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Vieillissement actif, la nouvelle norme ?

L’Europe le chante sur tous les tons : le vieillissement à venir sera actif. La personne âgée travaillera. Consommera. Fera du volontariat. Préservera sa santé. Aidera sa famille ou ses proches. Point final ? Non. Parce que face à cette injonction du « bien-vieillir », des voix critiques relèvent quelques (gros) points d’interrogations.

Prenez un mot qui, a priori, ne fait fantasmer personne, celui de vieillissement. Pourtant, si vous lui accolez l’adjectif « actif », voilà qu’en apparence les choses deviennent tout de suite éminemment plus sympathiques. « En réalité, en instituant l’année 2012 comme celle du vieillissement actif et des solidarités intergénérationnelles, l’Europe a mené une gigantesque opération de communication », décrypte Marine Bugnot, chargée de missions à Courants d’Ages [1]. Ainsi, l’Union européenne aurait participé à la diffusion d’un concept ou d’une philosophie du vieillissement proposés depuis les années 1990 et qui, lentement mais sûrement, s’insère doucement dans nos consciences et notre vocabulaire. Au point de l’accepter comme « naturel », sans davantage se poser de questions ?

Le début de cette histoire a commencé par une situation historique sans précédent : nous vivons plus longtemps. Au 1er janvier 2010, l’Europe comptait 87 millions de personnes de 65 ans et plus, soit 17,4 % de la population totale. Entre 2015 à 2035, la génération des baby-boomers arrivera à l’âge de la retraite, faisant basculer davantage encore la proportion entre actifs et non-actifs. Mais cet allongement de la vie, qui aurait pu être vécu et ressenti comme une magnifique réussite, a fait naître une série de discours « catastrophes » focalisés sur un thème, celui du prix à payer pour tous ces « vieux ». Ces derniers seraient à l’origine de désastres et de chocs économiques annoncés, en raison des fâcheuses répercussions qu’ils génèrent sur les systèmes de protection sociale, de pension ou sur le marché du travail. Selon les chercheurs Thobault Moulaert et Dimitri Léonard [2], le concept de vieillissement actif s’est donc développé dans un climat très anxiogène.
Alors que, face aux bouleversements générationnels présents et à venir, certains prônaient la fin de l’Etat providence et défendaient la mise en place d’un système d’assurance privée, le « vieillissement actif » s’est targué de proposer une solution – la solution ?, – pour surmonter les difficultés en vue. Ses défenseurs ont parlé du vieillissement comme d’un défi, plutôt que d’une menace. Et ils ont avancé une série de changements, présentés comme indispensables..

Le grand retour de la valeur travail

Dans la pratique, le terme « vieillissement actif » ne recouvre pas forcément les mêmes définitions ni les mêmes conséquences selon les personnes ou les organismes qui s’en prévalent. Grosso modo, tous y glissent néanmoins des notions de citoyenneté, évoquent une approche transversale et globalisante, et une promotion de la solidarité [3]. Mais avec de fortes nuances. Ou des valeurs plus dominantes que d’autres.

Dans la vision adoptée par l’Union européenne, sans toucher à l’architecture générale du système de protection sociale du 3ème âge, on défend la chance, pour les personnes âgées, de prendre pleinement part à la société en s’attaquant aux discriminations dont elles sont victimes en raison de leur âge. Rester actif en vieillissant passerait donc en premier lieu par une promotion de l’emploi des aînés, à travers un vaste programme d’actions esquissé au niveau européen dès la fin du XXè siècle. Les Etats ont donc été encouragés à réformer les pratiques du travail, par exemple en favorisant au maximum la participation de toutes les cohortes d’âge au sein du marché de l’emploi. Au programme : des mesures pro-actives en faveur de l’emploi des personnes âgées (y compris par du temps partiel) afin d’augmenter leur taux d’emploi, des limites aux départs anticipées à la retraite, des possibilités d’un cumul de la retraite et d’un emploi, des réformes du système de retraite, etc.

Par ailleurs, partant du constat que les systèmes de santé européens n’étaient pas conçus pour faire face au vieillissement et à ses maux que sont la maladie, l’inactivité et la dépendance [4], les tenants du vieillissement actif à la sauce de l’Union européenne préconisent de mettre l’accent sur une politique préventive plutôt que curative. En clair, les citoyens sont invités, sensibilisation adéquate à l’appui, à adopter des comportements « responsables » qui promeuvent une bonne santé. Il revient donc aux individus de tout mettre en place afin de vieillir en bonne santé. A chacun, aussi, de préserver son autonomie, et de conserver pleinement sa place dans la société en restant épanoui dans sa vie professionnelle et/ou par ses engagements en tant que citoyen, en participant activement à la vie de la communauté. En agissant de la sorte, les personnes âgées permettraient d’éviter le naufrage économique qu’elles sont censées générer. Mieux encore, actives comme travailleurs, consommateurs, soignants, volontaires et citoyens, elles deviendraient l’une des clés de la croissance et de la relance...

Un faux-frère ?

Présentée ainsi, la notion de vieillissement active pourrait sembler prometteuse, sinon susceptible de réconcilier les générations autour de concepts partagés par tous. Pourtant, à mieux y regarder, il est possible de déceler rides et failles derrière les discours liftés et officiels. Ce travail de décryptage est, précisément, celui qui a été entrepris par les membres du réseau Courants d’Ages qui, par ailleurs, travaillent au quotidien, pour développer davantage de solidarité entre les générations et créer des liens entre elles. Cette attitude aiguise forcément leur vigilance et leurs interrogations face à tout ce qui pourrait augmenter les crispations entre les générations...

« A partir de 2010, certains membres ont mené une réflexion de deux ans sur l’Année européenne du vieillissement actif et des solidarités entre les générations. Pour diffuser notre lecture du vieillissement actif, une brochure a été publiée [5], avant l’organisation d’une journée de conférence sur ce thème », détaille Marine Bugnot. Cette démarche a permis de mettre en évidence une déconstruction des discours ambiants, bâtis autour d’une vision semblant oublier les apports considérables des personnes âgées à la société et tendant à les montrer du doigt comme responsables de la crise.

La fin des fantasmes

Les lignes de conduites suggérées par la théorie du « vieillissement actif » sont-elles inéluctables ? Selon certains experts, comme le sociologue et économiste français Bernard Friot, « le choc démographique est une construction fantasmée » [6]. A ses yeux, le poids du vieillissement serait moins un enjeu que celui de la répartition des richesses. « Le raisonnement selon lequel le recul de la part des actifs occupés rendra impossible le financement des retraites est aussi absurde que si l’on avait prédit au début du XXè siècle la famine pour la France du XXIè siècle parce que la part des paysans allait se réduire à 3 % de la population », explique-t-il. De son côté, le sociologue Matéo Alaluf [7] évoque « l’alibi » que constitue le vieillissement démographique. Il permettrait, dit-il, d’ouvrir une fenêtre d’opportunité « pour faire passer des mesures qui, sinon, n’auraient aucune chance d’exister. » Et qui, pour certaines, détricotent des acquis sociaux...
En fait, « la vision du vieillissement par les institutions européennes est centrée sur la seule dimension économique. Certes, cette dernière ne peut être évacuée. Mais, pour Courants d’Ages, cela semble trop restrictif et inenvisageable sans croissance sociale », insiste Marine Bugnot.

Au bout du compte, l’instrumentalisation de la notion de vieillissement actif à des fins essentiellement économiques a de quoi inquiéter, soulignent les membres de Courants d’Ages. Etre actif pourrait-il se réduire à être productif ? Ou, sinon, inutile ? L’approche qui réduit le vieillissement à sa dimension productive, à ce qu’une personne âgée coûte et rapporte, risque en tout cas d’aboutir à la création d’un stéréotype, voire d’un prototype, celui du « bon vieux ». « Dans ce modèle européen, complète Courants d’Ages, le vieux est responsable. Il fait du sport. Il se tient à disposition de sa famille en tant qu’aidant proche et à la disposition de la collectivité en tant que bénévole et citoyen. Et il est tout bonnement réduit à sa capacité de produire et de contribuer à la vie socio-économique, par le biais du travail ou du bénévolat. »

Une santé à toute épreuve

Le deuxième fer de lance de la vision européenne du vieillissement actif - celle concernant le développement de la prévention santé des aînés -, n’est pas davantage à l’abri des interrogations ou des critiques. « Comment tenir ce programme quand la santé fait défaut ? » questionnent de nombreux membres de Courants d’Ages. Fondamentalement, les multiples attentes à l’égard des personnes ne peuvent être rencontrées que par les aînés qui ont la chance de pouvoir être en bonne santé. En revanche, les discours du vieillissement actif ne sont pas adaptés aux populations précarisées ou fragilisées.

De plus, si le « vieillissement réussi » se mesure à l’implication dans la société à travers un travail bénévole ou dans le marché de l’emploi, et à la capacité de rester en bonne santé le plus longtemps possible, à l’inverse, se dessine le prototype du mauvais vieux, celui qui « rate » son vieillissement. Face à l’injonction du « bien vieillir », ceux qui ne réussiraient pas à remplir les critères adéquats risquent de le vivre comme un échec, à titre personnel et au regard de la société.

Au final, dans le vieillissement actif prôné par l’Europe, les représentations liées à l’âge, tout comme celles accolées à un travail, ici valorisé à l’extrême, ou bien à la santé - comme si une bonne santé était forcément un bien accessible à tout le monde - posent problème. « On ne tient pas compte des pluralités de situations, des voies multiples du vieillissement, un phénomène qui débute - faut-il le rappeler ? - dès l’enfance et qui s’appuie sur des parcours de vie très différents », constate Courants d’Ages. A défaut de reconnaître cette diversité, un « modèle unique » de personnes âgées semble émerger. Il exclut les aînés abimés, cassés par la vie ou par le travail ou qui, pour des raisons culturelles s’engagent difficilement dans des missions d’aide, de volontariat ou de bénévolat. Il les marginalise ou les culpabilise. Le tout, au risque d’agrandir la fracture sociale.

Place aux acteurs !

Courants d’Ages ne s’est pas contenté de construire et porter un discours critique. Le réseau a proposé une série de recommandations, concrètes et constructives, destinées à valoriser d’autres pistes, d’autres perspectives. Plutôt que de valoriser des personnes âgées « actives », il suggère de les soutenir à devenir les « acteurs de leurs décisions, quelque soit leur autonomie, leur âge, leur dépendance ». Cette stratégie n’exclut pas d’aménager des conditions de travail plus adéquates aux aînés qui choisiraient de continuer des activités professionnelles. Mais "cette approche se veut plus solidaire et plus collective que le vieillissement actif. Elle se garde de montrer quiconque du doigt en disant : « Vous devez être responsable et bouger au sein de la société ». En revanche, elle encourage toutes les initiatives qui concourent à changer profondément les regards sur le vieillissement, tout en laissant au maximum les prises de décisions aux personnes concernées. En effet, plutôt qu’une vision d’un vivre ensemble ne fonctionnant qu’à travers l’utilité de chacun, il devrait être question de la création et la continuité des liens entre toutes les générations, dans une approche inclusive. Bref, nous pensons qu’il est temps de valoriser une réelle solidarité intergénérationnelle où les personnes âgées pourront trouver leur place « , plaide Courants d’Ages.

Au début du mois de mars dernier, Le Soir a publié les résultats d’une étude de l’économiste Vincent Vanderberghe, selon laquelle au-delà de 50 ans, la productivité des travailleurs belges baissait significativement et que cette situation nuisait au profit des entreprises. Le même jour, La Libre Belgique a rapporté des déclarations patronales déplorant le coût salarial trop élevé des employés »âgés"... Sur le terrain, les politiques européennes menant au vieillissement actif avancent à pas mesurés, entre autres en raison de la crise du marché de l’emploi ou des décisions d’activer prioritairement l’emploi des jeunes. Mais elles avancent... De son côté, Courants d’Ages a reçu relativement peu de réactions de la part des responsables politiques auxquels sa brochure avait été envoyée.

Place aux acteurs !
« Actif ? Voilà un mot bien trop lié à celui d’utilité. Et donc un mot... parfaitement inutile ou incongru lorsqu’on travaille, sur le terrain, avec des personnes âgées ! En effet, ce qui importe, c’est de les rendre acteurs », assure Isabelle Parentani, coordinatrice de l’ASBL Entr’Ages, et qui a participé aux réflexions de Courants d’Ages sur le vieillissement actif. Entr’Ages [8] met en lien des personnes âgées et d’autres générations. L’ASBL organise, structure, prépare et suit des projets réalisés en partenariat, afin qu’ils se déroulent dans un cadre sécurisant. Les activités doivent favoriser la rencontre mais, aussi, le plaisir et le bien-être de tous. Des exemples ? Des femmes de 50 à 60 ans, issues de milieux précaires et en questionnement sur leur vieillissement, formées au massage des mains, proposent leur technique à des personnes en maison de repos. Ou bien des mères vont tricoter avec des personnes âgées afin de décorer, ensuite, le chemin qui va du home jusqu’à l’école de leurs enfants. Ou, encore, une pièce de théâtre, montée avec des jeunes et des personnes âgées, dont certaines avaient des troubles de la mémoire ou venaient sur scène dans un fauteuil roulant...
« Dans tous les cas, la personne âgée décide de participer ou de s’impliquer, explique Isabelle Parentani. Elle est actrice de sa décision et de ce qui en découle. Y compris lorsqu’elle prend le risque de se retrouver sur une scène, malgré la vieillesse, la maladie, le handicap. » Et ce, en dépit – ou au-delà – des discours si souvent entendus : « Je ne sers plus à rien », « Je suis un vieil objet dont on ne sait plus quoi faire », ou « Je ne vaux plus rien, ne venez pas vous embêter avec moi ». Autant de phrases « logiques » lorsqu’elles sont nourries par un discours qui ne privilégie que le vieillissement actif. Et non les acteurs du vieillissement.

Pascale Gruber
Question Santé

Notes

[1] Courants d’Ages est la Plateforme de l’Intergénération en Belgique francophone. Tous ses membres défendent une vision de la société où chaque âge a une place et un rôle actif. www.intergenerations.be 

[2] Le vieillissement actif sur la scène européenne. Thibauld Moulaert et Dimitri Léonard. Courrier hebdomadaire du CRISP.

[3] L’OMS en parle comme d’un processus qui consiste à optimiser les possibilités de vie en bonne santé, de participation et de sécurité afin d’accroître la qualité de vie pendant la vieillesse. Le vieillissement actif permet aux personnes d’atteindre leur potentiel de bien-être tout au long de leur vie et de participer à la société selon leurs besoins, désirs et capacités, tout en fournissant la protection, la sécurité et le soutien dont elles ont besoin (2002).

[4] www.cairn.info. Article « Pour une politique du vieillissement actif en europe : comment surmonter les obstacles et saisir les possibilités. »

[5] Le vieillissement actif (2012). Courants d’Ages, Plateforme de l’Intergénération en Belgique francophone. www.intergenerations.be 

[6] "L’enjeu des retraites", Bernard Friot, ed. Broché.

[7] "Fenêtre d’opportunité", M. Alaluf, Politique, revue des débats.

[8] www.entrages.be 

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