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Les jeunesses bruxelloises

Alors que, dans nos sociétés, « la jeunesse » est plutôt valorisée à travers des attributs comme la beauté, le dynamisme, l’envie de nouvelles expériences, « les jeunes » sont souvent loin de bénéficier d’images aussi positives. Les clichés (« ils ne respectent rien ni personne, ils traînent, ils sont agressifs, ils se droguent ») et l’angle souvent dramatisant choisi par les médias pour parler d’eux (le décrochage scolaire, la violence, le chômage, la délinquance) en sont de bons exemples. Certaines mesures politiques, soutenues par une logique de plus en plus sécuritaire, viennent également renforcer le sentiment que les jeunes sont inquiétants. Ceux de Bruxelles n’échappent évidemment pas à ce phénomène. Mais qui sont ces jeunes bruxellois qui font l’objet de tant d’appréhensions ? Et tous disposent-ils des atouts nécessaires pour prendre demain la relève ?

La tentation est grande de parler de « la jeunesse bruxelloise ». Or, même si des points communs existent, comme on le verra plus loin, l’origine ethnique, l’appartenance familiale, le parcours individuel, les ressources financières, le logement et le quartier sont autant d’éléments dont il faut tenir compte. Différents points de vue révélateurs – la scolarité, la stigmatisation sociale, l’accès à l’emploi, la mobilité en ville et les loisirs – vont étayer le choix de notre titre « les jeunesses bruxelloises », qui est aussi celui d’une récente publication de la série Brussels Studies.

Question préliminaire : quelles sont les limites de « la jeunesse » ? A quelle tranches d’âge renvoie-t-elle ? Au regard de nombreux spécialistes dont Hugues Delforge [1], la notion de jeunesse s’étend : « Une spécificité de la jeunesse contemporaine est le prolongement de cette transition entre enfance et âge adulte, qui se traduit par un étirement de la période de construction identitaire intense et d’expérimentation. La jeunesse couvre aujourd’hui une période si vaste de l’existence qu’elle en est devenue une période spécifique. Intégrant l’adolescence, elle s’étend des prémisses de la puberté à l’accession à la parenté et l’inscription dans une carrière professionnelle stabilisée, soit de dix à trente-cinq ans. L’allongement de la jeunesse constitue un fait social contemporain qui puise une partie de ses significations dans le contexte d’augmentation de l’espérance de vie des individus et du vieillissement de la population, mais également dans le report de l’accès à l’autonomie financière et les difficultés d’insertion professionnelle des nouvelles générations, quand ce n’est pas l’absence de modèles d’adultes « valables » qui est invoquée. »

Particularités bruxelloises

Dotée du taux de natalité le plus élevé du pays (14,8%), la Région de Bruxelles-Capitale se caractérise aussi par une présence importante de jeunes au sein de sa population. Comme l’indiquent Andrea Rea, Carla Nagels et Jenneke Christiaens [2], « les moins de 20 ans (248.915) représentent 24,1% de la population bruxelloise et les moins de 25 ans (317.280) 30,7%. La présence des jeunes varie selon les communes et les quartiers. Celle-ci est surtout marquée au sein du croissant pauvre de Bruxelles. En 2007, Bruxelles comptait 46.337 enfants de moins de 3 ans et 122.470 enfants de 3 à 12 ans. Leur proportion est la plus élevée à Molenbeek et à Saint-Josse et la moins forte à Ixelles et Woluwé-Saint-Lambert. La diversité des origines caractérise également les jeunes puisqu’un enfant âgé de 0 à 14 ans sur cinq est de nationalité étrangère. Toutefois, ce chiffre sous-estime la diversité effective des Bruxellois puisqu’il n’est basé que sur la nationalité alors que l’origine nationale et ethnique fait l’objet d’attribution ou de souscription identitaires qui démontrent un visage plus mosaïque des jeunes Bruxellois. Ceux issus de l’immigration marocaine et turque constituent une part non négligeable de la jeunesse bruxelloise. »

A ceux-ci, poursuivent les auteurs, il faut ajouter les nombreux jeunes en âge d’études supérieures originaires de la Flandre et de la Wallonie, attirés par la diversité des formations dispensées à Bruxelles dans un contexte culturel ouvert, ainsi que les jeunes étrangers qui travaillent au sein des institutions européennes. « Cette diversité, concluent-ils, est parfois à l’origine de représentations réciproques négatives transformant la différence culturelle en adversité. »

La scolarité

Jusqu’à la majorité civile, l’école représente un pan important de la vie des jeunes. Mais elle est aussi le lieu où transparaissent de nombreuses différences et difficultés. Ainsi plusieurs études, ces dernières années, montrent le fossé grandissant entre les élèves d’origine étrangère et les autochtones, entre les élèves issus de familles défavorisées et ceux des milieux plus aisés. Une publication de la Fondation Roi Baudouin [3] montre que les élèves issus de l’immigration affichent des performances très inférieures à celles des élèves autochtones. Sur une moyenne de 500 points exigée en mathématiques par l’OCDE, les élèves primo-arrivants obtiennent 406 points, ceux d’origine étrangère (deuxième génération) sont crédités de 444 points et les Belges francophones de 510 points. En ce qui concerne la lecture, le constat est analogue : alors que les élèves autochtones affichent des lacunes de l’ordre de 21%, ce pourcentage monte à 35% pour les élèves d’origine étrangère (deuxième génération) et à 50% pour les primo-arrivants.

Ces résultats semblent également expliquer la surreprésentation des élèves allochtones dans la filière des formations professionnelles, techniques et artistiques. C’est un constat qui n’est pas anodin quand on sait qu’en matière de scolarité dans notre pays, l’enseignement général reste socialement beaucoup plus valorisant. A Bruxelles, celui-ci accueille 64,2% des élèves [2]. Les mêmes différences s’observent au niveau de l’enseignement supérieur : la proportion des jeunes du sud-ouest du Pentagone, de l’ouest de Saint-Gilles, de Cureghem, du Vieux Molenbeek, de Laeken, de Saint-Josse et du bas de Schaerbeek qui poursuivent leurs études au-delà de l’obligation scolaire dépasse rarement les 15% par quartier. Sans surprise, « la proportion la plus élevée d’étudiants très instruits se retrouve dans un large rayon au sud-est de Bruxelles, ainsi que, mais dans une moindre mesure, dans la périphérie ouest et nord » [4]. Dans cette partie de Bruxelles, la population belge de souche est surreprésentée.

Des performances scolaires relativement maigres, une faible représentativité dans l’enseignement supérieur et un pourcentage peu élevé de diplômes sanctionnant des études de type long ne peuvent être expliqués par la seule origine ethnique. Le facteur déterminant pour comprendre les différences entre les jeunes d’origines belge et immigrée doit plutôt être recherché du côté des conditions socio-économiques de leurs familles respectives. Ce que confirme une autre étude commanditée par la Fondation Roi Baudouin [5] : plus le niveau social des parents s’élève, plus les scores réalisés aux tests sont élevés. A cela s’ajoute leur niveau d’instruction, qui joue un rôle déterminant dans le soutien scolaire qu’ils peuvent assurer à leurs enfants. Les jeunes bruxellois des classes populaires cumulent en fait trois handicaps : de bas revenus et un faible niveau scolaire mais aussi leur origine culturelle. Ce sont des éléments qu’il importe de considérer quand on aborde le problème de l’échec scolaire : là aussi, ce sont les jeunes d’origine étrangère qui payent le plus lourd tribut. Il en résulte « un cercle vicieux qui mène de la précarité sociale à l’échec scolaire et de l’échec scolaire à la précarité sociale » [6].

Stigmatisations et violence

Les difficultés relevées précédemment vont généralement de pair avec la stigmatisation des quartiers populaires où habitent ces jeunes, comme le soulignait Bernard De Vos [7] : « Les écoles que fréquentent ces jeunes sont tout à fait assimilées aux quartiers dans lesquels ils vivent... C’est peut être une caricature, mais elle doit être vraie à 70% : tu vis dans un quartier « défavorisé », cible de toute l’attention de la société, et tu fréquentes l’enseignement professionnel, un centre de formation en alternance ou une école technique, d’où la logique éducative a pratiquement disparu. » Ce que plusieurs travaux récents confirment par ailleurs : ces élèves sont plus souvent orientés que ceux des milieux aisés vers la filière professionnelle ou technique. Un phénomène qui est renforcé par la dualisation de l’enseignement, particulièrement marquée à Bruxelles. A. Rea, C. Nagels et J. Christiaens parlent d’écoles « réceptacles », qui accueillent – après réorientation, redoublement ou expulsion – tous les élèves dont ne veulent plus les autres établissements, et d’écoles « écrémées » qui « conservent les élèves étiquetés conformes aux critères de l’excellence scolaire ». L’école perpétue ainsi les inégalités sociales.

L’association entre « jeunes » et « délinquance » voire « criminalité », qui est très présente à Bruxelles, est une autre bonne illustration de la stigmatisation que subissent beaucoup de jeunes issus de l’immigration. En réalité, disent nos auteurs, l’origine ethnique semble n’avoir que peu d’incidence sur le taux de délinquance. Les études sur la question montrent que le sexe l’emporte en tant que facteur discriminant... « Toutefois, la question de la délinquance renvoie aussi à la visibilité et aux renvois en justice des délits. Il est alors question de criminalisation des jeunes. Les jeunes « occupant » la rue plutôt qu’y passant sont plus visibles, de même que certains faits sont plus reportés que d’autres. Cette sélectivité contribue à la formation d’une criminalisation de certains jeunes. »

jeunesse bs 54De nombreuses études, en effet, « tendent à montrer que la délinquance des jeunes issus de l’immigration est plus souvent reportée (procès-verbaux) en raison du plus grand ciblage dont ils sont l’objet par la police, donnant plus souvent lieu à des poursuites, que la détention préventive leur est souvent plus appliquée, que la procédure accélérée est plus utilisée, que les peines de prison sont plus fréquentes que les mesures alternatives, qu’ils vont plus souvent en fond de peine (...). Cette construction institutionnelle de la délinquance juvénile contribue en retour au renforcement de l’image d’une figure menaçante que les discours politiques et médiatiques entretiennent particulièrement en parlant de la violence des jeunes. »

Quelques mots sur la violence à l’école. Benoît Galand a livré sur cette question des données intéressantes au cours d’un séminaire qui s’est tenu en février dernier aux Facultés universitaires Saint-Louis*. Il se base sur les résultats d’une enquête portant sur la perception de la violence chez les élèves et les enseignants, soulignant que la violence au sein des établissements scolaires est plutôt d’ordre symbolique que physique. Le fait de ne pas avoir d’amis ou d’être isolé est la raison principale avancée par les jeunes pour expliquer leur malaise. Et les arguments avancés par les enseignants mettent en exergue les relations conflictuelles avec des collègues ou la direction. B. Galand insiste pour que l’on n’associe pas le niveau de violence à l’école avec celui de la délinquance et de la criminalité, tout en démontrant le lien avec le degré d’inégalité du système scolaire. Il attire aussi l’attention sur les tensions plus perceptibles entre élèves et enseignants dans certaines écoles fréquentées essentiellement par des jeunes issus de l’immigration. Ces tensions relèveraient plus de problèmes relationnels que de la violence intrinsèque de certains groupes d’individus. Par contre, les problèmes de cohésion sociale, l’échec scolaire, le manque de cohésion et de projet pédagogique porté par les éducateurs d’une école sont autant d’éléments qui viennent nourrir la violence dans les établissements scolaires. * A. D’Haeyer, « Violences à l’école, violence de l’école : un séminaire fait le point », Alter Echos n° 268, février 2009.

Chômage et emploi

Les statistiques du taux de chômage publiées en 2007 ont confirmé une tendance amorcée depuis plusieurs années : avec ses 20,4%, la Région de Bruxelles-Capitale précède les autres régions du pays, qui affichent respectivement 18% (Wallonie) et 6% (Flandre). Ce taux grimpe à 31,9% pour les jeunes de moins de 25 ans, voire au-delà dans certains quartiers : « Comme pour la structure des âges, de la distribution des élèves, de l’appartenance sociale des familles, les communes du croissant pauvre présentent des taux supérieurs pour le chômage des jeunes (de 21,3% à Woluwe-Saint-Pierre à 40,1% à Molenbeek). En conséquence, il n’est pas étonnant de voir que les jeunes occupent aussi une part importante parmi les bénéficiaires de l’aide sociale. Ces derniers représentent 4,1% de la population bruxelloise, soit près de trois fois plus que pour la Belgique (1,5%). » [2] Cette forte représentation se confirme au niveau des 18-19 ans (8,6%) ou des 20-24 ans (7,2%).

Ces chiffres sont à mettre en relation avec l’absence de qualifications ou, du moins, de qualifications suffisantes chez nombre d’entre eux. « Plus d’un jeune bruxellois sur quatre quitte l’école prématurément (surtout des garçons). Un nombre important (48,7%) de jeunes de 18 à 24 ans étant au chômage dispose au maximum d’un diplôme de l’enseignement secondaire inférieur. La proportion de ces jeunes faiblement qualifiés est de 28,0% contre 15,8% en Belgique ; cela concerne majoritairement les Belges descendants de migrants. En Région bruxelloise, l’exclusion du marché du travail liée au faible niveau d’instruction est nettement plus prononcée que dans l’ensemble du pays, les écarts sont deux fois plus importants. [2]

Cependant, ces chiffres doivent être nuancés car, même s’ils ne sont pas encore représentatifs, de plus en plus de jeunes issus de l’immigration font des études supérieures qui sont sanctionnées par un diplôme. Le hic c’est que, très souvent, à niveau de qualification égale, le taux de chômage de ce groupe reste supérieur à celui des jeunes autochtones. Si le fait est particulièrement visible dans la capitale, il n’est d’ailleurs pas moins vrai sur l’ensemble du territoire national. Comme le rapportait le journal Le Soir, « tant pour les immigrés que pour leurs enfants, les disparités avec les autochtones sont plus importantes (que dans les autres pays de l’OCDE). La mauvaise intégration des enfants d’immigrés ne peut s’expliquer que par des discriminations sur le marché du travail... » Toutefois, ici aussi, le constat mérite d’être nuancé : « Les étudiants issus des milieux les moins favorisés ne choisissent pas les mêmes études que les étudiants aisés, et cela peut aussi contribuer à leur conférer des positions différentes sur le marché du travail. Par exemple, un jeune ingénieur a deux fois moins de chances d’être au chômage qu’un jeune sociologue, alors qu’ils sont tous deux titulaires d’un diplôme universitaire de deuxième cycle. » [4]

Outre les difficultés liées à l’accès à l’emploi, la qualité de celui-ci doit être analysée. Alors que les jeunes autochtones bruxellois sont plus nombreux à travailler dans les emplois publics, l’enseignement, les institutions de santé et de la culture, les jeunes allochtones sont très présents dans l’horeca, le commerce et le nettoyage industriel. Ce deuxième groupe est aussi le plus fragile puisque c’est celui qui décroche le moins de contrats à durée indéterminée.

Bouger dans la ville

Quoi de plus banal que de se mouvoir dans une ville quand on est libre de ses mouvements ? Les résultats d’une recherche-action sur la mobilité des jeunes à Bruxelles ont été publiés par les services d’Aide en Milieu Ouvert (AMO) Samarcande et SOS Jeunes – Quartier Libre [8]. Comment les jeunes bruxellois s’approprient-ils donc l’espace urbain ? En quoi l’éducation et la localisation géographique peuvent-ils « atrophier » ou « développer » la ville vécue par le jeune ? Des points de rencontre existent-ils entre le « caïd du coin » et le « jeune urbain branché » (pour recourir à deux stéréotypes) ?... Pour répondre à ces questions, 10 adolescents d’Anderlecht, 10 d’Etterbeek et 10 de Woluwe-Saint-Lambert ont été sélectionnés. Après un entretien individuel semi-directif et sans aucune aide extérieure, on leur a demandé de dessiner sur une feuille blanche, à main levée, les lieux qu’ils fréquentaient ou connaissaient. Cette « carte mentale » est la transcription graphique d’une représentation subjective de l’espace, une construction individuelle qui reflète l’espace de référence de la personne interrogée.

Que ressort-il de cette recherche ? La mobilité des jeunes bruxellois est révélatrice des cloisonnements et des disparités qui existent entre eux : les différents groupes ne se fréquentent pas et ne fréquentent généralement pas les mêmes lieux. La majorité avouent être mal à l’aise dans d’autres quartiers que le leur. A cela, deux raisons principales : le sentiment de ne pas être à sa place et les caricatures des quartiers qui circulent entre les différents groupes. Madeleine Guyot, directrice de Samarcande : « Chacun à sa manière se perçoit comme la cible d’autres, et ciblent à leur tour des « coupables potentiels ». Les quartiers d’Anderlecht et de Molenbeek sont dangereux pour les jeunes de Woluwe et d’Etterbeek, et ce sont les Polonais qui sont désignés comme source d’insécurité pour les Anderlechtois. Pour ces derniers, identifier les quartiers dangereux est plus flou. Ils citent les quartiers « flamands » ou précisent simplement que « sortir dans un autre quartier est plus difficile ». Seuls quelques espaces interstitiels permettent à ces jeunes de rentrer en contact, mais même dans ces endroits, les groupes se démarquent à travers des fonctions différentes : les jeunes d’Anderlecht « glandent » là où les autres consomment (rue Neuve, De Brouckère) ou utilisent le lieu (les gares, métros). »

jeunesse 2 bs 54Autre constat : la mobilité du groupe d’Anderlechtois est très réduite (ils fonctionnent en territoire continu, de rue en rue) tandis que les jeunes de Woluwe fonctionnent en réseau, ils se déplacent au sein de la ville en fonction de leurs activités extra-scolaires, et leurs parents interviennent beaucoup dans leurs déplacements (« parents-taxis »). Tout d’abord parce qu’une fois sortis des lignes habituelles des transports en commun, ces jeunes sont perdus, mais aussi parce que les craintes des parents et/ou des enfants sont fortes. Par ailleurs, si les déplacements de tous les jeunes sont liés aux amis, là aussi des différences apparaissent : alors que ceux de Woluwe se retrouvent chez leurs amis, ceux d’Anderlecht les retrouvent dans la rue. Enfin, si tous les jeunes ont des activités sociales et culturelles en dehors de l’école, ceux de Woluwe sont les plus actifs.

Ce qui nous amène à la question des loisirs. Dans la liste des activités plébiscitées par les adolescents, on peut citer : le sport, les activités artistiques, les discothèques, les bars, les karaokés, les jeux électroniques, la télévision et les films sur support vidéo, l’écoute musicale, la sociabilité entre pairs (la lecture de livres est en déclin continu).
Mais cette unanimité n’est qu’apparente. Car les uns fréquentent les snacks, les autres les bars ; certains n’ont accès aux discothèques que lorsqu’on veut bien les laisser entrer ; les uns pratiquent l’escrime alors que les autres doivent se contenter du baby-foot. Certains font partie de mouvements de jeunesse que d’autres ignorent parfaitement. Les uns jouent dans des clubs bien équipés, les autres dans la rue, sur une place publique de leur quartier. Et, si tous écoutent massivement de la musique, leurs goûts ne sont pas les mêmes, comme l’écrit Hugues Delforge [9] : « Par exemple en Belgique, le hip hop recrute plus largement son auditoire au sein de la population adolescente, dans les classes populaires et chez les descendants d’immigrés maghrébins et africains. La musique techno, quant à elle, fut pendant les années quatre-vingt-dix la musique privilégiée des classes moyennes et reste, au regard du rap, marquée par la mobilisation d’un public mixte en termes de genre et d’âge. »

 

Pour conclure

S’il ne faut pas tomber dans le manichéisme, il est évident que la « fracture sociale » grandissante frappe aussi les jeunes, et parfois davantage que les adultes (voir les chiffres du chômage à Bruxelles) : « sous une homogénéité de surface au « continent jeune », résume H. Delforge [1], (...) l’expérience de la jeunesse est fondamentalement différenciée en fonction de l’origine socio-économique et de la perspective de réaliser ou non de longues études. » Il est tout aussi évident que les frustrations liées à une dualisation sociale et spatiale qui se pérennise constituent une violence invisible qui, en retour, peut entraîner des violences visibles, notamment dans les quartiers populaires. C’est d’ailleurs ce qui s’est produit à Bruxelles avec les émeutes des années 1990.

Les réponses apportées en termes de politiques publiques – notamment les contrats de sécurité et de prévention, les contrats de quartier, les contrats communaux de cohésion sociale, les écoles à discrimination positive – de même que les initiatives du mouvement associatif – par exemple les écoles de devoir, le travail de rue, l’action et l’animation communautaires – ne sont certes pas négligeables. Mais elles présentent aussi des risques d’effets paradoxaux (particulièrement de nouvelles formes de stigmatisation et d’exclusion pour ceux qui en bénéficient) si elles restent ou deviennent de simples mesures correctives au lieu de s’intégrer dans une politique générale visant les racines culturelles, éducatives et socio-économiques des inégalités vécues par les jeunesses bruxelloises.

Dossier réuni par Anoutcha Lualaba Lekede

Notes

[1] H. Delforge, « Que sont les adolescences et les jeunesses d’aujourd’hui ? », sur www.ligue-enseignement.be

[2] C. Rea, C. Nagels, J. Chris-tiaens, « Les jeunesses bruxelloises : inégalité sociale et diversité culturelle », Brussels Studies, note de synthèse n° 9, février 2009.

[3] Synthèse du rapport de D. Jacobs, A. Rea, L. Hanquinet (ULB), Les performances des élèves issus de l’immigration en Belgique selon l’étude PISA, Fondation Roi Baudouin, mars 2007.

[4] Atlas de la Santé et du Social de Bruxelles-Capitale 2006, Observatoire de la Santé et du Social de la Région de Bruxelles-Capitale, 2006.

[5] D. Jacobs, A. Rea, C. Teney, L. Callier, S. Lothaire (ULB), L’ascenseur social reste en panne. Les performances des élèves issus de l’immigration en Communauté française et en Communauté flamande, Fondation Roi Baudouin, mai 2009.

[6] A. D’Haeyer, « L’école n’est pas encore faite pour les enfants des familles populaires », Alter Echos n° 269, mars 2009.

[7] B. De Vos (interview), « Eclusion sociale/exclusion spatiale », Bruxelles Santé n° spécial 2002, pp. 75-83.

[8] Jeunes en ville. Bruxelles à dos ? L’appropriation de l’espace urbain bruxellois par des jeunes de différents quartiers, Inter-Environnement Bruxelles, mai 2008.

[9] H. Delforge, Les horizons culturels de l’adolescence dans le contexte scolaire en Communauté française à Bruxelles, Centre de Sociologie de l’Education, Université libre de Bruxelles, 2004.

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