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Manger... mieux ? Un défi pour l’aide alimentaire bruxelloise

L'aide alimentaire fait partie de ces thématiques dont on ne voudrait pas avoir à parler mais sur laquelle on ne peut malheureusement pas faire l'impasse tant elle se révèle être un des paradoxes les plus interpellants des pays dits « riches ». Comment pourrait-il en être autrement alors qu'au début de cette décennie, on estimait à plus de 18 millions le nombre de personnes qui en Europe, faute de revenus suffisants, devaient être aidées pour pouvoir se nourrir ? A cette réalité, vient s'ajouter un constat non moins préoccupant puisque, loin de diminuer, leur nombre continue de croître. Pour les acteurs du secteur, l'enjeu aujourd'hui est double. Il s'agit, d'une part, de déterminer comment continuer d'aider autant de personnes alors que les ressources demeurent insuffisantes et, d'autre part, de trouver les leviers qui permettront aux groupes précarisés de la population d'avoir, eux aussi, accès à une alimentation de qualité...

 Pour les professionnels de l'aide alimentaire, qu'ils assurent la distribution de colis alimentaires ou qu'ils soient actifs dans les restaurants sociaux ou encore dans les épiceries sociales, le manque de moyens (financier, logistique, humain...) n'est pas un problème nouveau. Nous évoquions déjà cette difficulté dans un dossier précédent consacré au secteur [1] . A cela, s'ajoute désormais une inquiétude plus vive qui trouve son origine dans la fin du Programme européen d'aide aux plus démunis (PEAD). Comme on peut le lire sur le site de la Commission européenne, le programme européen de distribution de denrées alimentaires aux personnes les plus démunies de la Communauté « a vu le jour en décembre 1987 [2] , date à laquelle le Conseil a adopté les règles visant à débloquer des produits agricoles placés en stocks d'intervention publique à l'intention des États membres souhaitant les utiliser au titre de l'aide alimentaire pour les personnes les plus démunies de la Communauté. Au fil des années, le programme est devenu une des plus importantes sources d'approvisionnement pour les organisations travaillant en contact direct avec les personnes les moins fortunées de notre société » [3] .

En Belgique, les denrées communautaires sont réceptionnées par les neuf banques alimentaires qui les redistribuent à différents organismes de première ligne. Au niveau de la Banque Alimentaire Bruxelles-Brabant, elles représentent 52% de ce qui est distribué. Ce pourcentage varie selon les banques alimentaires car tout est aussi fonction des autres sources d'approvisionnement. A Bruxelles, la banque alimentaire peut s'appuyer sur des accords passés avec quelques grandes entreprises de l'agro-alimentaire et de la grande distribution. Dans d'autres régions, de tels partenariats sont parfois plus difficiles – à cause des distances – et expliquent une plus grande dépendance des banques vis-à-vis des produits européens. C'est aussi le cas pour certains CPAS pour qui ces produits européens constituent 100% de ce qu'ils distribuent.

La BAB en chiffres
- Plus de 122.000 personnes bénéficient de l'aide alimentaire.
- A la mi-novembre, elles étaient 22.123 à Bruxelles.
- La Banque Bruxelles-Brabant asbl approvisionne en denrées diverses 117 associations réparties sur Bruxelles et les deux Brabant.

Le PEAD est mort, vive le FEAD ?

Le PEAD mourra de sa belle mort fin 2013 pour être remplacé par le Fonds européen d'aide aux plus démunis (FEAD) dès le 1er janvier 2014. Où se situe le problème si les plus démunis continueront d'être aidés ? La principale difficulté est que les moyens alloués aux Etats membres seront désormais réduits. Le PEAD tournait autour des cinq cents millions d'euros par exercice budgétaire. Un pot commun, constitué par les contributions des vingt-sept pays de l'UE, mis à la disposition de ceux qui en faisaient la demande. Jusqu'ici, dix-neuf pays en recevaient une part pour mener chacun leur politique nationale en la matière. Lors d'un colloque intitulé « Droit et accès à l'alimentation : quelles stratégies d'aide alimentaire pour l'Europe demain ? », organisé par la Fédération des Services Sociaux [4]  (FdSS) fin 2012, les organismes du secteur n'avaient pas manqué de souligner que ce montant était déjà insuffisant ; et, au regard des besoins estimés, avaient-ils poursuivi, c'est le double de celui-ci qui serait nécessaire. Avec le FEAD, il faudra faire plus avec le même montant. En effet, on parle d'un budget de trois milliards et demi d'euros sur sept ans que devront désormais se partager, non plus dix-neuf pays, mais bien... vingt-huit. Depuis le 1er juillet, la Croatie a rejoint l'UE devenant ainsi le 28ème Etat membre. Et les nouveaux arrivants sont aussi des pays où les poches de pauvreté sont importantes. D'où pour le secteur cette interrogation : comment continuer d'offrir une aide alimentaire alors que le nombre de bénéficiaires augmente, non seulement du fait de l'arrivée de nouveaux pays, mais aussi à cause de la précarité qui touche de plus en plus de personnes dans les anciens Etats de l'Union ?

Au moment où nous écrivions ces lignes, il y avait encore peu de certitudes sur ce qui allait advenir au niveau européen pour lever les inquiétudes du secteur. Certes, l'aide aux plus démunis se poursuivra, mais avec des changements importants qui impacteront forcément les montants d'aide déjà attribués.
Il se murmure que, pour la Belgique, ce serait entre un quart et un tiers en moins. Pourtant, « moins douloureux, dit-on encore, par rapport à d'autres pays comme la France qui risque de se voir privée de la moitié de ce qu'elle recevait... » Ces bruits de couloirs se vérifieront-ils ? Chez nous, les acteurs restent dans l'expectative. Du côté de la Banque Alimentaire de Bruxelles-Brabant (BAB), on croise les doigts pour que la diminution attendue n'aille pas au-delà des 40%. Harry Gschwindt, administrateur et porte-parole de la BAB : « Avec 60% du montant alloué dans le cadre du FEAD, nous pourrions encore arriver à nous en sortir... ». Même si dans le secteur ils sont nombreux à saluer le nouveau programme parce qu'il fallait bien s'adapter aux nouvelles réalités européennes [5] , il reste néanmoins difficile de croire les discours qui parlent d'une Europe plus sociale : avec des associations d'aide aux plus démunis qui vont devoir se débrouiller davantage dans un contexte économique plus difficile ?

La débrouille... et l'inventivité

Si les décisions à venir sont attendues avec une certaine appréhension, les acteurs sociaux veulent tout de même rester optimistes. Essentiellement, parce qu'il semblerait que 80% du FEAD seront quand même destinés à l'aide alimentaire ; contrairement à ce qu'on avait laissé entendre au début des pourparlers européens. Les 20% restants seraient destinés à l'aide matérielle (vestimentaire, ameublement, etc.) et, particulièrement, aux publics plus vulnérables tels que les enfants et les personnes âgées ainsi que le souhaite la Commission européenne. Rien n'interdit, explique Harry Gschwindt, que le soutien à ces deux groupes prenne la forme d'une aide alimentaire : « On pourrait cibler une nourriture particulière. Tels que des petits pots pour bébés qui seraient composés de produits sains et vitaminés. Ils seraient non seulement très utiles pour les très jeunes enfants, mais également pour les personnes âgées qui n'ont plus toutes leurs dents et qui, faute de moyens, ne peuvent pas se les faire remplacer. On sait aussi qu'elles ont souvent des carences... ».

fruitsIl apparaît qu'il faut pouvoir répondre aux besoins de publics différents tout en faisant montre de créativité. Et au niveau des banques alimentaires, on n'en manque pas puisque, au fur et à mesure, des accords sont en train d'être conclus pour compenser la perte des stocks européens. Les derniers stocks sont actuellement en cours de livraison et l'objectif, nous confie-t-on à la BAB, est de tenir le plus longtemps possible : au moins jusqu'au début du printemps ou de l'été prochain. Mais déjà, grâce à certains accords négociés, la banque va pouvoir continuer d'approvisionner les autres organismes en certains produits de base : notamment, en sucre (cinquante tonnes par an garanties par Tirlemont), en céréales pour les petits déjeuners (Kellogg's, Royaume-Uni), en produits non alimentaires tels que de la poudre à lessiver, des rasoirs jetables, du dentifrice Oral-B, etc. (trois cents palettes garanties par Procter & Gamble). Mais aussi, en couches pour bébés qui coûtent chers et que de nombreuses mamans seront heureuses de recevoir pour soulager leur budget. Parallèlement à cela, il faut souligner les partenariats – plus anciens ou en cours de négociation – avec les enseignes de la grande distribution (Delhaize, Colruyt, Carrefour, Aldi, Lidl...). La campagne de collecte auprès du grand public, qui a lieu à la mi-octobre, a permis de récolter dernièrement plus de six cent quatre-vingt mille euros au niveau national qui permettront aux banques alimentaires d'acquérir près de trois cent cinquante tonnes de denrées diverses de première nécessité auprès de l'enseigne au lion [6] . On peut aussi citer des actions telles que « Un café pour tous » de Douwe Egberts [7] . L'année passée, cette campagne a permis de recevoir quarante-quatre tonnes de café, soit l'équivalent de huit millions de tasses offertes. Cette année, le pari est d'atteindre dix millions fin décembre.

Et la qualité ?

Certes la question de la qualité est importante, mais de quels critères de qualité veut-on parler ? Est-ce de l'alimentation bio, des dates limite de consommation des denrées, des aliments frais tels que les fruits et légumes... ? Magali Jacobs, diététicienne  [8] : « Généralement, c'est de qualité nutritionnelle dont il est question ; c'est le fait de pouvoir manger équilibré, d'avoir une alimentation qui couvre les besoins en calories, en vitamines et en minéraux. Il existe à cet égard des recommandations émises par les autorités, internationales et nationales, de santé. On peut aussi souligner le rôle des micronutriments tels que les polyphénols que l'on retrouve dans les fruits et légumes colorés, le cacao, le café ou le vin rouge. Mais ceux-là sont difficilement mesurables. On sait par contre, indépendamment de l'apport en vitamines et minéraux, que les gens qui ne mangent pas du tout des fruits et légumes mais qui, par exemple, vont prendre des compléments, seront en moins bonne santé. Parce que les apports en antioxydants protègent quand même de maladies telles que le cancer, etc. La consommation de légumes a vraiment un effet protecteur démontré au niveau de la santé... »

Quant au bio, il n'est pas du tout indispensable pour être en bonne santé, indique la diététicienne : « Ce qui est bien avec l'agriculture biologique, c'est toute cette politique écologique qui la sous-tend.
On reproche aux aliments traditionnels de contenir des traces de produits chimiques. Mais des mesures ont été prises comme l'interdiction d'utiliser des pesticides et insecticides avant les récoltes et des seuils ont été déterminés. Tout ça est quand même contrôlé par les autorités fédérales... On ne doit pas se faire de souci pour sa santé, si on ne mange pas bio. Il faut juste veiller à bien laver ses fruits et légumes pour éliminer des résidus éventuels. Cela me semble simplement relever du bon sens. Parce que les fruits et légumes bio, il faut également les laver, car ils peuvent encore avoir un peu de terre... et d'autres choses. »

Au niveau de la BAB, on essaye de tenir compte de la qualité nutritionnelle des aliments... dans la mesure du possible. Harry Gschwindt : « Mais, ce n'est pas vraiment notre rôle de nourrir de la manière la plus saine les personnes démunies, car nous n'achetons pas les denrées : nous les recevons. Par conséquent, nous n'avons pas vraiment de contrôle là-dessus. Notre objectif est de soulager le budget de ménage des personnes démunies, pour qu'elles n'aient plus à acheter les produits que nous donnons. Nous nous assurons par contre que les aliments sont parfaitement consommables. Nous ne sommes pas là pour leur délivrer des produits avariés, ce qui par ailleurs ne serait pas permis par l'AFSCA. Mais surtout, nous ne voulons aucunement aggraver leur situation, voilà pourquoi la qualité de nos produits doit être irréprochable. Cela leur permet-il de faire des repas équilibrés ? C'est difficile s'ils n'ont que des pâtes ou s'ils font des repas sans viande ou sans légumes ; nous ne pouvons pas garantir l'usage qu'ils font de nos produits. » La qualité nutritionnelle des aliments est un problème que nous avions eu l'occasion d'évoquer dans le précédent dossier. C'était déjà une préoccupation de la Fédération des Services Sociaux (FdSS) dont les recommandations ont été entendues au niveau européen. Un travail remarquable et apprécié par les professionnels du secteur. Sabine Fronville, Coordinatrice de l'épicerie sociale Amphora asbl (Molenbeek-Saint-Jean) : « Les produits ont été améliorés. Et maintenant que nous recevons justement de bons produits depuis une année, nous nous acheminons malheureusement vers la fin du PEAD... »

Sur le terrain

La question de la qualité nutritionnelle est également au cœur des pratiques quotidiennes de bon nombre d'associations. Chez ces acteurs, elle est différemment travaillée. Dans le cadre de ce dossier, il aurait été intéressant d'aller voir ce qu'il en était dans les trois filières (colis alimentaires, restaurants sociaux et épiceries sociales). Nous avons fait le choix de nous pencher plus particulièrement sur les épiceries sociales qui, pour beaucoup de professionnels, semble être ce vers quoi devraient tendre l'aide alimentaire... moderne. C'est ce qui semble aussi transparaître dans un livre sur l'aide alimentaire publié à la suite d'une recherche-action menée à l'initiative de la FdSS : « Les épiceries sociales sont plus rares à Bruxelles. Elles sont pourtant extrêmement valorisées dans les discours parce qu'elles s'apparentent davantage à la consommation "classique". En effet, l'avantage le plus précieux de cette forme d'aide est qu'elle offre plus de possibilités de choix aux usagers dans leurs achats. De là à considérer qu'elle serait plus favorable à leur autonomisation et donc plus respectueuse de leur dignité, il n'y a qu'un pas (ou un raccourci ?) que nous nous garderons de franchir ici, tout en regrettant que cette alternative ne soit pas plus répandue. » [9] 
La possibilité de choisir ses denrées à un moindre coût est ce qui a incité la commune de Molenbeek-Saint-Jean à créer une épicerie sociale en 2008. L'asbl Amphora a principalement été conçue pour venir en aide aux personnes endettées de la commune. Sabine Fronville : « J'ai été engagée pour mettre en place l'épicerie sociale. L'enquête que j'ai menée avant de démarrer ce projet a confirmé que le niveau de précarité au sein de la commune était très élevé ; les colis alimentaires et les restaurants sociaux n'étaient pas suffisants. Les assistants sociaux du CPAS que j'ai consultés étaient confrontés à des personnes endettées qui avaient du mal à comprendre la gestion d'un budget. Ils avaient beaucoup de mal à les suivre parce qu'elles venaient uniquement quand elles avaient des problèmes d'argent (de grosses factures d'énergie, de téléphones, etc.). La création d'une épicerie semblait constituer en ce sens une alternative intéressante.
Les personnes pourraient y acheter les produits de 10 à 60% de leur valeur marchande. En y faisant leurs courses une fois par semaine, elles pourraient de cette manière réaliser une économie d'au moins 40% sur leur budget mensuel ; un gain qui leur permettrait de payer leurs factures à la fin du mois. » Les « clients », comme on tient à les appeler à Amphora, sont orientés là par les assistants sociaux ou les médiateurs de dettes qui gèrent leur dossier. La fréquentation de l'épicerie sociale est limitée à deux fois six mois, avec une évaluation de la situation financière au terme des six premiers mois. L'évaluation déterminera la poursuite ou non de l'aide. Mais, reconnaît-on à Molenbeek, il y a des gens qui ont des plans de paiement qui s'étalent sur plusieurs années, de graves problèmes de santé ou qui sont dans des situations inextricables [10]  pour lesquels la fréquentation de l'épicerie ne sera pas d'une grande aide...

Ce qu'on offre en plus à Amphora, ce sont des informations et des ateliers pédagogiques. Une grande partie de ceux-ci sont consacrés à la guidance budgétaire où l'une des méthodes les plus utilisées est le « co-constructivisme ». Sabine Fronville : « Généralement, l'animateur démarre avec la question "Pourquoi n'ai-je pas payé mes factures ?" Il part des réalités des participants pour susciter un échange et ils co-construisent des solutions communes. Tout cela dans le respect des valeurs et du comportement de chacun. Ces ateliers marchent bien et sont hebdomadaires. D'autres ateliers sont organisés en fonction des demandes des participants. Certains traitent de l'alimentation et de la consommation, mais ils sont moins réguliers. Ils sont intéressants, mais nous n'avons pas de budget pour les animer ; c'est une de nos bénévoles qui s'en occupe, et elle le fait d'ailleurs très bien. » Les aspects qualitatifs et nutritionnels abordés dans le cadre de ces rencontres-là sont difficiles à résoudre à plus d'un titre comme l'explique la coordinatrice : « Je pense par exemple aux collations, et plus particulièrement aux gaufres au sucre que beaucoup de mamans achètent dans les commerces. Je ne dis pas que les gaufres sont mauvaises ou qu'on ne devrait pas en manger. Mais là, de nombreux enfants en mangent, régulièrement, à leur goûter. Et elles sont accompagnées de jus de fruit alors qu'ils en ont déjà bu toute la journée. Ou de lait entier alors qu'ils ont déjà 10 ans !... Dans les collations, plus on les paye cher, meilleures elles sont souvent au niveau nutritionnel. Pour accueillir un grand nombre de familles, nous sommes obligés d'acheter des produits qui ne sont pas chers... Ici, les mères de famille peuvent acquérir des petits fromages frais. C'est peut-être très bien, mais le problème est que la moitié d'entre elles y rajoutent du sucre. Le but est-il atteint ? Ne dit-on pas que le chemin de l'enfer est pavé de bonnes intentions ? Quand on est dans une volonté de maîtrise de la nutrition des gens, on atteint rarement le but. Nous essayons donc de faire un accompagnement, mais ce n'est vraiment pas évident. »

Sur les rayons et dans les frigos

Qu'est-ce que les clients peuvent acheter dans l'épicerie molenbeekoise ? Essentiellement des produits de base (céréales, lait, etc.) et tous sont pratiquement achetés par Amphora : « Auprès de Colruyt. Nous acquérons généralement les meilleurs prix chez ce distributeur. Sa gamme de base est moins chère. » Seule une petite fraction de produits proposés sont reçus. L'épicerie ne propose pas de produits frais parce qu'ils sont plus difficiles à gérer. Mais, c'est aussi dû, en grande partie, à certains accords incluant des clauses de non concurrence avec les commerçants alentours ; des marchands qui vendent souvent des fruits et légumes frais. Sans parler du marché de Molenbeek qui, paraît-il, est très étendu et un des moins chers de la Capitale. Sabine Fronville : « Nos clients peuvent fréquenter l'épicerie pendant une période limitée. Passé ce temps, ils se retrouvent dans le circuit classique et sont donc de nouveau confrontés à des prix réels. Le but ici n'est pas de les extraire de leurs habitudes. Nous préférons qu'ils continuent à circuler au niveau économique dans leur quartier. Nous ne pouvons, nous ici, nous comporter de façon à ce qu'ils ne circulent plus dans les épiceries locales. » Ceci explique que l'épicerie sociale ne propose finalement que quelques aliments surgelés qui tournent sur l'année : cinq types de légumes, mais un seul de poisson.

atelierAu moment où vous lirez ces lignes, le CPAS de Berchem-Sainte-Agathe aura certainement ouvert son épicerie sociale... durable grâce à un soutien important de la Loterie Nationale.
Un projet qui fait sa fierté et qui aura trouvé son aboutissement avec l'ouverture des portes à la mi-décembre. Jean-François Culot, Président du CPAS : « L'épicerie sociale est une des réponses que nous apportons face au problème de la pauvreté rampante. Nous ne sommes pas les plus à plaindre au regard de la socio-démographie de la région, mais nous observons aussi une augmentation de la pauvreté au sein de la population berchemoise [11] .
Nous sommes confrontés à différentes facettes de la pauvreté ; l'isolement des gens par exemple, notamment celui des personnes âgées, traduit aussi une forme de pauvreté... Nous avions déjà les colis alimentaires, mais il nous est apparu nécessaire et urgent d'augmenter le nombre de dispositifs existants. Et l'épicerie est quelque chose de plus ouvert qui permettra également de faire de l'intégration sociale tout en tenant compte de l'environnement actuel. » A Bruxelles, ce sera, en termes de statut, la première épicerie sociale à être impulsée par un CPAS. Un choix qui, n'est peut-être pas facile, mais parfaitement assumé comme l'explique Jean-François Culot : « Parce que je défends l'idée comme président que les CPAS sont aussi des centres publics d'action sociale ! C'est-à-dire que, au-delà de l'aide sociale, les CPAS ont aussi un rôle à jouer comme promoteurs d'actions sociales. » Le projet berchemois est intéressant parce qu'il a été créé à travers plusieurs axes (participatif, santé, alimentation durable...).

Véronique Slegten, Coordinatrice de l'Agenda 21 : « Notre vision du développement durable, en tant que CPAS, qui coordonne déjà l'action sociale au sein de la commune, est d'y ajouter une réflexion environnementale et d'impliquer les usagers, les associations, les citoyens, les travailleurs communaux, etc., dans la démarche de tout le projet. »

Sébastien Van Daele, Coordinateur de l'épicerie sociale : « Avec ma collègue de l'Agenda 21, nous avons réussi à avoir un subside de l'IBGE pour mettre en place l'épicerie de manière participative et durable. Pourquoi participative ? Pour connaître l'avis des usagers sur le projet et les produits qu'ils souhaitaient retrouver dans l'épicerie. Nous avons travaillé avec un échantillon d'usagers, dont des bénéficiaires de colis. Nous avons réalisé sept ateliers dont un organisé autour d'un petit-déjeuner pour lancer le projet. Un atelier diététique a été réalisé en collaboration avec la Coordination Sociale de Berchem-Sainte-Agathe et trois ateliers cuisine, en collaboration avec la maison médicale Kattebroek, où nous avons fait une sensibilisation à l'alimentation durable. Nous avons également organisé un atelier sur la fabrication de produits d'entretien écologiques en collaboration avec la Croix-Rouge d'Auderghem [12] . »
Le but étant, à terme, de proposer dans l'épicerie du vinaigre, du bicarbonate de soude, des cristaux de soude..., qui sont les ingrédients de base pour réaliser soi-même ses produits d'entretien. « De cette manière, on a des produits qui sont écologiques et peu coûteux. Dans un premier temps, les deux alternatives seront proposées. Les produits déjà prêts à l'utilisation, en grande partie de la marque Ecover – grâce à un partenariat avec "Goods to Give", une association de mécènes qui récupère des invendus auprès de grandes sociétés – et les ingrédients pour en fabriquer soi-même. Avec les participants, nous avons aussi été visiter la ferme urbaine de l'association Le Début des Haricots à Neder-Over-Hembeek. Le but étant que les usagers puissent se familiariser avec les méthodes de maraîchage en ville. L'objectif de notre projet est d'être auto-suffisant à terme, de travailler en circuit fermé. C'est-à-dire : pouvoir proposer à nos usagers, nos propres légumes cultivés, sur les terres berchemoises, par des personnes mises au travail dans le cadre d'un travail de réinsertion professionnelle. »

boulettesLa fin des ateliers a permis de publier un « Vademecum – Epicerie sociale durable » qui est mis à la disposition de tous ceux qui seraient tentés de se lancer dans une expérience similaire. D'autres CPAS ou communes, nous a-t-on confié sur place, ont déjà manifesté leur intérêt. Le document reprend quelques recettes [13]  réalisées au cours des ateliers culinaires et deux d'entre elles, paraît-il, la « Confiture de pommes de terre à la vanille et à la cannelle » et les « Boulettes de lentilles corail, sauce yaourt et menthe », valent le détour. L'épicerie proposera, entre autres, des légumineuses qui constituent une bonne alternative à la viande.

Comme à Amphora, ce dernier aliment ne sera pas proposé en magasin à cause de la difficulté à le conserver ; on n'exclut cependant pas la possibilité de pouvoir en vendre un jour... Pour les fruits et légumes, en attendant d'en produire localement, il faudra les acheter. Sébastien Van Daele : « Pour l'instant, nous avons des partenariats. Nous sommes en pourparlers avec le marché matinal de Bruxelles (Mabru) pour récupérer un certain nombre de fruits et légumes. » C'est aussi le cas avec une association locale pour pouvoir créer un four à pain. Grâce à ce partenariat, le CPAS espère aussi pouvoir donner à ses usagers l'occasion d'acheter de bons pains et croissants. La volonté manifeste est de proposer, dans la mesure du possible, des aliments sains et de favoriser les comportements qui privilégient une alimentation équilibrée. Une enquête a d'ailleurs été menée auprès d'un échantillon d'usagers et les résultats relatifs à leur alimentation ont, en un sens, agréablement surpris. En matière d'achat de légumes frais, on a ainsi appris que « la grande majorité des personnes questionnées (78,6%) achètent leurs légumes frais, soit au supermarché, soit au marché. C'est la saison et le prix qui déterminent le plus le choix des légumes. » [14]  « Ce qui veut dire, indique Véronique Slegten, que les repas à la maison contiennent souvent des légumes. Cependant, de nombreux parents, au cours des ateliers cuisine, étaient vraiment préoccupés par le fait que leurs enfants aimaient bien manger à l'extérieur... » Inquiétant ? Oui, quand on sait qu'il s'agit de « dürüms » [15]  et que beaucoup d'adolescents en consomment jusqu'à trois à quatre fois par semaine. Il y a là vraisemblablement un travail en profondeur à réaliser. Reste à savoir par qui.

Du caritatif au travail social

marche 2Si la qualité est de plus en plus souvent ressentie comme une dimension que l'on ne peut plus ignorer dans les pratiques d'aide alimentaire, l'approvisionnement reste cependant au cœur des préoccupations des associations. Ces questions sont essentiellement débattues par elles au sein de la « Concertation Aide Alimentaire » qui est coordonnée par la Fédération des Services Sociaux. Déborah Myaux, Coordinatrice de la Concertation : « Les services sociaux membres de la fédération passent beaucoup de temps à chercher l'alimentation. C'est autant de temps qu'ils ne passent pas à faire de l'accompagnement social et à veiller à l'accueil. En réalité, la qualité de l'approvisionnement a un impact sur la qualité du travail social et de l'accueil qui sont effectués auprès des bénéficiaires. Voilà pourquoi nous travaillons sur la question d'un approvisionnement stable en produits de qualité depuis deux ans. Ce n'est qu'à cette condition-là que l'aide alimentaire a du sens, que nous pouvons l'élever à quelque chose qui soit intéressant. »
Il faut rappeler que le secteur est composé de nombreuses associations privées (d'inspiration religieuse ou pas) et d'organismes publics tels que les CPAS comme illustré plus haut. Et que le travail qui y est réalisé repose à 70% sur des bénévoles. Si ce chiffre témoigne aussi à sa manière que l'engagement désintéressé demeure prégnant dans notre société, il n'en résulte pas moins que des difficultés n'ont pas manqué de surgir... Déborah Myaux : « La Concertation Aide Alimentaire a été créée en 2006 pour coordonner et professionnaliser le secteur. Nous nous sommes rendu compte, à la suite d'une étude, que les associations se sentaient très seules dans leur travail et qu'elles n'avaient aucun appui alors qu'elles sont confrontées à des publics qui sont particulièrement fragilisés et qui ont besoin d'un accompagnement spécifique. La concertation a été mise en place pour soutenir ce secteur et former les bénévoles qui ne sont pas des professionnels du travail social. Ils n'ont pas toujours les repères ou les références sur la manière d'aborder le public : ils ne connaissent pas les principes déontologiques à appliquer quand on travaille avec des personnes précarisées comme le secret professionnel, la non-discrimination, etc. Au cours du temps, il est devenu évident que la professionnalisation du secteur était nécessaire et qu'il n'était plus possible de se limiter à faire du caritatif comme on le faisait depuis des décennies. »
Diverses formations (d'accueil et d'écoute, sur les règles d'hygiène et de sécurité de la chaine alimentaire, de réorientation des bénéficiaires, etc.) et une charte reprenant les principes de base d'une action sociale sont deux exemples, parmi d'autres, qui témoignent de cet effort de faire de l'aide alimentaire autrement.

Garder un oeil sur la situation

dejeunerManger mieux est une préoccupation légitime, et qui est dans l'air du temps. Mais dans le secteur de l'aide alimentaire, six ans après que nous lui ayons consacré un premier dossier, il faut bien se rendre à l'évidence : l'équation principale pour la grande majorité des acteurs se résume tout simplement encore à pouvoir aider les gens à se nourrir, point. Et, face à cette urgence, on ne peut ignorer que les avis sur les priorités divergent. Mais être actif aujourd'hui dans le secteur ne peut uniquement se limiter à donner de quoi manger. La réflexion sur la qualité, même si elle peut être considérée comme un « luxe », demeure importante à faire. Car l'alimentation des personnes précarisées a aussi un impact sur leur santé accentuant par là les inégalités dont elles sont déjà frappées. Il reste cependant vrai que le nœud du problème est la précarité qui, hélas, continue de croître. Et tant que tous ceux qui ont la possibilité de la combattre ne prendront pas les mesures courageuses nécessaires, elle continuera à faire des ravages. Autrement, il faut craindre que l'inventivité des acteurs ne suffise plus pour recoller les morceaux.

 

 

 Anoutcha Lualaba Lekede

Notes

 [1] Le nouveau visage de l'aide alimentaire, dans « Bruxelles Santé » n° 47, juillet-août-septembre 2007, asbl Question Santé, pp. 9-16.
 [2] Cette année-là, avec un hiver particulièrement glacial, les Etats membres se retrouvent quelque peu dépourvus face à la réapparition de la pauvreté alimentaire. Décision est donc prise d'utiliser les excédents alimentaires de la CEE... Pour en savoir plus, on peut se référer au dossier : Aide alimentaire – Stop ou encore ?, ... bis n° 168, CBCS, novembre 2012.
 [3] De la nourriture gratuite pour les Européens les plus démunis, http://ec.europa.eu
 [4] Anciennement connue sous l'appellation de « Fédération des Centres de Service Social Bicommunautaires » (FCSSB).
 [5] La disparition progressive des stocks agricoles ou surplus communautaires a eu pour conséquence d'acheter de plus en plus souvent les denrées alimentaires sur les marchés. Dès lors, il était devenu incohérent de continuer à utiliser des fonds de la Politique Agricole commune (PAC)... Pour en savoir plus, on peut se référer au dossier : Aide alimentaire – Stop ou encore ?, ... bis n° 168, CBCS, novembre 2012.
 [6] Ce montant se traduit en bons de tirage auprès de ce fournisseur qui permettront de produire dix-neuf types de produits différents pour les banques alimentaires (environ une centaine de palettes). Des campagnes de ce type sont aussi réalisées auprès des autres supermarchés et s'étalent dans l'année. Les campagnes de collecte auprès de Colruyt rapportent à l'échelle nationale entre deux cent cinquante mille et deux cent quatre-vingt mille euros chaque année. Les sommes récoltées sont réparties entre les différentes banques en tenant, entre autres, compte du pourcentage de personnes démunies dans la région où elles se trouvent. Pour la BAB, c'est environ 18,7%.
 [7] Pour chaque paquet de café vendu en décembre, la marque fait don de deux tasses de café aux banques. Depuis le début de l'initiative, il y a onze ans de ça, cinq cents tonnes de café ont déjà été distribuées, soit l'équivalent de cent millions de tasses de café, www.douwe-egberts.be
 [8] Enseignante – Département diététique de la Haute Ecole Léonard De Vinci – Institut Paul Lambin.
 [9] Hugues-Olivier Hubert et Céline Nieuwenhuys, L'aide alimentaire au cœur des inégalités, coll. Logiques sociales, L'Harmattan, Paris, 2009, p. 36.
 [10] Par exemple, une mère seule avec plusieurs enfants, sans travail, sans qualification et parlant mal le français...
 [11] A Berchem, plus de sept cent cinquante personnes sont d'une manière ou d'une autre aidées par le CPAS. Et environ quatre cents d'entre elles reçoivent des colis alimentaires.
 [12] Bruxelles Santé n° 66, avril-mai-juin 2012, asbl Question Santé, pp. 16-17.
 [13] Réalisées par une coach en alimentation durable. Le vademecum est disponible sur www.cpasberchem.irisnet.be/fr/epicerie-sociale
 [14] Résultats de l'enquête auprès des usagers du département des affaires sociales – CPAS de Berchem-Sainte- Agathe.
 [15] Galettes de pain turques enroulées contenant de la viande, de la sauce, des frites et des crudités.

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