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Mineurs étrangers non accompagnés (MENA)

MENA : un terme juridique, un statut, un acronyme de quatre lettres qui a fini par recouvrir et occulter la réalité dramatique qu’il désigne : celle de l’enfance en exil. La problématique des MENA est extrêmement complexe. De nombreux clichés véhiculés par des discours sécuritaires sont accolés à ces jeunes : délinquants, parasites, profiteurs... Pourtant, bien avant toutes les étiquettes qu’on leur colle, les MENA sont des enfants et des adolescents seuls et loin de chez eux. Qui sont-ils ? D’où viennent-ils ? Pourquoi ? Comment les accueille-t-on en Belgique ? Quels sont leurs droits et leurs devoirs ? Quels sont leurs rêves, leurs espoirs et leur avenir ? Voici quelques-unes des questions que nous allons aborder dans ce dossier.

Les mineurs étrangers non accompagnés sont des jeunes de moins de 18 ans arrivés en Belgique sans être accompagnés d’un représentant légal, parent ou tuteur, et originaires d’un pays hors Union européenne. D’après la loi belge, le MENA est un mineur qui soit a demandé la reconnaissance de la qualité de réfugié, soit ne satisfait pas aux conditions d’accès et de séjour au territoire. Environ 1.500 MENA arrivent chaque année en Belgique ; 70 % d’entre eux sont des garçons âgés de 15 à 18 ans. Mais ces chiffres sont très approximatifs car on ne dispose actuellement d’aucune statistique fiable. On ignore donc le nombre exact de MENA présents sur le sol belge.

Ces enfants viennent essentiellement de pays où règnent l’insécurité, la violence, la guerre, la misère... Beaucoup sont originaire d’Afrique (43 %), particulièrement de la région des Grands Lacs. D’autres proviennent d’Europe de l’Est (30 %), d’Asie (21 % ), d’Europe centrale, d’Irak ou du Maghreb. La majorité d’entre eux fuient la violence politique, militaire et/ou sociale : enfants soldats, mariages forcés, mutilations génitales, troubles sociaux et politiques, répression, ségrégation ethnique et religieuse, emprisonnement, génocide, famine... Certains cherchent à rejoindre un proche déjà réfugié en Europe et transitent par la Belgique. D’autres arrivent investis d’une « mission » : porteurs des attentes de leur communauté, ils viennent dans l’espoir de trouver en Belgique une meilleure situation qui leur permettra d’aider les membres de leur famille restés au pays. Certains encore poursuivent un rêve comme faire des études, devenir footballeur, trouver un travail...

Les institutions, relayées par les médias, présentent au moins implicitement l’arrivée des MENA comme un phénomène récent et prenant de l’ampleur. Pourtant, les mouvements de population ont de tout temps suivi les conflits, et les violences physiques et sociales n’ont jamais tenu compte de l’âge de leurs victimes. Durant le XXème siècle, la Belgique a accueilli de nombreux enfants et adolescents provenant de pays en guerre ou fuyant l’oppression des systèmes totalitaires. De la guerre civile d’Espagne aux putschs militaires d’Amérique du Sud (au Chili et en Argentine par exemple) en passant par les transfuges du rideau de fer comme ceux qui fuirent l’écrasement de l’insurrection hongroise en 1956, l’arrivée de « MENA » en Belgique n’est pas neuve.

L’exil des enfants de la guerre d’Espagne

De 1936 à 1939, la guerre civile espagnole fait rage. C’est le premier conflit pendant lequel l’aviation est utilisée massivement pour bombarder les populations civiles. Le bombardement de la ville de Guernica, l’après-midi d’un jour de marché, par la Légion Condor allemande et l’aviation italienne est le tout premier raid de l’histoire de l’aviation militaire moderne sur une population civile sans défense. Pour protéger leurs enfants des bombardements, les républicains espagnols les évacuent vers la Catalogne et le Pays basque, dans un premier temps, puis, devant l’avancée des armées de Franco, vers tous les pays prêts à les accueillir. En trois ans, environ 32.000 enfants seuls sont évacués, dont 5.000 arrivent dans nos régions. En Belgique, la politique migratoire a durci les conditions d’immigration après la crise économique de 1929 et il n’existe aucune politique d’accueil. Ces enfants, dont certains ont à peine 5 à 6 ans, sont pris en charge par des associations : 2.500 sont accueillis par le Parti Ouvrier Belge et ses différentes organisations, 1.200 enfants par les associations catholiques et 1.000 enfants par d’autres groupes (Secours Rouge, Croix-Rouge...) ; il s’agit de chiffres approximatifs auxquels il faut ajouter les enfants arrivés dans des convois dont on ne connaît ni la date ni le nombre de participants. La plupart de ces enfants sont recueillis par des membres d’associations et des militants politiques qui se proposent spontanément comme familles d’accueil. Malgré les privations, les blessures de l’exode et la douleur de ces années d’exil loin de leur famille, beaucoup d’enfants ont ainsi pu échapper à la mort.

A l’origine du statut de MENA : « l’affaire Tabitha »

En août 2002, Tabitha, une petite Congolaise âgée de cinq ans, transite par la Belgique pour rejoindre sa mère réfugiée au Canada. N’ayant pas les documents requis par les autorités belges pour entrer sur le territoire, elle est arrêtée à l’aéroport de Zaventem. Tabitha est enfermée dans un centre pour réfugiés pendant deux mois, interrogée comme une adulte et contrainte de demander la reconnaissance de la qualité de réfugié. Sa demande d’asile refusée, Tabitha est expulsée vers la RDC alors que personne ne l’attend à sa descente d’avion. Le gouvernement belge ira finalement rechercher Tabitha mais cela n’empêchera pas la Cour européenne des droits de l’homme de condamner la Belgique pour traitement inhumain et dégradant et non respect du droit à la liberté et du droit à la vie privée et familiale.

Suite à l’affaire Tabitha, le gouvernement vote dans l’urgence, le 24 décembre 2002, une loi sur « la tutelle des mineurs étrangers non accompagnés », qui organise un mécanisme d’assistance, de représentation et de prise en charge spécifique pour les MENA et institue à cet effet le Service des Tutelles. Depuis l’application de cette loi en mai 2004, un tuteur est désigné pour chaque mineur identifié comme MENA. Avant l’entrée en vigueur de la tutelle des mineurs étrangers non accompagnés, ces jeunes ne bénéficiaient d’aucune représentation légale.

Le Service des Tutelles a pour mission d’appuyer la mise en œuvre d’une solution durable exclusivement conforme aux intérêts du MENA et de la communiquer à l’Office des Etrangers, auquel il revient de traduire cette proposition en termes de droit au séjour. Ce service fait partie de l’administration centrale du Service public fédéral (SPF) de la Justice et non du SPF de l’Intérieur, ce qui assure l’indépendance de ses décisions par rapport à l’Office des Etrangers.

Le Service des Tutelles organise la formation des tuteurs (environ 36 heures de cours). Le tuteur est soit bénévole, soit employé au sein d’une association qui a conclu un protocole d’accord avec le Service des Tutelles, soit encore il exerce le rôle de tuteur à « titre privé » et perçoit une indemnité fixe pour chaque dossier. Sur 408 tuteurs agréés, 233 seulement sont actifs et suivent plus de 1.500 mineurs reconnus comme MENA. Certains tuteurs ne gèrent qu’une ou deux tutelles en même temps, d’autres plusieurs dizaines (maximum 40 pupilles), ce qui pose un problème dans la qualité du suivi des dossiers. Ce cumul de tutelles est essentiellement dû au manque criant de tuteurs.

Le tuteur représente le MENA dans toutes les procédures judiciaires ou administratives, assiste avec lui à toutes les auditions, veille à ce qu’il soit hébergé dans un lieu qui lui convient, qu’il soit scolarisé, qu’il reçoive des soins médicaux appropriés, etc. Le tuteur est également chargé de rechercher les membres de la famille de son pupille. Il s’occupe de demander la désignation d’un avocat dont le rôle sera de veiller au respect des besoins et droits du mineur : le droit de séjour et la procédure d’asile, l’accueil, l’accès aux soins de santé...

Le cadre juridique

La circulaire du 15 septembre 2005 relative au séjour des MENA ne s’applique qu’aux mineurs qui ne sont pas engagés dans une autre procédure de demande de séjour. L’objectif de la procédure est de trouver une solution durable conforme à l’intérêt de l’enfant et au respect de ses droits fondamentaux, suivant le principe de la Convention des Nations Unies relative aux Droits de l’enfant. Cette solution durable peut être :

Le regroupement familial, uniquement avec un ascendant direct et dans un pays membre de l’Union européenne ;le retour dans le pays d’origine ou dans le pays dans lequel le mineur est autorisé ou admis au séjour, moyennant des garanties quant à un accueil et une prise en charge appropriées ;l’autorisation de séjour illimité en Belgique.

Pour que le jeune puisse bénéficier de cette procédure et avant qu’un tuteur définitif lui soit attribué, il doit avoir été identifié comme mineur. En cas de doute émis par l’Office des Etrangers par le Commissariat Général aux Réfugiés et Apatrides (CGRA) ou par le Service des Tutelles, trois tests médicaux sont réalisés pour déterminer l’âge d’un étranger qui se déclare mineur : une radiographie du poignet et de la main gauche, un examen de la dentition et une radiographie de la clavicule. L’âge est alors évalué par comparaison avec des clichés de référence établis aux Etats-Unis en 1935 sur une population de la classe moyenne « d’origine caucasienne »...

Mais l’interprétation d’une radiographie n’est pas une méthode infaillible pour déterminer l’âge d’une personne : différents facteurs (ethnique, socio-économique, nutritionnel, médical...) peuvent influencer la croissance d’un individu. Katja Fournier, de la Plateforme Mineurs en Exil : « Lorsque les tests donnent des estimations d’âge différentes, seul l’âge le plus bas devrait être pris en compte. En pratique, l’avis rendu par l’expert donne une fourchette d’âge calculée d’après la moyenne des résultats des trois tests. Bien que la loi prévoie que le test médical puisse notamment comprendre des tests psycho-affectifs, ce type de tests n’a jamais été organisé. Pourtant, d’autres systèmes de détermination de l’âge existent. En Angleterre, lorsque l’âge d’un demandeur d’asile est discuté par les services d’immigration, un assistant social procède à une évaluation physique et mentale, la plus complète possible, du demandeur et de ses besoins en l’accompagnant pendant plusieurs jours. » Si la détermination de l’âge a conclu à la majorité, la personne sera traitée comme un adulte majeur avec ce que cette procédure comporte de centres fermés et retours forcés.

La vérification de l’identité et des déclarations du mineur pose de nombreux problèmes. « Par exemple, explique Katja Fournier, l’Office des Etrangers exige comme préalable pour l’obtention d’un titre de séjour limité – le certificat d’inscription au registre des étrangers – la présentation d’un passeport, bien qu’on sache très bien que certains pays ne disposent pas d’ambassade en Belgique (la Somalie par exemple) et que certaines ambassades refusent systématiquement de délivrer un passeport, même si le demandeur est un de leur ressortissants. Ou alors il faut pouvoir démontrer que toutes les démarches ont été faites pour obtenir le passeport et qu’il y a impossibilité de le soumettre. » L’exigence des preuves et informations demandées lors des interrogatoires est souvent disproportionnée : à quelle manifestation as-tu été arrêté, quelle en était la date, combien de temps es-tu resté en prison, à quelle date tes parents ont-ils disparu, combien de jours t’es-tu caché, combien de kilomètres as-tu marché ?...

L’identité déclarée par le mineur permet aussi la recherche des membres de sa famille effectuée par l’Office des Etrangers. Katja Fournier : « Si la solution durable décidée est le retour du mineur dans le pays d’origine ou dans le pays dans lequel il est autorisé ou admis au séjour, l’Office des Etrangers doit s’être assuré que le mineur sera accueilli et pris en charge dès son arrivée à destination. Retrouver la famille du mineur dans une zone en conflit peut être particulièrement long et difficile. Il est parfois impossible d’assurer que les droits et les besoins fondamentaux du mineur seront garantis. L’enquête préliminaire est donc extrêmement importante et devrait exclure le renvoi du mineur au moindre doute concernant l’accueil qui lui sera réservé. Malheureusement, cette enquête n’est pas toujours correctement effectuée et n’offre donc pas les garanties fondamentales pour le mineurs. »

Comme le rappellent Katja Fournier et Ugo Guillet (Plateforme Mineurs en Exil) à propos de la circulaire du 15 septembre 2005 relative au séjour des MENA : « Une circulaire n’a pas de réelle valeur législative. Actuellement, et tant que cette circulaire n’a pas été coulée sous forme de loi, un risque d’arbitraire quant au traitement des dossiers subsiste et les recours n’ont que peu d’effet. »

L’accueil de MENA

Toute autorité qui entre en contact, à la frontière ou sur le territoire, avec une personne qui paraît être un MENA doit en informer le Service des Tutelles, l’Office des Etrangers et le CGRA. Tout particulier, organisation ou association peut également signaler un MENA.

L’accueil de première ligne

Tous les mineurs sont d’abord hébergés dans un centre d’observation et d’orientation (COO). Seuls les mineurs repérés à la frontière (port, aéroport...) et dont les autorités mettent l’âge en doute peuvent être maintenus dans un centre fermé, six jours au maximum, pendant que le Service des Tutelles procède à la détermination de l’âge. Théoriquement, les MENA séjournent au maximum trente jours en COO. Ce délai permet au Service des Tutelles d’identifier le mineur, de lui désigner un tuteur et de dresser un premier profil social, médical et psychologique afin de lui trouver un lieu d’hébergement qui réponde au mieux à ses besoins. Dans la pratique, une procédure d’identification prend 42 jours en moyenne, parfois davantage. Pendant cette première phase d’accueil, le MENA peut entamer différentes procédures administratives pour régulariser sa situation en Belgique : la demande d’asile ou la protection subsidiaire ; l’autorisation de séjour pour motifs humanitaires ou médicaux ; la demande de protection en tant que victime de la traite des êtres humains ; le regroupement familial en Belgique ou à l’étranger ; le retour volontaire ; la procédure spécifique prévue dans la circulaire du 15 septembre 2005 relative au séjour des MENA.

L’accueil de deuxième ligne

Le deuxième lieu d’hébergement du MENA est déterminé par les autorités compétentes en matière d’accueil et doit être adapté à la situation du mineur, qui y restera un an. Le jeune aura l’occasion d’aller à l’école, d’apprendre une des langues nationales et, au besoin, de bénéficier des interventions médicales et/ou psychologiques appropriées. Plusieurs possibilités existent :

  • Le mineur demande à bénéficier de l’asile. Il est transféré vers une structure d’accueil de FEDASIL ou peut être hébergé chez un membre de sa famille élargie si celui-ci réside en Belgique.
  • Le mineur ne demande pas l’asile ou la demande d’asile est jugée irrecevable, et tous les recours ont été rejetés. Soit le mineur reste dans le centre qui l’héberge jusqu’à ses 18 ans, soit il est assimilé à un « mineur en danger » ou « en situation éducative problématique » et relève de la compétence des services de protection de la jeunesse (SPJ) des Communautés.
  • Le mineur est victime de la traite des êtres humains. Il est accueilli dans un des trois centres conçu pour répondre à ses besoins et offrir sécurité et discrétion.

L’accueil de troisième ligne

L’objectif de cette troisième phase d’accueil est la mise en autonomie progressive du mineur dans un lieu qui lui offre la possibilité de construire et réaliser son « projet de vie ». Le mineur y séjournera pendant une période plus longue et y apprendra à être autonome. Il existe plusieurs possibilités : logements organisés par les Communautés, initiative locale d’accueil avec unités de logement individuel, logement autonome supervisé, location d’un logement personnel avec le soutien du tuteur.

Les MENA ont accès à l‘éducation, à l’aide sociale, aux soins médicaux et au travail. En Belgique, l’ enseignement est obligatoire et gratuit pour tout mineur même en séjour irrégulier. Pour les mineurs étrangers, l’enseignement obligatoire commence le 60e jour suivant leur inscription au Registre des Etrangers. Les Communautés ont mis en place des systèmes de mise à niveau des MENA afin de leur permettre de suivre l’enseignement normal de façon régulière et fructueuse : les classes d’accueil pour les primo-arrivants en Communauté flamande et des « classes passerelles » en Communauté française.

Les MENA qui séjournent dans l’un des centres d’accueil ne reçoivent pas d’assistance financière, mais une aide sociale en nature (le gîte, le couvert, l’habillement, l’assistance psycho-médico-sociale et une petite allocation de subsistance quotidienne). Le droit belge prévoit que toutes les personnes qui se trouvent dans une situation de nécessité qui ne leur permet pas de vivre dignement peuvent bénéficier de l’aide sociale et/ou du revenu d’intégration versé par les CPAS. En pratique, c’est uniquement dans des circonstances exceptionnelles que les MENA en situation illégale auront le droit de recevoir une assistance financière du CPAS.

Le MENA qui séjourne dans un centre d’accueil a accès aux soins médicaux et c’est le centre d’accueil qui en couvrira les frais. Dans certaines conditions, le MENA a le droit d’être couvert par une assurance médicale et peut s’inscrire auprès d’une mutuelle. Tous les MENA, dont ceux en situation irrégulière, pourront exercer ce droit. Celui-ci prend fin lorsqu’ils perdent le statut de MENA.

Enfin, un MENA peut exercer une activité rémunérée dans le cadre d’un contrat de travail étudiant. Il doit être en possession d’un titre de séjour (inscription au Registre des Etrangers), être âgé de 15 ans au moins et suivre un enseignement à temps plein ou avoir terminé le programme.

FEDASIL et la crise de l’accueil

Katja Fournier résume : « Le 12 octobre 2009, FEDASIL, l’Agence fédérale pour l’accueil des demandeurs d’asile, annonce dans une instruction que, suite à la saturation depuis plus d’un an du réseau d’accueil, elle n’accueillera plus les MENA non demandeurs d’asile. En effet, beaucoup de mineurs hébergés dans les deux COO auraient dû être transférés vers un centre d’accueil de seconde ligne, mais les places existantes sont insuffisantes et ils sont contraints de rester en COO, empêchant donc les mineurs récemment arrivés d’y être accueillis. Ces jeunes sont hébergés dans des lieux qui ne répondent pas à leurs besoins ou transférés d’une Communauté à l’autre, sans tenir compte de la langue qu’ils maîtrisent éventuellement et sans pouvoir se fixer ni aller à l’école. Quant aux mineurs qui viennent d’arriver en Belgique, ils sont envoyés vers des centres d’urgence ou des structures pour adultes. Depuis, l’accueil de première phase a été rétabli mais uniquement pour les MENA demandeurs d’asile et les catégories les plus vulnérables des non demandeurs d’asile (âgés de moins de 13 ans, atteints de troubles psychologiques graves, jeunes filles enceintes et jeunes suspectés d’être victimes de trafic d’êtres humains). Mais le problème du manque de places d’accueil n’est pas résolu pour autant : début mai, il restait toujours 155 MENA en centre pour adultes. Actuellement, plusieurs MENA vivent à la rue, en proie à la faim, à des problèmes de santé, à la criminalité, à des personnes mal intentionnées, sans pouvoir aller à l’école et construire un projet d’avenir. » La création de 200 nouvelles places d’accueil pour mineurs est prévue, mais elles ne seront disponibles que fin 2010.

Vers l’autonomie

Lorsqu’un jeune quitte un centre d’accueil, il doit apprendre à se débrouiller seul, sans famille, sans amis, sans soutien, dans un pays étranger et au sein d’une culture différente. Ces jeunes ont besoin d’un accompagnement adapté à leur situation, qui leur apprenne à se prendre en charge de manière responsable et autonome et les aide à se reconstruire au sein de notre société. C’est le rôle de l’asbl Mentor-Escale.

« Mentor-Escale s’inscrit dans la troisième phase d’accueil, explique Sébastien Bocket, assistant social. Elle accompagne les MENA dans le processus de mise en autonomie, leur parcours, le bien-être et l’intégration. Mentor-Escale leur propose un encadrement qui s’articule autour de deux axes. D’une part, un accompagnement individuel social et éducatif adapté aux besoins et à la demande du jeune (logement, santé, scolarité/formation, gestion de la vie quotidienne...). D’autre part, des activités communautaires sous forme d’ateliers et de projets : informatique, cuisine, activités pour bébés et jeunes mamans... La majorité des jeunes suivis à Mentor-Escale ont 16-17 ans et sont originaires d’Afrique subsaharienne. D’autres viennent notamment d’Afghanistan, d’Irak, du Maroc, etc. Ces deux dernières années, beaucoup de jeunes filles sont originaires de Guinée et du Cameroun. Actuellement, la majorité sont des jeunes filles dont certaines sont enceintes voire ont déjà un enfant en bas âge. Elles sont donc considérées comme un public particulièrement vulnérable. Les jeunes arrivent à Mentor-Escale après leur séjour en centre d’observation et d’orientation. Bien souvent, c’est dans le premier centre d’accueil que le jeune entend parler de l’asbl, parfois c’est le tuteur du jeune qui le lui conseille. Quand ils arrivent à Mentor-Escale, la plupart des jeunes exilés que nous accompagnons sortent d’un centre d’accueil pour aller vivre dans un logement autonome. »

Proches de l’âge de la majorité, ces jeunes doivent se prendre en charge seuls et trouver leurs marques dans une société qu’ils sont encore en train de découvrir, tout en devant composer avec leur passé. Anne Maskens, psychologue, les aide à réunir passé, présent et futur : « Lorsqu’il y a traumatisme, celui-ci est souvent mis entre parenthèses pendant la procédure d’asile, on parle alors de “symptômes congelés”. La première préoccupation de ces jeunes est le retour à la normalité : normalisation de leur situation mais aussi de leur vie quotidienne. Ayant enfin la possibilité de construire leur vie, ils souhaitent pouvoir laisser les mauvais souvenirs derrière eux. Après l’obtention du permis de séjour, le jeune est souvent confronté à un contrecoup qui s’exprime par différents problèmes de santé physique et/ou mentale : cauchemars, troubles du sommeil ou de l’alimentation, douleurs au ventre ou au dos, phobie... Il est alors nécessaire de l’amener à identifier les symptômes puis à les relier aux événements traumatiques. Mais il n’est pas toujours possible ni souhaitable de mettre des mots sur les événements traumatisants. Le travail du thérapeute est d’aider le jeune à prendre conscience de l’impact de son traumatisme à travers les difficultés qu’il rencontre dans sa vie quotidienne, par exemple dans ses rapports avec les autres, et à créer ainsi un lien entre sa vie actuelle et sa vie passé afin de ne pas devenir “esclave du souvenir”. »

Cette dictature du souvenir peut prendre bien des formes : « Un jeune m’a un jour raconté qu’il était obligé de descendre du tram dès qu’il voyait un contrôleur, bien qu’il paie toujours son voyage. L’uniforme des agents de la STIB lui rappelait la répression qu’il avait connue dans son pays d‘origine, et le souvenir de la peur qu’il y avait vécu s’imposait à lui si irrépressiblement qu’il ne pouvait que fuir. Il est souvent difficile d’amener le jeune à exprimer ce qu’il a vécu et ce qu’il ressent. Beaucoup de mineurs ont perdu confiance en les adultes car ce sont les adultes qui sont responsables de leur exil. En effet, dans leur pays d’origine, l’adulte est celui qui exerce la violence mais aussi celui qui n’a pas pu les en protéger. »

Cette perte de confiance est encore aggravée par la dureté de l’accueil reçu en Belgique, les barrières linguistiques, la lourdeur des procédures administratives, l’absurdité des preuves bureaucratiques exigées et la mise en doute presque systématique de leur âge et de leur histoire. L’incompréhension de leur traitement en Belgique, perçu comme injuste et arbitraire, crée de nouveaux traumatismes. Anne Maskens cite un jeune patient : « J’ai été plus traumatisé par trois mois de prison ici que par la guerre en Guinée car là-bas, au moins, je savais pourquoi je souffrais. » En prenant le chemin de l’exil, ces jeunes ont quitté leurs familles, leurs amis, leur communauté. Ils se retrouvent seuls, sans appartenance, sans tissu social, sans repères et dans une culture différente. C’est pour rompre cet isolement que Mentor-Escale a instauré des groupes de parole. Anne Maskens : « En mettant en place un groupe, un espace et un temps de discussion qui réunit les jeunes et les travailleurs de l’asbl, nous recréons un échange verbal intergénérationnel, une possibilité de transmission de l’expérience. Ces discussions permettent aussi la reconstruction de l’estime de soi à travers le regard des autres, l’apparition de liens d’appartenance au groupe. Pour les jeunes, il s’agit autant d’un socle vers l’extérieur que d’un moyen de se reconnecter avec leurs ressources. » Ces jeunes ont terriblement besoin de reconstruire leur propre réseau social à travers l’école, le travail, la rencontre avec d’autres exilés.

Quelles que soient les raisons de leur arrivée en Belgique, les MENA sont avant tout des enfants et des adolescents qui ont dû grandir trop vite et assumer trop tôt des responsabilités d’adultes. Seuls, séparés des leurs, ayant vécu des situations difficiles voire violentes, ils sont extrêmement vulnérables. Comme tout enfant et adolescent, ils ont des besoins de leur âge : besoin d’attention et de protection, d’être rassuré et encadré. Il est important, dans une démarche éducative, de leur poser des limites, de leur faire prendre conscience de leur responsabilité et des conséquences de leurs choix. Mais il faut aussi les aider à ne plus vivre dans l’immédiateté, à se projeter dans l’avenir et à se réapproprier leurs rêves : être médecin, avocat, footballeur, aider leur famille...

La plupart d’entre eux n’ont qu’une idée vague de la Belgique, rêvée comme un Paradis, un Eldorado. Le choc de la réalité est douloureux, particulièrement lors des premières confrontations avec les institutions belges et les forces de l’ordre. La complexité juridique et administrative, la longueur des procédures, l’angoisse créée par l’insécurité de leur situation, la suspicion et la solitude, les difficultés rencontrées dans l’accès au logement, à l’école ou au travail détruisent l’image de l’Eldorado et érodent leurs espoirs. Après les violences physiques, sociales, psychologiques qu’ils ont pu vivre avant leur arrivée, Ils se retrouvent confrontés à une violence insidieuse et impersonnelle : la violence institutionnelle.

Actuellement, deux visions s’affrontent : une vision sécuritaire qui criminalise le MENA, le considère d’abord comme un étranger, un immigré clandestin, un illégal, un sans-papiers, et souhaite lui appliquer les même procédures et sanctions qu’aux adultes ; et une vision humaniste, pour qui le MENA est un jeune en souffrance et devrait se voir protégé comme tout enfant en danger. Du choix que notre société devra inévitablement faire entre ces deux façons d’aborder les Mineurs Etrangers Non Accompagnés dépend un double enjeu : le respect du droit d’asile et le respect des droits de l’enfant.

Témoignage d’Edwige lors d’un midi-débat organisé par Alter Échos : « Lorsque j’ai été interrogée à l’Office des Etrangers, le fonctionnaire ne me regardait même pas dans les yeux. À côté de la case prévue pour l’âge, le fonctionnaire a écrit – et je pouvais le lire à l’envers – le mot : doute. Je ne faisais pas de cauchemars avant mais après j’en ai fait tout le temps où ce mot “doute” me poursuivait. »

  • Vademecum pour les tuteurs des mineurs étrangers non accompagnés, Première édition mise à jour le 31 août 2007, Service public fédéral Justice, Direction générale de la Législation et des Libertés et Droits fonda-mentaux, Service des Tutelles, Editeur responsable : A. Bourlet, Bruxelles, 2007
  • Enfance en exil, Alter Echos, Numéro spécial MENA, décembre 2009, n° 285-286, Agence Alter asbl, Bruxelles
  • Report of the Second Workshop on « Fighting Discrimination-Based Violence Against Undocumented Children », PICUM – Platform for International Cooperation on Undocumented Migrants, Bruxelles, 4 avril 2008
  • Luca Bicocchi, Michele LeVoy, Enfants sans-papiers en Europe : victimes invisibles d’une immigration restrictive, PICUM – Platform for International Cooperation on Undocumented Migrants, Bruxelles, 2008
  • Valesca Lippens, L’aéroport, un lieu sûr pour les mineurs voyageant seuls ? Recherche exploratoire du risque de victimisation à Brus-sels Airport, Child Focus, Bruxelles, 2007
  • Charlotte van Zeebroeck et Céline Dermine, La défense des MENA - Les bonnes pratiques basées sur l’Observation générale n°6 (2005) du Comité des Droits de l’Enfant - le cas de la Belgique, Colloque sur la migration des mineurs non accompagnés en Europe, Poitiers / 10-11 octobre 2007
  • Mineurs non accompagnés en Belgique, Accueil, retour et intégration, Réseau européen des migrations – Point de contact belge, Bruxelles, 2009
  • Stéphanie De Smet, Le profil et le trajet des demandeurs d’asile mineurs d’âge non accompagnés en Belgique, Child focus, Bruxelles, 2005
  • Charlotte van Zeebroeck, Mineurs étrangers non accompagnés en Belgique - Situation administrative, juridique et sociale - Guide pratique, Plate-forme Mineurs en exil, Bruxelles, 2007
  • Douze mois dans les centres fermés, CIRE - Coordination et initiatives pour réfugiés et étrangers, Bruxelles, 2009
  • Charlotte van Zeebroeck, La protection des mineurs étrangers non accompagnés victimes de la traite et du trafic des êtres humains,UNICEF, Bruxelles, 2008.

Marie-Hélène Salah

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