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Les familles monoparentales

Le 17 novembre dernier, l’asbl Question Santé organisait, avec le soutien de la COCOF, une matinée d’échanges consacrée aux familles monoparentales, avec Patrick Deboosere (VUB), Anne Devresse (Maison d’accueil Rue Verte), Chantal Hoornaert (Maison médicale du Maelbeek) et Anne Labby (Service de santé mentale L’Été). Pourquoi ce sujet ? Dans le Tableau de bord 2010 publié par l’Observatoire de la Santé et du Social, notre attention avait été attirée par un chiffre : ces familles représenteraient un ménage sur dix à Bruxelles, de même à Liège et plus encore à Charleroi. Une proportion remarquable. Cependant, on trouve ailleurs des chiffres sensiblement différents : qu’en penser ? Pourquoi cette concentration en milieu urbain ? Et que sait-on de ces familles, au-delà de l’étiquette « monoparentale » et de la connaissance que tout un chacun peut en avoir, par expérience personnelle ou dans son entourage ?... Pour prolonger les échanges, nous consacrons un petit dossier à ces questions.

Commençons par l’aspect statistique. Tout d’abord, les familles monoparentales sont de plus en plus nombreuses dans toute l’Europe (de 9 à 16% selon les pays en 1996, avec une moyenne de 14%). « La situation actuelle est le résultat d’évolutions importantes dans les statuts matrimoniaux. La première est le déclin du veuvage comme statut matrimonial des parents seuls (de 55% des monoparents français en 1962 à 11% en 1999). Cette diminution s’explique par la baisse de la mortalité précoce. (...) Séparations et divorces (57% des monoparents français en 1999 contre 36% en 1962) ont le plus contribué à l’augmentation du nombre et de la part des familles monoparentales. (...) La part des célibataires s’est accrue (32% des monoparents français en 1999 contre 9% en 1962). Cette évolution s’est accompagnée d’un changement profond de signification en relation avec la banalisation des unions libres. » [1]

Si le phénomène n’est pas nouveau (pensons aux centaines de milliers de familles dont le père mourut au front pendant les deux guerres mondiales), il commence à se marquer dans les années 1970 : c’est alors que la notion de famille monoparentale apparaît en France, « en tant qu’objet de recherches, en tant que catégorie statistique et en tant qu’objet de l’action publique, en même temps que le terme « famille recomposée », au moment où la progression des divorces et des séparations contribuait à en augmenter le nombre et imposait le pluriel à la notion de famille (...). » [2] En Belgique, la catégorie « monoparentale » se traduit pour la première fois dans les politiques sociales avec la loi sur le minimex en 1974.

Mais une nouvelle catégorie appelle une définition. Et là, on se heurte à une difficulté inattendue : alors que le concept paraît simple et évident (un parent seul avec un ou plusieurs enfants, ce qui est d’ailleurs la définition retenue tant par l’Institut National des Statistiques en Belgique que par l’INSEE en France), il se complexifie dès que l’on y regarde d’un peu plus près. En fait, plusieurs facteurs interviennent à ce niveau.

Un phénomène délicat à cerner

1) Les critères retenus peuvent varier. La monoparentalité n’apparaît pas sous le même jour selon que l’on retient des critères d’ordre juridique (le statut matrimonial), démographique (l’absence de conjoint/e), économique (la pourvoyance des revenus du ménage) ou subjectif (l’autodéclaration). [3] En Belgique, sur le plan des allocations familiales, vous formez une famille monoparentale si vous vivez seul(e) avec un ou plusieurs enfants – mais il peut aussi s’agir de beaux-enfants, d’enfants adoptifs, de petits-enfants, de neveux ou de cousins [4] ... L’âge des enfants affecte aussi la quantification du phénomène, qui varie selon que l’on prend en compte les seuls mineurs, les moins de 25 ans ou tous les enfants sans limite d’âge.

2) Il n’est pas si simple de connaître la composition réelle des ménages, d’abord parce que l’information reprise dans le registre national est basée sur le domicile déclaré, or les gens ne vivent pas toujours là où ils se sont inscrits (pour éviter de perdre le statut d’isolé, par exemple) ; ensuite parce que cette information est muette sur les nouvelles formes de cohabitation. Le critère de cohabitation se révèle également mal adapté pour rendre compte de la place occupée par le parent absent du domicile, qui n’est pas forcément (loin de là) absent de la vie des enfants et qui peut même assurer une garde alternée. Enfin, un certain nombre de couples ne vivent pas sous le même toit tout en entretenant une relation suivie (living apart together).

3) Les familles monoparentales ne constituent pas un bloc homogène, quelle que soit la variable envisagée (le revenu, le niveau d’études des parents, leur âge...). En particulier, une grande diversité de situations familiales se trouve à leur origine. On peut cependant opérer sur ce plan un classement sommaire : le décès d’un des deux parents, la séparation ou le divorce du couple parental, et les « mères isolées », soit par choix personnel, soit par absence prolongée ou définitive du conjoint (abandon, non reconnaissance de l’enfant, hospitalisation de longue durée, emprisonnement, départ à l’étranger...). Ce classement ne doit pas masquer la variété des figures de la monoparentalité.

« A l’heure actuelle, certaines figures de la monoparentalité restent difficiles à positionner et à appréhender. C’est le cas en particulier des parents – le plus souvent des pères – séparés ou divorcés qui s’occupent régulièrement ou occasionnellement de leurs enfants dont ils n’ont pas eu la garde à titre principal, ou ont la garde alternée. C’est le cas également des parents dans les familles recomposées qui participent à l’entretien et à l’éducation des enfants issus d’un autre lit. D’autres parents sont considérés comme chefs de famille monoparentale alors qu’ils n’élèvent pas seuls leurs enfants, dans le cas de familles contraintes à vivre dans des lieux différents, ainsi que dans des cas d’homoparentalité. » (A. Eydoux, M.-T. Letablier, N. Georges, op. cit., p. 30.)

Conclusion : « tant au niveau de la définition qu’au niveau des données chiffrées disponibles, le phénomène de la monoparentalité reste difficile à cerner, que ce soit à un moment donné ou, pire encore, dans la durée. » [5] En effet, « si la monoparentalité n’est pas un phénomène neuf, elle se caractérise aujourd’hui par un caractère moins durable qu’à l’époque où elle était principalement due au décès du conjoint. Ce concept ne désigne donc pas un état particulier mais plutôt un ensemble de situations diverses et évolutives, qui constituent souvent une simple phase dans une existence. » [6]

Même les familles monoparentales ne sont pas immuables

C’est notamment pourquoi le sociologue Patrick Deboosere (Interface Demography, VUB) suggère de considérer la croissance du phénomène au fil du temps – c’est-à-dire l’histoire collective mais aussi celle des personnes et l’évolution des familles – plutôt que les chiffres absolus. En suivant les individus plutôt que les groupes familiaux, en considérant la position individuelle au sein du ménage, liée à l’âge et au sexe (par ex. une mère vivant au sein d’un couple avec enfant, âgée de 30 à 34 ans), on a une vision plus fine de la réalité sociologique. En effet, les individus peuvent changer de position au cours de leur vie : c’est par exemple le cas des personnes divorcées mais aussi des familles dites recomposées.

Bien, nous direz-vous, on voit que c’est plus complexe que prévu. Mais, malgré ces limites, peut-on se faire une idée globale, ne serait-ce qu’à Bruxelles ? Essayons. On lit couramment qu’un ménage bruxellois sur dix est une famille monoparentale. Cette proportion semble ne retenir que les familles « matricentrées », certes de loin les plus nombreuses. En effet, d’après les calculs de l’Observatoire bruxellois de l’emploi, sur base des chiffres de la Direction Générale Statistique et Information Economique (DGSIE, ex-INS), 10,8% des ménages bruxellois comprennent une mère avec enfant(s) et 3,1% un père avec enfant(s), soit 14% au total. Par ailleurs, si l’on rapporte le nombre de familles monoparentales non plus à l’ensemble des ménages mais seulement aux familles, c’est-à-dire aux ménages comprenant un ou des enfant(s), la proportion s’élève alors à 33,7%, soit un tiers... Enfin, six familles monoparentales sur dix comprennent un seul enfant, plus du quart en comptent deux et 13%, trois ou davantage – ce qui est moindre que dans les familles duoparentales (25%) mais n’est pas négligeable pour autant. [7]

Quittons maintenant les statistiques pour nous attacher aux aspects sociaux de la problématique. Ceux qui reviennent le plus souvent sont le revenu, l’emploi et le logement. Nous y ajouterons la santé physique et mentale et les relations familiales.

Des familles précarisées ?

On associe fréquemment monoparentalité et pauvreté. Pour certains auteurs, « le succès qu’a connu la notion de monoparentalité s’explique entre autres par la rencontre entre deux thèmes émergents, ceux de la nouvelle pauvreté et des nouvelles familles. » [8] Les mêmes soulignent néanmoins une très grande diversité des conditions de vie, allant de la mère sans emploi au couple aisé ayant mis en place une coparentalité très bien assumée, et d’autres auteurs relèvent que la plus grande sensibilité à la pauvreté des familles monoparentales, et tout particulièrement de celles qui sont dirigées par des femmes, fait l’objet de controverses [9]. Il n’en reste pas moins, comme le rappellent d’autres auteurs encore, que « vivre en famille avec un seul salaire dans un contexte où la norme tend vers la famille à deux salaires expose aux risques de vulnérabilité économique et sociale » [10] et que la grande majorité des « monoparents » sont des femmes.

Qui dit salaire dit travail. « La comparaison entre le taux d’emploi des familles monoparentales et celui des familles duoparentales montre que le taux d’emploi des parents qui élèvent seuls leur(s) enfant(s) est significativement plus bas, et cela autant chez les hommes que chez les femmes ». L’âge des enfants joue également un rôle : « Une famille monoparentale avec un ou plusieurs grands enfants ou adolescents ne sera pas confrontée aux mêmes problèmes qu’une famille monoparentale avec un ou plusieurs enfants en bas âge. L’âge des enfants a, notamment, une incidence considérable sur le taux d’emploi des femmes. » [11]

Le taux de chômage « augmente proportionnellement au nombre d’enfants des ménages, et cela surtout chez les femmes. (...) Les premières données par rapport à la durée du chômage indiquent qu’il s’agit d’un chômage de longue durée, qui ensuite disqualifie d’autant plus facilement les femmes dans leur (ré)intégration sur le marché de l’emploi ». Par ailleurs, retrouver un emploi peut se révéler insuffisant, car le salaire mensuel net ne permettra pas forcément de compenser les dépenses supplémentaires et les problèmes d’organisation liés au travail (ce qui est la forme la plus courante du « piège à l’emploi »). « Un des obstacles directs à la participation au marché du travail des parents de jeunes enfants reste la pénurie des structures d’accueil (crèches et accueil extrascolaire) en Région bruxelloise. Ce problème se pose avec plus d’acuïté pour les familles monoparentales, et surtout pour celles constituées d’un parent demandeur d’emploi (...). Synthétiquement, soit les femmes monoparentales travaillent à temps plein (et disposent de peu de moyens pour aménager leur vie familiale), soit elles bénéficient d’aide sociale, ne sont pas présentes sur le marché de d’emploi et restent largement victimes du piège à l’emploi. » [12]

Sur le plan du logement, la concentration des familles monoparentales en milieu urbain s’explique par la concentration de logements locatifs privés et de logements sociaux dans les villes. En effet, en Belgique, 53% seulement des mères monoparentales sont propriétaires de leur logement, pour 84% des mères vivant en couple. On n’est donc pas surpris qu’à Bruxelles les familles monoparentales soient sur-représentées dans les zones de la ville qui comprennent de grands ensembles de logements sociaux et, plus largement, dans celles où les loyers sont les moins chers. Cela va évidemment de pair avec la qualité du logement : « Surtout à Bruxelles, pour les mères seules avec enfants, les logements sont souvent plus petits (1,7 pièce par habitation en moyenne), avec un accès surtout aux logements de moins de 55 m2, de moins bonne qualité et proportionnellement plus coûteux que la moyenne (...). » [13]

Des familles « à la rue »

Mais il arrive que la situation soit encore plus grave : les services d’aide aux sans-abri constatent que de plus en plus de familles se tournent vers le secteur de l’hébergement, et ce sont souvent des femmes seules avec leurs enfants. Anne Devresse, directrice de la Maison Rue Verte, à Saint-Josse : « Les trois grandes raisons d’entrée dans le secteur des maisons d’accueil sont une crise familiale et/ou conjugale, souvent avec violence, la perte du logement et l’intervention des services de protection de la jeunesse. Les demandes d’hébergement en maison d’accueil sont en augmentation depuis vingt ans ; le secteur est saturé – et c’est vrai pour tout type de public, pas seulement pour les familles monoparentales. Les services refusent de reloger des familles dans des logements inadaptés selon le Code du Logement. Mais il n’y a pas assez de logements aux normes pour les familles nombreuses, non seulement dans le privé mais dans le parc immobilier social ! Et l’accueil en urgence n’est pas adéquat non plus pour les familles à Bruxelles, on ne peut pas les y prendre en charge de manière correcte. De nombreuses familles se tournent vers le secteur de l’hébergement parce qu’elles n’ont accès ni au logement privé ni au logement social ou qu’elles se font expulser : pour elles, c’est la maison d’accueil ou la rue ! »

Les principales caractéristiques des femmes hébergées à la Maison Rue Verte sont les suivantes : souvent migrantes de fraîche date (Maghreb et Afrique subsaharienne principalement), sous le coup de la violence de l’exil, ayant vécu la violence au pays, pendant le trajet jusqu’en Belgique et la vivant ici dans leur couple, confrontées à la précarité économique et à l’isolement (faible réseau social), méconnaissant leurs droits et le système institutionnel belge, se heurtant à la barrière linguistique et culturelle, ayant peur d’élever leur enfant seules.

Anne Devresse : « Face à ces problématiques enchevêtrées et qui s’aggravent l’une l’autre, il faut co-construire le projet d’accueil, proposer un accompagnement respectueux du vécu de ces femmes et de leur ambivalence (notamment vis-à-vis du conjoint), même si c’est plus difficile pour nous. Les aider à construire une position de chef de famille alors que les valeurs et comportements traditionnels du pays d’origine s’y opposent et qu’elles ont souvent été agressées devant leur enfant, avec la perte de légitimité que cela entraîne. A la Maison Rue Verte, cet accueil signifie vivre chez soi, dans un lieu agréable et sécurisant, à proximité d’autres adultes co-éducateurs et de lieux d’accueil spécifiques pour les enfants, afin de soulager ceux-ci mais aussi leur mère. »

Les relations parent-enfant

En effet, « il est toujours difficile d’éduquer un enfant, mais c’est encore plus difficile quand on est seul ! », pour reprendre une formule d’Anne Labby. Dans son travail de psychologue clinicienne au service de santé mentale L’Été (Anderlecht), elle rencontre des familles monoparentales avec de jeunes enfants. Parmi la patientèle du service, 30% sont des mères isolées, 3% des pères isolés. Il faut souligner qu’il s’agit souvent de familles en grande difficulté sur le plan relationnel et psychique, et donc nullement d’un reflet objectif des situations monoparentales à Bruxelles. Dans un petit nombre de cas, le père ne se manifeste plus du tout, soit que la mère ait choisi d’assumer seule le rôle parental, soit que le père soit décédé, soit qu’il se trouve en prison ou à l’étranger. Mais une proportion très importante de ces familles vient consulter suite à une séparation ; les parents vivent des situations très conflictuelles où les enfants sont « noyés ». Un quart d’entre eux s’adressent au service spontanément, via le bouche-à-oreille, le conseil d’un proche. Trois quarts sont orientés : la plupart du temps par le réseau médico-socio-éducatif, parfois par contrainte judiciaire.

Anne Labby : « Dans les démarches spontanées, il y a chez les parents une possibilité d’ouverture par rapport au vécu de l’enfant et à la reconnaissance de la double filiation. Les enfants présentent souvent des symptômes qui ne sont pas trop lourds et que l’on retrouve d’ailleurs dans les familles avec un couple de parents : opposition, problème de sommeil, agitation, refus d’apprendre, difficulté ou lenteur d’apprentissage, angoisse de séparation, vouloir dormir avec maman, etc. En général, il y a moyen de parler et de proposer quelque chose : par exemple, recevoir l’enfant et la mère séparément mais aussi ensemble. Ce qui me frappe, c’est moins la solitude de l’adulte que son angoisse face à la détresse de l’enfant. »

Quand les familles sont orientées, les situations sont sensiblement différentes : « Les parents s’inquiètent du « retard » de l’enfant, de son agitation, de son irrespect des limites voire de sa violence, de passages à l’acte sur lui-même ou sur d’autres. Sur le plan de la santé mentale, les symptômes sont souvent assez lourds. (Mais on trouve aussi tout cela dans les autres familles, et parfois c’est encore plus compliqué avec un couple parental très conflictuel !) On peut constater des incohérences éducatives, des difficultés relationnelles avec l’enfant, voire une mère très dépressive qui ne s’occupe plus de son enfant ou qui fonctionne de manière très lente, une mère qui est peu à l’écoute des besoins de son enfant, y compris sur le plan alimentaire, ou qui prend comme des rejets tous les signes d’autonomisation de l’enfant... On va alors rechercher si un autre adulte peut pallier les difficultés de la mère, d’autant plus quand l’enfant est très seul avec elle. Nous travaillons beaucoup avec les professionnels du réseau, pour que l’enfant puisse trouver un soutien auprès d’autres adultes, par exemple à l’école des devoirs. Il faut aussi reconnaître les difficultés de l’enfant, lui dire : c’est normal que ce ne soit pas facile pour toi, maman ne va pas toujours bien... »

Et la santé ?

Le Dr Chantal Hoornaert, généraliste à la Maison médicale du Maelbeek (Etterbeek) et médecin référent pour le Centre de prévention des violences conjugales et familiales, insiste encore davantage pour que l’on évite les simplifications abusives : les soucis de santé dont la prévalence semble augmentée sont certes nombreux, mais il ne faut pas faire d’amalgame entre familles monoparentales et familles précaires ou précarisées ; tout dépend du tissu social et de paramètres comme la formation, le statut social, les ressources personnelles, tant psychiques que financières, etc. Les difficultés rencontrées par le par le parent sont très liées au fait d’être seul : gérer l’argent et le temps (vivre une double journée, jongler avec les horaires, être constamment préoccupé), manquer d’un interlocuteur en cas de problème et pour assurer l’éducation de l’enfant, trouver un « dépannage » si on tombe malade, etc. Du côté des enfants, on peut rencontrer des phénomènes de parentification ; il arrive aussi qu’ils souffrent du manque de disponibilité du parent, qu’ils aient peur de le perdre, qu’ils se sentent esseulés. Cela peut se traduire par une somatisation, des problèmes de rythme veille-sommeil, etc.

On sait que les familles en difficultés socio-économiques ont tendance à postposer les soins. Selon le Tableau de bord de la santé 2010, cela concerne 17,5% des familles bruxelloises, la moyenne belge étant de 10%. Quels réseaux peut-on mettre en place pour remédier à cela ? « La majorité des médecins généralistes y sont attentifs, répond le Dr Hoornaert, et les travailleurs sociaux peuvent interpeller les soignants si des possibilités existent au niveau du tiers-payant. Ce qui se révèle plus difficile, c’est la gestion de la prévention (les soins dentaires, par exemple) et l’accès aux médicaments ou à la kinésithérapie en cas de maladie. » Anne Devresse : « La difficulté pour ces familles est de s’inscrire dans une structure de première ligne, elles postposent les soins jusqu’à ce qu’elles se trouvent face à une urgence. Les services de garde et l’hôpital devraient faire lien avec la première ligne : la médecine générale dans les quartiers est un maillon essentiel. Mais, pour constituer de tels réseaux, il faut apprendre à se connaître, dépasser les différences de logiques professionnelles et institutionnelles, savoir ce que chacun peut apporter. Pour que les mères apprennent à gérer la santé au lieu de foncer à l’hôpital, il faut un véritable travail entre les équipes. »

Chantal Hoornaert souligne le rôle que les professionnels peuvent jouer pour soutenir les parents : « Ces familles sont en quelque sorte découpées en « tranches » de problèmes multiples, et souvent les divers professionnels ne voient chacun qu’une seule tranche, donnant des conseils parfois antinomiques ou ne prenant pas assez en compte le contexte global. Or le professionnel, et surtout le soignant de première ligne, peut offrir un lieu de « bas seuil d’exigence » et faire lien, notamment avec le passé. Alors que les personnes fragilisées sont souvent confrontées à la dissolution de leur réseau personnel, il peut justement participer au maintien d’un lien social. Surtout, évidemment, lorsqu’il connaît déjà la patiente, mais même lorsqu’il la rencontre au moment de la rupture du couple. Ces patientes ne présentent pas de problème de santé spécifique, par contre elles mettent en oeuvre tout ce qui permet de diminuer le stress qu’elles subissent, y compris la maladie comme alibi social pour arrêter la course, souffler un peu et attirer l’attention sur leur mal-être. Il est important de reconnaître la réalité de ce stress, mais aussi de reconnaître et de valoriser l’expertise liée à leur vécu, leur dire en quelque sorte : comment avez-vous fait pour passer à travers tout cela ?!... »

Les professionnels doivent également tenir compte des différences culturelles « La multiculturalité a changé tous nos repères et nous avons dû, tous et toutes, apprendre à ne pas plaquer sur les autres nos propres critères (taille du logement, heures des repas, du coucher, place des filles, gestes que l’on peut poser, rites...) mais à être dans un mixte de nos cultures qui nous enrichit et nous fait grandir les uns et les autres. Selon le rapport de l’interculturalité récemment sorti en la matière, deux écueils doivent impérativement être évités. Le premier consiste à imposer les normes et valeurs dominantes en abusant de la position d’autorité dont dispose le corps médical. Le second consiste à accepter d’emblée, sans les questionner, toutes les demandes qui se réclament d’une appartenance culturelle ou religieuse. »

Conclusion

Sans sous-estimer ni surestimer les situations extrêmes, les familles monoparentales apparaissent, selon les mots du Dr Hoornaert, comme « une réalité plurielle ». Les difficultés et les obstacles qu’elles rencontrent peuvent être spécifiques – liés au fait d’élever seul/e les enfants – mais, lorsque leur situation s’aggrave, c’est surtout en raison d’un enchevêtrement : « la précarité naît de l’interdépendance entre différents domaines tels que l’emploi, la santé, le logement, le couple, les enfants, le revenu ou le temps et, au moindre grippage, on assiste à une série d’effets en cascade : précarité sociale, pauvreté économique et pauvreté des conditions de vie font système, au risque d’une aggravation mutuelle et d’une déstabilisation cumulative. » [14]

Une autre conclusion qui ressortait clairement du débat de clôture, lors de la matinée d’échanges, c’est que la monoparentalité est une « loupe », un révélateur de problèmes plus généraux qui affectent, peu ou prou, un grand nombre de ménages bruxellois : crise du logement, précarisation et rareté de l’emploi (surtout peu qualifié), phénomène des « travailleurs pauvres » (working poors), crise économique devenue chronique (là, pour le coup, on peut parler de « développement durable »...). Certains l’écrivent carrément : « Les familles monoparentales ne constituent pas en elles-mêmes un problème. Ce qui pose problème, c’est la pauvreté, le chômage, le manque de places d’accueil pour les enfants, le manque de logements sociaux, l’isolement social, la généralisation du travail à temps partiel ou précaire pour les femmes, le paiement tardif ou absent de pensions alimentaires et, enfin, les éventuels problèmes psycho-affectifs. » [15]

En particulier, Anne Devresse souligne l’importance, pour les familles en grande difficulté, d’avoir accès à des lieux d’accueil pour les enfants (crèches pour les tout petits, accueil extra-scolaire, garderies, écoles des devoirs) : « Or ces lieux sont sous-financés, les conditions matérielles y sont précaires, c’est un travail peu reconnu : taux d’encadrement insuffisant, peu de formation, pas de supervision... Ces gens font un travail extraordinaire avec des bouts de ficelle ! La monoparentalité précoce ne trouve plus assez de soutien familial, il faut donc pouvoir trouver des points d’appui dans le réseau social. »

Patrick Deboosere soutient ce point de vue : « Il est important que Bruxelles dispose aujourd’hui d’infrastructures ouvertes à tous les enfants. Toutes les familles bruxelloises – y compris celles qui ne disposent pas d’un revenu du travail – devraient avoir accès à la crèche et à l’école maternelle. Or, même pour l’école primaire, cela devient parfois difficile ! Et c’est deux fois plus compliqué pour les familles monoparentales, même si le problème est beaucoup plus large quand on observe l’évolution démographique à Bruxelles. »

Alain Cherbonnier

Notes

[1] Olivier David, Laurence Eydoux, Raymonde Sechet, Les familles monoparentales en Europe. 1ère partie, Université Rennes 2, Laboratoire d’analyse des politiques sociales et sanitaires, Ecole nationale de la santé publique, Dossier d’études n° 54, Rennes, mars 2004, pp. 17-19.

[2] Anne Eydoux, Marie-Thérèse Letablier, Nathalie Georges, Les familles monoparentales en France, Rapport de recherche n° 36, Centre d’Etudes pour l’Emploi, Noisy-le-Grand, juin 2007, p. 9.

[3] O. David, L. Eydoux, R. Sechet, op. cit., pp. 10-11.

[4] La monoparentalité à Bruxelles. Un tour d’horizon, Pacte territorial pour l’emploi en Région de Bruxelles-Capitale, Bruxelles, s.d. (2009), p. 11. Merci à Annette Perdaens de nous avoir communiqué ce document.

[5] Ibidem.

[6] Familles monoparentales. Quelles solutions ? Synthèse du colloque qui s’est tenu à Bruxelles le 24 octobre 2000, Bruxelles, Fondation Roi Baudouin, p. 1.

[7] La monoparentalité à Bruxelles, pp. 15-16.

[8] Familles monoparentales, pp. 1-2.

[9] O. David, L. Eydoux, R. Sechet, op. cit., p. 22.

[10] A. Eydoux, M.-T. Letablier, N. Georges, op. cit., p. 30.

[11] La monoparentalité à Bruxelles, pp. 17-19. Notons que le « pic » statistique de l’âge des enfants dans les familles monoparentales se situe justement entre 15 et 19 ans.

[12] Ibidem, pp. 23-24.

[13] Ibidem, p. 29.

[14] La monoparentalité à Bruxelles, p. 7.

[15] Ibidem, p. 34.

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