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Chômeurs : quand moralisation rime avec exclusion

Depuis quelques années, l’asbl Question Santé propose, en complément de l’édition de brochures, des animations d’Education permanente, dans le cadre de son projet « Questions de société, questions de santé ». Ces derniers mois, mais faut-il y voir un signe des temps, une animation en particulier a retenu l’attention des programmateurs, une animation basée sur une brochure éditée en 2010, brochure ayant pour titre « Etre chômeur, la belle vie ? »

chomeur bs 71Plusieurs OISP (Organismes d’Insertion Socioprofessionnelle) et EFT (Entreprises de Formation par le Travail) issues du monde féministe, syndical ou associatif et une Mire (Mission régionale pour l’Emploi) ont en effet trouvé pertinent, dans une optique d’éducation permanente, d’ajouter au programme de leurs formations destinées aux personnes sans emploi, un moment de réflexion, de prise de conscience des enjeux du travail, - ou de l’absence de travail.* L’objectif avoué de ces demandes était également de souligner les violences de toutes sortes induites par les conséquences des dernières évolutions de l’Etat Social Actif, afin de les mettre en perspective, et éventuellement de s’en prémunir. Ces animations ont amené des discussions soutenues, intenses, ainsi que toute une série de témoignages, plein d’intérêt, de colère, de violence, mais aussi d’émotion. Ce sont certains de ces témoignages que vous retrouverez le long de cet article. Seuls les prénoms des intervenants sont modifiés, pour des raisons qu’on comprendra aisément...

 

Une même animation, des chemins différents

L’animation « Etre chômeur, la belle vie » commence d’une manière presque immuable par un temps individuel. La consigne, volontairement concise est la suivante : il s’agit d’écrire sur des post-its – ou de dessiner, le cas échéant – cinq retombées du travail, en d’autres termes, ce que le travail peut apporter. Une fois les post-its remplis, ceux-ci sont lus et commentés par les participants, rassemblés sur un tableau et disposés par l’animateur en sept catégories qui seront débattues, les sept retombées du travail.

Les sept retombées du travail, d’après les travaux de Jacques Limoges, de l’Université de Sherbrooke.

Le travail :

  • génère un revenu donc garantit un pouvoir d’achat et de consommation ;
  • confère un statut et, par conséquent inspire le respect ;
  • gère le temps et l’espace ;
  • crée des relations interpersonnelles officielles ou spontanées ;
  • permet de bâtir des projets et de les réaliser ;
  • joue un rôle clé, car il sert de référence ;donne un sens à la vie.

Jacques Limoges postule que toutes ces retombées sont accessibles sans emploi, mais que seul le travail peut les réunir toutes.

Dès ce moment se dessinent de grandes tendances, fruits de la personnalité du groupe et des participants. L’accent sera mis parfois sur les retombées financières ou pratiques. Parfois sur des considérations plus « abstraites », comme la question du statut, ou la recherche du sens, qui va souvent, au gré de la discussion, flirter avec le concept de l’utilité de la personne sans emploi.

Une fois les post-its disposés, les participants sont invités à mettre des mots sur les catégories. La discussion collective est alors lancée, le débat peut commencer.

Face aux professionnels

Lors de ces animations, les participants affirment souvent leur perplexité par rapport à la multiplication des intervenants professionnels qu’ils côtoient durant leur parcours d’insertion. Agents ONEm, Forem, job coachs, agents d’insertion, et autres professionnels de tous crins. Pas évident de comprendre le rôle de chacun et d’appréhender les enjeux visibles ou invisibles. Pas facile non plus d’essuyer l’agressivité éventuelle de personnes censées les aider. Et souvent leur discours moralisateur.

« Je n’ai pas eu de chance, nous dit Maryse, j’ai dû tirer le mauvais numéro... La personne qui est censée s’occuper de moi au Forem, quand je la rencontre, j’ai l’impression de la déranger. Elle me le fait sentir. En plus, je ne comprends pas toujours ce qu’elle me raconte. Si je lui demande de répéter, elle le prend de haut. Et je sais qu’à la moindre erreur, je risque de perdre mon chômage, en tout ou en partie. »

Les obligations, sous peine de sanctions, de participer à des dispositifs, plan d’accompagnement et autres réunions d’information sont aussi mal comprises, surtout quand elles se répètent jusqu’à en perdre leur sens.

« J’habite dans un camping... C’est pas l’idéal pour mes enfants, mais bon, je n’ai pas fort le choix, chuchote presque Mireille. Quand on m’a obligé à assister à cette réunion, j’ai téléphoné pour voir si on remboursait mes frais, et on m’a ri au nez, comme si j’étais une profiteuse. »

Les contrôles de l’ONEm sont eux perçus comme arbitraires, vexatoires, mais aussi inefficaces.
« J’ai eu un contrôle, il y a deux mois, nous raconte Yasmina, heureusement, je suis tombée sur la gentille... Elle m’a quand même fait signer un contrat et m’a dit que je devais photocopier les enveloppes timbrées que j’utilisais pour envoyer mes CV, pour montrer que je ne mentais pas. Ils croient vraiment qu’on a que cela à faire, et des euros à dépenser à la photocopieuse de la librairie. Qu’est-ce que cela aurait été si j’étais tombée sur l’autre facilitateur... »

« Je ne comprends pas pourquoi certaines personnes sont inquiétées, et d’autre pas... constate Jean. On dirait que les règles ne sont pas les mêmes pour tout le monde. »
« Dans mon secteur, surtout pour les gens de mon âge, rappelle Jean-Pierre, c’est pas en envoyant quatre réponses et quatre sollicitations spontanées qu’on trouve du boulot. Pourtant, c’est ce qu’on exige de moi ! »

Face à l’arbitraire, les participants essayent de comprendre, émettent des hypothèses.
« La dame qui était en face de moi à l’ONEm, dit Nadine, je suis sûre qu’elle n’aime pas ce qu’elle fait... Et que c’est pour cela qu’elle m’a traitée comme cela... Si elle n’aime pas son boulot, elle n’a qu’à en changer. Je veux bien la remplacer. Moi, au moins, je sais ce que c’est de vivre avec à peine plus que le prix du loyer dans un village où il y a deux bus par jour. »

Cette incompréhension fait de gros dégâts à l’estime de soi. Et puis, il y a aussi les mots qui font mal. Certains en ont pris déjà conscience : « J’ai encore vu la semaine passée à la TV un reportage dont le titre était ‘’Les chômeurs seront plus facilement sanctionnés’’, martèle Didier. A croire que c’est le fait d’être chômeur qui doit être puni ! Ils veulent nous activer, disent-ils, comme si on était pas déjà actifs. »

Dans ces contextes, les débats sur l’utilité du demandeur d’emploi ne sont jamais loin, et là, les avis sont parfois partagés. Culpabilité et sentiment d’impuissance sont plus forts que les arguments rationnels.

« J’ai 49 ans, dit Françoise, j’ai commencé à travailler à 16 ans... Jusqu’à il y a un an, je n’avais jamais chômé... Je le vis très mal, j’ai l’impression de profiter. Mes voisins ne savent pas que j’ai perdu mon emploi. Je les évite. »

« Quand on a un travail, partage Bruno, et qu’arrive le temps des vacances, on est capable d’en profiter. On m’a dit que les chômeurs étaient toujours en vacances, moi je dis qu’on y est jamais. »
« J’aime bien venir à cette formation, dit Yvette. Je sors de chez moi, j’ai l’impression d’être prise en compte, et puis être avec le groupe me fait du bien. On se soutient. Moi ça ma réappris à être à l’heure, aussi. Et puis les gens qui font les cours nous écoutent attentivement, sans qu’on ait l’impression d’être en faute. »

Le nerf de la guerre, la guerre des nerfs

Les discussions sur le pouvoir d’achat sont nombreuses, les participants se prennent à rêver d’une situation meilleure, où ils pourraient prononcer le mot ‘’projet’’ sans avoir l’impression de dire une grossièreté. Mais les réveils sont souvent difficiles. Etablir un budget pour la plupart des participants ressemble à la quadrature du cercle.

« Quand j’ai perdu mon emploi, on a continué à aller dans les mêmes magasins qu’avant, mais notre compte en banque a fondu comme neige au soleil, lâche Albert. Maintenant on va ailleurs, au moins cher, mais franchement, parfois, je me demande ce que je mange. »
« Le mois passé, partage Sophie avec émotion, j’ai dû changer de marque de cacao pour ma fille. J’ai pris le produit blanc. J’avais déjà revendu ma voiture. Mon coiffeur doit croire que je suis morte, depuis le temps que je n’y suis plus allée... Mais devoir priver ma fille de sa marque préférée, là, ça m’a fait vraiment mal. »

Pour certaines personnes qui participent aux animations, l’exclusion sociale est déjà là, larvée et sourde. La pression moralisatrice la rend encore moins supportable.

Un repli presqu’identitaire, source de violences

Le mécanisme n’est pas inconnu, mais il prend là une nouvelle dimension. Face à la crise et à la dureté de la vie, face à la concurrence, les solidarités se détricotent, et sont remplacées par autre chose, la recherche de boucs émissaires, par exemple. Il n’est pas rare alors de voir certains participants oser des remarques racistes, précédées de précautions oratoires, quand des participants d’origine étrangère sont présents dans le groupe. Mais aussi, de nouvelles cibles apparaissent.
« Ok, moi je suis chômeuse, je dois faire plein de trucs... dit Vanessa, mais quand je vois mon voisin, qui est au CPAS, il se la coule douce, hein ? »
Brigitte nous explique : « Le matin quand je vais conduire mes gosses et que je vois ces enseignants payés à pas faire grand chose, qui prennent le café, je suis triste... Triste et fâchée. »
Des représentations, de nouvelles exclusions que par lassitude sans doute, on finit par ne plus remettre en question. Plus besoin des médias ou des porte-paroles de l’Etat Social actif pour faire la morale aux chômeurs... On pourrait presque dire qu’ils s’en chargent eux-mêmes.

Etre chômeur est devenu un état à haut risque. Risques sociaux, risques de santé, car on sait quels dégâts fait l’exclusion, sociale ou économique. Face à l’énorme pression qu’il doit supporter, bien souvent le chômeur n’a plus que des réponses individuelles à proposer. Retrouver le sens du collectif pourrait sans doute être une première manière de se protéger de ces dangers.

L’asbl Question Santé éditera à la fin de l’année 2013 une brochure reprenant à travers de nombreux témoignages, les débats et questions soulevés lors de ces animations.

Eric YVERGNEAUX
Service éducation permanente
Question Santé asbl

*Les associations concernées sont entre autres l’asbl Mode d’Emploi, dans son implantation de La Louvière, le Centre Européen du Travail, bureau de Thuin, et la Mirev, la Mission Régionale pour l’Insertion et l’Emploi dans l’arrondissement de Verviers.

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