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Quelques réflexions sur la « participation »

La notion de participation revient dans nombre de projets de promotion de la santé. Souvent, c’est sur cette fameuse participation de la population, tant recherchée, que butent les professionnels qui veulent travailler dans une approche communautaire. Des lectures, récentes ou plus anciennes, nous amènent à revenir sur cette question pour débusquer quelques pièges. En complément à notre double dossier sur les pratiques communautaires (n° 59-60).

Pour Bernard Goudet [1], le défi de la participation communautaire se relie à un questionnement contemporain propre à une société où les liens sociaux tendent à se distendre voire se rompre, les solidarités, tant organisées qu’informelles, à se réduire comme peau de chagrin. Il cite Régis Debray [2] :
« L’individu est tout, et le tout n’est plus rien. Que faire pour qu’il devienne quelque chose ? Comment, au royaume éclaté du moi-je, susciter ou réveiller des nous qui ne se payent pas de mots et laissent chacun respirer ? Qu’est-ce qui peut encore sceller une complicité, en dehors de la maison, du stade et du bureau ? » Sur un autre ton, dans la présentation d’un récent ouvrage collectif [3], Aline Bingen et Mejed Hamzaoui se demandent d’emblée : « À l’ère de la politique sociale active, de l’individualisation des rapports sociaux et de l’essoufflement de « l’idéal participatif », que signifient réellement les notions de participation citoyenne, d’empowerment, d’implication, de capabilité dans les pratiques d’intervention sociale ? »

L’enjeu de la participation n’est pas seulement de l’ordre de l’action (que faire et comment faire ?), il est proprement d’ordre politique. Il l’est d’abord sous la forme de l’opposition – ou de la complémentarité, selon le point de vue – entre démocratie représentative et démocratie participative : on sait que nombre de politiques sont hostiles à celle-ci, qu’ils perçoivent comme contestant l’exclusivité de leur légitimité d’élus. L’enjeu politique se situe aussi dans le risque – très réel – de voir le mot « participation » désigner des pratiques, des situations, des projets qui n’ont rien d’authentiquement participatif. Pis encore, les mots peuvent finir par être détournés, par désigner, comme dans la novlangue d’Orwell [4] , leur contraire. Car le pouvoir symbolique est dans le langage.

La participation n’est pas le seul concept à se voir retourner comme un gant : il arrive que le terme communautaire soit appliqué à des projets purement territoriaux qui « ciblent » une population ; que celui de réseau désigne des partenariats très institués et fermés ; celui d’empowerment, des pratiques proches du travail thérapeutique, abandonnant toute référence à l’action collective ; et on sait ce qu’est trop souvent devenue l’éducation permanente, ci-devant populaire (si on ne le sait pas, on peut lire Franck Lepage : L’Education populaire, Monsieur, ils n’en ont pas voulu, Cuesmes, Ed. du Cerisier, 2007). Or il ne s’agit pas de simples à-peu-près verbaux mais d’un déni de rigueur intellectuelle, qui permet manipulations, imbroglios faussement savants et autres prises de pouvoir sournoises.

Il y a belle lurette déjà, Bernard Pissarro dénonçait les faux-semblants de la participation. La participation-approbation : « voilà les beaux plans qu’on a faits pour vous ; c’est ce que vous souhaitiez, n’est-ce pas ? » La participation-consommation : « on ouvre une maison de la santé ; si les gens viennent, c’est qu’ils approuvent ce qu’on a fait. » La participation-alibi : « on met trois habitants dans une commission, qui n’ont pas l’information et qui, de toute façon, ne savent pas lire un budget, mais qui sont là. » [5]

Ses préférences allaient évidemment à la participation-action, « où les habitants sont impliqués dans l’ensemble de la démarche, depuis le début jusqu’à l’évaluation finale ». Ce qui reste encore souvent un idéal. Mais, ajoutait-il – et nous le suivons sur ce plan –, le plus intéressant est d’inverser la perspective : « voir comment nous, les professionnels, les élus, les « experts », nous pouvons participer aux projets des habitants, comment nous pouvons soutenir, épauler, impulser les projets des habitants et les accompagner, c’est-à-dire comment nous pouvons nous situer dans une perspective de partage du savoir, partage de leur savoir, de leurs connaissances sur leur vie, sur leur quotidienneté, sur la manière qu’ils ont de pouvoir ou de ne pas pouvoir les résoudre, savoirs confrontés, je dis bien confrontés avec nos savoirs de professionnels souvent plus théoriques. »

Ne dites pas empowerment, dites DPA

Un changement de perspective est également évoqué par des auteurs qui s’attachent, eux, aux pratiques d’intervention sociale, y compris en individuel [6]. Le développement du pouvoir d’agir ou DPA (équivalent proposé pour empowerment, mais qui remplace un mot intraduisible par un sigle opaque) apparaît comme une approche qui pourrait permettre de répondre aux critiques faites au travail social : réduction des personnes au problème qu’elles rencontrent, victimisation de celles-ci (victim blaming) sans prendre en compte les conditions structurelles qui les affectent, infantilisation par l’accent mis sur leurs « carences » (manque de compétences, manque de « volonté de s’en sortir », etc.), inadéquation des priorités d’intervention des professionnels et des priorités vécues par les personnes, écart entre les réalités de celles-ci et la structure de l’offre de soutien.

Le DPA repose notamment sur « l’importance de l’expérience comme source d’apprentissage, ce qui conduit explicitement à valoriser les connaissances expérientielles des personnes ou des collectivités accompagnées qui sont indispensables pour comprendre la situation et amener le changement » ; sur la nécessité « d’engager la relation d’accompagnement sur la base d’une collaboration ouvertement négociée entre des acteurs à qui l’on reconnaît des prérogatives explicites plutôt que sur celle d’une prescription souvent implicite » ; et sur « le développement d’une conscience critique, tant en ce qui concerne les personnes accompagnées que les intervenants. » La conscience critique « joue un rôle essentiel dans le processus de DPA au cours duquel une personne passe d’un sentiment d’impuissance face à une situation donnée à un affranchissement tangible vis-à-vis de cette réalité. » On ne sera pas étonné de voir citer Paulo Freire [7] parmi les références...

On retrouve donc la question du pouvoir : le pouvoir d’agir pour un changement, le pouvoir lié aux savoirs de chacun et à leur reconnaissance mutuelle, une relation de coopération qui implique une négociation, donc une reconnaissance de la diversité des points de vue, voire des conflits (d’intérêts, de représentations, de valeurs). C’est exigeant, mais c’est aussi le seul moyen de ne pas se laisser coincer dans une alternative dont chaque terme est intenable : soit se résigner aux contradictions et à l’impuissance, soit (feindre de) croire à une alliance rose bonbon, professionnel et usager main dans la main, avec la bénédiction paternelle du politique.

Les lignes qui précèdent devaient clore cet article. Mais, entre-temps, un colloque s’est tenu, le 17 mars dernier, intitulé « Les pauvres font de la politique ! » et sous-titré « Impact, impasses, perspectives de la
participation ». Le quatuor d’institutions organisatrices [8] plaçait très explicitement la question de la participation dans l’espace politique. On revient donc au départ de cet article. Michel Pettiaux (CBCS et FBLP), rappelant que la question de la participation à la décision politique était aussi ancienne que la démocratie, a souligné deux paradoxes. Le premier tient à l’aliénation du sujet par sa représentation : le fait même de la médiation qui résulte de l’élection de représentants implique une déformation. D’où le choix, dans certains systèmes politiques, de la formule référendaire (qui a d’ailleurs ses propres contradictions).

Quelle participation pour les exclus ?

Le deuxième paradoxe est lié à l’exclusion sociale elle-même : comment représenter dans l’espace public la condition d’exclu/e ? Comme le dira Benoît Van der Meerschen (Ligue des Droits de l’Homme), les exclus – sans papiers, sans abri, détenus, etc. – sont aussi exclus de la parole... Pour lui, la participation implique notamment de respecter l’autre, d’être capable d’aller vers lui, de l’écouter et de briser ses propres idées reçues, d’abandonner ses modèles préconstruits. Mais aussi de trouver des méthodes, moyens et canaux de communication pour convaincre les usagers de participer : il faut que les mouvements soient suffisamment forts pour que les rapports de force soient renversés, ce qui est nécessaire pour arriver à des changements.

Thomas Lemaigre (Agence Alter) a quant à lui replacé la question de la participation dans son contexte historique, évoquant les courants qui ont joué – et jouent encore – un rôle dans les politiques sociales en Belgique : le mouvement ouvrier, dans ses déclinaisons socialiste et démocrate-chrétienne ; la démocratie culturelle (cf. les liens très forts entre la participation et l’éducation permanente) ; la charnière de Mai 68, qui a entraîné des innovations dans le champ social au cours des années 1970 et 1980 (notamment une valorisation du travail collectif et communautaire, une redéfinition des rôles respectifs professionnel/usager) ; et le tournant des années 1990 avec la publication du Rapport général sur la pauvreté, l’activisme de collectifs de chômeurs, de sans-abri, etc., et l’apparition d’une certaine ingénierie de la participation (codifications méthodologiques, mise en place de dispositifs).

Dans les années 2000, des documents paraissent tous les deux ans pour actualiser le Rapport sur la pauvreté ; une forme de participation – qui est plutôt de l’ordre de la concertation – se met en place avec les organisations de personnes pauvres ; d’autres mouvements demandeurs de participation surgissent et/ou cherchent à se faire reconnaître (notamment les associations de patients dans les milieux de soins). La décennie se clôt avec l’Année européenne de lutte contre la pauvreté et la présidence belge de l’UE, qui met la question à l’ordre du jour ou plutôt du semestre. Mais le fait que l’invitation à participer vienne d’en haut a des effets paradoxaux : d’un côté cela légitime les organisations participantes, de l’autre cela met en évidence leurs limites, renforce leurs tensions internes et fait naître des doutes sur l’arrière-plan de l’invitation (risques d’instrumentalisation).

Hugues-Olivier Hubert (FCSS) se déclare, quant à lui, très ambivalent par rapport à la participation, se référant à la novlangue d’Orwell (voir plus haut) et citant Pierre Desproges : « notre monde a résolu tous les problèmes en appelant un chat un chien »... Il souligne les deux acceptions étymologiques du terme : l’implication (prendre part, s’associer à une action ou une décision) et la redistribution (prendre ou recevoir sa part, cf. partage). Ces deux acceptions doivent être réunies dans les faits, sous peine de voir la « participation » camoufler les inégalités socio-économiques, la dualité sociale, l’exclusion. Or, concernant la pauvreté, les politiques publiques mettent aujourd’hui l’accent sur la réparation de la rupture (du lien social et du lien avec le marché du travail) au détriment de la redistribution des richesses, de la lutte contre les inégalités de statut et de rémunération.

Hubert propose une modélisation des formes de participation :

  • Au niveau microsociologique, les gens s’associent à une activité qui leur est proposée, ils s’accrochent à du collectif et peuvent se revaloriser. C’est légitime mais cela ne suffit pas pour arriver à un changement social.
  • Au niveau mésosociologique, les usagers sont associés à la vie même de l’association (y compris aux processus de décision) : on travaille sur la hiérarchie entre professionnels et usagers mais ces derniers ne s’autonomisent pas.
  • Au niveau macrosociologique, on agit sur les causes de la pauvreté. Et, pour cela, on a besoin des politiques.

La critique la plus fondamentale qu’envoie Hugues-Olivier Hubert à la participation est celle-ci : en quoi la participation des pauvres a-t-elle un impact quelconque sur les inégalités sociales ? Impliquer les pauvres dans les décisions qui les concernent, cela signifie-t-il seulement les entendre sur la pauvreté ? Ce n’est alors qu’un jeu de dupes, d’une incroyable violence.
« Entendra-t-on un jour les pauvres sur les politiques fiscales ? » lance-t-il ironiquement.

Alain Cherbonnier

Notes

[1] Auteur de Développer des pratiques communautaires en santé et développement local, Lyon, Chronique Sociale, 2009

[2] Le Moment fraternité, Paris, Gallimard, 2009.

[3] Les Politiques Sociales n° 3-4, 2010 : Vers de nouvelles pratiques participatives ?

[4] Lire l’article de Pierre Ansay dans la revue Politique : « George Orwell, une œuvre est une vie » (http://politique.interrenet.be/spip.php?article1277).

[5] Voir l’intervention du Professeur Pissarro à Liège, en novembre 1992 : « Les inégalités dans la ville » (pour retrouver ce texte, tapez le titre et le nom de l’auteur dans votre moteur de recherche).

[6] Manon Chamberland, Yann Le Bossé, Annie Cayouette et Suzie Martineau, « Développement du pouvoir d’agir des personnes et des collectivités : présentation d’un outil d’accompagnement », Les Politiques Sociales n° 3-4, 2010, pp. 7-22.

[7] « A critical understanding of social work », Journal of Progressive Human Services, 1990, vol. 1, n° 1, pp. 3-9.

[8] La Fédération des Centres de Service Social (FCSS), le Conseil Bruxellois de Coordination Sociopolitique (CBCS), le Forum Bruxellois de Lutte contre la Pauvreté (FBLP) et l’Agence Alter.

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