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Quelle(s) identité(s) pour Bruxelles ?

Bruxelles, on le sait, connaît une grave carence de logements accessibles à nombre de ses habitants dont le revenu est bas. Cette pauvreté affecte souvent certaines populations d’origine étrangère qui sont concentrées dans les quartiers « défavorisés » du centre et de la première couronne. Les disparités socio-économiques – et l’on sait à quel point les inégalités de santé en relèvent – sont particulièrement marquées à Bruxelles : parmi les régions les plus riches d’Europe, elle compte un pourcentage très élevé de personnes sans emploi et accueille quotidiennement des centaines de milliers de navetteurs. Enfin, la Région de Bruxelles-Capitale qui est aussi le siège de l‘Union européenne ne maîtrise pas l’entièreté de ses politiques publiques, notamment en matière d’éducation et de santé. Cette complexité et ces contradictions sont, pour une bonne part, liées au statut institutionnel de la capitale, qui conduit tout droit à la question de l’identité bruxelloise : identité politique, sociologique, urbanistique mais aussi culturelle. Depuis plusieurs années, des initiatives se sont déployées (voir manifestobru.be, bruxsel.org, etatsgenerauxdebruxelles.be) pour redessiner une identité bruxelloise forte. Avant de les discuter, on ne peut cependant pas faire l’économie du regard historique, qui met en lumière bien des aspects de la situation actuelle. C’est l’objet de la première partie de ce dossier.

Le choix de commencer par une approche historique s’est imposé après avoir fouillé dans une partie de l’abondante littérature sur la ville qui aborde « le fait urbain » sous l’angle politique, économique, sociologique ou architectural. Mais, outre que le néophyte risque de s’y perdre, d’autres pièges le guettent : la généralisation excessive (« la » ville, une même réalité, du chef-lieu de province à la mégapole à bidonvilles, en passant par la cité de grande taille ?) et une vision trop télescopique (à la limite, c’est « vu de Mars »). Penchons-nous donc d’abord sur l’évolution particulière de Bruxelles. Un auteur nous y invite d’ailleurs.

Jean-Paul Lacaze [1] rappelle ces aspects basiques de toute ville : elle combine cadre physique (un site construit inséré dans un site naturel, souvent proche d’un cours d’eau), activité économique (commerce, artisanat, industrie, services) et socialité (échanges, débats, conflits, reproduction sociale mais aussi changement). Et toute question urbaine doit, selon lui, s’appréhender non seulement du point de vue spatial mais aussi du point de vue temporel : « une ville, c’est de l’histoire cristallisée en formes construites », écrit-il. Il ajoute qu’elle doit aussi être appréhendée du point de vue de ses habitants. Jean-Marc Stébé et Hervé Marchal renchérissent : « la ville n’existe pas à la manière d’une œuvre faite pour un spectateur qui la saisirait du dehors. (Elle) s’appréhende du point de vue de ceux qui la vivent du dedans et qui, à leur façon, participent à son invention. » [2] On verra cependant que le point de vue des habitants les moins bien lotis est, aujourd’hui comme hier, difficile à appréhender tant il a peu d’occasions de s’exprimer.

Les premières formes de vie urbaine voient le jour en Mésopotamie (l’Irak actuel) au IVe millénaire avant notre ère. Dès l’Antiquité, la ville constitue un centre économique mais aussi politique, ce dont Rome a laissé l’image la plus forte. L’évolution se poursuivra avec la ville marchande médiévale (et l’essor du pouvoir municipal face à la société féodale) puis la cité-Etat de la Renaissance. Bruxelles voit le jour vers la fin du Xe siècle : fondée sur le cours de la Senne, elle est bien placée commercialement entre la France et l’Allemagne et voit se développer un important artisanat local (industrie textile). Notons que son rôle actuel de capitale n’est pas le fruit du pur hasard : dès la fin du Moyen âge, elle est un centre politique : celui du duché de Brabant au XIVe siècle (supplantant Louvain), celui des Etats bourguignons au XVe (et on se rappellera que les ducs de Bourgogne ont tenu la dragée haute aux rois de France), celui de l’empire de Charles-Quint au XVIe (hors Espagne, Bruxelles est la ville où il résidera le plus longtemps).

Bruno Vinikas [3] souligne cette « fonction que Bruxelles ne cessera plus d’avoir (...), celle d’une espèce de capitale régionale où séjournent des princes dépendant de suzerains éloignés et où parfois résideront ces suzerains eux-mêmes, (qui) vont varier avec les siècles au hasard des guerres, des alliances, des mariages et des héritages. » Et il ajoute : « Sur le plan culturel également, naîtra une caractéristique majeure pour les siècles à venir : ces cours princières qui s’implantent à Bruxelles parleront principalement le français et cohabiteront avec des populations essentiellement flamandes. »

De fait, par la suite, la ville se situe dans le vaste ensemble des possessions espagnoles puis autrichiennes ; ensuite, à la charnière des XVIIIe et XIXe siècles, dans la République française puis le Premier Empire. Après 1815, elle fait partie des Pays-Bas unifiés sous la couronne hollandaise, où elle est cependant le chef-lieu des Pays-Bas méridionaux. Arrivent alors les fameuses journées de septembre 1830. Roel Jacobs [4] rappelle le contexte international de ces événements : « À Vienne, le chancelier autrichien Metternich a mis sur pied une Europe nouvelle. Un certain nombre d’acquis de la période révolutionnaire restent intacts, comme par exemple le code civil napoléonien. En revanche, en matière d’exercice du pouvoir politique, c’est le retour au modèle autoritaire et conservateur. (...) Quinze ans plus tard, un grand mouvement de protestation se développe contre l’Europe de Metternich. » Les barricades dressées en juillet dans les rues de Paris entraînent non seulement l’abdication de Charles X et l’avènement de la monarchie bourgeoise de Louis-Philippe, elles ont aussi des répercussions à travers l’Europe : en Grande-Bretagne, en Pologne et dans les Etats allemands et italiens.

Capitale de l’Etat belge

Mais c’est surtout dans le sud des Pays-Bas unifiés que ce mouvement est lourd de conséquences. « Des tensions économiques, religieuses et linguistiques donnent lieu à un mécontentement général, tant chez les libéraux que chez les conservateurs. (...) La tension sociale monte. La mécanisation accrue fait baisser les salaires et monter le chômage. Dans le courant de l’été de 1830, des émeutes éclatent dans plusieurs villes en raison de l’introduction de nouvelles machines. À peine un mois après les troubles de Paris, la bombe éclate à Bruxelles. » Mais l’insurrection populaire est rapidement reprise en mains par la bourgeoisie. Une garde civique est créée pour désarmer les ouvriers et parvient à contrôler la situation en quelques jours.

La rigidité du roi Guillaume empêche d’arriver à un compromis avec la bourgeoisie, tandis qu’au sein de celle-ci radicaux et modérés luttent pour le pouvoir. En septembre, les troupes hollandaises tentent de s’emparer de la ville mais doivent se retirer devant la résistance acharnée des volontaires qui sont accourus. Un gouvernement provisoire se constitue, auquel les banquiers (la banque Rothschild, la Société Générale) apportent leur appui. Ensuite, tout va très vite : l’indépendance est proclamée en octobre, un Congrès national est élu en novembre, la Belgique est reconnue par les grandes puissances en décembre. La Constitution est adoptée par le Congrès dès février 1831 ; c’est alors la plus libérale qui soit, au sens des libertés constitutionnelles de culte, d’enseignement, de presse, de réunion, d’association.

Et Bruxelles, centre de la lutte pour l’indépendance, devient le centre politique du nouveau pays... On pense souvent que c’est son accession au statut de capitale de la Belgique ainsi que la mégalomanie architecturale – entre autres domaines – de Léopold II qui ont fait exploser Bruxelles, transformant une ville de province en une capitale moderne. Et ce n’est pas faux (la conquête du Congo permettra d’ailleurs au deuxième roi des Belges de financer lui-même les travaux), mais ce doit être doublement nuancé.

D’abord, il y a la révolution industrielle : c’est à partir du XVIIIe siècle mais surtout au XIXe que se produisent dans toute l’Europe les bouleversements démographiques et urbanistiques liés à l’industrialisation. « Cette mutation de fond, écrivent Stébé et Marchal, s’accompagne d’un accroissement important de la population urbaine. Alors que dans l’Angleterre du début du XIXe siècle n’existait aucune ville de plus de 100.000 habitants, 28 villes dépassent ce nombre en 1845. En France, Mulhouse passe de 10.000 habitants en 1812 à plus de 36.000 en 1836 ; Roubaix, de 8.000 en 1816 à 65.000 en 1866. (...) L’augmentation spectaculaire de la population urbaine fait exploser les frontières traditionnelles des villes qui commencent à se projeter dans l’espace. » Parallèlement à cette extension de l’espace urbain, on assiste à la prolétarisation de la main d’œuvre d’origine rurale exploitée par l’industrie. Les travailleurs sont réduits à des conditions de vie misérables et insalubres dans des quartiers de taudis, et victimes des épidémies de tuberculose ou de choléra. Nous y reviendrons.

Seconde nuance : les périodes précédentes ont déjà lancé le mouvement, rappelle Roel Jacobs. « Les portes de la ville et les boulevards qui protègent les remparts sont déjà démantelés à la fin de l’époque autrichienne. Le signal de la démolition systématique des murs d’enceinte et de l’aménagement des boulevards de la petite ceinture est donné par Napoléon dès 1810. À la suite de la Révolution française, la noblesse, le clergé et les corporations perdent leurs privilèges et une bonne partie de leurs biens. Ainsi, de nombreux espaces se libèrent pour de nouvelles affectations. »

La période hollandaise voit le réaménagement du quartier du Béguinage, le percement de grandes artères comme la rue Royale, la création du Jardin botanique. Sous le règne de Léopold Ier, la modernisation et l’extension de la ville se poursuivent : naissance du quartier Léopold et de l’avenue Louise, construction d’édifices religieux comme l’église royale Sainte-Marie, percement de la rue Blaes puis aménagement de la place du Jeu de balle ; les galeries Saint-Hubert, un des symboles de la bourgeoisie bruxelloise triomphante, datent aussi de cette époque. « Les dernières années du gouvernement de Léopold Ier amorcent déjà des interventions urbanistiques spectaculaires qui marqueront le règne de son fils », poursuit Jacobs. « En 1860, les libéraux suppriment les octrois, un système de droits d’importation urbains sur les denrées. Ils ouvrent ainsi de nouvelles perspectives. Désormais la ville n’est plus gênée dans son extension. » Sous l’impulsion du futur Léopold II, Victor Besme définit un plan global d’extension et d’embellissement de l’agglomération dont des parties importantes seront réalisées dans les décennies suivantes : l’aménagement du plateau de Koekelberg, le parc du Cinquantenaire, les boulevards de ceinture à l’est et au sud, l’hippodrome de Boitsfort...

Ville bourgeoise et libérale au XIXe siècle

Après l’unionisme qui caractérise les débuts de la Belgique, les libéraux, jugeant excessive l’influence catholique dans le nouvel Etat, fondent leur propre parti en 1846. Le parti libéral va dominer la politique communale bruxelloise durant le reste du siècle. Le voûtement de la Senne et l’aménagement des boulevards centraux sont l’œuvre du bourgmestre Jules Anspach. Contrairement à la légende, la décision est prise un an avant la grande épidémie de choléra de 1866 : l’insalubrité de la ville basse n’est pas le seul argument en faveur de cet assainissement, il s’agit aussi d’étendre le contrôle social en épurant les quartiers populaires, comme le préfet Haussmann l’a fait à Paris. Cependant, ce projet ne se généralisera pas, écrit André-Paul Content : « Bruxelles, pour qui certains (et Léopold II en fut) avaient tracé des plans d’aménagement ambitieux à l’image des réalisations parisiennes d’Haussmann, n’a pu se modeler ou se transformer selon des schèmes cohérents. L’échec de l’haussmannisation de Bruxelles est dû à la résistance des propriétaires, à leur force d’inertie, peu soucieux qu’ils étaient de plans collectifs et davantage préoccupés par la rentabilisation de leur patrimoine foncier. (...) Le rôle joué par l’initiative privée à Bruxelles fut déterminant dans cet échec. La crainte inspirée par le propriétaire foncier aux pouvoirs publics est à l’origine de cet urbanisme, délirant par endroits, dont les plans n’étaient dressés que dans le seul souci d’augmenter la plus-value foncière. » [5]

À ces bouleversements succède une période plus respectueuse de la continuité par rapport au passé. Charles Buls sera ainsi le maître d’œuvre de la restauration de la Grand-Place (qui débute en 1883 et sera pratiquement terminée en 1914 seulement), même si l’idée germe au temps d’Anspach. Mais ce n’est pas toujours une restauration à l’identique : le XIXe siècle est bien présent à travers des recréations néo-romantiques à la Viollet-le-Duc la Maison du Roi mais aussi la Porte de Hal).La révolution urbanistique du XIXe siècle s’accompagne de nombreux autres changements, particulièrement dans les transports. L’idée de construire un canal vers le Hainaut est ancienne mais il faudra l’indépendance de la Belgique pour que le chantier s’ouvre pour de bon : en 1832, le canal de Charleroi est inauguré, plaçant Bruxelles sur l’axe économique entre le port d’Anvers et le bassin industriel de la Sambre et de la Meuse. Par la suite, les activités portuaires et l’industrie se déplacent vers le canal ; les installations du port intérieur, datant du XVIe siècle, disparaissent avant la Grande Guerre.

Après la Grande-Bretagne, la Belgique est pionnière en matière de chemin de fer : dès 1835, une voie relie Bruxelles à Malines. La première gare de marchandises surgit à l’allée Verte, près du canal, mais le succès du transport de voyageurs provoque la création en rafale des gares du Luxembourg (1855), du Nord (1862) et du Midi (1869). Le réseau belge sera le plus dense d’Europe, avec la capitale pour pivot central ; c’est toujours le cas aujourd’hui, ce qui explique d’ailleurs la saturation de l’axe ferroviaire Nord-Midi. Mais le rail, c’est également le tramway, à traction chevaline au début (voir le Musée du Tram pour en savoir plus). Et les problèmes de mobilité sont déjà là ! « Les premières expériences avec la traction électrique et avec les autobus, note Roel Jacobs, se heurtent à l’opposition tenace de l’opinion publique. La congestion du trafic, la pollution et les nuisances sonores sont déjà à l’époque les objections principales. L’attitude vis-à-vis de l’électricité change progressivement. À partir de 1899, cette nouvelle source d’énergie remplace de plus en plus les chevaux. »Le XIXe siècle voit aussi des innovations en matière de distribution avec les grandes surfaces (le Bon Marché ouvre dès 1860) et les chaînes de magasins (Delhaize, en 1871). « Le développement de la ville entraîne un besoin accru en éclairage et en eau potable. En 1819, la première usine à gaz du continent est ouverte sur les rives de la Senne. (...) En 1875, la Ville reprend la production de gaz en régie. Elle construit une nouvelle usine le long du canal, au-delà du pont de Laeken. Six ans plus tard, les Galeries Saint-Hubert sont éclairées à l’électricité. Le passage du gaz à l’électricité commence. Le mouvement s’accélère après la mise en service en 1893 d’une centrale électrique. Elle se situe également le long du canal en aval du pont Van Praet. À partir du milieu du siècle, l’approvisionnement en eau est réalisé à Braine-l’Alleud, puis à partir de la fin du siècle à Spontin. En 1891, quatre communes fondent une intercommunale pour l’approvisionnement en eau. »

Et la ville populaire ?

Cette succession de dates et de faits serait anecdotique si elle ne témoignait du développement continu et accéléré de la capitale sur tous les plans au cours du XIXe siècle. Ce qui manque dans ce tableau est évidemment le point de vue des « petites gens ». Hier comme aujourd’hui, on n’entend guère la parole des pauvres ni même celle de la classe moyenne inférieure : se font surtout entendre la voix des dirigeants politiques et économiques, celle des intellectuels, celle des habitants aisés. Or, on l’a dit, la ville n’est pas que du bâti et des échanges marchands ; et les rapports sociaux dans la ville, ce sont aussi des oppositions et des conflits. La ville : là où les riches et les pauvres sont nez à nez...

L’article déjà cité de Content en donne un aperçu : « Notre XIXe siècle bruxellois, écrit-il, n’accorde pas à l’habitat ouvrier une place importante. D’autres questions sont débattues avec plus d’intérêt : l’agrandissement de Bruxelles, l’assainissement des vallées du Maelbeek et de la Senne, les plans d’aménagement (dont ceux de V. Besme) ; la question des parcs et jardins préoccupe elle aussi les contemporains. Le logement ouvrier n’est évoqué qu’épisodiquement. Les chroniqueurs sont nombreux, quelques-uns s’intéressent à l’habitat ouvrier mais se situent du côté des propriétaires (...). »

Contrairement à d’autres villes industrielles, l’habitat ouvrier est dispersé à Bruxelles, en raison de multiples facteurs : l’absence de politiques publiques du logement jusqu’au XXe siècle, les spéculations des propriétaires privés, l’éparpillement des entreprises, l’importance du travail à domicile (une personne sur cinq), l’occupation par l’industrie de petits agriculteurs vivant dans les faubourgs, et l’immigration d’un sous-prolétariat peu revendicatif venu notamment des Flandres, qui subissent une crise économique en 1845-48.

Le Conseil central de salubrité publique de Bruxelles [6] brosse en 1843 un tableau effrayant de la condition ouvrière à l’époque : impasses insalubres et obscures, loyers disproportionnés, familles nombreuses, literie élémentaire, promiscuité, travail des enfants, alimentation déséquilibrée et insuffisante, espace domestique envahi par l’outil de travail, hygiène déficiente... Déjà, en 1838, une commission nommée par le même Conseil, évoquant la situation dans les quartiers des Minimes et de la Chapelle, notait l’absence de pompes, de latrines et d’égouts, et incriminait la rapacité des propriétaires : « Toute réparation qui n’intéresserait que la santé et le bien-être des locataires et qui n’aurait pas pour but de prévenir une ruine, est entièrement supprimée... Ne croyez pas cependant qu’ils louent ces affreux réduits pour ce qu’ils valent. » [7] D’autres rapports suivirent mais restèrent lettre morte : « Les protestations sont nombreuses ; les dénonciations émouvantes ; les remèdes relégués au fond des bonnes consciences alimentées par une littérature rassurante, en fin de compte, pour les tenants du pouvoir économique », résume Content.

Si la masse du Palais de Justice continue aujourd’hui à écraser symboliquement le quartier (l’ascenseur qui les relie désormais a plutôt une fonction touristique), les Marolles ne sont plus le dédale de ruelles et d’impasses frondeuses où, jadis, pouvait trouver abri l’immigrant, l’exilé ou le réfractaire. Et architek n’est plus vraiment une insulte, plutôt un gag participant du folklore brusseleir. Par contre, les oppositions de classe se marquent toujours dans les déplacements de population. Au XIXe siècle, on rase des quartiers populaires pour construire des avenues bordées d’immeubles bourgeois : « En 1854, rappelle Content, le percement de la rue Blaes et, en 1860, le percement de la rue du Midi ont posé le problème du déplacement des populations. En effet, il ne suffisait pas de supprimer des impasses ; encore fallait-il avoir le souci de reloger les expropriés. Cette population, hostile à tout déplacement, s’agrippera aux masures restantes et provoquera un surpeuplement des impasses survivantes. Les propriétaires en profitèrent d’ailleurs pour augmenter les loyers. Les initiatives pour reclasser ces populations dans des logements décents se firent très rares – les nouvelles constructions n’étaient plus, bien souvent, à portée de toutes les bourses. »

Au cours de la première moitié du XXe siècle, l’interminable construction de la jonction Nord-Midi (elle s’étale sur une cinquantaine d’années, interrompue à deux reprises, il est vrai, par les guerres) contribue à la déstructuration du tissu urbain. À partir des années 1950-60, c’est la désindustrialisation, l’exode des plus aisés vers la périphérie et l’abandon progressif des quartiers centraux aux habitants les plus modestes (notamment aux immigrants). À la fin du XXe siècle – et au XXIe – ces derniers sont souvent chassés au profit des bobos par la gentryfication. [8]

L’après-guerre constitue incontestablement une charnière : période de reconstruction, d’espoir et de foi dans le progrès (même s’il ne faut pas oublier que les grandes grèves de 1960 éclatent au beau milieu des trompeuses « Trente glorieuses »), c’est aussi le début de la fin d’une ère de développement continu lancé par l’industrialisation – et la colonisation – dont le règne de Léopold II est l’apogée et le symbole. Le symbole suivant tient en quatre chiffres : 1958.

L’Expo 58 et l’Europe

identite bxl bs 52L’exposition universelle de 1958 est, pour Jean-Louis Genard [9], un des deux moments emblématiques où, au XXe siècle, l’identité de Bruxelles fait consensus et s’incarne dans un projet : « Bruxelles y apparaît avant tout comme capitale nationale, étayée à une société fordiste, industrielle. L’échelle à laquelle Bruxelles se positionne est celle de l’Etat Nation. Le projet est celui d’un pays, il se matérialise dans l’espace de sa capitale, qui entend ainsi se montrer au monde et appuyer sur cet événement exceptionnel son propre développement. (...) L’Expo 58 est aussi la mise en scène de la promesse d’un avenir meilleur, grâce aux vertus d’une civilisation s’appuyant sur les ressources du savoir et sur les valeurs charriées par un Occident colonialiste et volontiers paternaliste au sein de ses classes dominantes. La Belgique est alors un des pays les plus riches au monde, voire le plus riche. »

Pourtant, avec l’avènement de l’Europe, le ver est déjà dans le fruit : « La désignation de Bruxelles comme capitale européenne en 1958 nécessitait des interventions urbanistiques : une infrastructure routière plus performante ainsi que la construction d’un métro et d’un nombre considérable de bureaux supplémentaires », écrit Evert Lagrou [10]. « Au début des années 1960, la tertiarisation de Bruxelles se réalisa selon la tradition moder- niste, qui plaidait pour un assainissement radical des quartiers délabrés ainsi que pour des constructions élevées, de la verdure en ville, une séparation des activités et des modes de transport. L’application de cette théorie urbanistique à Bruxelles se fit toutefois sans que soit prise en compte la dimension sociale pourtant défendue par les protagonistes du modernisme, comme Le Corbusier. »En effet, le projet Manhattan (on mesure à l’aune de ce nom la mégalomanie du promoteur – privé – et du gouvernement qui l’appuya) mit à sac le Quartier Nord, entièrement démoli en 1967. Sans que les habitants expropriés soient relogés. Aujourd’hui encore, d’immenses grues surplombent Bruxelles, figures de prédateurs qui inspirèrent le pinceau d’André Franquin. « Plusieurs interventions ponctuelles, éparpillées dans la ville, dont le but était de renforcer la vocation européenne de Bruxelles, furent réalisées en niant brutalement l’échelle existante du contexte urbain », poursuit Lagrou [11]« Ces interventions soi-disant « modernistes » suscitèrent de vives réactions. La complicité entre élus politiques et promoteurs immobiliers mettait en question le fonctionnement de la démocratie représentative. Entre-temps, le mouvement de mai 1968 avait aussi touché Bruxelles. » Avec pour résultat une opposition – toujours vive aujourd’hui – entre l’urbanisme « d’en haut », vu comme capitaliste et technocratique, et l’urbanisme « des habitants » centré sur la vie au quotidien dans les quartiers, promu notamment par l’ARAU et par nombre de comités de quartier.

C’est donc sans surprise que Jean-Louis Genard retient comme deuxième moment identitaire bruxellois les années 1960-70. L’heure n’est plus à la confiance mais à la critique, et ceux qui portent cette nouvelle image de Bruxelles, largement en réaction à la précédente, ne sont plus des décideurs économiques et politiques mais des mouvements associatifs qui se démarquent du mouvement ouvrier (tout en étant largement redevables à celui-ci). Leur discours donne à voir une ville abandonnée à la spéculation, négligeant son patrimoine et dépourvue d’une politique urbanistique digne de ce nom. Cette image portera un nom devenu tristement célèbre internationalement : « bruxellisation ». Le contre-pied en sera une idéologie de la reconstruction, de la défense du patrimoine et de la prise en compte des intérêts des habitants.

Une Région Capitale

identite bxl 2 bs 52Depuis, plus aucune image consensuelle n’a émergé. Pourquoi ? La réponse paraît relativement simple. Comme on le sait, la fédéralisation de la Belgique commence au début des années 1970, et le destin de Bruxelles s’en ressent. « La capitale reste prestigieuse, dit Xavier Mabille [12], notamment parce qu’elle est le siège des institutions européennes et la vitrine de la Belgique à l’étranger. C’est d’ailleurs pour cela qu’elle pose problème dans le débat institutionnel belge : personne ne l’aime, mais tout le monde veut bénéficier de son prestige. En revanche, sur la scène belgo-belge, l’influence de la capitale s’est émoussée à la fin des années 1960, après l’affaire de Louvain et la scission des partis politiques en ailes flamande et francophone. »

La constitution de Bruxelles en tant que Région restera purement formelle jusqu’en 1989 à cause de l’opposition flamande : « En 1972 déjà, le CVP, réuni en congrès à Anvers, exigeait que les mêmes organes exercent les compétences culturelles et régionales. Les sociaux-chrétiens et, plus largement, le Mouvement flamand n’ont jamais accepté l’asymétrie entre les institutions communautaires et régionales, ni l’émergence de Bruxelles comme entité politique à part entière. En 1999, au Parlement flamand, le nord du pays a réaffirmé sa conception de l’Etat belge : deux (quasi) Etats fédérés (la Flandre et la Wallonie) et deux « entités » fédérées (Bruxelles et la Communauté germanophone), cogérées par les Flamands et les Wallons. » Par contre, du côté francophone, on est loin de l’union sacrée : « le positionnement des Wallons vis-à-vis de Bruxelles n’est pas dénué d’ambiguïté. Certains considèrent que la solidarité avec Bruxelles est essentielle, pour la simple raison qu’on est plus forts à plusieurs dans un Etat où les Flamands sont majoritaires. Mais d’autres pensent, au contraire, et même si c’est tout bas, qu’une alliance objective entre la Flandre et la Wallonie est le meilleur moyen, pour les Wallons, d’obtenir davantage d’autonomie. »

À ce calcul peut s’ajouter le vieux ressentiment de « la province » vis-à-vis de « la capitale », sans oublier, plus positivement, les identités régionales s’opposant à une ville perçue comme anarchique, lointaine (sur le plan symbolique sinon spatial) et anonyme. Autrement dit : sans identité claire ni positive... Pour le moment. En effet, nous l’avons dit, il se dessine un mouvement visant à lancer un renouveau bruxellois, tant sur le plan économique que culturel et politique. Ceci fera l’objet de la seconde partie de notre dossier.

Alain Cherbonnier

Notes

[1] Aménager sa ville, Editions du Moniteur, 1988.

[2] La Sociologie urbaine, PUF, 2007, coll. Que sais-je ? (3790).

[3] « Bruxelles, ville métissée, ville internationale », texte inédit d’une conférence donnée à Cracovie le 21 novembre 2006 (merci au centre de documentation du CBAI).

[4] Une histoire de Bruxelles, Editions Racine, 2004.

[5] « L’habitat ouvrier à Bruxelles au XIXe siècle », Revue Belge d’Histoire Contemporaine, VIII, 1977, 3-4, pp. 501-517.

[6] Cité par Content se référant à Jean Neuville, La Condition ouvrière au XIXe siècle (Bruxelles, 1976).

[7] Cité par Content.

[8] Le quartier Dansaert donne un bon exemple de cette évolution (voir Bruxelles Santé n° 47).

[9] « Quelle identité pour Bruxelles ? », dans le n° 5 des Cahiers de la Cambre Architecture : Bruxelles l’Européenne. Capitale de qui ? Ville de qui ? (mars 2006), pp. 254-282.

[10] « Europe, bienvenue à Bruxelles ! », dans Les Cahiers de La Cambre, op. cit., pp. 172-189.

[11] Lagrou cite la destruction de la Maison du Peuple (1966), la construction du gratte-ciel Hilton au milieu de maisons du XIXe siècle, l’implantation de la tour ITT aux abords de l’abbaye de la Cambre....

[12] Entretien avec Isabelle Philippon dans Le Vif/L’Express du 8 septembre 2008.

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