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Promotion de la santé & prostitution masculine

Les hommes qui se prostituent constituent une facette de la prostitution dont on parle peu. Sauf quand le cinéma s'en saisit pour l'exploiter à travers ses productions. Les plus de vingt ans se souviendront peut-être de American Gigolo, le film porté par le beau Richard Gere, qui y joue le rôle d'un gigolo ayant un penchant pour les belles voitures et les équipement stéréophoniques coûteux. On peut aussi citer Cliente, un film beaucoup plus récent, où c'est l'actrice Nathalie Baye qui prête ses traits à la femme qui s'achète les faveurs sexuelles d'un homme. Deux longs métrages qui, à presque trente ans d'écart, traitent finalement du même thème, à savoir des hommes vendant leur corps à des femmes, plutôt d'âge mûr et assez aisées. Il arrive parfois que les clientes soient jeunes comme le laissait entendre un célèbre magazine masculin dans un reportage publié récemment. Mais là encore les femmes, qui se sont débarrassées du carcan social entourant encore la sexualité féminine, se situent en haut de l'échelle sociale. Ce ne sont là que des images partielles d'une réalité bien plus complexe, que le cinéma ne fait parfois qu'effleurer.

prostitution masculine 75La réalité est parfois entraperçue à travers les médias, à l'instar des rumeurs dont ils se sont fait l'écho en juin 2013. Pour le plus grand malheur de celui qui en a fait les frais : un haut diplomate américain en poste chez nous, soupçonné d'avoir été en contact avec des prostitués mineurs dans un parc du centre-ville [1]. Ce fait divers est venu rappeler que des hommes vendent des prestations sexuelles à d'autres hommes. Il s'agit là d'une des caractéristiques de la prostitution masculine en région bruxelloise. Les clients des hommes prostitués sont, à une très large majorité, des hommes. À cette occasion, le public aura aussi découvert que les passes se déroulent dans certains lieux publics tels que le Parc royal de Bruxelles, connu pour être un des hauts lieux de la prostitution masculine de la Capitale. Si les territoires où exercent les hommes et les femmes prostitués sont généralement différents, l'histoire sordide révélée à la fin du printemps 2013 montre que la prostitution de rue existe bel et bien encore. Et ce, en dépit de l'essor que semblent prendre les différentes formes de prostitution sur Internet. Se prostituer en rue, pour une grande partie de femmes et d'hommes qui exercent ainsi, traduit souvent des situations de grande vulnérabilité. Rien à voir donc avec le côté bling-bling, les représentations fantasmées ou les fausses dénonciations d'un phénomène de société comme cela est parfois donné à voir sur les écrans [2].

Il est difficile de donner un chiffre précis par rapport au nombre d'hommes se prostituant à Bruxelles. On estime généralement entre quatre et cinq mille le nombre de prostitués tous genres confondus (femmes, hommes, transsexuels, travestis) qui y exercent. Entre un tiers et un cinquième de ces « travailleurs du sexe » seraient des hommes, soit entre quatre et cinq cents individus. Cela fait beaucoup de personnes mais qui, paradoxalement, sont quasi invisibles comparées aux femmes prostituées. Alors que de nombreux Bruxellois peuvent assez facilement énumérer quelques lieux où la prostitution féminine est circonscrite, il leur sera souvent malaisé de citer les endroits où « travaillent » les hommes prostitués. Dans la mesure où, bien sûr, les Bruxellois ont connaissance de l'existence de ces derniers. La prostitution masculine s'exerce à la fois dans les espaces publics et les espaces privés du réseau commercial « Lesbien, Gay, Bi, Trans, Queer, Inter-sexe » (LGBTQI). Plus exactement dans le centre ville au sein du quartier gay, dans des cinémas pornographiques, saunas et parcs en-dehors de ce quartier, dans un périmètre jouxtant la Gare du Nord où travaillent des hommes travestis et des « trans » – transsexuels –, (investissant par là aussi le territoire traditionnel de la prostitution féminine) et sur Internet.

Alias ou la nécessité d'une action spécifique

Dans les espaces publics, un œil non averti aura souvent du mal à identifier les hommes qui se prostituent. Hormis peut-être les travestis et transsexuels, il faut oublier les images de tenues aguichantes exhibées par des femmes prostituées, dans les vitrines, les salons ou sur certaines artères de la Capitale. Pour ce qui est des espaces privés, faut-il encore les fréquenter et avoir la capacité de voir au-delà de ce qui s'y donne à voir. Actuellement, la plupart des informations fournies sur les hommes se prostituant proviennent d'une association qui mène le seul projet bruxellois destiné à ce public cible.

L'asbl Alias a été créée en 2009 à la suite de la disparition du projet Adzon intégré actuellement dans le CAW Mozaïek vzw, un Centre d'Action Sociale Globale (CASG) qui effectue un travail de rue plus général. En son temps, Adzon avait été créé pour apporter une aide plus spécifique aux hommes prostitués, dans un contexte où les associations existantes consacraient l'essentiel de leurs efforts aux victimes de la prostitution féminine et transgenre. Entre 1992 et 2008, Adzon a effectué un travail de terrain auprès des hommes prostitués, touchant plus de deux cents personnes par an. En 2009, Alias a été mise sur pied pour continuer à mener un projet de promotion de la santé de qualité visant prioritairement la prévention, la réduction des risques, et l'accès aux services psycho-médico-sociaux. Contrairement à la prostitution féminine, où de nombreuses femmes sont victimes de la traite des êtres humains et/ou se retrouvent sous l'emprise de proxénètes, les hommes prostitués sont peu confrontés à ces difficultés. Du moins, pas ceux que la nouvelle association a l'habitude de rencontrer tant à l'extérieur qu'à l'intérieur de ses murs.

Alors ni gigolos, ni victimes de réseaux criminels de traite des êtres humains, qui sont ces hommes qui se prostituent ?

Selon Alias : « D'une part, le public des hommes prostitués est un groupe hétérogène, mobile, difficilement dénombrable et mal connu, et d'autre part, leur profil peut différer, en termes de nationalité notamment, selon les villes (Bruxelles/ Liège/Namur) et les lieux de prostitution (rues, bars, parcs, parking, Internet, etc.). Dès lors, décrire un "profil type" d'hommes prostitués demeure illusoire, tandis qu'une quantification et une caractérisation exhaustive sont difficiles vu que ce public est en partie clandestin ; tant par son statut de séjour que par l'activité de prostitution ou encore sa (ses) pratique(s) sexuelle(s). Certaines personnes vivent bien leur pratique prostitutionnelle en choisissant de travailler avec quelques clients parce que c'est une alternative à un travail ponctuel (travail saisonnier, bâtiment etc.), alors que d'autres personnes sont dans un mode de survie où les moyens financiers font défaut pour pouvoir assouvir les besoins élémentaires de base (logement, alimentation). Pour la majorité de ces dernières, la prostitution est un moyen de gagner de l'argent rapidement et de répondre à cette situation. Peu d'hommes prostitués parviennent à se projeter dans l'avenir et à avoir des projets sur le long terme. Ce mode de survie explique, en partie, les difficultés qu'ils rencontrent et/ou qu'ils éprouvent à faire les démarches eux-mêmes pour avoir accès aux services de soins de santé existants. »

De par les contacts entretenus avec ses usagers, Alias est toutefois en mesure d'établir leur profil socio-démographique. Partant des cent quatre vingt-cinq hommes qu'elle a pu toucher en 2013, voilà la répartition selon les pays d'origine qu'elle en dresse :

  • Europe de l'Est, 34% ;
  • Afrique du Nord, 34% ;
  • Europe de l'Ouest (hors Belgique), 2% ;
  • Belgique, 6% ;
  • Afrique subsaharienne, 8% ;
  • Origine non communiquée : 6% ;
  • et enfin, Amérique latine, 7%.

Par rapport aux statistiques de 2012, Alias a noté une baisse dans plusieurs groupes, hormis ceux de l'Afrique du Nord et de l'Amérique latine qui ont respectivement augmenté de 3% et 6%. On observe d'année en année une certaine stabilité dans les deux groupes les plus importants que sont l'Europe de l'Est et l'Afrique du Nord. Est-ce la grande précarité qui amène tous ces hommes à se prostituer ? La réponse à cette question doit être nuancée. En effet, comme indiqué plus haut, la pratique prostitutionnelle peut être bien vécue, et être une activité exercée à titre complémentaire d'un autre métier. Dans d'autres situations, ce n'est pas le cas comme le montre, par exemple, le vécu des personnes venant de l'Europe de l'Est.

La prostitution comme débrouille

Parmi les Européens de l'Est, les personnes « proviennent principalement de Bulgarie et de Roumanie. Ce sont les "nouveaux ressortissants européens" des pays membres de l'Union européenne, qui depuis l'ouverture des frontières, y circulent "librement". Malheureusement l'accès au travail n'est pas comparable à la facilité d'accès au territoire. Bien souvent, les hommes prostitués roumains et bulgares que l'équipe d'Alias rencontre sont venus en Belgique avec femmes et enfants dans l'espoir de pouvoir leur offrir des conditions de vie meilleures que celles de leur pays d'origine. Après s'être heurtés à toutes les difficultés d'accès limité au marché de l'emploi, certains d'entre eux se retrouvent dans la prostitution pour des raisons purement économiques ». Les mêmes raisons expliquent la présence de certains hommes originaires de l'Afrique du Nord. La majorité de ces hommes sont des primo-arrivants en situation irrégulière, qui ont fui leur pays en raison de leur homosexualité. Ils sont non seulement stigmatisés à cause de leur orientation sexuelle, mais ils sont également rejetés par leur famille et leur communauté. « Afin de vivre leur sexualité librement, ils arrivent en Belgique et certains d'entre eux se retrouvent dans la prostitution masculine. D'autres fuient aussi leur pays pour des raisons économiques. »

On ne dispose que de peu de données pour les Subsahariens, Alias n'ayant jusqu'ici pas réussi à les toucher suffisamment. Mais est-il erroné de penser que les raisons qui peuvent les conduire à se prostituer diffèrent de celles relayées dans les autres groupes ? Alias constate juste une évolution par rapport au nombre d'hommes africains qu'elle a un peu pu approcher. Entre 2012 et 2013, ils sont passés de 10% à 8% alors que c'est le mouvement inverse qui est noté chez les Sud-Américains. En 2012, ceux-ci représentaient 1% d'hommes prostitués, essentiellement des travestis ou transsexuels venant de l'Equateur. En 2013, les Sud-américains représentaient désormais 7% du public cible. La majorité d'entre eux sont d'origine brésilienne, et certains sont trans. Cette nette progression s'explique notamment par le fait que ces hommes ont été redirigés vers Alias soit par des associations partenaires telles que Boysproject (Anvers) et Genres pluriels, soit en raison du bouche-à-oreille qui semble plutôt bien fonctionner au sein de la communauté sud-américaine.

Si les prostitués bruxellois forment une population hétérogène, il faut néanmoins souligner la fragilité économique de la plupart de ceux auprès desquels Alias s'active. Les statistiques communiquées dans son rapport d'activités 2013 montrent ainsi que 42% d'hommes prostitués n'avaient pas de source de revenu officiel – donc n'avaient pas de travail déclaré –, et que pour 32% d'autres, il avait tout simplement été impossible d'établir la source de leurs revenus. 16% bénéficiaient de revenus de l'aide sociale (CPAS, chômage, allocations/mutuelle). Seuls 10% avaient un travail rémunéré. L'association ne l'a pas spécifié dans son dernier rapport, mais dans celui de 2012, elle indiquait que 1% de ses usagers avaient signalé être rémunérés par un établissement de travail adapté... Les chiffres relatifs au statut de séjour sont tout aussi révélateurs. Seuls 30%, soit à peu près un tiers des prostitués rencontrés par l'asbl bruxelloise, résidaient sur le territoire de manière tout à fait légale, alors que les autres avaient un statut de séjour inconnu (35%), irrégulier (33%) ou précaire (2%).

Une affaire d'hommes jeunes ?

Une autre caractéristique de la pratique prostitutionnelle observée est qu'elle est surtout le fait d'hommes jeunes. En 2013, les 26-30 ans représentaient 35% des travailleurs de sexe touchés par Alias. Venaient ensuite les 21-25 ans et les 16-20 ans confondus qui constituaient 32% des hommes prostitués. Il faut aussi noter la présence de plus jeunes encore puisque les moins de 16 ans formaient un groupe de personnes s'élevant à 4%. Dans le graphique présentant la répartition du public cible selon les âges, il est difficile de ne pas remarquer la chute de représentants plus âgés : les 36-40 ans et les 40 ans et plus représentaient respectivement 3% et 5% d'hommes prostitués. Au-delà de 45 ans, ils étaient 8% mais n'avaient jamais communiqué leur âge réel aux travailleurs d'Alias.

Une santé pas vraiment au top

Les problèmes énumérés soulignent combien l'image de la prostitution masculine que l'on peut avoir est loin d'être rose. Des difficultés sont aussi perceptibles au niveau de la santé. Alias : « La majorité des personnes en contact avec l'association présentent certaines vulnérabilités dont : une méconnaissance parfois totale des risques de contamination par le VIH/ sida et les IST (ndlr : Infections Sexuellement Transmissibles) ainsi que des modes de protection ; une faible estime de soi et une santé mentale fragile ; diverses assuétudes ; une grande précarité ; la clandestinité. Peu d'entre elles connaissent leurs droits sociaux et médicaux et ne savent pas où ni à qui s'adresser. » La méconnaissance des risques relatifs au sida et aux autres IST peut relativement étonner au regard des campagnes de santé publique et de toute l'information disponible chez nous. Cependant faut-il rappeler que les hommes prostitués dont il est question viennent pour une grande partie d'entre eux de pays où ces maladies sont encore taboues, quand elles ne sont tout simplement pas niées ? Il est dès lors assez aisé de comprendre que les informations dont disposent ces nouveaux venus soient parcellaires et/ou incorrectes. À ce facteur de risque s'ajoute le comportement de certains clients prêts à débourser davantage pour avoir des relations non protégées. Quel est le poids de cette carotte financière agitée sous les yeux de personnes peu informées, et se prostituant dans un contexte de survie ?

Au niveau de la santé mentale, une partie du public d'Alias présente un « mal-être » et une faible estime de soi. Comment pourrait-il en être autrement quand l'association explique qu'une partie significative de ses usagers souffrent d'une rupture majeure de liens familiaux et sociaux, d'isolement et d'indigence, et parfois de sans-abrisme ? Et d'ajouter : « Plusieurs prostitués font part d'un fort sentiment de solitude, en particulier certains migrants qui éprouvent des sentiments de honte et d'échec par rapport au trajet migratoire. Certaines souffrent également de problèmes d'ordre psychiatrique ou relevant du " handicap mental " ». Comme autre difficulté, il faut également signaler le problème d'assuétudes diverses. Il ressort des discussions qu'Alias a pu mener que la consommation de marijuana, d'extasy ou de cocaïne par exemple, semble avoir lieu dans un cadre festif, tandis que celle d'héroïne ou de méthadone est pointée comme représentant un réel problème à traiter. « Parmi les personnes héroïnomanes, écrivait l'association dans son rapport 2012, très peu ont connaissance des traitements de substitution ou des moyens de se les procurer hors marché noir. » La consommation a souvent des liens étroits avec des comportements à risques : « De fait, l'usage de produits psychotropes rend plus difficile les négociations à propos du port du préservatif, de l'usage du lubrifiant ou encore des limites avec le client. » Autres problèmes soulevés : la consommation d'alcool, favorisée notamment par l'activité dans les bars et les cafés, qui peut être problématique, de même que la dépendance au jeu. Est-ce une des raisons qui expliqueraient le fait que beaucoup d'hommes soient endettés ?

L'homosexualité et la prostitution étant souvent mal vécues par de nombreux usagers, il leur est difficile de recourir aux services existants (sociaux, sanitaires, administratifs, etc.) susceptibles de les aider à résoudre une partie de leurs difficultés. Soit parce qu'eux-mêmes s'autodiscriminent en raison de leurs orientation et pratiques sexuelles, soit parce que les services et institutions compétents ont réellement des attitudes discriminatoires à leur égard pour les mêmes motifs. Dans certains cas, ces hommes n'ont tout simplement pas connaissance de l'offre psycho-médico-sociale par exemple. Selon Alias, le faible recours aux services d'aides s'explique aussi par des facteurs plus structurels : « La relative inadéquation entre son style de vie nocturne et les horaires d'ouverture diurnes des structures psycho-médico-sociales, enfin la saturation de certains services – surtout dans les secteurs de l'hébergement (maisons d'accueil) et de la santé mentale. Le mode de survie dans lequel se trouvent une partie des hommes prostitués rajoute des barrières supplémentaires à l'accès aux structures d'aide psycho-médico-sociale existantes. Le vécu dans le présent et dans l'urgence, la déstructuration de la temporalité et la difficulté à se projeter dans l'avenir représentent des freins supplémentaires à une aide de qualité sur du long terme. Certains hommes prostitués éprouvent des difficultés à faire face aux éléments de la culture institutionnelle des structures de prise en charge (consultation sur rendez-vous, entretiens préliminaires pour l'analyse de la demande, frustration inhérente à certaines règles de fonctionnement, etc.). »

Aider à améliorer la santé

Pour mener à bien son projet, Alias s'est installée en plein cœur du quartier Saint-Jacques au mois d'avril 2011. Ainsi elle est non seulement proche de son public, qui a l'habitude de racoler dans les nombreux bars et cafés gays qui s'y trouvent, mais elle lui permet également d'accéder plus facilement aux services qu'elle lui offre. Il s'agit notamment de la permanence d'accueil, qui se tient tous les mercredis après-midi et de la permanence médicale, qui a lieu deux mardis soirs par mois entre ses murs. Afin de les encourager à pousser ses portes, Alias a volontairement voulu un accueil psycho-médico-social à bas seuil d'accès. Les hommes qui le souhaitent peuvent être accompagnés dans leurs différentes démarches de manière individuelle. Des activités communautaires sont aussi proposées depuis l'année dernière, telles que le souper et le week-end dans les Ardennes qui se sont déroulés en avril et octobre 2013.

Au final : rupture avec le milieu social, désœuvrement, pauvreté et vulnérabilité

L'asbl compte bien mettre sur pied des « ateliers santé », un projet qu'elle n'a pas encore pu réaliser faute de temps et de ressources. Elle est cependant consciente qu'il lui faudra probablement commencer par surmonter la résistance de ses nombreux usagers. En effet, « certains hommes prostitués sont dans le déni le plus total de la pratique homosexuelle dans le cadre de la prostitution, d'autres mettront des mois pour oser parler de la prostitution. » Cette difficulté est aussi un des obstacles dans le travail de rue qu'elle réalise. Le travail de rue s'effectue à raison de six soirées par mois depuis le mois d'avril 2010, dans les lieux énumérés précédemment. Ces sorties sont une occasion de prendre contact avec des hommes prostitués et de distribuer du matériel de prévention sur les IST (préservatifs et dosettes de lubrifiants). Ces produits sont majoritairement bien acceptés voire même appréciés et demandés par le public cible. « Toutefois, souligne Alias, certains hommes rencontrés les refusent sous différents prétextes, quelques-uns disent qu'ils ne les emploient pas (toujours), qu'ils en ont encore des précédents passages de l'équipe, ou qu'ils ne font « pas ça » (du sexe entre hommes)... »

La distribution du matériel de prévention est aussi faite dans l'idée de pouvoir parler de la santé en ce compris la santé sexuelle, de sexualité et des risques de contamination aux IST et au VIH/sida. Une bonne porte d'entrée qui permet également aux travailleurs d'informer et d'inviter les hommes prostitués rencontrés à se faire dépister. Les tests de dépistage peuvent être réalisés dans les locaux de l'association et le référencement est ensuite établi avec d'autres centres partenaires comme le Centre Elisa et le CETIM du CHU Saint-Pierre. Signalons aussi que tous les trois mois, des médecins d'Alias accompagnent un travailleur lors du travail de rue. Tant pour les médecins que pour les hommes prostitués, ces rencontres sur le terrain sont une occasion d'apprendre les uns des autres. Le but étant bien sûr aussi d'amener les personnes à mieux prendre leur santé en main en s'appuyant sur l'offre médicale que leur propose l'association.

Et sur le Net ?

Certains parlent de boom pour qualifier le phénomène sur Internet. Pour s'en rendre compte, il suffit d'entrer quelques mots clés bien choisis indiquait il n'y a pas si longtemps un article en ligne [3] . Il y était question de ces nombreux messages où des femmes offrent différents services rémunérés sous couvert d'un vocabulaire volontairement ambigu. Cependant, avec un tout petit effort, les « massage et accompagnement dans un environnement raffiné et discret », « brune aux yeux bleus, déesse de massage » et « escorts de luxe pour gentlemen » ne laissent planer que peu de doute sur le contenu réel de ces prestations. Mais l'activité prostitutionnelle féminine n'est pas la seule à se développer rapidement sur le Web, talonnée qu'elle est par celle des hommes. C'est à l'intention de ces derniers qu'a été lancé, chez nous, le site www.info4escorts.be.

Le site Web a été créé par le BNMP (Belgium Network Male Prostitution), le réseau belge rassemblant les différentes associations travaillant avec les hommes prostitués. Il s'agit de : Alias/Bruxelles, Boysproject/Anvers, Espace P.../Namur et Icar Wallonie/Liège/Seraing qui se répartissent les permanences Internet du site. Y sont donnés des conseils sur la réduction des risques liés à la pratique de la prostitution, sur les IST-SIDA, les assuétudes, etc. Les hommes prostitués ont également la possibilité de « chatter » en individuel avec un travailleur social ou en groupe. Pour toucher le plus grand nombre, les associations se veulent aussi plus dynamique. Alias : « Le travailleur social se connecte également sur des sites web de rencontre sexuelle où des "escorts" racolent régulièrement. Dès qu'une personne avec un profil "escort" se connecte sur les sites web, le travailleur social entre en contact avec ce dernier de manière pro-active en lui présentant les services d'Alias. Parallèlement à cela, le travailleur envoie également des mails personnalisés aux escorts qui indiquent une adresse de contact dans leur profil. »

Via sa présence en ligne, l'équipe d'Alias a recensé plus de deux cents observations et/ou contacts avec des escorts. Par « observations », il faut entendre « des hommes affichant clairement un profil escort avec prestations sexuelles tarifées avec lesquels un travailleur a pris contact pro-activement par chat et qui n'ont pas répondu, et des hommes auxquels il a envoyé un mail sans réponse ». Pour ce qui est des « contacts », cinquante-deux hommes ont pro-activement joint le travailleur d'Alias sur le « chatonline » ou ont répondu au « chat » lancé par le travailleur. Outre la transmission d'information quant aux possibilités d'effectuer gratuitement et anonymement des tests de dépistage des IST et du VIH/SIDA et la transmission de messages de prévention et de réduction des risques, la présence des associations sur le Net poursuit un autre objectif. Il s'agit aussi d'en profiter pour recueillir des données qualitatives et quantitatives sur les différents profils qu'elles y rencontrent. Un travail plus ardu comparé à celui qu'elles effectuent dans les rues et autres lieux identifiés de la Capitale. Les écrans permettent en effet de maintenir un plus grand anonymat pour les « travailleurs de sexe ». Malgré cette difficulté, quelques données ont d'ores et déjà pu être consignées.

Dans son dernier rapport d'activités, Alias indique ainsi que « sur les 207 personnes observées et/ou contactées sur sept mois de permanence Internet, 117 déclarent leur âge sur leur profil Internet. Si l'on compare ces tranches d'âge avec celle des hommes prostitués en "contact physique" avec les travailleurs d'Alias, on constate que le public "escort" qui racole sur Internet semble plus jeune que le reste du public. Plus de 55% du public escort a moins de 25 ans alors que la tranche d'âge de 26-30 ans est la plus représentée pour le public rencontré en rue. » Qu'en est-il de l'origine de ces escorts ? Ici encore il est difficile, note l'association bruxelloise, d'affirmer quoi que ce soit. Toutefois, selon les premières indications, il y a plus de Belges et Maghrébins qui racolent sur la Toile que dans la rue, les bars ou les parcs. Les Européens de l'Est y sont rares, et la majorité des transsexuels sont originaires d'Amérique latine. Quant aux sujets qui sont abordés, le contenu des chats entre le travailleur d'Alias et les escorts montre que, outre l'offre de services de l'association, la santé sexuelle et la réduction des risques, les interrogations relatives à l'entourage restent une constante. Ce qui revient à dire que même si les hommes se prostituant se sentent, pour différentes raisons, plus en sécurité en travaillant via Internet, leurs rapports avec leurs proches restent une préoccupation récurrente. La crainte que leur activité professionnelle peu ordinaire soit découverte incidemment est toujours présente. Finalement, même avec Internet qui permet d'être connecté tout le temps et avec tant d'autres, l'isolement que peut entraîner l'activité prostitutionnelle reste un fléau que ni l'argent ni le sexe n'arrivent à surmonter.

En conclusion

De façon plus globale, le projet d'Alias « vise l'autonomie du public cible en privilégiant le renforcement des capacités individuelles et collectives pour faire face à leur situation de vulnérabilité, essentiellement par la transmission d'informations, l'appropriation des ressources psychiques et sociales et la participation communautaire. » Au regard des multiples difficultés que cumule son public cible, le travail à réaliser reste donc immense pour une petite association qui dispose de ressources limitées. Sur le terrain, un des véritables défis reste la réinsertion socio-professionnelle des hommes prostitués. Celle-ci passe aussi par la résolution d'un certain nombre de problèmes évoqués auparavant, et est d'autant plus nécessaire que le temps joue dans ce « métier » un rôle crucial. Est-il inexact de penser que plus les individus restent dans la prostitution, plus il leur est difficile d'en sortir ? À cela s'ajoute le fait que continuer à exercer en tant que prostitué après l'âge de 36 ans devient difficile. Et dans un contexte où le marché de l'emploi est difficile, s'imagine-t-on ce que peut être commencer un travail « convenable » à 36 ans ? Et que dire quand un employeur potentiel demande de parler de son (ses) expérience(s) antérieure(s) ?

Comme autre approche de son travail, Alias assure aussi depuis peu des permanences internet. En effet, le phénomène de prostitution en ligne – pas seulement masculine ! – s'est extrêmement développé ces dernières années. Ces permanences ont lieu sur le site www.info4escorts.be à raison de 2 heures par semaine. « Il s'agit d'un site web créé spécifiquement à destination des hommes qui se prostituent via le web, où des conseils sont donnés sur la réduction des risques liés à la pratique de la prostitution, sur les IST-SIDA... » La prostitution via le Net est pour Alias, mais certainement aussi pour toutes les autres associations travaillant avec les personnes prostituées, un nouveau champ de travail à investir. On sait encore très peu sur les hommes et les femmes qui sont derrière, mais ce qui apparaît déjà, c'est que là aussi des comportements à risques ne sont malheureusement pas exclus.

Textes assemblés par Anoutcha LUALABA LEKEDE,
sur base des rapports 2012 et 2013 d'Alias.

Notes
[1] Scandale sexuel pour Howard Gutman, ambassadeur des USA en Belgique : « Je suis attristé par ces allégations sans fondement », http://www.lacapitale.be
[2] Il existe de nombreux autres films traitant de la même thématique en adoptant bien évidemment d'autres angles d'approche. Plus d'informations sur http://www.vodkaster.com
[3] Raphaël Chambriard, Enquête : la prostitution quitte la rue pour Internet, www.lanouvellerepublique.fr

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