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Les contrats de quartier... 16 ans après

Des bâtiments rénovés, des façades repeintes, des voiries refaites, des espaces publics réaménagés, de nouveaux équipements de proximité sont autant de témoins silencieux des changements que connaît la Région de Bruxelles-Capitale depuis une quinzaine d’années. Ces modifications sont peut-être plus perceptibles dans les quartiers centraux dont l’environnement s’était fortement dégradé dans la deuxième moitié du siècle dernier. Les transformations intervenues dans ces quartiers sont en grande partie dues à la politique de revitalisation des quartiers en difficulté menée par la Région depuis 1993. Plus particulièrement, aux « Contrats de quartier » qui en constituent l’un des dispositifs majeurs. Si plusieurs de ces programmes quadriannuels ont déjà été présentés ou évoqués dans ces pages [1], cette fois nous nous sommes intéressés à l’ensemble du dispositif au moment où la Région fêtait ses 20 ans et procédait à un bilan de ses différentes actions. Conçus pour agir sur l’ensemble des facteurs qui placent un quartier en situation d’exclusion, les Contrats de quartier sont-ils en passe de réussir le pari que s’est fixé la Région de revitaliser ses quartiers les plus dégradés ?

Il faut remonter en 1989, époque où la Région de Bruxelles-Capitale acquiert son autonomie, pour comprendre le contexte dans lequel les Contrats de quartier vont naître quelques années plus tard...

A la fin des années 1980, à l’image d’autres grandes agglomérations, Bruxelles est une ville de quartiers qui se caractérise cependant par une nette différenciation spatiale entre les quartiers pauvres, les quartiers mixtes et les quartiers aisés. Et, spécificité bruxelloise, les quartiers pauvres sont principalement situés dans le centre ville avec une concentration de logements vétustes, souvent en mauvais état, et principalement investis par une population en grande partie immigrée et peu qualifiée. Des logements de bien meilleure qualité et des populations un peu plus aisées étant plus nombreux dans les deux autres types de quartiers.

La ségrégation spatiale selon le statut socio-économique de la ville s’explique essentiellement par un exode de la bourgeoisie du centre-ville vers des quartiers de la périphérie entamée dès le 19ème siècle et le déclin industriel de Bruxelles qui s’accélère à la fin des années 1960, avec le départ et/ou la fermeture des manufactures situées le long du canal. Le déménagement des uns et la désindustrialisation du centre de la ville entraînent l’appauvrissement de quartiers entiers, principalement sur le territoire de la Ville de Bruxelles et des communes d’Anderlecht, de Molenbeek-Saint-Jean, de Saint-Gilles, de Saint-Josse-ten-Noode et de Schaerbeek. Les entrepôts vides, les friches et les chancres se multiplient, les propriétaires se voient contraints de louer leurs biens aux familles immigrées à faibles revenus et n’entretiennent plus leur patrimoine...

Les premiers efforts des autorités bruxelloises pour contrer le déclin amorcé dans ces quartiers émergent timidement dans les années 1970. A cet égard, il faut citer l’influence des divers mouvements de contestation de cette époque dont les revendications, et surtout l’approche, se révèleront déterminantes pour les interventions publiques à venir. Comme l’indique Françoise Noël (METICES–ULB) qui a retracé l’évolution de la politique de revitalisation dans un ouvrage bilan et prospectif commandité par la Région [2], contribution sur laquelle nous nous sommes largement appuyés pour rédiger ce dossier :

« Nés en réaction à la politique d’aménagement de l’Etat qui a prévalu tout au long de la période des Golden sixties, ces mouvements dénoncent le fonctionnalisme, l’urbanisme à l’américaine, les interventions brutales des opérations menées au bulldozer dans l’espace physique et social de la ville et la suprématie des grands intérêts économiques au sein de la politique d’aménagement. Ils plaident, non seulement, pour un aménagement urbain à taille humaine et plus respectueux du tissu urbain existant mais aussi pour plus de démocratie dans les processus de décision des aménagements urbains. Au-delà de ces revendications, revient en force l’idée que la ville n’est pas seulement un espace matériel devant faire l’objet d’aménagements physiques, mais qu’elle est aussi affaire d’images et de représentation ; la dimension patrimoniale et culturelle y est importante. Cette dimension sémantique va caractériser les premières conceptions des actions de réhabilitation en quartiers anciens, qui privilégient la rénovation légère (...) Cette demande de la société civile en faveur de la réhabilitation va être largement relayée dans les années septante par l’Agglomération de Bruxelles (1972-1988), seul organe alors véritablement représentatif des Bruxellois (...) En réaction au modèle de développement urbain qualifié de bruxellisation, la politique de réhabilitation se présente donc d’abord comme une politique de protection de l’existant pour faire face aux ravages causés par l’urbanisme dans la partie centrale de la ville, urbanisme soutenu par une politique très ouverte à la promotion d’immeubles de bureaux et aux aménagements routiers dont le principal instigateur est l’Etat national (...) La requalification des quartiers anciens devient donc une priorité régionale. C’est dans ce contexte que se concrétise, à la fin des années 1970, la politique bruxelloise de rénovation, principalement au travers des opérations de rénovation d’îlots (1977) et d’immeubles (1980).

De la politique de rénovation d’îlots à la politique de revitalisation des quartiers

A la fin de la décennie 80, le bilan de la « politique de rénovation d’îlots et d’immeubles isolés » se révèle peu concluant : une bonne partie de ces opérations sont toujours en cours, les rénovations, dispersées, restent peu visibles et n’ont pas entraîné une amélioration de l’environnement comme escompté. Par exemple, des 20.000 logements qui devaient être produits et/ou rénovés sur 20 ans, seuls 2700 auront finalement été produits à la moitié du parcours. Les interventions des partenaires publics et privés sont en deçà des attentes : celles des communes - les principaux acteurs de la mise en œuvre du dispositif qui toutefois, dès le départ, s’étaient montrés peu convaincus de sa pertinence -, n’ont eu qu’un faible impact en matière de revalorisation générale des quartiers dégradés ; celles des propriétaires bailleurs ont tout simplement été insignifiantes car peu d’entre eux ont entrepris des opérations de rénovation. Les grands perdants du dispositif sont les espaces publics qui sont restés en l’état et les nouveaux équipements où rien n’a été créé...

Peu de temps après avoir obtenu son autonomie (1989), la Région va se fixer de nouveaux objectifs et imaginer un nouvel outil dédié aux quartiers en difficulté. Patrick Crahay, directeur de la Rénovation urbaine et responsable des Contrats de quartier au Ministère de la Région de Bruxelles-Capitale : « L’idée qui va guider l’action de la Région est de reconcentrer les moyens et d’éviter de les disperser sur diverses opérations dans des zones qui sont moins prioritaires, il faut faire des choix. Les moyens financiers doivent être mobilisés et destinés prioritairement vers les zones en difficulté. Un espace dans lequel les interventions doivent avoir lieu va être défini par le Plan Régional de Développement (PRD) [3]. En gros, il couvre les quartiers désignés sous l’appellation de “croissant pauvre”. Bien que ce soit toujours la même zone qui est privilégiée, cet espace portera néanmoins des noms différents dans le temps : ZPR (Zone à Protéger et à Rénover), PDRL (Périmètre de Développement Renforcé du Logement), EDRLR (Espace de Développement Renforcé du Logement et de la Rénovation). Prochainement, ce sera ZRU, pour Zone de Revitalisation Urbaine. »

La politique de « rénovation des quartiers anciens » va donc être abandonnée au profit de celle de « revitalisation des quartiers » dont les objectifs vont être plus élargis. Françoise Noël : « Désormais l’approche sera plus globale et devra intégrer des initiatives multiples, recomposées au niveau local, susceptibles d’agir sur l’ensemble des facteurs qui placent un quartier en situation d’exclusion. » Une des priorités sera de mettre l’accent sur la mise en place des programmes de lutte contre l’exclusion et des actions au niveau local. Deux autres éléments, quoique étroitement liés, vont guider l’action régionale : l’état de ses finances et l’attractivité urbaine. Concrètement, comment faire pour que les quartiers de la ville, et a fortiori les quartiers centraux, soient de nouveau suffisamment attractifs pour de « nouveaux » habitants ? L’exode des populations aisées aura effectivement eu de lourdes répercussions sur les rentrées financières régionales. Outre la préoccupation pour son autonomie financière, il s’agit aussi de donner une identité forte à Bruxelles, capitale du pays, et de l’Europe. Pour les responsables bruxellois, il faut dès lors s’atteler à éliminer tous les facteurs qui favorisent la dualisation de la ville.

L’Ordonnance organique du 7 octobre 1993 va définir le cadre dans lequel les Contrats de quartier vont devoir fonctionner. Ils seront menés dans l’EDRLR et vont opérer selon trois axes : la construction ou la rénovation de logements, la requalification des espaces publics, y compris des intérieurs d’îlots, et des actions visant la cohésion sociale (voir encadré). Côté pratique, la réalisation d’un Contrat est étalée sur 4 ans, avec 2 années supplémentaires pour finaliser les travaux. Contrairement à la politique menée précédemment, les opérations de revitalisation devront intervenir sur des périmètres qui sont à l’échelle de quelques îlots, et en un temps limité. Le but recherché ? Créer un impact positif sur les quartiers. Une première série de 6 programmes est lancée en 1994, une deuxième en 1997, puis une troisième en 1999. Cette année va marquer un tournant puisque, dorénavant, une nouvelle série sera lancée chaque année.

Parallèlement aux Contrats de quartier, vont être développés, à partir de 1998, les « Quartiers d’Initiative », des programmes moins lourds, et qui doivent être réalisés dans des délais plus courts (2 ans). Créés suite aux mouvements de révolte des jeunes dans le quartier de Cureghem à Anderlecht, ils doivent permettre d’intervenir plus rapidement pour améliorer le cadre de vie et la cohésion sociale dans les quartiers dégradés. Leur particularité, cependant, sera d’associer les habitants dès le début du processus de manière à être au plus près de leurs demandes. Dans ces programmes qualifiés « d’urgence », la participation des habitants est plus importante que dans les Contrats où la même possibilité existe.

Regard rétrospectif sur les Contrats de quartier

Depuis leur lancement en 1994, 12 séries de Contrats de quartiers se sont succédé dans l’EDRLR, les 13e (2009-2013) et 14e (2010-2014) étant à l’étude. Si dans la 1ère série (1994-1998), 6 contrats ont été mis en chantier, ce chiffre a été ramené à 4 pour les suivantes [4]. Cette évolution s’explique par la volonté régionale de concentrer les moyens financiers afin de maximiser les résultats sur les territoires définis.

Entre 1994 et 2008, 52 Contrats ont progressivement couvert l’ensemble de l’EDRLR, dont un peu moins de la moitié sont encore en cours de réalisation. Une grande partie d’entre eux ont été lancés dans les communes désignées précédemment. Le coût total des opérations s’élève à 541 millions d’euros qui auront été mobilisés par la Région, les communes et l’Etat fédéral. [5]

Les opérations de revitalisation sont déclinées en cinq volets d’actions :

  • Le volet 1 regroupe des opérations de réhabilitation, de construction ou de reconstruction sur des immeubles appartenant à la commune (ou au CPAS) ou qu’elle acquiert à cette fin ; il vise à augmenter le parc communal locatif de logements en faveur des ménages aux revenus modestes.
  • Le volet 2 comporte des réalisations menées en partenariat entre la commune et des investisseurs privés afin de produire des logements conventionnés destinés aux couches moyennes. La commune acquiert des terrains, des immeubles en ruine ou des friches, et cède les terrains viabilisés (par revente ou prise de droit d‘emphytéose) à l’investisseur privé qui construira les logements.
  • Le volet 3 concerne la prise en emphytéose par la commune d’une partie des logements construits par un investisseur privé (75% maximum) dans le cadre d’un contrat-programme, les logements pris en location par la commune sont assimilés à du logement social.
  • Le volet 4 est consacré à la requalification de l’espace public défini au sens large : voiries, places, parcs, réseaux d’égouts, éclairage, verdurisation d’îlots, fresques murales, etc. ; l’objectif étant d’améliorer globalement l’image du quartier et d’en accroître l’attrait.
  • Le volet 5 concerne toutes les actions sociales susceptibles de favoriser l’insertion et la cohésion sociale, la participation de la population du quartier concerné ainsi que des actions contribuant à la formation, la mise à l’emploi et la réinsertion sur le marché du travail. Elles se mènent en partenariat, principalement avec le tissu associatif local. Ce volet comporte, depuis 2001, un sous-volet destiné à la création d’infrastructures et d’équipements de proximité.

Extrait du « Rapport annuel 2008 » de l’Administration de l’Aménagement du Territoire et du Logement -Ministère de la Région de Bruxelles-Capitale, 2009, p. 96.

Actuellement, un peu plus de 60 millions d’euros sont mobilisés annuellement pour chaque série : 44 millions sont accordés par la Région, 11 millions proviennent de l’accord de coopération entre l’Etat fédéral et la Région (Beliris) et au minimum 4,4 millions doivent être apportés par les 4 communes bénéficiaires (10% de l’enveloppe). Patrick Crahay : « La part régionale dans le financement est prépondérante. Au départ, elle était plus faible, c’est-à-dire 70% ; actuellement, elle est passée à 90%. Dans certaines réformes qui sont envisagées, le taux serait porté à maximum à 95% du coût total à charge de la commune et de la Région. » Excepté pour la Ville de Bruxelles qui a investi un peu plus, en moyenne 50%, la contribution des autres communes est restée relativement stable, c’est-à-dire proche des 10% exigés. Les montants engagés, observe-t-on du côté de la Région, dénotent l’importance que revêt pour elle la politique de revitalisation des quartiers en difficulté.

Qu’y a-t-il derrière ces chiffres ? Françoise Noël [2] : « La répartition proportionnelle des investissements engagés montre, que sur l’ensemble de la période, 46,2% des moyens ont été affectés au volet 1 - 3,7% au volet 2 - 2,6% au volet 3 - 18,7% au volet 4 - 10,8% au volet 5-Infrastructures et 17,8% au volet 5-Socio-économique. La part des différents volets est restée relativement stable au cours des séries 1999-2006 ; c’est le volet socio-économique qui a connu le plus de variations. Au plan des réalisations immobilières, environ 1000 logements communaux ont été ou seront produits dans le cadre des séries 1994 à 2006, soit une moyenne de 30 logements par Contrat de quartier. Cette moyenne tend à diminuer (...) Les opérations engagées dans le cadre du volet 1 sont les plus nombreuses (rénovation du patrimoine communal), celles du volet 3 plus rares. Selon une estimation de l’administration régionale, englobant les séries 1993 à 2007, la part du volet 1 représenterait 82% des logements produits, celle du volet 2, 12% et celle du volet 3, 6%. L’intérêt du secteur privé est faible : peu de logements conventionnés ont été produits (volet 2) et peu d’entre eux sont programmés depuis 2002 ; quant au volet 3, il est très faiblement utilisé au point qu’aucun logement n’a été programmé dans les séries 2004 et 2005 (...) Sur le plan immobilier, la performance communale est donc assez similaire des anciennes opérations de rénovation d’îlots. [6] »

Ce constat aura poussé la Région à injecter des moyens supplémentaires pour le volet 1 en vue d’accélérer la production de logements publics. Cependant, comme l’indique Françoise Noël, « ce renforcement risque toutefois d’être difficile à rencontrer dans la mesure où les communes ont progressivement épuisé leur stock de logements disponibles et qu’elles devront de plus en plus avoir recours à l’acquisition d’immeubles ou à l’expropriation. » Quant au bilan des primes de rénovations accordées dans les périmètres des Contrats – opérations reprises comme aides aux particuliers -, il est tout aussi mitigé : peu d’habitants de ces quartiers y auront recouru, la plupart d’entre eux étant... locataires. La majorité des bénéficiaires auront surtout été des propriétaires qui occupaient leur bien. Finalement, la rénovation d’habitats et l’embellissement des façades n’auront concerné que quelques quartiers.

Comme autres réalisations - et sur les-quelles nous ne nous attarderons pas [7] -, il faut souligner les efforts entrepris pour la requalification de l’espace public avec le réaménagement des voiries et trottoirs, la création et le réaménagement des espaces verts et récréatifs publics. Ou encore la production d’équipements de proximité comme les maisons de quartier, les maisons de l’emploi, les centres de formation professionnelle, les centres de jeunes, les structures d’accueil de la petite enfance, les infrastructures sportives, les espaces culturels et artistiques (volet 5).

La prise en compte d’autres acteurs

Le nouveau millénaire va marquer un tournant dans l’approche régionale des Contrats de quartier qui vont bénéficier des acquis des programmes « Quartiers d’Initiative ». Patrick Crahay : « Ces programmes ont été confiés à l’Administration sans qu’il existe une base réglementaire. Nous avons tenté une série d’expériences à partir du cadre général qui nous avait été fixé. Nous avons expérimentés ces programmes pendant 4 ans, bien qu’ils n’aient pas été prévus pour durer aussi longtemps. En 2000, les aspects positifs tirés de ces expériences ont été transposés dans la réglementation des Contrats.

Globalement, il s’agissait d’amener un plus grand nombre de partenaires que les communes et d’accepter que leurs projets soient financés par la Région. Désormais, nous pouvons directement nous adresser à eux. Évidemment, toujours dans le cadre d’un programme qui aura été approuvé dans un premier temps par la commune, puis soumis à la Région dans un second temps. Un lien plus direct avec les autres acteurs peut ainsi être établi, sans passer exclusivement par les communes... La démarche est plus dynamique. »

C’est aussi à la même époque que va être développé l’aspect « participation de la population ». Patrick Crahay : « Nous allons amener les participants aux Commissions Locales de Développement Intégré (CLDI) - les organes de concertation mis sur pied au niveau local -, à collaborer à l’élaboration des programmes, à remettre leurs avis sur la manière dont les Contrats sont établis au départ. C’est à ce moment-là que les enjeux sont mesurés et que les participants peuvent réellement arriver à influer sur la manière dont les programmes vont pouvoir être mis en œuvre. Il ne s’agit plus uniquement, comme cela avait été imaginé au début, de les solliciter pour qu’ils se prononcent sur l’exécution des programmes... Voilà pourquoi la notion d’Assemblée générale a également été introduite, pour que l’information puisse être largement diffusée auprès des populations. » [8] L’objectif poursuivi est double : les aider à s’investir dans l’amélioration du cadre de vie collectif et être au plus près de leurs demandes pour tenter de résoudre les problèmes de la vie quotidienne. Dans ce cadre, quelque 350 projets ont vu le jour [9] et touchent à des domaines aussi variés que l’insertion socio-professionnelle, l’information sur les primes à la rénovation, des actions d’éducation à la propreté ou à la santé, etc. Toutefois, une grande partie d’entre eux ont été initiés dans la première catégorie. Il faut aussi noter que la création d’un certain nombre d’équipements collectifs de proximité résulte de demandes d’habitants.

En termes d’impacts dans l’EDRLR

Les effets combinés des Contrats et des autres dispositifs de la politique régionale de revitalisation urbaine - qui n’ont pas été abordés dans ce dossier mais qui leur sont complémentaires -, ont contribué à changer la physionomie de la Capitale, notamment celle de ses quartiers fragilisés. Les différents types d’intervention ont permis de gommer progressivement l’image de quartiers dégradés peu investis par les pouvoirs publics de longues années durant. Bruxelles a, par conséquent, commencé à retrouver une qualité qu’elle semblait avoir perdu...

Au niveau des logements, si l’on se réfère aux recensements effectués en 1991 puis en 2001, on observe une amélioration générale : « Les situations les plus critiques sont moins concentrées spatialement ; le nombre de logements sans confort était plus élevé dans l’EDRLR en 1991 ; la proportion de logements avec confort a globalement augmenté de 15% entre 1991 et 2001, avec une augmentation supérieure à 15% pour les secteurs statistiques, des communes d’Anderlecht, de Forest, d’Ixelles, de Molenbeek et Saint-Gilles, y compris dans l’EDRLR ; la taille des logements a également augmenté : le nombre de petits logements (de 1 à 54 m²) ayant baissé au profit d’un nombre plus important de logements de taille moyenne (de 55 à 104 m²), avec une concentration de 3,7% de ces dernières dans l’EDRLR. » [10]

Autre point qui mérite d’être souligné : les efforts consentis sur le plan architectural et qui ont contribué à revaloriser l’image de la ville. Dans le cadre des Contrats, une collaboration étroite avec différents bureaux d’architectes bruxellois a permis de produire des initiatives assez novatrices sur le plan architectural. C’est le cas sur certaines parcelles d’angle très étroites qui n’intéressaient que très peu les promoteurs privés. Comme une de celles qui se trouvent à l’angle formé par l’avenue de Reine et la rue des Palais, place Liedts, à Schaerbeek (57 m² au sol) [11]. La parcelle loge aujourd’hui un bâtiment de 3 étages habillé en acier prépatiné rouge destiné au logement, avec un commerce au rez-de-chaussée. Si la construction, qui a une forte visibilité, a changé l’image du quartier, il n’en reste pas moins que son aspect, un peu étrange, est celui qui a suscité le plus de réactions à l’intérieur de nos frontières... Alors, que « l’œuvre » qui traduit certainement une grande audace de la part du bureau d’architectes – avec la caution des autorités communales toutefois - est saluée à l’étranger !

Le corollaire des interventions physiques a mis à jour dans l’EDRLR un phénomène également observé dans d’autres quartiers « pauvres » de la Capitale, à savoir la gentrification. Cependant, comme cela a été souligné dans notre précédent dossier, la gentrification que l’on observe à Bruxelles doit quelque peu être nuancée. Mathieu Van Criekingen, qui l’a bien étudiée, parle plutôt de signes de réinvestissement qui sont clairement perceptibles. Car, indique-t-il, « si retour en ville il y a, ce n’est donc pas (encore) que la figure du loft post-moderne au centre ville ait unilatéralement détrôné la figure de la villa dans un quartier verdoyant hors du centre comme aboutissement “idéal” des parcours résidentiels. Plutôt, les quartiers populaires du centre de la ville semblent aujourd’hui “redécouverts” par différents types de protagonistes partageant certaines caractéristiques d’aisance sociale... » [12]

Il n’en reste pas moins que l’arrivée de ces nouveaux habitants et le départ des familles à faibles revenus vers d’autres quartiers, voire d’autres régions, est dénoncée par certaines voix qui critiquent l’action publique : la Région ne serait-elle pas en train d’atteindre un objectif qu’elle s’était pertinemment fixé dès le départ ? Du côté des responsables bruxellois, on parle d’un effet qui est induit et non d’un objectif en soi, la politique régionale de création de logements ayant justement pour but de limiter les effets négatifs de la réhabilitation urbaine. Patrick Crahay : « Les logements que nous produisons sont attribués à des personnes qui ont des ressources équivalentes à celles des personnes qui peuvent accéder au logement social. Les locataires ont de faibles revenus, avec des loyers qui sont calculés en fonction de l’investissement, mais qui restent également à la hauteur de ce que pourrait payer les personnes qui n’ont pas de revenus élevés. Nous contribuons par ce biais à produire du logement sous gestion publique à destination de ce public. »

Au-delà, il est également admis que les logements produits restent insuffisants par rapport au besoin des plus démunis au sein de la Région.

Des contrats et des hommes...

Quel impact la politique de revitalisation urbaine a-t-il eu sur la situation des habitants de l’EDRLR ? Pour Françoise Noël, il est difficile de répondre à cette question dans la mesure où cette politique relève aussi de déterminants socio-économiques dont la maîtrise échappe en partie à la politique de la ville. « En tentant d’intervenir à la fois sur le cadre urbain et sur le social, la politique de revitalisation des quartiers contribue plus à rendre les symptômes urbains de la marginalisation sociale moins visibles qu’à agir sur les causes structurelles de celles-ci. » L’amélioration urbanistique des quartiers centraux ne peut, en effet, pas cacher que ces mêmes quartiers restent confrontés à toutes sortes de difficultés : taux de chômage élevés, notamment chez les jeunes ; taux de décrochages scolaires importants ; inégalités de santé plus accentuées ; etc. À la Région, on reste conscient que les efforts entrepris restent insuffisants pour résoudre, par exemple, tous les problèmes au niveau de la formation et de l’emploi.

« Un renforcement de la synergie entre les différents acteurs régionaux et locaux de l’insertion socio-professionnelle, indique Patrick Crahay dans Bruxelles [dans] 20 ans, est indispensable pour améliorer l’efficacité d’un dispositif qui mobilise des fonds importants tout en gardant sa pertinence pour la conduite de projets de cohésion sociale au niveau local. C’est l’équilibre entre la recherche de solutions à ces préoccupations vitales (logement et emploi) pour les plus démunis et les objectifs de requalification du bâti ou du cadre de vie au profit de tous qui est au centre des enjeux de revitalisation urbaine. »

Dans la prochaine Ordonnance organique, l’accent sera notamment porté sur la formation et l’insertion socio-professionnelle. Dans cette perspective, le volet 5 ne concernerait plus que l’ensemble des actions immobilières autres que le logement visant à favoriser la revitalisation sociale et économique, et un nouveau volet 6 regrouperait toutes les autres. Les autres modifications devraient concerner : la terminologie puisqu’il faudra dorénavant parler d’« Ordonnance organique de revitalisation urbaine » ; la redéfinition de l’EDRLR en ZRU ; la mise en place d’un dispositif d’observation des quartiers ; le renforcement de certaines dispositions relatives à la transparence du processus de désignation par le Gouvernement des quartiers pouvant bénéficier de subventions ; le développement durable comme objectif de la revitalisation urbaine ; la poursuite et le renforcement de la revitalisation des quartiers commerçants dans les mêmes périmètres en permettant le subventionnement d’opérations de revitalisation ; etc.

Les signes perceptibles en termes d’attractivité urbaine et d’amélioration du cadre de vie doivent certainement conforter la Région dans la poursuite et la concrétisation de l’objectif qu’elle s’est assignée... Mais cette volonté et les moyens qui ont été mobilisés devraient aussi pouvoir se retrouver dans les politiques menées pour lutter contre l’exclusion et la pauvreté au niveau humain, particulièrement dans les quartiers fragilisés du futur ZRU. Car il ne suffit pas de donner de « beaux quartiers » aux familles qui sont toujours largement précarisées, en espérant que leurs difficultés s’en trouveront ainsi résolues. Comme le dit l’adage populaire « Apprends à un homme à pêcher... ». Des initiatives publiques plus volontaristes mériteraient probablement de voir le jour dans ces quartiers où les très nombreux jeunes sont en attente de quelque chose qu’ils ne savent pas toujours, eux-mêmes, nommer. Ce quelque chose, c’est tout simplement, un avenir meilleur : cela s’apprend et se construit. Et pour atteindre cet objectif, qui d’autres si ce ne sont les pouvoirs publics pour impulser le mouvement ? Ces citoyens-là sont aussi ceux entre les mains desquelles repose l’avenir de la Région.

Dossier réuni par Anoutche Lualaba Lekede

Notes

[1] Voir les Contrats de quartier Van Arteveld/Notre-Dame au Rouge (Bruxelles Santé n° 35), Escaut-Meuse (Bruxelles santé n° 37) et Heyvaert (Bruxelles Santé n° 45).

[2] Françoise Noël, « La politique de revitalisation des quartiers : à la croisée de l’action urbanistique et sociale », in Bruxelles [dans] 20 ans, Agence de Développement Territorial pour la Région de Bruxelles-Capitale (ADT), 2009, pp. 213-233.

[3] Le PRD est un document qui retranscrit le « Projet de Ville » de la Région et qui reprend les priorités et les moyens à mettre en œuvre pour répondre aux enjeux du développement économique, social, culturel, environnemental et de déplacement.

[4] Excepté pour les séries 4 (2000 -2004) et 5 (2001-2005) où ce sont 5 contrats de quartiers qui ont été lancés.

[5] Montants auxquels il faut ajouter les aides du Fonds Européen de Développement Régional (FEDER), aides destinées à réduire les écarts de développement et de niveau de vie entre les diverses régions d’Europe ainsi qu’à la reconversion économique et sociale des régions en difficulté. Le FEDER finance dans ce cadre les programmes « Objectif 2 » et « URBAN ».

[6] Et ce, malgré les 1300 logements produits dans les mêmes périmètres par la Société de Développement pour la Région de Bruxelles-Capitale (SDRB) entre 1993 et 2007.

[7] Voir « Bruxelles change... ! 10 ans de politique de la ville en Région de Bruxelles-Capitale » in Les Cahiers du SRDU n° 4, novembre 2007.

[8] Une CLDI est composée pour moitié de représentants des pouvoirs publics communaux, régionaux et communautaires, et pour moitié de représentants des habitants du quartier et du monde associatif, scolaire et académique, désignés directement par l’Assemblée générale de quartier.

[9] Françoise Noël, « La politique de revitalisation des quartiers : à la croisée de l’action urbanistique et sociale », in Bruxelles [dans] 20 ans, Agence de Développement Territorial pour la Région de Bruxelles-Capitale (ADT), 2009, pp. 213-233.

[10] Voir « Bruxelles change... ! 10 ans de politique de la ville en Région de Bruxelles-Capitale » in Les Cahiers du SRDU n° 4, novembre 2007.

[11] Cohen M., Plissart M.F., A Bruxelles, près de chez nous – L’architecture dans les contrats de quartier, Administration de l’Aménagement du Territoire et du Logement - Ministère de la Région de Bruxelles-Capitale, 2007, p.158.

[12] Voir « La santé en ville sous l’œil du géographe » in Bruxelles Santé N° 55.

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