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Le suicide chez les jeunes

 Le 22 octobre dernier, à Bruxelles, Mme Fadila Laanan, Ministre de la Culture, de l’Audiovisuel, de l’Egalité des Chances et de la Santé organisait une Table ronde consacrée à la prévention du suicide chez les jeunes. Cette matinée s’est révélée assez particulière. D’abord en raison de la présence de S.A.R. le Prince Philippe – et l’on ne peut y voir un simple hasard protocolaire. Ensuite parce qu’il ne s’agissait pas vraiment d’une “table ronde” au sens d’un espace-temps où tous les participants, censés être sur le même pied, viennent, sinon négocier, du moins défendre leurs points de vue respectifs [1]. Enfin parce que nous avons eu droit à une série de communications d’une rare qualité tant dans le contenu (densité) que dans la forme (brièveté).

Sans préjuger des suites de cette table ronde, son principal intérêt aura été – du point de vue d’un auditeur “généraliste” et non d’un acteur de ce champ spécifique de la prévention – d’ouvrir une réflexion sur la problématique du suicide à l’adolescence plutôt que de se focaliser sur les questions institutionnelles (qui avaient dominé lors de la précédente table ronde, le 21 mai dernier, consacrée à la prévention des assuétudes). Cette réflexion s’est placée d’emblée sous l’égide de la santé publique [2]. Pour Alain Levêque (ESP-ULB), le phénomène suicidaire se présente comme un continuum passant par différentes étapes, qu’il importe de mesurer de manière fiable sur le plan épidémiologique. Ce qui n’est pas aisé, car qu’est-ce que “l’adolescence” ? Dans la littérature, même si certaines études démarrent à 10 ans (!), on trouve le plus souvent la tranche d’âge 15-24 : une catégorie qui englobe donc les post-pubertaires et les “jeunes adultes”... On voit que le problème méthodologique n’est pas seulement de l’ordre de la statistique mais aussi de la sociodémographie voire des représentations culturelles.

Les personnes tentées par le suicide sont-elles plus fragiles que d’autres ?
Celles qui passent à l’acte le font-elles surtout ou d’abord parce qu’elles sont fragilisées ? Attention aux mots. On est déjà gavé de “défavorisés” et de “marginalisés”... Néanmoins – et encore une fois avec toutes les précautions méthodologiques qui s’imposent – il semble bien que les jeunes homosexuels (plus encore les garçons que les filles), confrontés à une norme moins tranchante qu’auparavant mais qui reste excluante, voire à une homophobie agressive, soient davantage “à risque suicidaire”. On peut même élargir au plan du genre [3] puisque, rappelle Vladimir Martens(Observatoire du Sida et des Sexualités), de jeunes hétérosexuels dont l’attitude n’est pas en accord avec le rôle qui leur est alloué témoignent eux  aussi d’une plus grande vulnérabilité au suicide.

Complexité et paradoxes

Pour Axel Geeraerts (Centre de Prévention du Suicide), il est très délicat de rendre compte du phénomène suicidaire, qui est en lui-même paradoxal – reprendre le contrôle de sa vie en se l’ôtant –, concerne des personnes ayant des structures de personnalité très différentes et pas forcément de pathologie psychique, obéit à une causalité mutiple (on est loin du schéma “A entraîne B”) et suit un processus lent et complexe. Selon lui, les comportements suicidaires sont toujours à placer dans un contexte relationnel et communicationnel. Et, même s’ils heurtent le “sens commun”, ils ne sont pas plus illogiques oudépourvus de sens que n’importe quel comportement humain.

D’où l’envie de comprendre : comment peuvent-ils faire ça si jeunes, quand la vie leur est ouverte, offerte, prometteuse ? Mais leur est-elle si prometteuse ? Et n’oublions pas que chez les plus âgés, le suicide fait un autre “pic” dans les statistiques. Interpellant, non ? Deux moments de la vie où l’on se demande forcément : “quel sens cela a-t-il ?” Interpellant pour toute la société contemporaine – jeuniste “à mort” et craignant une jeunesse vue comme potentiellement délinquante, glorifiant ses “aînés en pleine forme” et ses quelques centenaires mais rejetant ce qu’elle n’ose plus appeler les vieillards.
Et, au-delà, interpellant pour soi. La vie ne va pas de soi. Et elle n’est pas davantage une valeur en soi : le “caractère sacré de la vie”, énoncé par Axel Geeraerts et repris par Florence Ringlet (Centre “Un pass dans l’impasse”), est contredit par un simple coup d’oeil sur les journaux, il n’est même pas nécessaire d’aller fouiner dans les livres d’histoire.

Denis Hirsch (SSM de la Ville de Bruxelles) inscrit la tentative de suicide à l’adolescence parmi les “conduites à risque” : sports dangereux, fugues, absentéisme scolaire, scarifications et auto-mutilations, anorexie et boulimie... Les conduites limites, toujours répétées, sont caractérisées par la recherche de sensations extrêmes et une mise en scène de la détresse de l’adolescent : elles deviennent ainsi une “drogue” en soi, pour lutter contre l’ennui, la déprime, la perte d’identité et de sens, pour ne pas penser à sa détresse. En ce sens, la prévention du suicide devrait donc être élargie à l’ensemble des conduites à risque. Même si l’on peut penser que cette approche tend à réduire la spécificité du suicide – une réalité à tous les âges de la vie, tandis que ces conduites à risque sont plus spécifiquement adolescentes –, elle a le mérite d’ouvrir, à l’attention des acteurs du terrain éducatif, des pistes plus larges que celles de la prévention à visée “éradicative”. Car l’enseignant, souligne Hirsch, peut se heurter à deux écueils opposés : le surinvestissement (lié à la culpabilité et à un désir de toute puissance) et le désinvestissement (pour protéger ses propres émotions et ce qui l’a amené à choisir ce métier, c’est-à-dire un parcours scolaire pas si formidable que ça...). Ou, comme le dit plus largement Xavier Gernay (Centre Patrick Dewaere), pour les acteurs de première ligne les risques majeurs sont de “passer à côté” du risque (ne pas le voir ou le sous-estimer) ou, au contraire, de “tomber dedans” (essayer à tout prix d’empêcher les drames).

Quelle attitude prendre en tant qu’adulte ?

Entre ces deux extrêmes, quelle position adopter ? “Etre quelqu’un pour l’autre”, répond Gernay : occuper pleinement sa place de père pour son enfant, d’ami pour son ami, de prof pour son élève, de voisin pour son voisin. Dire : “on ne m’a pas expliqué comment il fallait vivre, on ne m’a pas donné de raison univoque de vivre, mais plusieurs m’ont montré le chemin”. Ce qui fait écho aux mots de Florence Ringlet et à ceux d’Anne Englert (SSM de l’ULB) : on peut “faire avec” ses impuissances, ses limites, ses désirs, ses frustrations ; on peut témoigner – dire JE – vis-à-vis de l’adolescent.

Englert et Hirsch ont évoqué la mise en réseau d’acteurs dans et autour de l’école. Mais pourquoi l’école ? Peut-être parce que c’est plus facile (la fameuse notion de “population captive”), mais aussi parce que les jeunes y vivent de nombreuses heures, que c’est un lieu important de socialisation, d’apprentissage et de (trans)formation. Et c’est justement ce corps scolaire que le jeune en souffrance va attaquer avant de s’attaquer à son propre corps.
Plus il s’acharne contre l’école, plus il y est attaché. De même, son lien avec la famille, les parents, est d’autant plus fort qu’il les récuse et les rejette.
Le lien avec les adultes – parents, enseignants, soignants – est l’axe essentiel de la prévention, insiste Denis Hirsch.

Mais tout le monde peut-il aider ? Oui, répond Florence Ringlet, mais à sa place et de sa place. Xavier Gernay dira quant à lui qu’il ne s’agit pas de former des “suicidologues” mais plutôt que chacun, de sa place, améliore sa capacité de parler et de réagir plus adéquatement. Il importe donc de renforcer chaque intervenant dans son rôle et de le soutenir dans sa responsabilité professionnelle. Chaque intervenant du monde éducatif devrait prendre distance avec les préjugés et les idées reçues (“ceux qui en parlent ne le font pas”, “le suicide est héréditaire”, etc.), mieux connaître le processus suicidaire et les signaux révélant un risque imminent de passage à l’acte, clarifier ses propres représentations du suicide mais aussi de ce qu’il est bon ou permis de faire pour le prévenir.

On ajoutera, pensant au témoignage d’un éducateur spécialisé qui s’est senti très démuni face à un adolescent suicidaire : ne pas rester seul si l’on reçoit une confidence ou si l’on pressent un risque de passage à l’acte. Georges De Bundel (Centre PMS libre de Bruxelles Nord-Ouest), qui a donné l’exemple d’une Cellule Bien-être en milieu scolaire, notait la grande solitude de l’adulte par rapport à la problématique du suicide.

Nous ne reproduirons pas ici les propositions du groupe d’experts, en raison de leur longueur... et parce que nous n’avons pu disposer du texte intégral. Nous retiendrons cependant quelques “fondamentaux” pour le travail avec les jeunes – en dehors de la gestion des crises et de ce que l’on appelle aujourd’hui la “postvention” :

Développer prioritairement une approche positive et globale, promouvoir ce qui favorise la santé mentale et le bien-être à l’école.Installer un dialogue sur les questions humaines fondamentales : la vie, l’identité (“qui suis-je ?”), l’amour, la mort...Eviter les “campagnes” de prévention générales ; les évaluations ont montré leurs effets contre-productifs.Faire preuve de prudence pour aborder la question du suicide dans un groupe, sauf demande explicite ou événement préalable ; éviter d’en parler à n’importe qui, n’importe comment, à n’importe quel prix.

Et les parents ?

La présentation des recommandations des experts a été suivie d’échanges avec la salle, au cours desquels une question s’est taillé la part du lion : quand un jeune se confie, faut-il impliquer ses parents ? Divers points de vue se sont confrontés. En ne les impliquant pas, on risque de cautionner la disqualification des parents, sur lesquels les enseignants – et peut-être aussi les experts, admettra l’un de ceux-ci – portent déjà très facilement un regard dépréciatif.
Or l’adolescent qui exclut ses parents de la confidence cherche à les protéger : il ne veut pas qu’ils soient impliqués parce que ses idées suicidaires sont pour lui comme un désaveu de ses parents (Denis Hirsch). Par ailleurs, dira un travailleur d’AMO, « si un jeune se confie à moi, la confidentialité doit lui être garantie, sinon il ne reviendra plus et le dialogue sera rompu : je ne préviens donc pas les parents sans son accord ». Xavier Gernay pense que les différentes déontologies en présence peuvent se concilier en pratique, car on peut souvent obtenir assez vite que le jeune mette lui-même ses parents dans la confidence, et aussi lui faire comprendre qu’on ne pourra pas aller au-delà d’un certain niveau de secret. Mais « si je sens qu’il faut mettre tes parents dans le coup, je ne le ferai pas sans te le dire ».

Pour conclure, revenons sur un point que la Ministre a soulevé au cours de son allocution de bienvenue et qui figure aussi parmi les recommandations des experts : l’importance des médias dans les représentations du suicide. Les médias peuvent en effet orienter celles-ci vers le sensationnel (détails macabres, mise en scène dramatique), le romantique (le suicide par amour, désespoir ou révolte, “vivre intensément et mourir jeune”) voire le glamour (l’univers fascinant des people). Les journalistes sont donc appelés à plus de responsabilité. Il faut cependant rappeler qu’ils ont rarement le choix pour leurs articles : les médias sont des entreprises et ce ne sont pas les pigistes qui y commandent. En outre, le seul exemple d’impact négatif donné au cours de la matinée – un jeune homosexuel se suicide après avoir été filmé avec son compagnon – ne concernait pas même la presse à sensation, mais les NTIC [4] : un téléphone portable pour filmer et le Net pour diffuser...

Alain Cherbonnier

Notes

[1] La seule table à proprement parler était d’ailleurs classiquement rectangulaire et placée sur une estrade, à la fin de la matinée, avec les experts rangés derrière !

[2] Et cela ne va quand même pas de soi. Sans remonter jusqu’aux Romains, pour lesquels le suicide pouvait être un acte civique, on peut se rappeler Albert Camus : “Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide” (Le Mythe de Sisyphe, 1942). Plus près de nous encore, Vaclav Havel voit les personnes qui se suicident comme “les gardiens tristes du sens de la vie” (Interrogatoire à
distance, entretien avec Karel Hvizd’ala, 1989). Même s’il fait plutôt allusion à des adultes confrontés au reniement qu’à des jeunes gens en construction identitaire.

[3] En gros, le “genre” (angl. gender) est le rôle sexuel imposé par la norme sociale : selon qu’on est un homme ou un femme, on est censé se conduire de telle ou telle manière.

[4] Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication. A ne pas confondre avec les TOC (Troubles Obsessionnels Compulsifs). Quoique...

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