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Pratiques communautaires aujourd’hui à Bruxelles

C’est depuis sa création en 1996 que Bruxelles Santé fait écho aux pratiques communautaires : le n° 1 s’ouvrait sur un article intitulé “La santé communautaire dans le quartier de Cureghem”. Par la suite, plusieurs dossiers et de nombreux articles sont revenus sur le sujet, où le terme “communautaire” n’apparaissait d’ailleurs pas toujours : c’est que, loin d’être univoque, il peut favoriser de dommageables confusions. Comme on le verra, le mot n’est même pas usuel pour certains acteurs. Il y a dix ans, nous signions par ailleurs [1] un article qui faisait la synthèse de deux années de recherche et de rencontres pour essayer de mieux cerner un concept qui restait souvent flou aux yeux de beaucoup, et des pratiques qui paraissaient parfois contradictoires. Il semble aujourd’hui que de plus en plus de praticiens du travail communautaire, et ce dans divers secteurs, se soient non seulement construit leur vision des choses mais aussi qu’approches et méthodes convergent pour une large part. C’est donc le bon moment pour refaire le point sur la question.

Avant d’aller plus loin, il faut affronter la polysémie du terme “communauté”, qui peut engendrer malentendus et rejets (notamment en France, où s’agite aussitôt l’épouvantail du communautarisme). Les “communautés” auxquelles on se réfère ici pourront être des collectivités locales – habitants d’une commune, d’un quartier –, mais à condition de ne pas confondre communauté et territoire (surtout un territoire découpé sur des bases administratives, techniques ou statistiques) ni communauté et population : l’action communautaire ne mobilise qu’une partie – parfois très réduite – de la population locale et implique souvent des personnes vivant dans différents quartiers. Mais elle peut aussi mobiliser les gens sur une autre base (un centre d’intérêt, un problème, un projet communs), indépendamment de l’aspect géographique. Dans les deux cas, toutefois, les “communautés” dont on parle sont rarement données d’emblée, elles se construisent plutôt dans l’action. [2]

Vu l’ambiguïté du terme, des auteurs comme De Robertis et Pascal choisissent de l’écarter et parlent de “travail social collectif” [3] Certains acteurs se réfèrent tout simplement à d’autres concepts.
Ainsi, Damien Kauffman (Prospective Jeunesse), parle de “travail psychosocial” plutôt que de travail communautaire : « Pour moi, explique t-il, le concept de développement communautaire a surtout des connotations sociales et institutionnelles, tandis que l’approche psychosociale intègre la dimension psychologique, individuelle, et la dimension sociale, collective : comment les gens fonctionnent-ils entre eux, comment peut on renforcer le lien entre eux ? Ces questions se posaient aussi dans les projets auxquels j’ai participé en Asie. Un projet psychosocial est moins un ensemble d’actions concrètes (on ne sait d’ailleurs pas à l’avance quelles actions on va mener) qu’une approche ou une méthode de travail pour renforcer les liens entre les gens.
A partir de là un processus peut se développer, où des besoins individuels vont se constituer en besoin collectif. Le travailleur psychosocial commence par créer des liens avec les gens, pour construire une relation de confiance. Il ne propose rien a priori ; en ce sens, il n’a pas de “projet” mais il va être attentif aux problèmes et aux besoins qui apparaissent [4]. Il postule la dimension collective de ceux-ci avant même d’entrer dans la dimension individuelle. L’hypothèse de base est que le lien social constitue un levier contre les problèmes de santé mentale, que les réseaux sociaux ont une fonction préventive. »

Quoi qu’il en soit, le choix du terme “communautaire” est légitimé par la législation régionale : celle-ci a confié à deux secteurs bruxellois des missions explicites, respectivement d’action sociale communautaire (aux centres d’action sociale globale, en 1997) et de santé communautaire (aux maisons médicales, en 1994 mais avec un financement depuis 2001, revu à la hausse en 2005). L’accord de majorité 2009-2014 de la COCOF confirme que « le Collège continuera à encourager les pratiques communautaires menées par les services ambulatoires (maisons médicales, CASG...) visant la valorisation des initiatives partant des habitants et d’associations et le renforcement des liens sociaux et du soutien social. » Notons que les points de suspension ci-dessus pèsent leur poids, car on sait que des initiatives ont germé dans d’autres secteurs, parfois depuis longtemps, notamment dans le champ de la santé mentale communautaire.

Dernière remarque quant au choix des mots : il est utile, à notre sens, de distinguer action et travail communautaires. Le second implique en effet la présence de travailleurs, de professionnels, tandis que la première peut être le fait d’un petit groupe d’habitants. Sylvie Leenen, infirmière en santé communautaire au Centre de Santé du Miroir (Marolles) : « J’ai appris par hasard que cinq mamans avaient identifié un problème, s’étaient mises d’accord sur ce qu’elles allaient faire – une pétition – et s’étaient adressées à la bonne personne pour savoir comment s’y prendre... Les gens entrent dans une dynamique communautaire sans que ce soit appelé ainsi, sans qu’il y ait un cadre, sans que des professionnels soient impliqués : c’est là, c’est vivant. Et c’est très sain ! »

La déformation professionnelle peut nous conduire à ignorer ou sous-estimer les réseaux primaires, les solidarités informelles, les ressources mobiliséesdiscrètement, ce qui n’est pas bien gênant en soi (on ne doit pas tout savoir !) mais peut nous empêcher de les appuyer... et de nous appuyer dessus. Plus grave, cette ignorance pourrait les contrecarrer ou les disqualifier en venant y superposer des “programmes pré-pensés” [5].
Stéphanie Martens, psychologue au Coin des Cerises (Neder-over-Heembeek) : « Il faut se décentrer par rapport à la position classique du soignant qui offre un service... et trouve toujours preneur. On met souvent des projets en place sans se demander ce qui existe déjà. Un projet communautaire est à construire autrement, en fonction de ce que l’on voit, entend et observe, en passant par un temps de diagnostic. Par exemple, un travail que nous avons entrepris avec des jeunes est issu de contacts avec une personne qui travaillait déjà avec eux. »

Un peu d’histoire

Ces précisions étant faites, il est nécessaire de se pencher sur l’origine du concept. Tout d’abord, le travail communautaire vient sans aucun doute du champ de l’action sociale voire socio-politique plutôt que de celui de la santé, et du monde anglo-saxon plutôt que du monde francophone : « Le monde anglo-saxon utilise depuis fort longtemps et couramment les termes d’ “action communautaire” ou de “travail social communautaire”. On peut en situer l’origine en Angleterre à la fin du 19ème siècle, lorsque des professionnels commencent à vouloir agir sur les problèmes sociaux créés par les effets conjoints de l’industrialisation et de l’urbanisation ; il s’agit de mettre de l’ordre dans des quartiers populaires menacés de “désordre public”. Ces expériences seront diffusées ensuite en Europe mais surtout aux USA où ce type d’intervention se développera, non seulement face aux changements sociaux issus (comme en Europe) de l’industrialisation et de l’urbanisation, mais aussi face aux problèmes spécifiques dus aux vagues massives et successives d’immigration et à l’installation – dans les grandes villes américaines – de différentes communautés culturelles vivant en ghetto. » [6]

Dans les années 1930, les sociologues du Chicago Area Project, s’appuyant sur les travaux de l’Ecole de criminologie de Chicago, repoussent le modèle explicatif de la délinquance juvénile qui prédomine à l’époque : la délinquance comme résultat de problèmes psychologiques individuels. Leur programme d’action est axé sur « une conception de la socialisation comme “transmission de valeurs par la communauté environnante” et un combat contre les préjugés relatifs aux minorités raciales et ethniques. Il s’agit ici de mettre l’accent à la fois sur une approche collective des problèmes et sur une philosophie d’action basée sur le self-help. »

Ce programme a toutefois dérivé vers une conception visant davantage la conformité que le changement. D’où une nouvelle remise en question dans les années 1950-60, débouchant sur un courant “activiste” dont le leader est Saul Alinsky [7]. Il vise les pouvoirs tant publics (municipalités) que privés (propriétaires de logements, etc.), développant une stratégie de conflit, recourant aux médias et aux pressions en tous genres pour “coincer” ces pouvoirs dans leurs propres contradictions. Il s’agit de forger une identité et une solidarité collectives face à l’ennemi commun, en installant un nouveau rapport de forces préalablement à toute négociation. Alinsky et ses émules reprennent en quelque sorte les méthodes des anciens syndicalistes américains : ils débarquent en ville pour organiser la lutte (to organize) et s’en vont lorsque les gens peuvent se débrouiller tout seuls. [8]

Mais, comme d’ailleurs nous le demandait une participante à une session de formation, depuis quand parle-t-on de “santé communautaire” ? Allons voir du côté de l’Organisation Mondiale de la Santé. Et rappelons tout d’abord que, dès la fondation de cette institution (1946), la santé est définie au delà de l’absence de maladie et dans ses trois dimensions : physique mais aussi mentale et sociale. Prise au sérieux, une telle conception dresse clairement des ponts entre la santé et l’action sociale. Par la suite, la Déclaration d’Alma-Ata (1978) se réfèrera explicitement aux “communautés” et la Charte d’Ottawa (1986) prônera notamment le renforcement de l’action communautaire. Par ailleurs, la plus ancienne mention de community health que nous ayons trouvée en consultant le site de l’OMS (Genève) remonte à 1972. Il est probable que l’importation du terme en français remonte à cette époque, peut-être lors de la première réforme du système de santé québécois à la charnière des années 1960-70.

Quant à l’éclosion des pratiques de santé communautaire, Jacques Morel les rattache à « une longue tradition médicale qui s’inscrit dans le courant humaniste et humanitaire (médecine des pauvres). Son développement remonte au début du 19ème siècle, époque où l’asepsie n’existait guère et où la société entreprenait un virage technologique très important et connaissait de violents mouvements sociaux qui, petit à petit, imposeront un interventionnisme accru des Etats, en matière de contrôle des conditions de vie. On assiste ainsi à un transfert de la prise en charge de la santé, de l’Eglise à l’Etat, et à l’élaboration d’une nouvelle philosophie de distribution des soins ; c’est aussi la naissance de l’opposition entre médecine sociale et/ou publique et médecine privée. » [9]

Ce point de vue médical nous semble devoir être nuancé, tant il paraît aujourd’hui que les pratiques communautaires en santé sont certes le fait de praticiens de la médecine sociale et de soignants de première ligne mais aussi d’acteurs de la santé mentale, d’éducateurs et de travailleurs sociaux (ou psychosociaux) voire d’acteurs culturels. Le champ du travail communautaire pourrait ainsi être situé à la charnière de la santé, du social et de la culture, cette dernière étant comprise dans ses divers aspects d’expression et de création, d’identité individuelle et collective, de repères et valeurs communs et d’éducation permanente.

Ce qui nous amène à l’éducation populaire. Car l’Amérique latine a sa propre approche du travail communautaire, dont le grand théoricien est Paulo Freire. Son célèbre ouvrage Pédagogie des opprimés [10] a été écrit en 1969. L’auteur y expose les principes d’une méthode de “conscientisation” qu’il expérimenta de 1962 à 1964, au Brésil, où il fut chargé d’un vaste programme d’alphabétisation par le Ministère de l’Education et de la Culture et qui toucha près de deux millions d’hommes et de femmes, puis au Chili, de 1964 à 1967, sous le gouvernement d’Eduardo Frei. Et l’éducation populaire a fait des émules en Europe, notamment à Bruxelles : comme on le verra, plusieurs animateurs de projets communautaires s’y réfèrent explicitement.

Quoi qu’il en soit, “éducation populaire” ou “travail communautaire”, la finalité est clairement l’émancipation, la (re)prise en main de sa propre vie, le pouvoir d’agir sur les facteurs qui affectent celle-ci (cf. empowerment). Mais un enjeu sera de dépasser l’émancipation individuelle pour arriver à un niveau collectif : autrement dit, il ne s’agirait pas seulement que les individus s’emparent de la dynamique du groupe dans leur propre intérêt mais que le groupe lui-même puisse devenir, au-delà de ses propres contours, une force de changement social. On y reviendra.

Les préalables

Une des formules le plus souvent entendues à propos du travail communautaire est “faire avec les gens et non à leur place”. Rien n’est moins aisé, a priori, pour le travailleur de la santé moyen qui, quelle que soit sa discipline, est formé à savoir et à faire pour les autres. Il doit donc opérer un repositionnement – plus difficile sans doute à penser pour lui que pour un travailleur social – qui l’oriente moins vers ses propres savoirs et savoir-faire que vers les usagers/patients, vus non plus comme dépourvus de (bonne santé, attitudes et comportements adéquats) mais comme capables de (faire, parler, agir, inventer). Il doit lui-même être prêt à apprendre de (du profane) et non plus seulement enseigner... Ce qui ne veut pas dire renoncer à ses savoirs – qui seront au contraire très appréciés lorsqu’ils répondront à une demande, un intérêt, un besoin exprimé – mais être capable de penser la relation comme un échange et non plus comme une transmission unidirectionnelle.

Naïma Jakrir, assistante sociale au Groupe Santé Josaphat et animatrice d’un groupe de femmes, évoque cette réciprocité : « Nous aussi nous découvrons des choses grâce à elles : je suis étonnée, chaque semaine, des informations, des savoirs qu’elles maîtrisent, des positions très claires qu’elles sont capables de prendre.
Or ces femmes n’avaient pas de lieu où elles pouvaient se dire, s’exprimer, tout simplement être : nous sommes là pour faire émerger cela. Et on aurait perdu beaucoup si elles n’avaient pas eu ce lieu d’expression ! Car elles peuvent parler mieux que moi des dysfonctionnements des CPAS, du travail au noir, des boulots mal payés, des difficultés de couple ou du divorce.
Elles ont cumulé une multitude de problèmes et, malgré cela, elles sont dans l’échange. Elles éprouvent une certaine fierté d’avoir traversé tout cela ; elles osent dire ce qu’elles ont vécu et ce qu’elles essaient de faire malgré tout. En même temps, elles disent qui elles sont avec une sorte d’humilité. »

Ce repositionnement du professionnel est un incontestable préalable au travail communautaire : travailler d’abord avec les ressources qui sont déjà là (ce qui implique d’avoir pris le temps et l’attention de les repérer) et, plus précisément, compter sur les savoirs, les savoir-faire, les compétences des habitants/usagers. Michel Kesteman, directeur de l’Espace Social Télé-Service : « Le premier terreau, c’est une attitude d’ouverture : être prêt à accueillir les capacités qui sont déjà là chez les gens, être convaincu qu’ils ont des acquis à valoriser. Ensuite, pour faire émerger cela, il faut faire un travail de fond, creuser en profondeur. Et oser croire aux potentialités des gens, même s’ils vivent dans un squat ou sont dans la dépendance. Leur environnement n’est pas seulement une contrainte, c’est aussi quelque chose qui les construit et où ils ont des ressources. On peut les aider à opérer cette construction et contribuer à sa stabilité. Il faut oser croire en eux et les aider à faire de petites choses pour qu’ensuite ils en fassent de plus grandes. Et je suis persuadé que cela a un impact sur la vie dans le quartier. »

Une deuxième condition – à regarder plutôt comme un atout, d’ailleurs – est la connaissance du quartier... et au-delà, car non seulement le quartier vécu est-il une réalité subjective, relative, mais encore est-il interconnecté, parfois de façon peu visible, à d’autres lieux, qui ne sont pas toujours ses voisins immédiats. Même implanté depuis longtemps dans un quartier, tout service aura à “rester branché” sur les évolutions qui peuvent le traverser. Pour un service plus récent, cette phase exploratoire est indispensable : elle permet de repérer les ressources objectivables – services publics et privés de santé, services sociaux et juridiques, associations culturelles, comités d’habitants... – mais aussi moins apparentes et tout aussi importantes : les réseaux primaires des habitants, leurs solidarités informelles, les personnes-relais [11], les lieux de rencontre, d’échange et de circulation de l’information dans le quartier (non seulement les lieux prévus à cet effet, mais surtout ceux qui sont choisis par les habitants). Cette phase permet aussi de se faire connaître, de nouer des contacts, d’ébaucher des collaborations, d’envisager des partenariats. Elle peut s’étendre sur une période relativement longue (deux à trois ans dans le cas du service de santé mentale Le Méridien).
Elle est parfois nommée “diagnostic communautaire” mais le terme est ambigu en raison de ses connotations médicales : il s’agit moins de définir un problème, d’identifier un besoin – même si cela peut aussi surgir – que de créer du lien, échanger, donner la parole, écouter.

Une troisième condition au moins est à retenir : ne pas se lancer seul dans le travail communautaire. Soyez au moins deux ! Cela peut paraître élémentaire, pourtant il apparaît encore aujourd’hui que les “agents de santé communautaire” sont trop souvent isolés dans leurs équipes : la première place reste au travail individuel. Néanmoins, des ponts se font jour entre le travail clinique et le travail communautaire. Nathalie Thomas, psychologue au Méridien : « Le mot communautaire a fait du chemin depuis une dizaine d’années mais cela reste difficile, en raison d’un manque de moyens mais aussi du fait que la priorité reste au travail clinique. Cependant, de plus en plus de cliniciens se rendent compte que le social tient une grande place dans la souffrance des gens : la stigmatisation, la perte d’emploi, l’échec au travail, la pauvreté, la précarité... L’approche thérapeutique individuelle a des limites par rapport à la cassure du lien social, et l’approche communautaire paraît intéressante : ensemble, on peut aller mieux, briser l’isolement ; ensemble, on peut faire face, retrouver une place dans le quartier. » Mais l’inverse est vrai aussi : « Il faut insister sur l’importance, pour l’équipe communautaire, d’avoir à ses côtés l’équipe clinique : on met parfois le doigt, dans le groupe, sur des choses extrêmement dures,pour lesquelles le travail en groupe ne suffira pas. Il faut alors pouvoir faire le relais vers un thérapeute. Le groupe peut faire office de passerelle en ce sens. »

Ne nous leurrons pas, cependant : le travail communautaire reste souvent mal compris voire ignoré par les professionnels non sensibilisés à cette approche. Cette solitude du porteur de projet communautaire devrait au minimum être contrebalancée par un soutien institutionnel clair (et un simple feu vert est insuffisant : il faut pouvoir compter sur sa direction) et par un point d’appui personnel dans l’équipe voire en dehors de celle-ci : lieu d’échange, groupe de parole, intervision... Nous avons connu un cas où une animatrice ne pouvait en fait s’appuyer que sur une assistante sociale d’un autre service, ce qui créa une solidarité intense et même une amitié... mais attention, fragile ! Fort heureusement, dans d’autres cas, l’implication préalable de l’institution dans des projets en partenariat offre un terrain plus fertile. Ainsi, à la maison médicale Enseignement (Bruxelles-Centre), Florence Fauconnier, engagée en février dernier, en est à la première étape du diagnostic communautaire. Elle a commencé par rencontrer l’associatif santé social du quartier puis a mis en place une “boîte à idées”, des consultations santé et de suivi ainsi qu’une farde de documentation/information à l’intention des patients : « Les accueillantes prennent une part active au processus et les médecins se mobilisent eux aussi. L’équipe est déjà impliquée dans plusieurs projets – le Réseau Santé Diabète Bruxelles, le Réseau Hépatite C, le Réseau Santé Mentale des Marolles, le Réseau Psychiatrie et Précarité de Bruxelles – et a développé des partenariats avec le CPAS de la Ville de Bruxelles, le Réseau Action Toxicomanies, le secteur bruxellois d’aide aux toxicomanes (beaucoup de patients toxicomanes sont suivis à la maison médicale), le comité de quartier, la coordination sociale de Bruxelles Nord-Est, la maison de quartier, etc. »

Le point de départ et la construction du projet

Nous avons parlé plus haut de diagnostic communautaire en relativisant ce terme. Néanmoins, un projet a toujours un point de départ, même si celui-ci n’est pas un diagnostic stricto sensu. Ce peut être une simple observation. Au Groupe Santé Josaphat, le groupe Bag (“lien”, en turc) est né en 2003 d’un constat venant des consultations. Naïma Jakrir : « Beaucoup de femmes se sentaient seules. Un appel à projets est alors venu de la COCOF et nous avons saisi l’occasion. Aujourd’hui, le projet est financé via la Cohésion sociale à la Commune de Schaerbeek. Les objectifs sont de permettre à des femmes du quartier de se rencontrer et d’échanger des savoir-faire et des savoir-être ; de les amener à l’autonomie par la connaissance de leur environnement, par la compréhension du système belge (par exemple les mutuelles, l’INAMI, etc.). Pour cela, il fallait un lieu bien à elles qu’elles puissent construire ensemble et où elles puissent amener ce qu’elles savent faire et mener à bien ce qu’elles veulent faire. Les travailleurs les accompagnent dans la construction de ce projet. ». Le constat de départ n’est pas loin de celui qui préside à la création d’un groupe d’hommes à l’Entr’Aide des Marolles. Benoît Deléhouzée, travailleur psycho-social au Service d’aide psychologique : « Le groupe s’est construit au départ de la consultation. Un travailleur psycho-social et un psychiatre avaient remarqué qu’il existait beaucoup d’hommes isolés d’un certain âge. Pendant près de deux ans, des professionnels de plusieurs associations et quelques habitants se sont réunis pour réfléchir à ce que cela signifie d’être un homme dans le contexte d’aujourd’hui, tant global (la société) que local (le quartier). Au bout du compte, les habitants restants ont formulé une demande : un lieu de réunion convivial en dehors des horaires de travail, pour se rencontrer, discuter et, éventuellement, mettre en place des actions.Jacques lance alors un jeu de pétanque, prétexte à la rencontre, parce que c’est une activité accessible à tous et qui a une visibilité au dehors, dans l’espace public. »

Jacques Janssens : « Dans la demande initiale, il y avait trois pôles : un local, le débat, les loisirs. Or, à l’époque, Recyclart organisait un tournoi de pétanque. Nous avons donc mis en oeuvre le principe méthodologique qui est de recourir à ce qui existe déjà dans le quartier. En jouant à la pétanque, on a commencé à rencontrer des gens qu’on ne connaissait pas du tout, et finalement un groupe s’est constitué. A l’automne, le besoin d’un local s’est fait sentir et nous avons assez vite obtenu l’accès à la maison de quartier Querelle : depuis trois ans maintenant, une réunion s’y tient tous les quinze jours, le lundi de 18h00 à 20h30, avec de plus en plus d’habitants et de moins en moins de professionnels au fil du temps. Le lien créé en jouant à la pétanque a ainsi amené le groupe à se réunir dans ce local – qui est en outre extérieur à l’institution, ce qui était une demande des habitants : ainsi, ils ne se sentent pas étiquettés, ils ont une autonomie par rapport à l’institution. »

On voit dans ces cas qu’au-delà du constat initial, il faut encore pouvoir “saisir la balle au bond”. Il en va de même lorsque le point de départ est une demande. Aïda Lombeyda est psychologue et responsable des animations au Planning Familial Leman. Depuis treize ans, elle travaille, en partenariat avec la Maison Mosaïque d’Etterbeek et Vie Féminine Bruxelles, avec des femmes de diverses origines étrangères impliquées dans une formation à visée d’insertion socio-professionnelle : « La première demande de la formatrice de Mosaïque portait sur une simple animation concernant la contraception et les infections sexuellement transmissibles. Comme les femmes montraient le désir de s’exprimer et d’apprendre au-delà de cette information, c’est devenu un programme d’une matinée par semaine, qui se renouvelle chaque année avec un nouveau groupe. Après un premier contact, les sujets des rencontres suivantes sont déterminés en fonction des préoccupations du groupe : la violence, les relations hommes/femmes, comment trouver sa place dans le pays d’accueil, comment imposer des limites aux garçons quand on est une mère seule... et même comment s’accommoder du climat : le Belge moyen ne se rend pas compte à quel point il est difficile d’affronter notre hiver quand on est né sous les tropiques ! Et cela a des conséquences très concrètes, y compris sur le plan économique : le chauffage, les vêtements... »

Autre exemple, qui montre encore mieux l’effet boule-de-neige qui peut se produire si les professionnels sont attentifs à saisir, susciter ou favoriser les occasions : « Parmi les projets qui fonctionnent sur le quartier, dit Michel Kesteman, on peut citer l’école de devoirs du Rempart des Moines, qui réunit régulièrement une cinquantaine d’enfants du primaire et autant du secondaire. La question était : comment mobiliser les parents ? Et la réponse est venue d’une question des mamans, il y a trois ou quatre ans : vous faites beaucoup pour nos enfants, que pouvez-vous faire pour nous ? Ce que nous avons reformulé ainsi : qu’allons-nous faire avec vous ?... Ces femmes avaient un sentiment de solitude et d’enfermement. La première étape a consisté pour elles à apprivoiser le quartier : découvrir le terrain, apprendre à connaître les ressources locales. Ensuite elles ont discuté des questions qui les préoccupaient, telles que la santé ou le logement. Cette “ alphabétisation sociale ”, et le fait de voir ce que les autres entreprenaient, cela a entraîné un gain de confiance en soi : certaines se sont investies dans une formation, d’autres ont commencé à travailler dans un magasin. Puis elles ont eu l’idée de faire quelque chose de productif ensemble : cuisiner pour le personnel de l’institution. C’est devenu “la soupe du vendredi”, un enjeu culinaire mais surtout un enjeu en termes de relations sociales entre usagers et travailleurs. Ces femmes ont aussi constitué une cagnotte pour devenir autonomes financièrement et organiser une tontine, elles ont assisté à une soirée de chant choral, etc. Ce mélange d’expériences socioculturelles leur permet de s’autoriser à changer le cadre à travers lequel elles percevaient les choses. De nouvelles idées, de nouveaux projets s’ensuivent ; elles font de nouveaux apprentissages, prennent de nouvelles initiatives. »

Cet effet boule de neige est explicitement recherché par les animateurs de projet. Ainsi, Aïda Lombeyda : « L’enjeu est de dynamiser les femmes pour qu’elles puissent réagir dans la communauté, le voisinage, le quartier.
Un petit groupe d’entre elles s’est ainsi formé au planning familial et aux droits qu’elles peuvent faire valoir. Nous recherchons un effet dominos, un effet multiplicateur pour que les femmes connaissent leurs droits, connaissent les ressources de leur environnement (les associations, les services sociaux, les services de santé...) et apprennent à les utiliser. Pour moi, le travail communautaire, c’est ça : faire en sorte que les savoirs, les ressources ne restent pas entre professionnels, que les gens puissent se les approprier et que ceux qui se sont ainsi formé s apprennent à leur tour aux autres à les maîtriser et à s’en servir. »

La planification de projet apparaît ainsi sous un autre aspect que celui qui est le plus répandu, de l’Université aux Cabinets et aux Administrations. Le schéma linéaire (analyse du contexte et des besoins => définition des
priorités, stratégies et moyens => mise en oeuvre et évaluation) fait place à un modèle plus circulaire. Qui n’est pas pour autant fermé : le cercle fait avancer, la boule roule sur elle-même. Comme nous l’écrivions par ailleurs [12] : « On avance pas à pas : pas de planification prémâchée. On se sait pas ce qui va surgir, ça se construit par étapes. On connaît son point de départ et on sait où on veut arriver, mais entre ces deux points il faut laisser les choses se faire. Et savoir saisir les occasions. »

Mais il est évident que cette conception, tout étayée qu’elle soit par des productions scientifiques, va à l’encontre de l’institué, fait d’ordre, de régularité, de vérification et de prévision. Ceci n’est pas un plaidoyer pour l’anarchie mais bien pour un équilibre entre logique d’ordre (de structuration), dont la prédominance peut aboutir à la normalisation, la standardisation voire la sclérose, et logique de désordre (de créativité, d’innovation) qui, laissée à elle-même, peut déboucher sur l’inefficacité ou l’incohérence. Mais cette tension est aussi nécessaire pour qu’un projet reste vivant.

À suivre en décembre... Dans la seconde partie de ce dossier : les places respectives des professionnels et des habitants/usagers, les méthodes et “portes d’entrée” dans le travail communautaire – et l’épineuse question du relais vers le politique.

Alain Cherbonnier

Notes

[1] « Week-end à Grande-Synthe », dans Education Santé n° 153, novembre 2000, pp. 10-12. L’article ne figurant pas sur le site de la revue, on en trouvera une version légèrement remaniée sur https://www.questionsante.org/nos-publications-periodiques/bruxelles-sante/anciens-numeros/bs-59/pratiques-communautaires-aujourd-hui-a-bruxelles?

[2] Nous rejoignons la définition constructiviste de Jacques Bury : « Le groupe ne devient communauté que lorsque certaines circonstances lui permettent de prendre conscience de relations privilégiées entre des membres et du fait que ces relations autorisent des changements sociaux impossibles à réaliser autrement, en d’autres termes lorsque apparaît une « conscience communautaire ». (Education pour la santé, Bruxelles, De Boeck Université, 1ère éd. 1988, p. 81.)

[3] Christine De Robertis et Henri Pascal, L’Intervention collective en travail social, Paris, Bayard, 1987..

[4] Ce qui nous fait penser aux sillonneurs décrits par Eric Messens à propos du projet « Enfants des rues » mené à Cotonou (Bénin) : les éducateurs sillonnent le marché, se rendant identifiables pour les enfants ; ils ne vont pas vers eux, ils attendent que les enfants viennent les trouver (« Pratiques cliniques avec les enfants et les adolescents en danger dans la rue », après-midi de rencontre organisé à Bruxelles par l’asbl Terres Rouges, le 20 mars 2009)

[5] L’expression est de Charles Burquel. On relira avec profit son interview, « Psychiatrisation du social versus travail communautaire », dans Bruxelles Santé n° spécial 2001, pp. 40-45

[6] Cette citation et les suivantes sont extraites du Cahier pédagogique n° 3 de la Commission communautaire française : Action sociale et action communautaire, CRIDIS/COCOF, Bruxelles, 1ère éd. 1998, pp. 66-71.

[7] Son ouvrage Rules for Radicals (1971) a été traduit en français aux Editions du Seuil sous le titre (un peu mou) Manuel de l’animateur social. Encore en vente sur Internet il y a quelques années, il semble devenu introuvable aujourd’hui.

[8] Certains se rappelleront le film de Martin Ritt, Norma Rae (1979), avec Sally Field... Pour une vision moins romantique du syndicalisme à l’américaine, voir le documentaire de Barbara Kopple, Harlan County, USA (1976), qui relate une grève très dure de mineurs dans le Kentucky.

[9] Jacques Morel, « La santé communautaire :historique, définitions et méthodologie » dans Les Politiques Sociales, 2e éd. (1998), Mons, Ed. Service Social dans le Monde, pp. 15-21.

[10] Traduction française chez François Maspero en 1974, réédition à La Découverte en 2001.

[11] Les personnes-relais (expression empruntée à Burquel et à De Robertis et Pascal, cités plus haut) sont des points de repère dans le quartier, où ils sont parfois présents de longue date. Ce sont des relais de communication par les nombreux contacts qu’ils ont avec les habitants. Ils sont souvent actifs au sein de groupes ou d’associations et/ou ont une fonction, une position sociale reconnue.

[12] Voir note 1

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