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Souffrance au travail (II). Et les professionnels du non-marchand ?

Le présent dossier fait en quelque sorte le joint entre deux de ses prédécesseurs : « Le travail social aujourd’hui : mutation ou redéfinition ? » (n° 30, juin 2003) et « Souffrance au travail » (n° 42, juin 2006). Mais il ne s’attache pas seulement aux métiers du social. L’ensemble des professions du non-marchand qui se trouvent en première ligne sont affectées. Plaintes et revendications portent – quand elles peuvent se faire entendre – sur le manque de reconnaissance, l’indifférence voire le mépris que ressentent ces acteurs, la précarité des moyens qui leur sont octroyés et le délitement de leurs conditions de travail. Avec, pour corollaire, la dégradation de la relation avec des usagers que l’on peine à aider, tant les situations qu’ils vivent sont lourdes et complexes. Au-delà, c’est l’identité professionnelle et le sens même du travail qui sont mis à mal, avec toute la souffrance psychique qui en résulte.

« 300.000 malades du travail en Belgique » titrait, à la une, Le Soir du 4 juillet dernier. Selon le Professeur Falez, spécialiste de la médecine d’expertise à l’ULB, cela représente une augmentation de 30% en dix ans. « Pour quelles causes ? » poursuit Ricardo Gutiérez, qui signe l’article. « D’abord pour des problèmes de santé mentale : c’est 33,6% des cas enregistrés. Ensuite pour des affections des muscles et du squelette, pour des déficiences cardiaques et pour des cancers. C’est quoi les problèmes de santé mentale ? Les dépressions sévères, les états d’épuisement psychique et physique, les obsessions malignes, les anxiétés lourdes, jusqu’aux crises de panique. C’est dû, selon l’expert, “aux conditions de travail plus pénibles, à la pression continue vers davantage de flexibilité et de continuité”. »

Dans le précédent dossier consacré à la souffrance au travail, notre source principale pour aborder le “fond” du problème était l’ouvrage désormais classique de Christophe Dejours, Souffrance en France (Ed. du Seuil, 1998). Aujourd’hui encore, les sources auxquelles ont peut se référer sont surtout françaises ; l’article du Soir fait un peu figure d’exception. Il est vrai que les suicides en cascade à France-Télécom ont constitué un électrochoc, que traduisent notamment plusieurs réalisations audiovisuelles.

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les maladies [1] et accidents de travail sont en hausse constante, souligne un magazine de la série Etat de santé (sur www.lcpan.fr). A cela s’ajoute la souffrance au travail, liée à l’évaluation individuelle (individualisation de la responsabilité indépendamment du contexte), à la surveillance et au contrôle permanents, à la mise sous pression continue pour toujours plus de rendement [2]. L’émission cite cet exemple : dans un centre d’appels en France, selon la médecine du travail, 40% des salariés souffrent de stress, d’angoisse, de dépression. Seule la consommation de médicaments (antidépresseurs, anxiolytiques) ou d’alcool permet à certains de “tenir” pour conserver leur emploi.

Dans une autre entreprise se produit une “épidémie” massive de violents maux de tête, de malaises et d’évanouissements : un rapport d’enquête met en cause la mauvaise qualité de l’air – et les conditions de travail... On estime qu’en France, dans des environnements sans risque d’accident du travail ni de maladie professionnelle, un salarié sur quatre est victime du stress, souffre de détresse psychique.

Silence sur le stress au travail

Mais peu en parlent, souligne le docureportage La mise à mort du travail [3] : par culpabilité, pour ne pas perdre la face aux yeux des autres, par peur de ne pas tenir le coup, de ne pas “y arriver”. En lien avec une organisation du travail qui impose une individualisation de la performance, qui entraîne (recherche ?) un turn-over intense et la perte des relations interpersonnelles au travail. Résultat (but ?) : les gens se retrouvent seuls, mis en concurrence avec leurs collègues. Ils peuvent être placés dans des situations où ils sont sommés de choisir entre agir à l’encontre de leurs valeurs (contribuer à un système pervers) et perdre leur emploi. Ils retiennent leurs émotions, leur colère, et cela même affecte leur santé. Souvent, comme dans une des situations que présente le film, ils perdent quand même leur emploi, et sans indemnité : une fois pressés comme des citrons, on les pousse délibérément à bout, ou même ils sont victimes de coups montés – et cela va de la petite employée au cadre supérieur.

C’est devenu une méthode de management. Renouvellement des méthodes tayloristes, mais sans perspective d’ascension sociale pour les travailleurs, menacés en permanence, au contraire, par un chômage dont on dit que les indemnités seront diminuées voire supprimées après un certain temps. Les travailleurs ne sont plus que des pions que l’on sacrifie en fonction d’intérêts supérieurs : diminution continue des coûts de production, profit maximum à court terme, enrichissement rapide et toujours plus grand des actionnaires.

Il va sans dire que le phénomène n’est pas proprement français. Dès la première page de Souffrance en France, Christophe Dejours précise d’ailleurs que, si ce titre a été retenu, ce n’est pas parce que l’analyse ne serait valable que pour ce pays. Elle vaut, selon lui, pour d’autres pays d’Europe et d’Amérique, du Nord comme du Sud : mondialisation oblige. Le choix du titre s’explique parce que les arguments empiriques présentés sont extraits, pour l’essentiel, d’enquêtes faites en France. « Il reviendra aux lecteurs habitant hors de France de confirmer cette analyse ou d’indiquer les inflexions qu’il faudrait lui donner pour rendre compte des données spécifiques à chaque pays. » L’auteur ne semble pas, en tout cas, avoir été beaucoup entendu en Belgique...

De même, la littérature consacrée à l’objet de ce dossier est nettement plus abondante en France que chez nous. Et nous formulerons de même l’hypothèse qu’on peut l’appliquer à notre pays – en tenant compte des spécificités institutionnelles françaises (notamment pour ce qui concerne l’organisation du système de santé).

Et les professionnels du non-marchand ?

Si nous avons commencé par une sorte de rappel ou d’actualisation d’un précédent dossier, ce n’est pas que nous hésitions à aborder d’emblée la question de la souffrance au travail des professionnels de l’aide et du soin et, plus largement, du non-marchand. C’est que nous pensions indispensable de dresser la toile de fond de cette question et, plus encore, de laisser déjà entendre que – malgré tout ce qui les distingue – ces professionnels ne sont peut-être pas toujours si éloignés qu’on pourrait le croire, sur le plan de la souffrance, du travailleur moyen du secteur tertiaire. Pas si éloignés, parfois, de la souffrance de ceux qu’ils sont censés aider, de ceux dont ils sont appelés à prendre soin.

« Cette souffrance au travail est encore peu reconnue, d’autant plus que les professionnels n’osent pas l’exprimer. Combien de fois ai-je été questionnée sur le choix de ce terme qui provoquait des remarques plus ou moins critiques : “Vous avez dit souffrance ? Vous dramatisez.” – “Il ne faut pas exagérer !” – “C’est un terme trop fort ; mieux vaut parler de stress.” – “Vous allez mettre les professionnels de terrain encore plus en difficulté en leur parlant de ‘souffrance’, et effrayer les administratifs !” Je revendique, pour ma part, l’usage du terme “souffrance” dans le cadre d’une approche psychodynamique, reconnaissant, au-delà des vulnérabilités individuelles, la dimension collective des processus psychopathologiques à l’œuvre. »

Martine Lamour, Parents défaillants, professionnels en souffrance, yapaka.be, coll. Temps d’arrêt n° 44, juin 2010, p. 5.

Le non-marchand est lui aussi touché par des contradictions entre l’idéal professionnel et les conditions de travail. Certes, depuis toujours, les étudiants en stage distinguent avec ironie “la théorie” et “la pratique”. Et qui dit travail dit tensions, échecs voire souffrances – c’est d’ailleurs aussi cela qui suscite créativité et inventivité. Mais aujourd’hui la tension est bien souvent devenue insupportable. L’écart entre le travail prescrit et le travail réel est tel qu’on est confronté non seulement à un sentiment d’impuissance mais à une impossibilité : les situations sont inextricables, il est impossible de les modifier alors qu’il y a quarante ans cela semblait possible. Le travail psycho-social vire au palliatif. La souffrance des travailleurs de l’aide et du soin est celle de gens qui se sentent chargés d’une mission impossible, comme par exemple de “remettre les gens à l’emploi” dans un contexte économique où il est évident – même s’il n’est pas politiquement correct de le reconnaître – qu’il n’y a plus de travail pour tout le monde [4] .

Un groupe de travail, à la Ligue bruxelloise francophone pour la santé mentale, a planché sur ces questions : cinq séances de trois heures étalées sur plus d’un an. Pour que les professionnels puissent parler à coeur ouvert, il a fallu établir des règles de confidentialité absolue. C’est dire à quel point ils peuvent vivre des sentiments de honte, de culpabilité, de solitude ou d’angoisse proprement indicibles dans des conditions normales. C’est aussi pourquoi il ne nous est pas possible de faire état de ces travaux, sinon en disant que les contraintes institutionnelles mettent les travailleurs en porte-à-faux par rapport à leurs valeurs. Ils en arrivent à “tricher” pour remplir leur mission – et, en outre, à se dire que la tricherie permet à un système malsain de se perpétuer.

Comment réagir ?

Pour se protéger, certains se coupent de la relation avec l’usager, ils se barricadent. D’autres finissent par adhérer à 100% au discours de l’institution et, au-delà, au discours sociétal ambiant qui individualise les responsabilités : “quand on veut, on peut”... D’autres encore “craquent”. Comme les gens dont ils s’occupent, leur parole n’est pas écoutée, ce qu’ils font n’est pas reconnu : non seulement la “simple” reconnaissance de la qualité du travail professionnel, mais la reconnaissance de la créativité personnelle, de la contribution subjective, de ce “plus” qui différencie la professionnalité du professionnalisme (voir l’encadré plus loin). Qui, en effet, ne peut se retrouver dans les lignes qui suivent, extraites de Souffrance en France (pp. 36-38) ?

« Il y a des tire-au-flanc et des gens malhonnêtes mais, dans leur majorité, ceux qui travaillent s’efforcent de le faire au mieux et donnent pour cela beaucoup d’énergie, de passion et d’investissement personnel. Il est juste que cette contribution soit reconnue. Lorsqu’elle ne l’est pas, lorsqu’elle passe inaperçue dans l’indifférence générale ou est déniée par les autres, il en résulte une souffrance qui est fort dangereuse pour la santé mentale (...). La reconnaissance n’est pas une revendication marginale de ceux qui travaillent. Bien au contraire, elle apparaît comme décisive dans la dynamique de la mobilisation subjective de l’intelligence et de la personnalité dans le travail (...). »« De la reconnaissance dépend en effet le sens de la souffrance. Lorsque la qualité de mon travail est reconnue, ce sont aussi mes efforts, mes angoisses, mes doutes, mes déceptions, mes découragements qui prennent sens. Toute cette souffrance n’a donc pas été vaine, elle a non seulement produit une contribution à l’organisation du travail mais elle a fait, en retour, de moi un sujet différent de celui que j’étais avant la reconnaissance. La reconnaissance du travail, voire de l’oeuvre, le sujet peut la rapatrier ensuite dans le registre de la construction de son identité. Et ce temps se traduit affectivement par un sentiment de soulagement, de plaisir, parfois de légèreté d’être, d’élation* même. Alors le travail s’inscrit dans la dynamique de l’accomplissement de soi. L’identité constitue l’armature de la santé mentale. Pas de crise psychopathologique qui ne soit centrée par une crise d’identité. »

* NDLR élation : exaltation narcissique, autosatisfaction.

Vous avez dit "professionnalité" ?

Un numéro des Cahiers du Rhizome est titré « Prendre soin de la professionnalité ». D’entrée de jeu, les éditeurs reconnaissent que le mot est absent du dictionnaire. Voyons donc plus loin. Une recherche sur google donne “qualité d’un professionnel”, ce qui ne nous avance pas beaucoup et engendre le soupçon qu’il s’agirait peut-être d’une équivalent plus abstrait – et donc plus séduisant pour les amoureux du jargon – de “professionnalisme” (tout comme “méthodologie” a supplanté la modeste “méthode” ou “problématique” tend à disqualifier le trop banal “problème”). Une recherche plus obstinée parmi une kyrielle d’articles, dont nous vous épargnerons le détail, débouche, malgré les différences d’approches entre psys et sociologues, sur le noyau dur du concept : il semble que l’on pourrait, a minima, conclure que, si professionnalisme et professionnalité invoquent tous deux les valeurs professionnelles, le premier aurait à voir davantage avec les savoir-faire professionnels, le second avec l’identité professionnelle et le rôle social.

Dans un article du même numéro*, Christian Laval va plus loin : « Le professionnalisme pose la qualification (diplôme, droit d’exercice) en amont de la compétence, le savoir théorique en amont de l’expérience. A contrario, la professionnalité, entendue comme l’art d’être professionnel, interroge les ressources professionnelles et aussi l’ensemble des ressources sociales et personnelles mobilisées dans toutes les situations (encore) non écrites dans les livres donc théorisées. (...) En se focalisant sur le non connu, la professionnalité rend compte de la composante d’engagement des praticiens dans ce qu’ils font au-delà de ce pour quoi ils sont qualifiés. Il n’est donc pas étonnant que la texture de la professionnalité, toujours à la limite de l’outrepassement et de la transgression validée, puisse être dépeinte par des épreuves et par des engagements subjectifs forts et coûteux en plaisir et en souffrance (épanouissement de soi versus usure professionnelle). » Cette définition nous paraît en phase avec ce qui est développé dans ce dossier.*

“Sur quelques tensions à l’oeuvre dans le champ de la santé mentale”, Les Cahiers du Rhizome n° 33, décembre 2008, pp. 4-10.

« Faute des bénéfices de la reconnaissance de son travail et de pouvoir accéder ainsi au sens de son rapport vécu au travail, le sujet est renvoyé à sa souffrance et à elle seule. Souffrance absurde qui ne génère que de la souffrance, selon un cercle vicieux, et bientôt déstructurant, capable de déstabiliser l’identité et de conduire à des maladies mentales. »

La professionnalité mise à l’épreuve

Or les professionnels de l’aide et du soin ont d’autant plus besoin de la reconnaissance de leur engagement dans le travail que leur professionnalité est brutalement mise à l’épreuve depuis plusieurs décennies : en gros, depuis les années 1980, lorsque les gouvernements occidentaux, certains avec jubilation, ont abdiqué devant les pouvoirs économiques. Bertrand Ravon [5] s’est particulièrement intéressé à ces épreuves et, sans prétendre à l’exhaustivité, en propose quatre modèles :

1. Le débordement émotionnel dans la conduite de la relation d’aide, face auquel des dispositifs réflexifs ou analytiques peuvent être mis en place (supervisions, intervisions) pour soutenir l’identité professionnelle des acteurs.

2. La présence impuissante à la situation, qui débouche sur un travail social à visée palliative (Marc-Henry Soulet : « aider à tenir plus qu’aider à changer »), remettant en cause le sens de l’engagement dans l’action.

3. L’écoute insupportable de la souffrance sociale : « le caractère insupportable de la situation vient de ce que la souffrance que les usagers ressentent de façon très personnelle est immédiatement rapportée par les intervenants à des processus sociaux dégénératifs sur lesquels ils n’ont aucune prise (...) ». La confrontation à cette souffrance psychique d’origine sociale amène les intervenants à un degré de mal-être et d’indétermination professionnelle difficile à gérer.

4. La confrontation aux nouvelles logi-ques de gouvernance et de management (référentiel des bonnes pratiques, démarche qualité, exigence d’ajustement permanent...) qui débouchent souvent sur des double binds : « Le plus insupportable est de devoir assumer les injonctions contradictoires portées par les supérieurs hiérarchiques sans être reconnu pour tout le travail invisible mené justement pour les réduire. Dit autrement, les intervenants souffrent d’un déni de reconnaissance par leurs supérieurs du travail non prescrit (avec son lot d’initiative, de créativité, avec ses transgressions nécessaires) et sans lequel les missions ne sauraient être remplies. »

Dénis de reconnaissance et injonctions paradoxales

Dans un autre texte, Ravon et quatre collaborateurs (non des moindres) [6] reviennent sur les atteintes à la professionnalité, pointant à nouveau les dénis de reconnaissance et les injonctions paradoxales : « Ce que l’on observe généralement, ce sont des professionnels qui n’évitent pas la confrontation avec le public, mais qui s’épuisent à maintenir la possibilité même de cette confrontation. Ainsi, le problème n’est pas tant le face-à-face avec des usagers agressifs, violents, complexes ou exigeants, que la difficulté à tenir la durée nécessaire à une écoute adaptée à la personnalité de l’usager ; une durée et une qualité de la relation inconciliables avec les contraintes de temps et les standards de gestion impartis par les institutions. »

L’exemple français doit nous mettre en garde contre les effets pervers des réorganisations du travail et autres tentations gestionnaires bien intentionnées : « Avec l’empilement des dispositifs, la bureaucratisation et la rationalisation du travail, les réorganisations fréquentes et non concertées, le management par le haut, etc., les contraintes de temps et de gestion se sont étendues tout en se contredisant. Lorsque l’urgence des situations doit faire avec la standardisation et la multiplication des procédures, la rationalisation budgétaire des coûts, etc., le professionnel se voit confronté à la réduction de la relation d’aide (travail de reconnaissance, élaboration de la demande, construction d’une réponse adaptée, mise en place et suivi de l’aide) en une relation de service, soumise à la logique de la performance et de la productivité. Les rôles professionnels institués sont alors mis à mal et le sentiment de ne pas pouvoir faire correctement son métier s’installe, parfois violemment. Exposés directement et individuellement aux problèmes collectifs d’organisation, les intervenants ressentent ces problèmes comme une épreuve personnelle. Et lorsque ces “éprouvés” ne sont pas relayés auprès des collègues, des partenaires et surtout auprès des supérieurs hiérarchiques, au sentiment d’usure s’ajoute un sentiment de disqualification, de non-reconnaissance, voire de mépris. »

B. Ravon et coll., op. cit., p. 9.

Les mêmes auteurs considèrent que le problème de l’usure professionnelle doit être rapporté aux transformations progressives du secteur non-marchand et aux reconfigurations de ses métiers en fonction de plusieurs facteurs :

1. Des transformations assez radicales au niveau professionnel : dès les années 1980, apparition et généralisation de dispositifs territorialisés impliquant de nouveaux rapports entre élus, administratifs et professionnels, apparition de nouvelles spécialisations liées au développement de la politique de la ville et au traitement social du chômage, notable accroissement des emplois non qualifiés et des statuts précaires...

2. Une transformation considérable de la relation des professionnels à leurs publics : avec la crise économique, diversification et multiplication du nombre des ayant droits et développement de nouvelles catégories de population à prendre en charge (par ex. les SDF), avec pour conséquence que les publics sont « de moins en moins appréhendables selon les catégories classiques de l’assistance. Bref l’usager est de moins en moins prévisible, voire même devient susceptible d’être proche – y compris culturellement – de l’intervenant. »

3. Un rétrécissement de l’horizon temporel du travail social (qui d’ailleurs est de plus en plus appelé intervention sociale) : « le temps long, celui de l’idéal pédagogique, de la visée de transformation de la personne, cède au temps de l’urgence », les ressources et les points d’appui des professionnels diminuent, limitant leur autonomie et leurs possibilités d’action.

4. L’individualisation de la relation d’aide : les positions respectives du professionnel et de l’usager se modifient, le second étant l’objet d’injonctions qui cherchent à le responsabiliser et à ce qu’il consente à la prise en charge dont il est l’objet (cf. “l’activation” des demandeurs d’emploi).

Tensions identitaires

De son côté, Abraham Franssen [7] , revenant sur les plaintes des professionnels du non-marchand (“malaise” des enseignant, “stress” des infirmières, “burn-out” des travailleurs sociaux, “usure” des éducateurs...), en propose deux lectures distinctes mais non exclusives. La première [8] consiste à analyser le phénomène comme révélateur des tensions identitaires résultant de la mise à l’épreuve du rôle professionnel :

  • Les finalités traditionnelles de ces métiers sont menacées par l’évolution sociétale : les enseignants sont concurrencés par les médias et le Net, les travailleurs sociaux sont confrontés à des demandes dont ils ne peuvent maîtriser la diversité et la complexité, etc. En particulier, le rapport aux usagers s’est considérablement individualisé, avec la montée en puissance de normes sociales comme l’autonomie, l’autodétermination, l’épanouissement personnel, le projet individuel. Beaucoup de professionnels se sentent coincés dans une mission impossible (“on n’est pas formé pour ça”).
  • Les rôles institués voient leur légitimité remise en cause, le modèle classique d’exercice de l’autorité a basculé : « Dès lors qu’elle n’est plus garantie par le seul statut du rôle et la référence à la norme institutionnelle, l’autorité doit être légitimée dans la relation et tend à être subordonnée à la satisfaction et aux droits des usagers-clients. »
  • Les exigences de professionnalisation vont au-delà des aspects techniques des métiers, elles s’étendent à la composante relationnelle du rôle professionnel ; les qualités humaines ne suffisent plus. En outre, cette logique, qui va dans le sens d’une autonomisation et d’une responsabilisation croissantes des travailleurs, est battue en brèche par des formes d’organisation et de gestion qui poussent, quant à elles, à la standardisation et au contrôle.
  • Alors que leurs métiers se sont complexifiés, les professionnels ressentent une dévalorisation de leur statut, une non-reconnaissance voire un mépris de leur rôle social dans une société qui valorise la performance, la compétition, le profit. Et l’auteur d’ajouter : « L’expression même de “non-marchand” illustre la difficulté de se définir positivement, et non en référence négative à un principe que l’on consacre ainsi tout en prétendant le dénier. »

En réaction à ces tensions identitaires, on trouverait quatre tendances principales : l’innovation (se référer à des principes nouveaux ou différents pour reconstruire une cohérence identitaire), l’adaptation (réaffirmer ou affiner ses compétences propres) [9] , la revendication (exiger reconnaissance et moyens d’action) ou la révolte (refuser les contradictions du rôle institué, par exemple en se solidarisant avec les usagers).

Quelles pistes d’action ?

Mais c’est là un point de vue très distancié. Plus concrètement, quelles pistes se dessinent face aux épreuves de la professionnalité ? On trouve notamment des réponses chez Bertrand Ravon [10] :

  • Groupes d’analyse de la pratique (supervisions et intervisions) : encore faut-il que du temps et des moyens soient mis à la disposition des professionnels ; ce serait d’ailleurs, en soi, un signe de soutien et de reconnaissance de la part des dirigeants.
  • Interventions de tiers : un entretien en tête-à-tête pour retrouver le sens de l’engagement dans l’action, ou encore une aide mobile, par exemple « une équipe d’intervenants composée d’un psychiatre et de deux travailleurs sociaux (qui) se tient à disposition de professionnels de l’urgence sociale mis en difficulté dans une situation, et se propose de les aider, de manière ponctuelle, à réaménager le cadre relationnel. (...) ces dispositifs consistent à faire face aux situations réputées inextricables, à sauvegarder coûte que coûte la possibilité d’agir des intervenants, à anticiper un nouveau blocage de l’action. »
  • Pratiques de réseau : Ravon parle de « réseaux localisés, aux confins de la santé mentale et du travail social, qui se constituent autour de telle ou telle thématique (adolescents, personnes âgées ou sans abri) à partir de la critique des actions en place et du refus de l’impuissance à agir. En se créant aux marges des institutions, dans les friches qu’elles laissent, ces réseaux se transforment en dispositifs, prenant en charge ce que les institutions ne savent plus faire. »

Encore faut-il que ces réponses ne soient pas elles-mêmes instrumentalisées par le management selon les logiques axées sur la compétence : les groupes d’analyse de pratique, par exemple, au lieu d’être un moyen de soutenir le professionnel et son identité, deviendraient alors une nouvelle forme de gestion organisationnelle dont l’issue peut être grave : « les intervenants connaîtraient finalement le sort des individus modernes soumis à une forte pression psychique corrélative aux injonctions normatives à être soi, et pouvant déboucher sur l’expérience de la dépression ».

De même pour les réseaux existants, qui doivent certes constituer une ressource pour les intervenants mais ne peuvent être décentrés de l’usager. Alors, des réseaux plus informels, des rencontres régulières entre travailleurs de la santé et du social, pour réfléchir ensemble à des modalités de résistance, pour construire des réponses collectives ?

Car ces réponses ne doivent pas devenir elles-mêmes le palliatif d’un travail professionnel palliatif. Autrement dit : le modèle professionnel est-il suffisant pour répondre aux épreuves de la professionnalité ?... La source de celles-ci se situe bel et bien dans l’évolution de nos sociétés : la “guerre économique” au nom de laquelle toutes les destructions, toutes les exclusions, tous les mépris sont acceptables, comme le dénonce Dejours.

Alain Cherbonnier
Merci à Stéphanie Martens et Manu Gonçalves

Notes

[1] Notamment les troubles musculo-squelettiques (“maladie de l’usure”), liés à une même position et à des mouvements identiques sans cesse répétés. Cf. les caissières des grandes surfaces : le poids total des articles qu’elles soulèvent et reposent chaque jour s’élève à plus d’une tonne ! Mais on peut aussi évoquer ceux qui ne quittent pas leur ordinateur de la journée.

[2] Même dans la police : début juillet, une policière française se suicide avec son arme de service. Elle laisse un écrit qui incrimine l’organisation et la culture de travail. A la radio, un porte-parole de la hiérarchie ou du syndicat (nous n’avons pas eu le temps de le noter) minimise en avançant qu’aux yeux de ses collègues, tout allait bien. Déni du problème. Pis encore : effacement de la parole de la personne qui s’est “effacée”...

[3] Film vidéo en trois parties de Jean-Robert Viallet. Première partie : « La destruction ». A voir absolument. Mais il faut s’accrocher.

[4] Lire Stéphanie Devlésaver, « ISP et santé mentale, même boulot : humaniser », 22/06/2011, sur www.cbcs.be

[5] « Travail social, souci de l’action publique et épreuves de professionnalité », dans Actes éducatifs et de soins, entre éthique et gouvernance..., mis en ligne le 1er octobre 2010 sur les 

[6] Bertrand Ravon (dir.), Geneviève Decrop, Jacques Ion, Christian Laval et Pierre Vidal-Naquet, « Epreuves de professionnalité. Repenser l’usure professionnelle des travailleurs sociaux », http://www.onpes.gouv.fr/spip.php?page=recherche&recherche=ravon

[7] « Les travailleurs sociaux : héros et victimes. Demande de reconnaissance et transaction identitaire », http://www.researchgate.net/publication/240620999_Les_travailleurs_sociaux__hros_et_victimes_-_Demande_de_reconnaissance_et_transaction_identitaire

[8] La seconde, sur laquelle nous ne nous attarderons pas ici, repose sur l’hypothèse que la plainte des professionnels « constitue en elle-même un mode de gestion identitaire, une manière de répondre aux besoins d’affirmation de soi et de reconnaissance sociale, en fonctionnant à la fois sur le mode de la dénégation et sur le mode de la distanciation. »

[9] Ces deux premières tendances étaient déjà évoquées comme formes de “recomposition” du travail social par Philip Mondolfo dans Travail social et développement (Dunod, 2001) : voir Bruxelles Santé n° 30, pp. 15-16

[10] « Travail social, souci de l’action publique et épreuves de professionnalité », op. cit.

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