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Quelle(s) identité(s) pour Bruxelles ? (2ème partie)

Comme de multiples autres villes, Bruxelles « explose » sur les plans urbanistique et démographique avec la révolution industrielle. Ce qui la distingue, c’est qu’elle devient en même temps la capitale d’un Etat Nation tout neuf. Après la deuxième guerre mondiale, elle symbolise le dynamisme, la richesse et la confiance dans le progrès lors de l’exposition universelle de 1958, qui marque aussi le passage de Bruxelles au statut de capitale européenne. Mais l’évolution institutionnelle belge vient enrayer ce processus ascendant : capitale d’un Etat progressivement régionalisé, Région elle-même mais bicommunautaire, capitale d’une Flandre qui la réclame mais ne l’aime guère, Bruxelles vit la désindustrialisation, l’exode urbain vers la périphérie, un urbanisme destructeur du tissu social, une dualisation socio-économique qui recoupe largement une dualisation géographique selon les communes voire les quartiers et une dualisation démographique selon les vagues migratoires.

Aujourd’hui, coincée dans des frontières étroites et apparemment intangibles, capitale d’une Belgique incertaine et d’une Europe à l’identité encore faible, quelle(s) identité(s) pour Bruxelles ? Est-il possible pour tous les habitants de cette ville de se reconnaître comme bruxellois (hors du stéréotype brusseleir) et de construire un avenir commun ? Nous ne donnerons évidemment pas, dans ces quelques pages, de réponses fermes à ces questions. Nous nous limiterons – l’exercice est déjà assez difficile ! – à faire l’inventaire des pistes qui se dessinent et sont soulignées, depuis quelques années, par diverses initiatives issues de la « société civile » et plus particulièrement du monde académique. Ces initiatives se sont récemment fédérées dans les Etats généraux bruxellois et cristallisées par une série de publications disponibles en ligne : voir les notes de synthèse sur www.brusselsstudies.be, notamment celle qui concerne la santé.

Bruxelles capitales...

C’est entendu : Bruxelles est la capitale de la Belgique. Mais l’on sait à quel point, avec l’autonomisation croissante des Régions, et surtout de la Flandre, l’identité de cet Etat est devenue fragile, et son avenir même incertain (quel que soit le jugement que l’on porte sur cette émission, Bye-bye Belgium, c’était dire en images : le roi est nu). Bruxelles est aussi revendiquée comme sa propre capitale par cette même Flandre où certains la considèrent comme partie intégrante de leur territoire et qui y investit financièrement – en particulier sur le plan culturel (enseignement, arts...) – à un niveau auquel la Communauté française ne peut prétendre. Pourtant, cette ville est mal aimée de la Flandre profonde (et n’est sans doute pas beaucoup mieux appréciée en Wallonie) : trop anarchique, trop difficile à cerner, trop francophone, trop « étrangère », un lieu où beaucoup viennent gagner leur pain mais qu’ils ne voudraient pas habiter. Enfin, si Bruxelles est bien le siège des institutions de la Communauté française, on ne peut guère en parler comme de la capitale d’une entité dont la légitimité voire l’existence sont régulièrement remises en question et qui y a d’ailleurs peu de visibilité... Alors, Bruxelles capitale de l’Europe ? Sur le plan international, c’est très clair. Ne dit-on pas couramment – même si c’est un raccourci journalistique discutable – « Bruxelles a décidé que... » en de l’Union ? Cependant, vu de l’intérieur, la présence européenne reste circonscrite à une zone bien précise, dénommée justement le Quartier européen [1], et son image n’est, pour le moins, pas très positive. « L’extension permanente des institutions européennes, dès 1958 et jusqu’à aujourd’hui, n’a jamais suscité l’enthousiasme des Bruxellois, écrit Evert Lagrou [2]. Les interventions directes des ministres nationaux et les liens douteux avec les promoteurs immobiliers pendant les années 1970 et 1980 ont créé une méfiance fondamentale envers l’Europe : “ils peuvent tout se permettre !” (...) Bien que l’éviction des habitants par des bureaux ait été en réalité beaucoup moins spectaculaire que dans le quartier nord lors du plan Manhattan, la signification symbolique reste néanmoins suffisamment importante pour une mobilisation active des comités de quartier, pour des visites touristiques alternatives et pour susciter l’intérêt de la sociologie de la pauvreté fortement développée dans les universités belges. »

L’Europe à Bruxelles

Serge Christiane [3] souligne quant à lui que, si la présence de l’Europe à Bruxelles a provoqué une transformation profonde de la ville (au moins d’une partie importante de celle-ci) et un changement de statut aux yeux du monde, aucun signe de la présence européenne n’y est visible : « Rien que des immeubles et des salles de conférence. Un projet de musée, pas de centre de rencontre, pas de monument historique, aucun drapeau (ou presque). Rien qu’une ville en devenir, caractérisée par des zones de travaux et des quartiers tout à fait désurbanisés. En bref et pour l’essentiel, l’Europe n’a, à Bruxelles, ni image, ni lieu. » Par contre, pour la population d’origine bruxelloise, certains quartiers sont devenus des ghettos européens : « Les infrastructures européennes se répandent petit à petit dans la ville, provoquant des restructurations fondamentales de certains quartiers, que les Bruxellois de souche finissent par déserter. Le Bruxellois estime souvent que la manne européenne ne lui est pas destinée, qu’elle n’est pas partagée avec lui. Les seules répercussions qu’il perçoit sont, sur le plan négatif, la dégradation de son environnement et l’augmentation des loyers et, sur le plan positif, un certain apport culturel des différents pays. »

Quant à l’immigrant extra-européen, « il redoute probablement que cette affluence européenne n’entraîne une spéculation immobilière sur le quartier modeste dans lequel il vit et ne le chasse vers un quartier plus dégradé. Etant d’origine non européenne, il se sent aussi a priori peu concerné par la construction européenne. Il est enfin montré du doigt comme à l’origine des problèmes sécuritaires bruxellois que le fonctionnaire européen met souvent en exergue. » Ce dernier estime que ces problèmes ne sont pas suffisamment pris au sérieux par les autorités bruxelloises. Certes, il « regrette tout autant la destruction de Bruxelles, mais comme il bénéficie de revenus en moyenne plus élevés que la moyenne nationale, il peut s’installer dans les beaux quartiers de Bruxelles ou de la périphérie. » Par ailleurs, s’il ne maîtrise ni le français ni le néerlandais, cela ne favorise pas son intégration.

Par l’analyse des cartes mentales de fonctionnaires européens, Julie Cailliez [4] explore le regard de ceux-ci sur l’Union à Bruxelles. Sa conclusion : l’Europe est fermée à la ville, ces fonctionnaires « maîtrisent l’espace de la même manière que la population bruxelloise aisée, avec une préférence pour le centre-ville à leur arrivée en Belgique. Les fonctionnaires sont de “bons citadins” ; ils exploitent les ressources de Bruxelles et ne sont pas enfermés dans un territoire en particulier. Leur ouverture sur la ville est cependant guidée par l’existence de lieux réservés à la communauté expatriée. Ces étrangers aisés fonctionnent presque en circuit fermé. (Ils) ont créé un réseau de relations sociales extrêmement riche de nationalités mais, paradoxalement, très peu tourné vers la société d’accueil. »

Par ailleurs, Bruxelles n’est même pas vécue par ces acteurs de l’Europe comme la capitale de l’Union : « Il s’agit avant tout d’une étiquette que l’on voudrait donner à la ville mais qui ne s’inscrit pas dans les pratiques des individus. Seules les institutions européennes concrétisent la présence de l’Union à Bruxelles. (...) En dehors des fonctions organisatrices et bureaucratiques des institutions pour l’ensemble du territoire de l’Union, l’Europe ne s’intègre pas dans la ville. Certains fonctionnaires ont mis en évidence la particularité cosmopolite de Bruxelles, mais nous avons vu que ces échanges entre nationalités sont présents dans certains réseaux uniquement. Aujourd’hui, la monofonctionnalité croissante du quartier Schuman l’a pratiquement transformé en une place-forte européenne (...) et la tendance à la fermeture des réseaux de sociabilité des fonctionnaires renforce l’enclavement européen dans la ville. »

Bruxelles l’Européenne ?

L’Europe paraît donc, pour l’instant au moins, fermée à Bruxelles. Mais la seconde n’est pas plus ouverte à la première : le surnom de « Caprice des Dieux » donné par les Bruxellois à l’aberration urbanistique qui écrasa le Quartier Léopold est, à cet égard, sans appel. La ville a-t-elle cependant des chances d’endosser véritablement l’habit de capitale européenne ? « Pour être – ou devenir – la capitale de l’Europe, répond Eric Corijn [5] , Bruxelles doit prendre sa place dans la carte mentale des Européens de telle sorte qu’elle soit pleinement le symbole du projet européen. Une capitale fonctionne en premier lieu dans l’imaginaire collectif. » Mais dans quelle mesure Bruxelles fait-elle l’affaire ? « C’est certainement la ville qui est confrontée le plus directement à la question, puisqu’elle est le siège des principales institutions et qu’elle est représentée comme telle par les médias. Bruxelles porte le poids de l’histoire et de la géographie européennes. C’est le centre du noyau historique de l’intégration ouest-européenne, l’un des six membres fondateurs, situé entre Paris, Londres et Berlin, et à l’interface des cultures romane et germanique. » Bruxelles peut donc apparaître aujourd’hui comme le seul candidat à un projet urbain de capitale européenne.

Mais la réalisation de ce projet dépendra largement de la réalité bruxelloise. Or qu’en est-il ? Eric Corijn répond en trois points : la ville est relativement petite, elle est divisée et manque désespérément d’une vision urbaine unificatrice. Comparée aux autres capitales européennes, Bruxelles est une ville de taille assez modeste, tant par sa superficie (les 19 communes occupent 160 km2) que par la taille de sa population (en déclin depuis la décennie 1970, celle-ci est toutefois remontée récemment au-dessus du million d’habitants, la natalité dans les populations immigrées compensant tant bien que mal un constant exode urbain vers la périphérie). Mais elle a d’autres atouts par les services qu’elle offre et par le nombre d’ONG et autres agences internationales qu’elle accueille. Et c’est l’une des trois régions les plus riches d’Europe.

Malgré cette richesse, Bruxelles concentre les quartiers défavorisés, où vivent près de 40% des ménages. Le taux de chômage moyen atteint 22%, et on estime que 16% de la population vit sous le seuil de pauvreté. Près de la moitié des habitants peuvent prétendre à un logement social mais seulement 8% y ont accès. La ville est partagée entre l’ouest plus pauvre et l’est plus riche, partage qui recoupe une division ethnique (en gros : les immigrés marocains et turcs d’un côté, les expatriés occidentaux de l’autre). Et, sur le plan de la décision politique, c’est l’éparpillement : la Région est compétente pour l’infrastructure, l’environnement, le logement et l’économie, mais la culture, l’enseignement et la santé reviennent aux deux Communautés linguistiques ; de plus, chacune des 19 communes a de nombreuses compétences locales.

identite bxl bs53Du simple point de vue de la dynamique urbaine, poursuit Corijn, Bruxelles a grand besoin de mobiliser les gens derrière un grand projet de ville qui ait des racines propres. Mais « il n’est pas facile de construire une image neuve et unificatrice de cette ville. Le passé ne propose pas de références très fortes et utilisables. La morphologie de la ville est principalement déterminée par un vide urbanistique. Le dernier planificateur en date fut le roi Léopold II, qui dirigea l’extension de la ville à l’époque industrielle et coloniale de la fin du 19ème et du début du 20ème siècles. Les restructurations ultérieures, en particulier la modernisation qui suivit la guerre, détruisirent le tissu urbain (p. ex. la construction de la jonction ferroviaire Nord-Midi). Le développement du Quartier européen est généralement considéré comme un désastre du point de vue urbanistique. Comme les pouvoirs publics ne prévoient rien en termes d’aménagements significatifs à large échelle, Bruxelles manque de symboles et d’images représentatifs du projet urbain. »

Le rôle de capitale belge n’est pas non plus un point d’appui : l’indépendance de la Belgique est le produit du capitalisme industriel triomphant, non d’une révolution reposant sur une classe sociale, une idéologie et des valeurs culturelles bien marquées (comme en France). La Belgique naît « d’une alliance contre nature entre les grands propriétaires terriens du parti catholique et les industriels du parti libéral. Il n’y a pas d’histoire héroïque à laquelle s’identifier. L’absence d’une culture bourgeoise nationale n’est pas compensée par de fortes références au mouvement ouvrier et à sa culture populaire. Bruxelles n’a jamais abrité de fort mouvement ouvrier s’exprimant dans des édifices et des logements qui peuvent marquer l’identité de la ville. Le seul monument révélateur de l’histoire sociale comme de l’histoire de l’art, la Maison du Peuple de Victor Horta, a été remplacé par un immeuble de bureaux moderniste dans les an-nées 1960 ! »

Mais il est possible, selon Corijn, de transformer limites ou faiblesses en atouts, et la diversité sociologique de la ville peut être l’un de ceux-ci. En témoignent des projets comme la Zinneke Parade, KunstenFestivalde-sArts ou Brxlbravo : « Ils se construisent tous sur la proximité de cultures et de traditions très différentes et en font un environnement créatif. Ces expériences influencent de plus en plus l’agenda urbain et sont sur le point d’entrer dans le débat politique. Nous voyons une ressemblance formelle entre la question de la représentation de Bruxelles en tant que ville et celle de la représentation de “l’européanité” pour légitimer le processus d’unification de l’Europe. En ce sens, faire de Bruxelles une ville mondiale et en faire la capitale de l’Europe vont dans le même sens. »

« Bruxelles n’est plus la capitale forte d’une Belgique qui n’a plus elle-même d’identité forte. Comment peut-elle devenir véritablement la capitale de l’Europe ? Ce n’est pas simple, parce que l’Union européenne est essentiellement un projet économique. Il n’y a pas d’imaginaire européen : l’imaginaire reste national, l’Europe reste un projet multinational. » (Eric Corijn, interview, 01/10/08).

À la question « existe-t-il une identité européenne ? », Georges Malotaux répond que cette identité « ne pourra être construite que lorsqu’il sera possible d’entraîner, dans un élan commun, des identités existantes et des cultures et lorsque nous ne nous satisferons plus d’une simple juxtaposition d’identités nationales ou régionales. » (Le Chou de Bruxelles n° 43, 2004)

Bruxelles, ville « multiculturelle » ?

Institutionnellement, Bruxelles est une Région bilingue. Vécue au quotidien, c’est une ville polyglotte où le français est la langue principale – même si, comme le souligne par ailleurs Eric Corijn, un pourcentage très important de ménages est bilingue (et pas seulement sur le mode français/néerlandais) – et aussi la langue véhiculaire, même si certains prédisent l’hégémonie proche de l’anglais dans ce rôle (ce dont on peut douter dès que l’on sort des cercles internationalistes : l’université, les affaires, le tourisme, la diplomatie...). Et Bruxelles n’est pas encore « une Région à part entière », pour reprendre la formule convenue, malgré les progrès engrangés depuis 1989 : on l’a dit, des compétences vitales échappent aux autorités régionales, au premier chef l’enseignement et l’emploi. Ce qui est tragique en regard du taux de chômage que connaît la Ville-Région, surtout chez les nombreux jeunes disposant d’une formation insuffisante ou sans rapport avec l’offre d’emploi qui, de façon écrasante, se situe dans le secteur tertiaire.

Eric Corijn (VUB) [6] : « Il faut noter deux grands écueils. Le premier est institutionnel : Bruxelles est, pour autant que je sache, la seule ville au monde à avoir, non pas un Maire, mais un Ministre Président, à compter 19 municipalités dotées de l’autonomie communale et à être dépourvue de compétences culturelles ! Le sectarisme linguistique est de règle : par exemple, quand un projet est lancé dans le cadre d’un Contrat de quartier, il faut choisir entre le régime français et le régime néerlandais si on veut le pérenniser. Autre exemple : il n’existe pas d’école multilingue (sauf pour les étrangers riches). Le mélange comme identité culturelle est refusé par les institutions. Bruxelles est dominée par ses usagers – la Flandre et la Wallonie – non par ses habitants... Le second écueil est la dualisation sociale. Bruxelles est une des régions les plus riches d’Europe. Elle crée des emplois : 650.000 pour un million d’habitants. Mais 350.000 d’entre eux sont occupés par des navetteurs. L’économie bruxelloise se porte très bien mais il n’en va pas de même pour sa population : le revenu moyen est inférieur de 15% à la moyenne belge ; le taux de chômage, lui, est supérieur (près de 100.000 demandeurs d’emploi) ; 30% des jeunes sortent de l’école sans diplôme ; 30% des familles vivent sans revenu du travail. Le taux d’exclusion sociale à Bruxelles est le plus élevé de Belgique. Et cette dualisation sociale recoupe une dualisation spatiale : il y a les quartiers et les communes pauvres, les quartiers et les communes riches. »

L’image séduisante de la ville multiculturelle (la « richesse des différences »), promue notamment par le secteur socioculturel et les milieux artistiques, se heurte de plein fouet à une réalité socio-économico-démographique qui révèle plutôt une image duale, et à une réalité culturelle qui est plutôt de l’ordre de la juxtaposition que de l’enrichissement mutuel. Un rapport de la Fondation Roi Baudouin, cité par Jacqueline Gilissen [7], est très clair sur ce plan : « Il se crée en réalité des « univers parallèles ». Bruxelles est très multiculturelle mais les communautés coexistent les unes à côté des autres. (...) L’internationalisation de Bruxelles entraîne une dualisation de la ville et un développement à deux vitesses : d’une part un groupe de Belges aisés et d’Européens qui travaillent dans l’European agglomeration economy, d’autre part des catégories sociales défavorisées de plus en plus nombreuses, composées de Belges en situation de précarité, d’étrangers issus des pays traditionnels d’émigration des années 1960 et 1970 (...) ainsi que de réfugiés “économiques” et “politiques” plus récents. »

Pour Xavier Leloup [8], l’un des enjeux pour Bruxelles est « autant celui de la cohabitation entre des populations dont les origines culturelles sont éloignées que celui de la coexistence sur un même territoire de groupes sociaux disposant de niveaux de revenus parfois sans commune mesure ». Il pointe « les processus de polarisation et de ségrégation qui la traversent avec, notamment, un renforcement des divisions sociales héritées du passé et un appauvrissement d’une partie de sa population. (...) Les figures de la précarité urbaine sont multiples. El-les concernent le demandeur d’asile en attente de statut, l’ancien artisan indépendant, le jeune faiblement qualifié, le ménage dont le principal soutien vit une situation professionnelle difficile. Toutes renvoient à la place que les individus sont en mesure d’occuper, ou qu’on leur permet d’occuper, dans la société. Chacune ne peut être comprise qu’en tenant compte des transformations structurelles que connaît l’agglomération bruxelloise. (...) L’agglomération est ainsi devenue une petite ville mondiale parmi les plus riches d’Europe, structurée autour d’une économie tertiaire. Mais elle apparaît aussi aujourd’hui comme une ville divisée, ségréguée et polarisée. Car les effets de la métropolisation qui ont accompagné la restructuration de son économie sont multiples et il apparaît clairement que tant les divisions sociales que les inégalités de revenus se recoupent et se sont accentuées. En outre, si la profonde transformation de la dynamique économique bruxelloise y a fait croître l’emploi, cette croissance s’est surtout concentrée dans les segments du marché du travail les plus qualifiés »

« Selon le point de vue institutionnel, la Région bruxelloise compte 85% de francophones et 15% de néerlandophones. Du point de vue socio-démographique, 56% des Bruxellois ont une origine étrangère ! Quant à l’emploi des langues, si 50% des ménages parlent uniquement le français et 9% uniquement le néerlandais, 11% parlent le néerlandais et une autre langue, et 30% le français et une autre langue : 41% des ménages bruxellois sont multilingues ! » (Eric Corijn, interview, 01/10/08)

Gros enjeu : une ségrégation croissante entre

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Life in the city [9]

Le dualisme social est-il un problème spécifiquement urbain (ici, bruxellois) ou un problème sociétal plus large ? Les experts de la sociologie urbaine penchent vers le second terme de l’alternative. Ainsi, Jean-Marc Stébé et Hervé Marchal écrivent [10] : « Même s’il est actuellement fréquent d’associer l’émergence de problèmes sociaux à certains territoires urbains, comme le fait la “politique de la ville” qui opère la connexion entre zones dites “sensibles” et problèmes sociaux, il ne faut pas oublier que la question sociale déborde la question urbaine et que la ville ne peut être tenue pour seule responsable de tous les maux de la société. » Certes, mais le raisonnement est quelque peu jésuitique puisque les mêmes affirment que la planète s’urbanise de plus en plus et que la moitié de la population mondiale vit en ville. Disons donc que ce problème sociétal se pose de la façon la plus manifeste en milieu urbain... Ou, comme nous l’avons écrit dans la première partie de ce dossier : la ville, là où pauvres et riches sont nez à nez.

Pour affronter ce problème – parmi d’autres qui lui sont d’ailleurs liés – beaucoup plaident pour une plus grande autonomie politique de la Ville-Région. Le moins que l’on puisse dire est que, dans le contexte institutionnel que nous vivons, l’affaire n’est pas dans le sac. Jean-Louis Genard, directeur de l’école d’architecture de La Cambre [11] : « Le gros écueil est que Bruxelles, dans sa dynamique urbaine d’extension (propre à toutes les grandes villes), dépasse de très loin le territoire des 19 communes. Le fait qu’une importante population péri-urbaine vienne travailler dans cette ville entraîne des problèmes de mobilité (circulation automobile envahissante) et de revenus fiscaux (les impôts payés par ces personnes ne vont pas à la Région où ils travaillent). Bruxelles est une des toutes premières villes européennes en termes de production de richesses, mais celles-ci ne profitent pas à la population bruxelloise. La précarité y est très présente chez les jeunes, alors que justement la population y est plus jeune que dans les autres Régions. Parler de la gouvernance de Bruxelles amène donc à questionner son cadre territorial, qui est un découpage administratif et non une aire métropolitaine. »

Mais, pour réaliser l’autonomie de la Région bruxelloise, le rapport de forces n’est guère favorable : « Alors que, dans les grandes villes, la décision part souvent du centre vers la périphérie, ici le centre est soumis aux diktats de la périphérie (surtout flamande). L’exemple le plus frappant en est la question des vols à l’aéroport de Bruxelles National, mais on peut en trouver d’autres dans le domaine de la mobilité ou de l’implantation d’entreprises. Pour qu’une véritable gouvernance métropolitaine puisse se déployer, il faudrait que le territoire bruxellois s’étende (et on connaît l’opposition de la Région flamande à cet égard) ou que des accords de coopération sérieux soient conclus entre Régions. Il est, en tout cas, fondamental de penser la ville au-delà de ses limites territoriales héritées du passé. »

Outre cette contradiction dans laquelle Bruxelles semble bien coincée, on peut se demander si une réponse en termes institutionnels serait suffisamment efficace pour affronter les clivages sociaux grandissants. Charles Lejeune (Fédération des Centres de Service Social) [12] : « L’angle institutionnel est certes pertinent pour ce qui est du vivre ensemble mais il ne répond pas aux enjeux de la fracture sociale. Le paradoxe bruxellois et, plus largement, la construction institutionnelle belge étonnent de nombreux politiques étrangers : ils apparaissent à leurs yeux comme un modèle qui apporte une réponse politique pointue à la question du vivre ensemble, qui permet de gérer sans conflits violents la cohabitation intercommunautaire. Mais les limites de ce modèle sont évidentes aujourd’hui, avec les prochaines échéances régionales et les multiples facettes d’une crise qui est particulièrement apparente à Bruxelles. Quand on fait écho aux problématiques de terrain, les clivages sociaux et économiques, qui sont de plus en plus importants, viennent percuter et rendre moins légitime la réponse institutionnelle. »

Identité, question sociale et réponse culturelle

Charles Lejeune se montre également dubitatif par rapport à une identité multiculturelle pour l’ensemble des Bruxellois : « Pour quelqu’un qui vit à Molenbeek depuis deux générations, avec pour seule perspective de devenir éducateur ou agent dans un Contrat de sécurité, l’identité bruxelloise ne s’incarne pas dans l’idéal multiculturel ! Ceci dit, j’ai été frappé, lors de la fête de la Communauté française, par les textes de deux raps auxquels les jeunes d’origine étrangère étaient très attentifs : ils martelaient “Nous sommes des Bruxellois”... Bien sûr, puisque ces rappeurs étaient sur la scène, ils n’étaient pas parmi les plus défavorisés ; n’empêche qu’ils venaient des quartiers. L’aspiration à être reconnu sur le sol où l’on vit est très grande. Néanmoins, la perception de ce que signifie “être bruxellois” est sans doute très différente de celle des personnes de la classe moyenne. »

De fait, ce sont surtout des intellectuels qui avancent l’idée d’une Ville-Région multiculturelle pour dé-passer le clivage bicommunautaire et qui portent les Etats généraux de Bruxelles, lesquels battent son plein au moment où nous écrivons ces lignes. Mais qu’en est-il des habitants de cette ville ? Qui parmi eux se sent et se revendique « bruxellois » ? Quand on regarde par exemple qui a signé le Manifeste bruxellois lancé en 2003 et repris en 2007 (voir www.manifestobru.be), l’image qui en ressort est plutôt celle de la classe moyenne : nombre d’enseignants, de fonctionnaires (y compris européens), etc.

Le 4 octobre dernier, le public qui se rassemblait place de la Monnaie à l’appel de l‘ARAU (« Nous existons, nous sommes un million ») apparaissait aussi très middle class et d’âge mûr. Et, dans Le Soir du 9 février dernier, un des promoteurs des Etats généraux, Philippe Van Muylder, reconnaissait que l’audience y était « plutôt choisie. Autrement dit, on voit très peu de Bruxellois issus de l’immigration. » Soyons un peu provocateurs : dans quelle mesure « l’identité bruxelloise » n’est-elle pas le fantasme d’un certain milieu social ?

Jean-Louis Genard : « Le Plan culturel pour Bruxelles [13] ou les Etats généraux attirent évidemment le monde de la culture, le monde universitaire, etc. Ce sont d’autres moyens, d’autres propositions qui touchent les populations plus défavorisées : Recycl’Art, la Zinneke Parade... Pour ces populations, la question première est sans doute, plutôt que celle de l’identité, celle de la cohésion sociale : à travers l’accès aux droits sociaux mais aussi à travers des initiatives socioculturelles. C’est par celles-ci que peut passer l’adhésion à un projet bruxellois – voire une identité bruxelloise. La Zinneke Parade, c’est plus d’un an de travail social dans les quartiers : c’est là que se trouve l’essentiel, le défilé n’en est que l’aboutissement. Mais celui-ci a un rôle symbolique très important : dans le centre urbain – la partie la plus symbolique de la ville – défilent les habitants des quartiers plus défavorisés. »

Dossier réuni par Alain Cherbonnier

Notes

[1] Voir aussi Bruxelles Santé n° 50, pp. 2-6.

[2] « Europe, bienvenue à Bruxelles ! », Les Cahiers de La Cambre Architecture n° 5, mars 2006, pp. 172-189.

[3] « Bruxelles, une ville européenne », Les Cahiers de La Cambre, op. cit., pp. 192-197.

[4] « L’Union européenne à Bruxelles à travers le regard de fonctionnaires britanniques », Les Cahiers de la Cambre, op. cit., pp. 82-111.

[5] « Building the Capital of Europe as a Heterotopia », Les Cahiers de la Cambre, op. cit., pp. 52-66. La traduction française est de la rédaction ; ni l’auteur ni l’éditeur n’en peuvent être tenus pour responsables.

[6] Interview, 1er octobre 2008.

[7] « Le Quartier européen est aussi un quartier habité ! », Les Cahiers de La Cambre, op. cit., pp. 233-243.

[8] « Bruxelles XXIe siècle : la ville de l’Autre », La Revue nouvelle, n° 3, mars 2005, pp. 33-41.

[9] Chanson de Neil Young sur l’album This Note’s For You (1988) : « People sleepin’ on the sidewalks / On a rainy day / Families livin’ under freeways / It’s the Amercian way (...) That’s life in the city »... C’était il y a vingt ans, bien avant G. W. Bush. Mais la régonomie (cf. Reaganomics) était déjà à l’œuvre.

[10] La sociologie urbaine, PUF, Que sais-je ? n° 3790, 2007.

[11] Interview, 8 octobre 2008.

[12] Interview, 9 octobre 2008.

[13] Ce Plan, financé par la Fondation Roi Baudouin, est initié par le Kunsten-overlag et la Plate-forme des Arts.

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