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Maltraitances institutionnelles des personnes âgées.

Une fois n’est pas coutume : c’est un témoignage qui nous a convaincus de consacrer ce dossier à un sujet rarement abordé, ou abordé à travers le prisme des statistiques provenant des permanences d’écoute téléphonique. Par définition, en effet, celles-ci reposent sur les plaintes adressées aux services et ne peuvent inclure les mauvais traitements qui ne sont pas signalés ou dont le signalement ne sort pas de l’institution (ou du cercle familial). Voici ce témoignage, rédigé à notre demande par un intervenant bénévole en maison de repos.

« Dans un home pour “seniors de luxe” (...), il y a une aile “protégée”. Dans cette aile, il n’y a pas de personnel de garde, juste un couloir avec plein de chambres fermées et trois pensionnaires. Une des pensionnaires est enfermée jusqu’à la fin de ses jours, comme dans une oubliette. Son seul tort : être mentalement déficiente et ne pas avoir de famille pour veiller sur elle. Une autre est Alzheimer, c’est-à-dire que c’est une personne tout à fait sympathique et normale en apparence, mais qui a perdu ce qu’on pourrait appeler “la raison des choses”. Elle vit là, entre sa chambre et le couloir vide ; personne pour la conduire de temps en temps à l’ergo ou au salon où se trouvent d’autres personnes âgées mais “normales”. C’est son quotidien 24h sur 24 ; elle dépérit à vue d’œil et ne comprend manifestement pas non plus cette punition-là : les semi-oubliettes.
Il existe un troisième personnage dans ce couloir vide : une dame qui, bien que n’ayant plus toute sa tête, a encore quelques collègues et amies qui l’ont, leur tête, et qui viennent la visiter. Elle a alors droit à une dame de compagnie, privée, qui vient lui rendre visite au moins un jour sur deux, sans quoi son sort serait sans doute le même que celle qui est “aux oubliettes”, que personne ne vient voir et qui reste donc, sanglée sur sa chaise, seule dans sa chambre la journée, sur son lit, seule dans sa chambre la nuit.
Qui protège-t-on ainsi ? (...) Je garde l’anonymat pour que des gens comme moi puissent encore entrer dans ces endroits et témoigner (...). »

Exception ? Situation limite ? Au contraire, ce témoignage est plutôt révélateur du silence qui entoure un phénomène pas si rare que cela, comme on s’en aperçoit dès que l’on commence à s’intéresser à la question, et pas seulement à travers la littérature spécialisée. Dans son livre nullement sensationnaliste, Le Souci de l’autre [1], Marie de Hennezel se livre à une enquête en milieu hospitalier, notamment en gériatrie, et en maison de retraite. Ce sont d’ailleurs souvent des soignants qui témoignent, et c’est tout à leur honneur. Car si l’hôtel-dieu et l’hospice de jadis ne sont plus de saison, les réalités misérables et parfois terribles qui dominaient hier sont loin d’avoir disparu, pour autant qu’on accepte de les voir et que l’on ose en parler. Il ne s’agit pas ici d’attaquer bille en tête et de manière indifférenciée tous les lieux de soin.
On sait bien que “ce n’est pas partout pareil”. Mais il s’agit aussi de ne pas se voiler la face.

Dans le monde francophone, rappelle Blandine Picon [2], c’est un gérontologue, Robert Hugonot, qui leva publiquement le voile sur les mauvais traitements infligés aux personnes âgées vivant à domicile ou hébergées en institution, et ce dans les années 1980. Ce n’est donc pas si... vieux : une trentaine d’années. Le concept de maltraitance fait aujourd’hui consensus. En 1992, le Conseil de l’Europe en a adopté la définition suivante : « tout acte ou omission commis par une personne s’il porte atteinte à la vie, à l’intégrité corporelle ou psychique ou à la liberté d’une autre personne ou compromet gravement le développement de sa personnalité et/ou nuit à sa sécurité financière ». Toutefois, cette définition est générale – elle concerne aussi bien les enfants – et ne tient donc pas compte de la situation spécifique des personnes âgées hébergées, remarque Picon : « la nature des violences subies par les personnes âgées est intimement liée à leur degré de dépendance et à leur mode de vie. (...) Par exemple, dans les maisons de retraite, l’enfermement ou l’agressivité aussi bien que le délaissement peuvent être considérées comme des situations de maltraitance. »

La maltraitance en maison de retraite a d’autres spécificités.

D’abord, dans nombre de cas, elle revêt un « caractère involontaire et souvent insidieux, plus lié au manque de formation ou de sensibilisation du personnel et au syndrome d’épuisement qu’à des actes individuels volontaires ».

Ensuite, alors que les situations de maltraitance au domicile privé sont peut-être sous-estimées en raison même de la privacy et de la loyauté familiale, les témoins de mauvais traitements en institution (famille, proches, visiteurs, professionnels...) vont se heurter à de multiples obstacles : « Il n’existe aucune protection juridique du personnel de l’établissement. Les contrats des intervenants extérieurs (personnel soignant libéral, fournisseurs...) peuvent être facilement dénoncés par la direction de l’établissement mis en cause. De plus, les professionnels sont souvent aussi démunis que les usagers lorsqu’il s’agit de trouver l’autorité responsable (...) ou bien la procédure à suivre. Du côté des victimes, la plupart n’osent pas se plaindre de peur de subir des représailles. » Ajoutons que les familles peuvent être confrontées, si elles se plaignent, au classique “si vous n’aimez pas ça, allez donc voir ailleurs”. Or c’est cher, le séjour dans une maison de repos, et on n’a pas souvent le choix.

Enfin, en cas de plainte déposée en bonne et due forme, il n’est pas toujours facile de pointer les responsabilités et même de confirmer ou d’infirmer la véracité des faits : non seulement il faut que des témoins fiables se présentent, mais il faut aussi démêler des situations souvent complexes et difficiles à interpréter.

Maltraitance de ou dans l’institution ?

Ce sont les travaux de Stanislaw Tomkiewicz, semble-t-il, qui ont ouvert la réflexion sur la violence institutionnelle. Toutefois, comme le précise Sophie Beignon Tsegaye [3], il importe de distinguer la maltraitance institutionnelle de la maltraitance en institution : « Ainsi, selon Tomkiewicz, la “violence institutionnelle” est une “action commise dans ou par une institution, ou toute absence d’action qui cause à l’enfant une souffrance physique ou psychologique inutile et/ou qui entrave son évolution ultérieure”. Selon nous, cet auteur englobe, sous le vocable de “violence institutionnelle”, à la fois la maltraitance institutionnelle (“commise par une institution”) et la maltraitance en institution (“commise dans une institution”). (...) Dans le premier cas, on peut dire que l’institution est auteur ou complice de l’acte alors que, dans l’autre, il peut s’agir d’un cas “isolé” de maltraitance par un professionnel, qui tout en restant un acte grave, ne remet pas nécessairement en cause le fonctionnement global de l’établissement. Il existe donc des dysfonctionnements institutionnels et des comportements individuels. »

Prenons garde, cependant, à ne pas scinder trop nettement les deux : on aurait alors soit des comportements individuels déviants, soit des institutions malfaisantes, les deux apparaissant comme exceptionnels. Or on peut aussi penser qu’il existe entre ces deux extrêmes des institutions tellement normales que c’est cette norme qui autorise voire favorise des maltraitances dans le chef de soignants tout aussi normaux...

Pour Françoise Bas-Theron et Christine Branchu [4], « la maltraitance est qualifiée d’institutionnelle si l’institution laisse les faits perdurer ou se reproduire sans réagir ou si elle adopte une réaction inappropriée qui place de fait ou délibérément l’intérêt de l’institution et de ses membres au-dessus de celui de la victime. » Cette définition privilégie les déviances individuelles qui ne sont pas du fait de l’institution mais que celle-ci tolère. Les auteures notent pourtant que la maltraitance institutionnelle reste un tabou : « Les institutions médico- sociales dont la mission première est la protection des personnes vulnérables qu’elles reçoivent ont encore des difficultés à accepter l’idée de leurs propres défaillances. (...) La maltraitance institutionnelle peine à être reconnue et dénoncée tant elle apparaît aux yeux des professionnels comme gravement contraire à la déontologie, comme un mot honteux qui paralyse l’expression [5]. Elle est plus diffuse, plus difficile à mettre à jour, à dévoiler et à faire cesser que les actes de maltraitance individuelle. Elle repose sur le silence complice de l’institution. »Pour notre part, on l’a vu par le choix du titre, nous parlons de maltraitance institutionnelle dans la mesure où celle-ci repose toujours, peu ou prou, sur une violence propre à la vie en institution elle-même, au mode de fonctionnement de cette dernière, à la dépendance dans laquelle les résidents sont par rapport à elle. Et cela, que les mauvais traitements soient infligés par des soignants lambda ou par des personnalités brutales voire perverses, qu’ils soient considérés comme bénins, banalisés au quotidien, ou qu’ils revêtent un caractère plus grave, heurtant la déontologie professionnelle (négligences, abandon, brimades, humiliations...), comme dans le témoignage qui ouvre ce dossier, ou carrément la loi pénale (vols, coups et blessures...), comme on le verra plus loin.

La maltraitante ou les maltraitances ?

Logiquement, nous avons donc choisi de mettre le mot au pluriel. Plusieurs auteurs les distinguent explicitement. Ainsi, pour Marie-Thérèse Casman [6], « la maltraitance représente une forme de violence distincte sur la base de l’âge, inscrite dans une relation entre l’auteur et la victime, en distinguant des formes actives et passives de violence, des actes intentionnels ou non, et des types différents : physique, psychologique, sociale, financière, sexuelle. » Elle distingue aussi la maltraitance expressive, qui « permet une décharge émotionnelle de sentiments négatifs », la violence instrumentale (pour obtenir un avantage) et la violence proprement institutionnelle, « dans la mesure où on peut considérer que certaines institutions sont porteuses potentiellement de violences, surtout lorsqu’elles sont “totalitaires” comme peuvent l’être certaines maisons de repos ». Mais cette violence tient aussi à la dépendance des résidents : dépendance au moins organisationnelle (c’est l’institution qui règle les repas, le sommeil, les soins...), souvent physique ou mentale (perte de mobilité, maladie, handicap...) voire sociale (relâchement des relations familiales, absence de visites, manque d’activités...).

Certains comportements sont habituels dans l’institution, les soignants n’en perçoivent plus le caractère dégradant, et il faut le regard neuf d’une étudiante en soins infirmiers pour mettre le doigt dessus : « La façon dont on donne le petit déjeuner aux personnes âgées me choque. On met la personne au fauteuil, avec une grande serviette autour du cou, comme si c’était un enfant. On verse le café au lait, et comme on n’a pas le temps de lui mettre la biscotte beurrée et recouverte de confiture, par petits morceaux, dans la bouche, on la met dans le café et on écrase le tout. On se retrouve avec des bouts de biscotte, le beurre fondu en îlots et des bouts de confiture qui flottent à la surface du bol. Une fois, alors que je protestais, on m’a répondu que, dans l’estomac, tout ça se mélangeait ! Ceux qui ont la chance d’aller à la salle à manger reviennent souvent avec les mains sales et le tour de la bouche tout poisseux. La plupart du temps, on les laisse comme ça ! Personne ne leur essuie la bouche ni les mains. Quand je l’ai fait spontanément, on m’a dit : “Tu ne vas pas commencer à faire ça ! On ne va pas s’en sortir !” » [7]

On est évidemment loin des agressions physiques mais on ne peut sous-estimer l’importance de ces “bleus à l’âme”, comme le dit Marie-Thérèse Casman. On pense à des choses qu’aucun de nous n’accepterait et que seule la dépendance autorise : infantilisation, tutoiement im- posé, non respect de l’intimité, négligences banales, communication nulle ou réduite au minimum, marques de déni (parler de quelqu’un à la troisième personne en sa présence, ne pas lui dire bonjour, ne pas s’intéresser à ses réactions ou ses émotions...). Le pionnier Robert Hugonot soulignait déjà que « les répercussions psychiques sont parfois d’une ampleur démesurée par rapport à la bénignité de l’agression. Le stress ainsi provoqué, par sa soudaineté et son intensité, se montre hautement pathogène. » [8]

Formatrice en milieu de soin, Rosette Marescotti [9] témoigne elle aussi : « Dans les institutions pour personnes âgées, les comportements non conformes sont permanents : tutoyer la personne, l’appeler papi ou mamie et, lorsqu’elle a souillé ses draps, lui faire remarquer qu’elle en a mis partout, faire une toilette la porte de la chambre ouverte, ou tout simplement lui faire la toilette alors qu’elle pourrait la faire toute seule avec un peu d’aide, ne pas répondre à une sonnette, donner un peu trop de somnifère à une personne agitée, attacher de manière systématique... Ces comportements sont courants ; nous commençons à en parler et à prendre conscience que de telles actions ne sont pas normales. Mais ce n’est pas de cette violence-là que je souhaite parler, c’est de celle qui laisse des marques sur le corps : c’est du sévice, de l’acte commis par un soignant brutal. Si les violences “bénignes” sont maintenant connues, je m’attacherai dans ce mémoire à montrer que les violences graves (coups et blessures) sont malheureusement très fréquentes et quasiment jamais “dénoncées”. »

D’autres auteurs lui font écho, ainsi Marie de Hennezel : « L’ouvrage de Jean-François Lacan [10] nous fait découvrir avec horreur que, dans certaines maisons de retraite, on inflige des brimades ahurissantes aux pensionnaires pour les punir de leur “comportement rebelle” ou de leur incontinence. Une vieille dame est bâillonnée avec sa culotte couverte d’excréments, un vieux monsieur attaché en plein soleil. Il est question de bains d’eau de Javel ou d’humiliations collectives, de pensionnaires qu’on déshabille devant les autres, que l’on gifle, que l’on insulte, que l’on traîne par terre, ou que l’on attache dans leur lit. (...) Ailleurs, on vole les vieillards. On les dépouille de leurs chéquiers ou de leurs bijoux, s’ils en ont, après les avoir assommés de neuroleptiques. Ces vols de personnes âgées sans défense sont plus répandus qu’on ne croit. J’en ai moi-même deux exemples. La nuit où ma tante est morte à l’hôpital Saint-Antoine, l’alliance en or qu’elle avait à l’annulaire a disparu, alors qu’elle avait déjà sombré dans le coma. De la même façon, profitant du coma agonique de la mère d’un de mes amis, hospitalisée d’urgence à l’Hôpital américain, quelqu’un a dérobé le solitaire d’une grande valeur qu’elle avait gardé au doigt. »

Qu’est-ce qui détermine ces maltraitances ?

Il faut évidemment citer la vulnérabilité liée à l’âge, à la dépendance, à l’isolement social ; la personne très âgée est moins armée, et même souvent désarmée, pour se défendre. Mais on ne peut écarter des facteurs plus individuels qui accentuent les risques de maltraitance : le caractère ou le comportement de la personne âgée – troubles mentaux et/ou intellectuels, comportement irascible, autoritarisme, consumérisme, récriminations répétées (surtout si elles sont fondées !), agressivité due au stress émotionnel en lien avec un veuvage ou la perte du chez-soi, etc. Vu du côté des soignants, il ne faut pas minimiser l’agressivité, le mépris, la non reconnaissance dont ils peuvent être la cible de la part de résidents. En institution aussi on trouve des conflits de classe voire des préjugés raciaux, comme en témoigne cet aimable « Et vous savez lire ? » envoyé par une bourgeoise bien belge à une aide-soignante africaine... Tous les Noirs sont pauvres et ignorants, n’est-ce pas ?
En miroir, on peut retrouver des traits équivalents chez les soignants (paternalisme, impatience, irritabilité, fonctionnement routinier, manque de repères éthiques, anxiété, stress...) ainsi que des facteurs d’ordre professionnel : manque de qualification, absence de formation en gérontologie, de sensibilisation aux droits du patient, à la problématique de la maltraitance...
Mais la relation de soin elle-même est en cause. Revenons à Blandine Picon : « Dans le cadre institutionnel, il s’établit naturellement entre le personnel et les résidents, du fait de la vulnérabilité de ces derniers, une relation sociale de dominant (travailleur bien portant) à dominé (inactif dépendant). Cette relation est génératrice d’agressivité et celle-ci aura d’autant plus tendance à s’exprimer que les conditions de travail seront difficiles et dévalorisantes. »

Toutefois, les facteurs organisationnels, institutionnels et environnementaux retiennent particulièrement l’attention. Commençons par ces derniers, dont on peut espérer que le poids devient de moins en moins grand aujourd’hui : « le manque d’hygiène, tant au niveau de l’établissement que du personnel et des résidents ; (...) la vétusté des lieux et les conditions d’accueil dans l’établissement, qui ne sont pas toujours adaptées aux besoins : locaux (escaliers, taille et aménagement des chambres), isolement géographique et social (manque d’ouverture sur l’extérieur) ; les conditions de vie dans l’établissement qui ne correspondent pas aux besoins ou aux demandes des résidents (chauffage, nourriture). »

Conditions de travail et organisation des soins

Au niveau organisationnel, poursuit Picon, certains facteurs sont liés au fonctionnement de l’institution. Celui- ci implique souvent des règles de vie contraignantes, qui ne respectent pas l’identité des résidents (goûts, culture, habitudes de vie), comme les horaires des repas, du lever et du coucher, les visites, les activités proposées... L’organisation des soins peut être caractérisée par une surmédicalisation (en particulier l’abus des neuroleptiques et des tranquillisants) ou au contraire une sous-médicalisation (notamment l’absence de prise en charge de la démence) ou encore par un manque de coordination dans les soins. Enfin, la non représentation des résidents et de leur famille au conseil d’établissement contribue à faire de ce dernier un huis clos.

D’autres facteurs sont liés au personnel et affectent d’ailleurs en premier lieu les soignants eux-mêmes :

  • l’insuffisance des effectifs, que ce soit en raison de l’alourdissement de la prise en charge, de l’absentéisme ou de la recherche du profit maximum ;
  • le manque de qualification du personnel (dû notamment à une pénurie d’infirmières) ;
  • le manque de communication entre les familles, les résidents et le personnel ;
  • les contraintes d’un travail par ailleurs peu valorisé socialement, entraînant absentéisme et rotation du personnel ;
  • les phénomènes de burn-out.

« On sous-estime sans doute, écrit Marie de Hennezel, l’impact de la pénurie de soignants sur cette maltraitance quotidienne dans les institutions de long séjour. Un personnel débordé a tendance à attacher les pensionnaires, pour ne pas avoir à les surveiller. C’est aussi en raison de leur charge de travail excessive que les soignants justifient les lits non faits, parfois maculés de matières fécales, tout juste recouvertes de couches usagées ; les rotations de toilette, un jour les hommes, un jour les femmes, parce que le temps dont ils disposent pour chaque tâche ne permet pas de laver tout le monde ; les repas qui arrivent froids, ou les horaires standards qui ne tiennent aucun compte des habitudes personnelles des résidents. Tout le monde est réveillé à la même heure, tout le monde doit dormir à la même heure ! Une ambiance générale de non-respect, de non-considération s’installe, presque sans que les soignants s’en rendent compte. » [11]

Marie-Thérèse Casman situe les racines de la maltraitance dans l’habitude, l’automatisme acquis qui préside, avec le temps, à la réalisation des tâches, mais aussi « dans des conditions de travail pénibles face auxquelles on réagit en reportant sa colère et sa frustration sur les plus faibles, obsédé qu’on est de faire son travail, en ne réfléchissant plus à comment on le fait. A cet égard, des sociologues ont dénoncé le fait que l’organisation du travail privilégiée dans les maison de repos est un système taylorien (le travail à la chaîne !) axé sur la tâche et pas assez sur la relation. » Le manque de temps – évidemment lié à l’organisation du travail – est fréquemment évoqué par les soignants comme le premier obstacle à l’aspect relationnel du soin. Le hiatus entre les capacités du soignant et la tâche à réalisser peut aussi être mis en cause : confronté à une tâche qu’il n’est pas apte à effectuer, celui-ci est soumis à une violence qui peut lui faire oublier les aspects relationnels, l’amener à se percevoir comme une “machine à soigner” et à percevoir la personne âgée comme un “objet de soin” passif et obéissant. Au risque que les résidents qui ne correspondent pas à cette image soient considérés comme des gêneurs qu’il importe de mettre de côté d’une manière ou d’une autre (contention, médicalisation, relégation...).

En fait, la maltraitance des résidents est souvent le reflet de la maltraitante du personnel. Une des clés serait donc que les mauvaises conditions de travail et le manque de considération pour les soignants soient dites socialement et puissent se dire dans l’institution. On se heurte évidemment là à une contradiction puisque c’est justement l’institution, dans son fonctionnement même, qui est maltraitante. Les réponses en termes de réunions d’équipe, d’intervision ou de formation continue ne tiennent la route que si elles ne sont pas que des rustines et si elles peuvent entraîner des changements organisationnels réels. A cet égard, souligne Casman, « l’importance du rôle de la direction est à réaffirmer, pas seulement en termes de gestion et d’organisation du travail (même si ces deux aspects sont importants), mais aussi en termes de dynamique impulsée dans la maison de repos : dynamique d’esprit d’équipe, de reconnaissance des différentes person- nes (résidents et personnel), prise en compte des problèmes des uns et des autres. »

Valeurs et culture institutionnelles

On est là dans les aspects proprement institutionnels, en particulier les valeurs et la culture. Marie-Pierre Delcour et Myriam Bodart [12] notent que, pour atteindre ses objectifs, qui sont en principe d’offrir à ses usagers des services de qualité, l’institution « développe des stratégies, des modèles organisationnels divers. Tous ceux-ci sont censés être performants. Et pourtant ils génèrent souvent l’insatisfaction de ceux pour lesquels ils sont conçus. En effet, à développer une culture de la performance, fortement guidée, faut-il le rappeler, par des contingences économiques, l’institution est dans la pratique souvent fort éloignée des personnes qu’elle accueille, de ses proches et de leur vécu. En outre, combien de fois n’entendons-nous pas la souffrance de ces résidents qui se sentent abandonnés, non entendus et réduits au rang d’objet, objet de soin, objet de rentabilité, source de profit et de préoccupation marchande ? Combien de fois ne voyons-nous pas des familles éplorées par le décès de leur proche, mais à qui l’institution, plutôt que de présenter des condoléances, s’empresse de présenter la facture finale afin de pouvoir passer sans tarder au résident suivant, le mettant déjà au rang de “client” suivant ? »

Yves Gineste-Marescotti [13] rappelle, quant à lui, que les racines du mal sont liées à l’histoire même des lieux de soin : les hospices, créés pour rééduquer les malades, les vieillards et les indigents, avaient des règlements d’ordre intérieur effarants, qui rappellent les punitions infligées aux enfants : réprimandes privée et publique, privation de loisirs, retenues physique et financière. En 1972 – il y a quarante ans à peine – l’hospice général de Lille offrait un spectacle que l’on croirait remonter au XIXe siècle. L’institution n’est pas seule en cause, selon cet auteur : « Nous croyons que les cultures professionnelles sont responsables de la majorité des maltraitances, que les individus sont rarement responsables car enfermés dans ces cultures qui conditionnent leurs comportements et les obligent au silence (...), mais nous croyons aussi que le travail contre la maltraitance repose principalement sur un changement de culture, donc de philosophie de soins. »

Il relève les éléments suivants : la parole du patient qui se plaint est niée, les faits sont cachés à la famille, l’institution ne donne pas suite quand un fait de violence est rapporté par un témoin, elle refuse de sanctionner le maltraitant et parfois même le gratifie d’une mutation-promotion, elle permet aux soignants d’abuser du pouvoir de fait que leur octroie la dépendance des patients. Le silence des soignants témoins serait lié à plusieurs facteurs, parmi lesquels la peur d’être rejeté par l’équipe comme mouchard, délateur ; la solidarité, “l’esprit de corps” ; la culpabilité par rapport aux sanctions qui pourraient s’abattre sur l’auteur des faits ; la peur des représailles... Enfin, « les soignants “se fondent dans la masse”. Les responsabilités individuelles sont diluées dans la responsabilité collective. Les personnes qui sont capables de signaler sont des personnes qui ne sont pas dans le système. Les équipes soignantes ne parlent quasiment jamais des sujets dits tabous (sexualité, violences). »

Au niveau des finalités ou valeurs, sociétales cette fois, Jean-Philippe Pierron [14] distingue trois formes de violence qui peuvent affecter les institutions de soin :

  • la perte de vue des finalités au profit d’un fonctionnement gestionnaire et technocratique principalement soucieux d’efficacité évaluable ;
  • la crise des finalités, qui peut tenir à un divorce entre les missions et l’identité professionnelles d’une part, le travail effectivement demandé au personnel d’autre part, ou à une opposition entre les valeurs des professionnels et celles revendiquées par les usagers [15] ;
  • le refus de certains types humains considérés comme insupportables : les figures du patient récalcitrant, du résident protestataire, du “cas lourd” viennent alors rejoindre celles du “mauvais pauvre” et du “profiteur” stigmatisés par la société.

Car dans nos sociétés occidentales ne sont bien vus que les “jeunes vieux”, les “seniors dynamiques”. La figure du vieillard est devenue insupportable, elle rappelle trop ce qui nous attend tous irrévocablement. Comme l’écrit Marie de Hennezel, « comment de jeunes soignantes, issues d’une culture qui évacue l’idée de la mort, privées des repères qui permettaient de transcender cette fin inévitable, peuvent-elles vivre au quotidien cette confrontation avec la vieillesse, la dégradation des corps et des esprits, la fragilité humaine des fins de vie ? N’y a-t-il pas quelque chose de terrifiant à voir chez les autres le reflet de ce qu’elles seront un jour ? On comprend l’angoisse qui sourd parmi elles et la quasi-obligation dans laquelle elles se trouvent de se protéger, au risque d’y perdre une part de leur humanité. » [16]

Alain Cherbonnier

Si vous êtes confronté(e) à une situation de maltraitance aussi bien en institution qu’à domicile, vous pouvez contacter le SEPAM (Service d’Ecoute pour Personnes Agées Maltraitées) :
par téléphone :
02/223.13.43 (lundi de 12h30 à 16h00 et jeudi de 9h00 à 12h30)
par e-mail : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.
par courrier :
SEPAM c/o Infor-Homes
boulevard Anspach 59
1000 Bruxelles

Notes

[1] Ed. Robert Laffont, 2004 (existe en collection de poche).

[2] Blandine Picon, « Lutte contre la maltraitance des personnes âgées hébergées en maison de retraite », Mémoire de l’Ecole Nationale de la Santé Publique (http://fulltext.bdsp.ehesp.fr/Ensp/Memoires/2001/misp/picon.pdf)

[3] Sophie Beignon Tsegaye, « Prévenir la maltraitance institutionnelle », Mémoire de l’Ecole Nationale de la Santé Publique 

[4] Françoise Bas-Theron et Christine Branchu, « Evaluation du dispositif de lutte contre la maltraitance des personnes âgées et des personnes handicapées mis en œuvre par les services de l’Etat dans les établissements sociaux et médico-sociaux », Inspection Générale des Affaires Sociales, mars 2006 (www.ladocumentationfrancaise.fr/rapportspublics/064000352/index.shtml)

[5] Les auteures donnent des exemples où le refus du mot supplante le déni des faits...

[6] Marie-Thérèse Casman, « La bientraitance en maison de repos : choix ou processus ? », L’Observatoire n° 55, 2007, pp. 26-30.

[7] Cité par Marie de Hennezel, Le Souci de l’autre, p. 110.

[8] Cité par Marie-Thérèse Casman.

[9] Extrait de son mémoire pour l’obtention du diplôme universitaire de psychogérontologie (1997), cité par Yves Gineste-Marescotti, « Des hospices aux milieux de vie. Le long et difficile chemin vers la bientraitance », L’Observatoire n° 55, 2007, pp. 70-76.

[10] Scandales dans les maisons de retraite, Albin Michel, 2002.

[11] Marie de Hennezel, op. cit., p. 67.

[12] « De la bientraitance à la maltraitance, il n’y a qu’un pas... Pratiques du SEPAM », intervention orale aux samedis de la gériatrie à l’Hôpital Erasme, le 22 janvier 2011. A propos du Service d’Ecoute pour Personnes Agées Maltraitées, voir Bruxelles Santé n° 63.

[13] « Des hospices aux milieux de vie. Le long et difficile chemin vers la bientraitance », op. cit.

[14] « La violence institutionnelle : violence dans l’institution ou violence de l’institution ? », Bulletin d’information du CREAI Bourgogne n° 235, mars 2004.

[15] A ce propos, voir notre dossier dans Bruxelles Santé n° 63 : « Souffrance au travail II : et les professionnels du non marchand ? »

[16] Marie de Hennezel, op. cit., p. 116.

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