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L’habitat accompagné

Nous avons déjà fait place à diverses formes d’habitat alternatives à la norme qui prévaut, en Belgique comme dans toute l’Europe occidentale, à savoir le logement uni familial. [1] Réaliser cette norme, toutefois, devient impossible voire non souhaitable – le plus souvent pour des raisons financières mais aussi sociales et/ou culturelles – pour une part grandissante de la population. Une part très hétérogène puisqu’elle compte aussi bien des familles monoparentales que des individus isolés, des personnes âgées ou des “jeunes” (majeurs mais aussi mineurs), des personnes de la classe moyenne ou marginalisées, des Belges “de souche” ou d’origine étrangère [2], des personnes en bonne santé ou vivant des problèmes plus ou moins lourds de santé physique ou mentale.

habitat 1 bs 58Nous nous attachons cette fois plus particulièrement à l’habitat accompagné – dit aussi “supervisé” ou “de transit” – à travers quelques expériences de ce type à Bruxelles. Si nous avons opté pour la première de ces trois dénominations, c’est parce que la notion d’accompagnement revenait dans la bouche de tous nos interlocuteurs et que la formule de transition, si elle est la plus fréquente, n’est pas universelle : il existe des projets (comme les maisons des Petits Riens évoquées tout récemment dans nos pages) qui proposent aux habitants un contrat de bail à durée indéterminée. C’est ainsi que le CPAS de la Ville de Bruxelles a ouvert, en avril 2008, six appartements accompagnés rue Médori, à Laeken. L’immeuble est voisin de celui qui abrite le Centre Médori, lequel accueille depuis 1993 des personnes présentant un handicap intellectuel. L’ensemble se situe dans un quartier très vert – on est tout près du domaine royal – et l’ambiance est calme, du moins quand il n’y a pas de travaux ! En effet, de l’autre côté de la rue se trouve l’ancienne Ecole des Cadets, aujourd’hui désaffectée et en cours de rénovation pour accueillir l’Ecole européenne.

Beiti

L’originalité du projet Beiti (“chez moi”, en arabe) est de s’adresser à des personnes présentant un handicap intellectuel léger, qui leur permet de mener une vie autonome avec un accompagnement variable selon les besoins individuels (4 à 12 heures/semaine). Ce projet a pris ses quartiers au second étage du n° 70 de la rue Médori. Cinq des logements accueillent des personnes seules, le dernier est destiné à un couple. Tous les appartements comportent cuisine, living, chambre, salle de bain et WC séparé. Les singles ont une surface de 40 à 50 m2, l’appartement “double” compte 70 m2. Le montant du loyer varie entre 250 et 350 e et ne peut dépasser 30% du revenu mensuel de la personne.

habitat 2 bs 58Comment cela se passe-t-il concrètement au quotidien ? Nous avons posé la question à Mme Martin, qui fait partie de l’équipe d’encadrement : “Nous sommes là pour soutenir les habitants en fonction des besoins de chacun. L’accompagnement peut porter sur les courses, la lessive, la cuisine, la santé... et bien sûr les démarches administratives. L’équipe comprend trois personnes, une orthopédagogue, une assistante sociale et une éducatrice spécialisée. Nous n’assurons pas une présence 24h/24 mais notre horaire s’adapte aux situations individuelles : si un habitant travaille la journée, par exemple, il faudra que quelqu’un soit là après 17h00.” Par ailleurs, à tour de rôle, un membre de l’équipe peut être appelé à tout moment ; son nom, sa photo et son numéro de téléphone sont affichés sur un tableau dans le couloir. Un couloir que les habitants nettoient tour à tour.

Outre ce nettoyage, ils partagent une buanderie équipée (chacun a son jour de lessive) et une salle de réunion avec cuisine attenante, qui accueille une fois par mois les habitants et un des membres de l’équipe : on peut y aborder les problèmes éventuels de voisinage... et cela se termine par un repas partagé ! D’autres activités communes sont possibles, comme un voyage à Paris organisé à la demande des habitants par le service ad hoc du CPAS. Le projet, sans être du tout un “habitat groupé”, comporte donc une certaine dimension communautaire. En outre, la durée du séjour n’est pas limitée : “Ici, les appartements ne sont pas conçus a priori comme une forme de logement transitoire, précise Mme Martin. Mais si une personne se sent prête à vivre dans un logement indépendant, le service pourra l’y aider. Il y a également un précédent en amont du logement accompagné : une personne s’est préparée à vivre ici en cultivant progressivement son autonomie au centre d’hébergement.”

Le service d’accompagnement Beiti est agréé et subventionné par la Commission communautaire commune. L’habitat accompagné se situe en effet dans les compétences bicommunautaires ; il est reconnu par ordonnance de la COCOM depuis novembre 2002, mais les initiatives dans ce domaine sont plus anciennes. La plupart sont nées d’un constat que faisaient les maisons d’accueil pour sans-abri : trop souvent, même si les personnes hébergées paraissaient prêtes à se réinsérer, elles n’arrivaient pas à se reconstruire durablement et faisaient leur réapparition quelques temps après un premier séjour. D’où la création de services de suivi post-hébergement, qui ont ensuite, avec la création d’un cadre et d’un subventionnement, pris leur indépendance.

Fami-Home

C’est le chemin suivi par Fami-Home, qui est issu de Source, maison d’accueil pour familles, couples et hommes seuls. Mallorie Van den Nyden, directrice : “Une seule et même équipe assurait l’hébergement en maison d’accueil et le suivi dans les logements de transit. La recherche de subsides propres pour l’accompagnement post-hébergement a fait apparaître une possibilité du côté de la COCOM, suite à quoi une équipe spécifique Fami-Home s’est constituée. Aujourd’hui, nous ne nous occupons plus seulement de sans-abri mais aussi de personnes envoyées par les Services d’aide à la jeunesse, les Centres publics d’action sociale, etc. Nous assurons une guidance psychosociale, financière et administrative à toute personne en situation de précarité qui en fait la demande.” Fami-Home cherche à agir tant en amont qu’en aval : offrir une aide de proximité pour éviter la perte d’un logement ET soutenir la réinsertion par le logement.

La méthodologie privilégiée par l’ASBL repose sur trois grands principes :

  • L’accompagnement est mis en route à la demande de la personne concernée, jamais sous la contrainte.
  • Le soutien se fait à domicile, de façon régulière (souvent une fois par semaine), c’est-à-dire dans le cadre de vie de la personne. Et en tenant compte des difficultés qu’elle éprouve, ce qui implique de l’accompagner physiquement dans des démarches qu’elle a souvent énormément de mal à affronter : il est difficile pour une personne qui a vécu à la rue d’organiser son temps et de respecter des rendez-vous, de comprendre les informations données, de poser les questions adéquates. Un accompagnement en direct, sur place, peut dénouer bon nombre de ces problèmes.
  • Enfin, Fami-Home a choisi une approche globale, généraliste : “Nous nous adressons à des services spécialistes lorsque des questions plus pointues se posent, par exemple sur le plan juridique ou en cas de surendettement particulièrement grave. En fait, nous constituons avec la personne le réseau d’aide dont elle a besoin et dont nous pouvons, de par notre position, assurer la coordination.”

habitat 3 bs 58Fami-Home est aussi impliqué dans plusieurs projets d’habitat solidaire [3]
“Ce n’est pas initialement une de nos missions. L’idée est née d’un réseau de partenaires partageant des constats et l’envie de proposer de réelles alternatives aux réponses existantes en développant un projet d’accès direct de la rue vers le logement. Ces partenaires sont l’asbl Diogènes, l’asile de nuit Pierre d’Angle, la maison d’accueil Source (qui ne fait plus partie du projet depuis 2005), l’agence immobilière sociale Logement Pour Tous et l’asbl Les Sentiers de la Varappe, qui accompagne de jeunes mineurs en difficulté. Pour la dernière réalisation en date – la maison-relais La Fraternité – la Fondation Habitat et Humanisme a géré tout le chantier et construit un projet dont l’idée phare est de proposer du logement à vocation sociale, en collaboration avec la Fondation Henri Servais qui assurait l’aspect financier. Les principes sont la solidarité, la mixité sociale, l’implantation dans un quartier, la rencontre du tissu associatif. L’enjeu étant de se reconstruire en s’appuyant sur ce maillage.” Les quatre logements sont mis à la disposition des publics de la maison d’accueil Rue Verte, qui héberge des femmes seules avec ou sans enfants, du partenariat coordonné par Fami-Home, qui travaille avec des personnes sans abri, et de Logement Pour Tous, dont le public connaît une fragilité surtout économique.

“Bien sûr, souligne Mallorie Van den Nyden, ce type de projet n’est pas LA solution au problème du logement pour les personnes sans abri à Bruxelles, mais c’est une alternative et elle peut faire des émules. On voit que des convergences sont possibles entre des associations de terrain et des initiatives privées, mais la volonté politique reste difficile à mettre en œuvre. De tels projets manquent de soutiens financiers, qui eux-mêmes dépendent de choix politiques. Nous avons fait appel au Fonds Maribel mais aujourd’hui nous sommes dans une impasse financière ; 2010 sera une année cruciale : si nous n’obtenons pas de refinancement, nous voyons difficilement comment poursuivre de telles actions [4]

Pag-Asa

Un troisième exemple de logement accompagné nous est offert par l’association Pag-Asa. Il s’agit d’un habitat temporaire, et la dimension psychosociale, déjà très présente chez les personnes sans abri, se double ici d’une importante dimension juridico-administrative : en effet, les personnes accueillies sont des victimes de la traite des êtres humains. Cette dernière expression n’est pas seulement un euphémisme désignant la prostitution forcée et organisée, elle recouvre aussi l’exploitation économique, notamment dans le bâtiment ou l’HORECA, les deux types d’exploitation portant évidemment sur des personnes arrivées clandestinement en Belgique et dépourvues de papiers comme de revenu régulier.

Pag-Asa réunit trois services : une maison d’accueil, un service ambulatoire et un service juridique. En effet, la situation juridique des personnes accueillies est essentielle dans la procédure qu’elles peuvent suivre. Si elles sont prêtes à porter plainte et à témoigner contre leurs exploiteurs, elles peuvent accéder à certains droits. L’association entame alors avec elles une série de démarches pour qu’elles obtiennent un permis de séjour temporaire (qui sera prolongé au fur et à mesure de la poursuite de l’enquête) puis un permis de travail. “Dès le début, explique Anne-Sophie Dutrieux, la personne a chez nous deux référents : un travailleur social ou un éducateur pour l’accompagne-ment psychosocial, un criminologue pour l’accompagnement juridico-administratif. Toutes les per-sonnes qui sont chez nous se situent dans cette procédure mais, bien entendu, nous éclairons toutes celles qui se présentent quant aux diverses possibilités qui existent : si elles ne veulent pas s’engager dans la procédure juridico-administrative, nous pouvons les orienter vers des services qui accueillent des personnes en situation illégale. Elles peuvent aussi choisir de rentrer au pays.”

Pag-Asa dispose de seize places en maison d’accueil, avec une permanence 24h/24 pour assurer l’encadrement : l’accompagnement doit être très individualisé et intensif car les personnes sont en situation de crise, débarquant le plus souvent suite à une intervention policière. Mais elles peuvent aussi avoir besoin d’un soutien particulier en ce qui concerne la gestion d’un logement. On leur propose alors d’occuper un appartement de transit pendant 6 mois. Sept logements de ce type sont accessibles, gérés en partenariat avec le Fonds du Logement et une agence immobilière sociale. Des visites hebdomadaires ont lieu pour discuter de questions très pratiques : payer le loyer, tenir un budget, faire un versement bancaire... Une guidance est aussi offerte à chacun.

Une guidance psychosociale

Outre la gestion du logement, de multiples démarches doivent en effet être entreprises, et de multiples aspects pris en compte : administratif, social, judiciaire, socioprofessionnel et, last but not least, personnel. Car ces personnes sont extrêmement isolées et leurs relations familiales souvent douloureuses. Marquées par l’expérience qu’elles ont vécue, elles sont méfiantes vis-à-vis de leurs compatriotes, se heurtent au barrage de la langue vis-à-vis des Belges et manquent de confiance en soi. Anne-Sophie Dutrieux : “Avec les personnes victimes d’exploitation, la qualité d’écoute est primordiale. Il faut aussi des compétences pédagogiques, en ce sens qu’elles ont été tout à fait isolées du contexte belge ; elles ignorent leurs droits et devoirs, le rôle et le fonctionnement des institutions, et ne se sentent pas toujours capables d’entreprendre des démarches seules. Nous travaillons par entretiens individuels, avec un interprète si nécessaire. Sur l’échelle du temps, ce travail se fait à différents niveaux : le passé au pays, dans la famille, mais aussi le passé récent de l’exploitation ; le présent, c’est-à-dire la gestion de l’évolution de la situation par des bilans et des mises au point réguliers sur les démarches à entreprendre ; et le futur, la construction d’un projet d’avenir réaliste à partir de la situation de la personne et de son potentiel.”

La santé physique et mentale doit également être prise en compte : “Ce sont des personnes qui ont été très éloignées de l’accès aux soins, et un check-up médical s’impose ; pour cela, la maison d’accueil a conclu un partenariat avec une maison médicale. Il est moins évident de mettre en place un suivi psychologique, surtout dans un laps de temps assez court, car elles sont très réfractaires à tout ce qui est « psy ». Il faut alors revenir sur la détresse qu’elles ont vécue, avec beaucoup de précautions et de nuances. C’est là que la relation de confiance que l’on a pu bâtir est primordiale. Mais c’est du travail à moyen terme."

Quelle que soit la diversité des situations vécues (et on peut voir qu’elle est grande), l’habitat accompagné apparaît donc non seulement comme une des réponses – forcément partielle – au problème du logement à Bruxelles, mais aussi comme une opportunité, pour de nombreuses per-sonnes, de reconquérir leur autonomie et de refonder un projet de vie. De quoi plaider auprès des décideurs politiques pour qu’ils maintiennent voire augmentent leur soutien à ce type de projets et, au-delà, à l’ensemble des structures d’accueil et d’hébergement, aujourd’hui chroniquement débordées par l’afflux des situations d’urgence de tous ordres.

Propos reccueillis par Alain Cherbonnier

Notes

[1] Voir le dossier sur l’habitat groupé dans le n° 48 (2007) et les articles sur la maison communautaire des Peuls (n° 18, 2000), la maison Rue Verte (n° 25, 2002), la Cité Sérine (n° 34, 2004), le projet Biloba (n° 56, 2009), les habitats solidaires des Petits Riens (n° 57, 2010). Nous ferons également écho, dans notre numéro de septembre, à la journée de rencontre et d’échanges sur l’autonomie des personnes âgées (le 28 avril dernier), qui a évidemment abordé la question du logement.

[2] Une distinction usuelle mais dont la pertinence est plus que discutable : quel Bruxellois, même âgé, n’a pas au moins un grand-parent né à l’étranger ?...

[3] Pour plus de détails, voir “Habitat solidaire : regarder la rue depuis sa fenêtre” sur le site du Conseil bruxellois de coordination sociopolitique

[4] Depuis cet interview, Fami-Home a obtenu une réponse positive à sa demande de subside auprès de l’Insertion par le Logement..”

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