1] Editions du Seuil, 1987 (deux volumes en poche chez Points).

[2] Dissidences médicales : il était une fois la Belgique..., dans Agora n°9, février 1989.