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Le stress au travail

Nous avons déjà parlé de la souffrance au travail dans trois précédents dossiers de Bruxelles Santé [1]. Nous y avions abordé le concept même de souffrance au travail, les conséquences de cette souffrance et les outils juridiques existants pour y faire face. Nous nous étions aussi penchés sur la souffrance liée aux conditions spécifiques du travail social et du secteur non-marchand. Dans cet article, nous donnons la parole à deux spécialistes de la gestion du stress, interviewés dans le cadre du projet « 7 Jours Santé », Pierre Firket et Thomas Périlleux.

stress alcool 75Le projet « 7 Jours Santé », mis en place par l'asbl Question Santé, propose gratuitement aux indépendants, dirigeants et salariés des très petites entreprises bruxelloises des informations santé et bien-être et des actions de sensibilisation. Après avoir organisé des ateliers sur les thèmes tels que la gestion du temps, la mobilité à Bruxelles ou la promotion de l'activité physique, « 7 Jours Santé » a sollicité la clinique du stress et du travail (CITES) de Liège.

 En plus de nous prêter leurs services en matière de gestion du stress, Pierre Firket (médecin généraliste et directeur du CITES) et un de ses collaborateurs, Thomas Périlleux (sociologue clinicien), ont accepté de répondre à nos interrogations sur le stress et les activités de leur clinique un peu particulière.

Comment envisagez-vous le stress dans le milieu professionnel ?

Pierre Firket : Le stress ne peut se comprendre que dans l'interaction entre un individu et son environnement. Ce qui est important c'est la manière dont l'individu perçoit et se représente ses possibilités de réponses aux demandes émanant de l'environnement du travail. S'il ne peut pas y répondre, il stressera. Certains trouveront des stratégies d'adaptation, par exemple en déléguant ou en travaillant mal ou peu.

Thomas Périlleux : Parfois, les réflexions sur le stress se focalisent trop sur des solutions individualisées et les symptômes. On veut colmater les brèches le plus vite possible. Hélas, on perd alors cette idée d'interaction avec le milieu de travail. Celui-ci n'est pas une donnée fixe et peut évoluer car, lui-même, est inséré dans un contexte économique plus large.

P.F. : Quand on prend en compte cette interaction avec l'environnement, on ne peut plus mettre uniquement le projecteur sur l'individu. Dans la prise en charge d'un individu souffrant de stress, on réfléchit à ces interactions. D'une part, on tente de dégager la marge de manœuvre qu'à l'individu par rapport à son environnement. D'autre part, on cherche ce qui est modulable dans cet environnement.

L'individu se sentira généralement mieux s'il se rend compte que ce n'est pas lui qui n'est pas assez "résistant" au stress. C'est aussi l'environnement dans lequel on évolue qui doit s'adapter pour assurer l'équilibre de l'individu.

Comment abordez-vous cela avec vos patients ?

P.F. : A la clinique du stress et du travail, nous n'allons pas dire ou prescrire l'attitude à adopter, même si certaines personnes en sont demandeuses. Nous allons plutôt réfléchir avec la personne et tenter de faciliter une prise de conscience vis-à- vis de son travail. N'oublions pas que l'individu est acteur de la situation. Certains vont se mettre dans des situations très compliquées en terme de compétences, de choix stratégiques... De ce point de vue, la personne a une part de responsabilité.

Nous aidons aussi les personnes qui nous consultent à avoir un regard distancié sur ce qu'ils vivent, à voir quelles sont leurs potentialités, ce qu'ils ont déjà essayé et à valoriser ce qu'ils ont fait. Il s'agit de comprendre pourquoi quelque chose n'a pas marché, de faire éventuellement appel à des ressources extérieures, de voir les compétences à acquérir, les facteurs de risque...
Pour un commerçant par exemple, nous pouvons l'aider par une réflexion sur son environnement de travail et voir sur quoi il peut agir. Il ne pourra pas agir sur la mondialisation ou le cours du blé. Par contre, il pourra plus probablement agir sur une réflexion organisationnelle, promotionnelle,... Nous aidons nos patients à trouver sur quels leviers d'action ils peuvent agir !

Quelles sont les difficultés rencontrées par vos patients ?

stress beaucoup 75T.P. : Les personnes qui viennent ici sont dans des situations assez critiques, avec un rapport au travail très difficile. Ils ne savent plus quelles ressources mobiliser ! La question que le salarié se pose généralement, c'est « je reste ou je pars » alors que le travailleur indépendant se demandera « je continue ou je passe salarié ? ». La question est donc souvent posée en terme binaire : quitter ou rester. Notre travail est de trouver avec la personne une 3ème voie, une voie de changement car si on quitte une situation sans rien changer, on risque de reproduire le même scénario ailleurs.

Notre travail est plutôt de pousser les individus à se questionner sur des nouveaux scénarios de travail en évitant le schéma binaire. L'idéal est d'aider le patient à atteindre ce point de décision et à prendre conscience qu'il existe une solution alternative à laquelle il n'avait généralement pas songé initialement.

 

 

Quelles peuvent être les manifestations du stress sur l'individu ?

P.F. : Les personnes qui viennent sont dans des problématiques existantes depuis un certain temps. Les difficultés qu'elles rencontrent ne sont pas nouvelles et le moment de la consultation est souvent lié à un incident critique « je n'en peux plus ». Se manifestent alors des symptômes neurovégétatifs (NDLR : boule à la gorge, oppression thoracique, nœud à l'estomac), d'oppression, des problèmes musculaires, digestifs, de sommeil. Nous constatons aussi une fragilité, une instabilité émotionnelle, de l'anxiété, une perte d'estime de soi ou encore une amplification de la réalité. Avec en plus des difficultés de concentration ou de systématisation des tâches. Ces signaux peuvent aboutir à un sentiment de solitude, d'isolement, d'excès de colère et de passage à l'acte. Et en amont de ces difficultés, il y a très souvent une sorte de déni.

T.P. : Au départ, il peut y avoir des symptômes qui paraissent strictement somatiques comme la perte de cheveux, la prise ou perte de poids. Mais ensuite, on peut considérer que ces symptômes sont l'expression de choses non-dites. Et quand on donne la possibilité d'en parler, on se rend compte que ressurgissent des conflits antérieurs en amont, bien présents, mais étouffés.
Les gens finissent par venir après un moment critique, un moment de bifurcation professionnelle. Par exemple, après un changement de structures de travail, une promotion prévue qui ne vient pas ou un événement déclencheur de type éthique comme le énième licenciement à devoir faire. Le risque est de focaliser l'attention sur l'élément déclencheur, alors qu'il y a tout un processus en amont qui y a conduit.

Comment les personnes arrivent-elles en consultation à la clinique du stress et du travail ?

stress telephone 75P.F. : Au moment de l'incident critique, il y a une prise de conscience personnelle, mais aussi des personnes de l'entourage (épouse, collègue, un tiers). Ces derniers se mobilisent et envoient la personne chez son médecin-conseil ou du travail qui peut rediriger vers la clinique du stress. A ce stade, la personne en souffrance a besoin d'avoir l'avis d'un tiers. Elle est dans une démarche d'échec avec un sentiment de dépréciation, de culpabilité où elle s'inhibe complètement. C'est un passage difficile à franchir. Toutefois, grâce au bouche à oreille, les gens commencent à en parler. Une prise de conscience collective de la problématique du stress s'enclenche progressivement.

Quelles sont les causes de ces souffrances liées au stress ?

T.P. : C'est une question clé qui est aussi propre à chaque cas. Il est difficile de généraliser, il faut être prudent. D'un côté, il y a un versant subjectif. Parfois, le travail représente toute la vie d'une personne, il est idéalisé et renforcé par une volonté de perfectionnisme souvent lié à une histoire personnelle et à des valeurs transmises par la famille, l'entourage, etc. De l'autre côté, on retrouve l'organisation du travail. Toutes les enquêtes montrent que le travail s'est intensifié : faire plus en moins de temps, des délais raccourcis, des pressions à la performance économique. De plus, les formes d'évaluation de plus en plus individualisées et la mise en compétition des travailleurs entre eux n'aident pas à trouver des modalités de travail concertées. Cela ne crée pas de la solidarité même si les individus en sont demandeurs.
Les nouvelles formes d'organisation du travail mettent à mal d'anciennes formes de coopération. Il faudrait en créer de nouvelles.

P.F. : Je pense que le stress au travail existait aussi auparavant. Néanmoins, le contexte a changé et a bouleversé les interactions entre l'environnement et l'individu. Dans les années 80, des mutations économiques importantes ont transformé les logiques organisationnelles du travail. Le rapport au travail et le sens qu'on pouvait y mettre (épanouissement personnel, valorisation de soi, quête d'idéal) ont changé. Les gens sont en difficultés par rapport à leurs valeurs, à ce qu'on leur demande, aux logiques de rendement, d'organisation d'équipe. Toute la valeur travail : s'investir, être motivé, créatif... est mise à mal. L'évaluation en est la très sinistre illustration car les gens ne sont pas reconnus dans leur travail. Christophe Dejours disait « Ce qui est évalué, ce n'est pas leur travail ». On est dans une évaluation objectivante et non plus subjective.

T.P. : On constate que beaucoup de gens sont très investis dans leur travail. Le levier très fort, c'est la passion dans le travail. Cette flamme est toujours présente même quand les personnes sont en épuisement et en impasse. Il existe aujourd'hui des contradictions dans les entreprises. Par exemple, entre la quantité et la qualité. On veut aussi personnaliser de plus en plus des services qui sont pourtant standardisés. Ces contradictions doivent être identifiées pour être traitées collectivement sinon elles retombent sur les épaules de chacun.

P.F. : Le management est aujourd'hui paradoxal. D'un côté, on adresse des messages d'indépendance, d'autonomie, de créativité aux travailleurs. De l'autre, on ne leur en donne pas les moyens et on leur demande d'être fier de faire partie de la boîte, d'être loyal même si on peut être viré du jour au lendemain. Finalement, on isole les individus. Pour les indépendants, il est vrai qu'ils tombent aussi sous le coup de l'injonction économique et la logique d'être rentable pour pérenniser leur affaire. Toutefois, leur réelle autonomie leur permet aussi de se poser eux-mêmes leurs limites. Il y a dès lors une part de responsabilité et d'objectifs de vie à clarifier.

Que pensez-vous d'autres formes d'organisation du travail ?

T.P. : Les coopératives par exemple, font appel à des valeurs et des choix éthiques et politiques différents. Elles s'ancrent dans un système économique radicalement différent d'une entreprise classique ! Une vraie coopérative est une vraie alternative à une entreprise marchande orientée vers le profit. Même si n'importe quelle coopérative garde des liens sur le marché et qu'elle n'est pas hors du système économique, ses principes d'organisation interne en terme de partage des responsabilités et de principe démocratique sont radicalement différents.

P.F. : Les enjeux ici sont le travail collaboratif, coopératif, systémique qui peut être une des réponses aux problèmes exposés. Dans la conjoncture actuelle, on voit les indépendants qui se regroupent. C'est un enjeu intéressant : comment aider des personnes à travailler ensemble ? Il y a un minimum de réflexion à avoir.
Beaucoup pensent qu'il suffit de s'associer pour pouvoir travailler ensemble ; mais il y a une réflexion sur la professionnalisation du travail collectif à mener. Beaucoup échouent car les attentes sont démesurées, les représentations et les finalités sont différentes. Il faut se demander quelles compétences, ressources, savoir-faire sont nécessaires pour y arriver. Il faudrait réinventer des partages de responsabilité avec une alternance et trouver les bons indicateurs qui donneraient une visibilité au processus. La bonne volonté ne suffit pas et si les indépendants se regroupent, c'est parfois pour des intérêts tellement différents (par opportunisme, par conviction). Et quand les problèmes de personne se mêlent aux problèmes de fonction, c'est voué à l'échec ! Attention aussi au mythe du « on travaille tous ensemble, on mélange privé et professionnel ».

Concrètement, quels outils proposez-vous à vos patients ?

T.P. : Les consultations cliniques du travail se déroulent essentiellement par la parole avec des intervenants formés à plusieurs disciplines : médecine, psychologie, sociologie, consultant en gestion. Nous essayons d'articuler des techniques individuelles et en groupe.

stress zen 75P.F. : D'une part, la sophrologie aborde une réflexion individuelle avec le patient en co-construction avec le médecin. La prise en charge corporelle via la sophrologie peut être très intéressante pour des personnes qui ont besoin de réintérioriser leur corps. En d'autres mots, pour ceux qui intellectualisent, qui se mettent à distance de leur corps et qui finissent par ne plus l'écouter. Et pourtant la souffrance passe d'abord par le corps. La sophrologie tente de débloquer des mécanismes cognitifs répétitifs par lesquels les gens s'enferment sur une vision unique de l'environnement sans plus pouvoir en imaginer d'autres. Elle constitue dès lors un moyen d'éviter la répétition ou le repli sur soi. Cette approche corporelle permet de repasser par le corps et d'ouvrir l'accès aux émotions. Grâce à la sophrologie, l'individu peut retrouver une temporalité intérieure plus adaptée à son équilibre que la temporalité sociale, technologique. D'autre part, nous proposons également une approche collective. Nous créons des « groupe de pairs » où la gestion du stress et la sophrologie sont appréhendées en groupe. Via un partage d'expériences, le groupe s'auto-alimente. Il se crée alors sa propre culture de rencontre et d'échange en terme de savoir-faire et de savoir-être. En créant une dynamique collective, nous allons recréer du lien social, de l'échange et briser l'effet de solitude. Cela permet de découvrir que d'autres pensent comme moi et de voir finalement ce qu'on peut faire ensemble.

T.P. : Au niveau pédagogique, partir de récits, de situations concrètes racontées et ensuite analysées collectivement est plus constructif. On constate un effet multiplicateur par rapport aux démarches individuelles.
Par un travail en groupe, on apprend des autres et aux autres. Le groupe devient porteur de capacités de compréhension et d'action. Individuellement cela prendrait plus de temps à activer.

Quelles sont les limites des ateliers de 'gestion du stress' ?

P.F. : Le problème est le « one shot » c'est-à-dire des formations qui ne sont pas proposées sur la durée. Le processus doit être itératif, longitudinal et l'apprentissage doit être renforcé par une décontextualisation – recontextualisation.
Le problème que nous constatons avec certains « experts » du stress est de parler du sujet sans avoir jamais rencontré une personne en souffrance et en restant derrière ses chiffres.

Propos recueillis par Thomas Deprins,
coordinateur du projet « 7 jours santé » pour Question Santé asbl

• CITES Clinique du Stress et du Travail à Liège
Voisinage des Cellites, 12 - 4000 Liège
Tél : 00 32 4 254 79 05 - Fax : 00 32 4 254 79 22 - Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser. - http://www.cites-stress.be
• La Clinique du stress à Bruxelles - CHU-Brugmann - Consultation de Psychologie Médicale
Place Van Gehuchten, 4 - 1020 Bruxelles
Tél : 00 32 2 477.27.76 - Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser. ou Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser. - http://www.cliniquedustress.be

« 7 Jours Santé » est un projet réalisé et géré, avec l'aide de la Commission Communautaire Française de la Région Bruxelles-Capitale, par Question Santé asbl en partenariat avec Le Centre pour Entreprises en difficulté - CEd et La Chambre de Commerce et Industrie de Bruxelles - Beci.

Site web : http://www.7jsante.be - Page facebook : https://www.facebook.com/7jourssante

Notes
[1] Bruxelles Santé, « Le travail social aujourd'hui : mutation ou redéfinition ? », n° 30, juin 2003, « Souffrance au travail », n° 42, juin 2006 et « Souffrance au travail (II). Et les professionnels du non- marchand ? », n° 63, septembre 2011.

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