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(In)sécurité/Sentiment d'(in)sécurité et santé ?

En 1974, Dick Annegarn rendait un bel hommage à Bruxelles à travers sa chanson du même nom. Avec nostalgie, il évoquait une ville où il fait bon vivre. Quarante ans après, est-ce toujours le cas ? On pourrait en douter avec les récents titres « Bruxelles pas belle », « Bruxelles bruyante », « Bruxelles, ville coupe-gorge ? », recensés dans la presse. Serait-ce le fait des seuls médias ? Probablement pas puisque les questions de sécurité se révèlent être une préoccupation (urbaine) importante. Qu’en est-il de la sécurité/insécurité et du sentiment d’(in)sécurité à Bruxelles ? Quels liens avec la santé de ses habitants ?

insécurité1Commençons par nous arrêter sur les concepts au cœur de ce dossier. La sécurité, indique Le Petit Robert, est une situation ou un état tranquille qui résulte de l’absence réelle de danger (d’ordre matériel ou moral). C’est également l’état d’esprit confiant et tranquille de celui qui se croit à l’abri du danger. L’insécurité, elle, implique l’existence d’un danger ou d’un risque, ou le reflet d’un certain doute par rapport à un sujet donné. Le vol et le doute quant à son travail font partie de ces facteurs que l’on peut facilement relier à l’insécurité. Il en existe pourtant d’autres, comme les catastrophes naturelles ou industrielles, auxquelles on ne pense pas tout de suite. « Il s’agit là aussi de questions de sécurité, mais de sécurité civile, souligne Christophe Mincke, directeur opérationnel à l’Institut national de criminalistique et de criminologie (INCC).

La question tourne surtout autour de l’actualisation du risque et de la crainte du risque. L’insécurité est généralement considérée comme la survenue d’un événement négatif ou désagréable. Par contre, le sentiment d’insécurité est une anticipation du risque ou la représentation que les gens se font du risque. On peut donc dire que le sentiment d’insécurité et le sentiment de sécurité constituent les deux versants de la même réalité. » En criminologie, la « sécurité » et le « sentiment d’insécurité » sont des questions distinctes. Christophe Mincke : « Il s’agit de voir, d’une part, comment diminuer le risque d’aller vers une situation négative et, d'autre part, comment réduire le sentiment que les gens ont d’être en insécurité, que ce sentiment soit ou pas lié à une réalité. Le fait que les gens aient peur est peut-être sans lien avec le risque qu’ils courent réellement. Il ne faut toutefois pas en conclure qu’il s’agit d’une question mineure ; c’est un phénomène social qui a un impact potentiellement important sur le comportement des gens et sur la société. Une société inquiète peut se révéler être autant un problème qu’une société où les gens sont en danger. »

Précisions québécoises

La sécurité est un état où les dangers pouvant provoquer des dommages (physiques, psychologiques, matériels) sont contrôlés de façon à préserver la santé et le bien-être de la population. Elle est liée aux dangers et aux peurs.
Le sentiment de sécurité est relié au fait de ne pas avoir peur, à un senti-ment de bien-être général et à une liberté d’agir.

Les besoins des aînés en matière de sécurité dans les espaces publics de la ville de Sherbrooke, sur http://savoirs. usherbrooke.ca

Les questions de sécurité n’ont jamais été autant d’actualité, et les actes de terrorisme de ces dernières années ne le contrediront pas. Sans la minimiser, ce dossier n’abordera toutefois pas l’insécurité sous l’angle du terrorisme. Bruxelles Santé a plutôt voulu se pencher sur l’insécurité et le sentiment d’insécurité... des préoccupations plus immédiates pour la population ; pointées au moment des élections et auxquelles les futurs élus promettent de s’attaquer fermement. On pensera à ce sujet à certains élus politiques, tels Nicolas Sarkosy, alors Ministre de l’Intérieur en France, qui promettait de nettoyer au Kärcher la racaille d’une cité, après le décès d’un enfant tué dans une fusillade1. De nettoyage, il en a aussi été question chez nous, récemment, avec les migrants du Parc Maximilien. Mais laissons là ces propos polémiques et retenons deux éléments : la violence et la présence de migrants, des réalités sur lesquelles se cristallisent bien des peurs. Nous y reviendrons. Précisons que, la sécurité et l’insécurité étant les deux facettes d’une même préoccupation, nous parlerons davantage de l’insécurité et du sentiment d’insécurité. À cet égard, qu’en est-il à Bruxelles ?

Le Moniteur de sécurité, un outil intéressant

Il existe un certain nombre d’outils pour éclairer la situation en matière de sécurité et, jusqu’il y a peu, le Moniteur de sécurité en était un. Son but : évaluer le vécu et le ressenti des Bruxellois. Lancé en 1997, il reposait sur une enquête menée tous les deux ans à la demande du Service Public Fédéral (SPF) Intérieur.

Le Moniteur de sécurité : ce que c’est

Il s’agit d’une enquête téléphonique effectuée auprès d’un large échantillon représentatif de personnes de plus de quinze ans habitant la Belgique. Elle porte pour l’essentiel sur les infractions dont ces personnes ont été victimes au cours des douze derniers mois, sur leur sentiment d’insécurité et sur leurs rapports avec les services de police. Les questions posées concernent les situations vécues par la personne interrogée et certaines infractions qui ont touché son ménage.

Chr. Mincke, «Insécurité et sentiment d’insécurité à Bruxelles. Les enseignements du Moniteur de sécurité», Brussels Studies, Numéro 39, 28 juin 2010, www. brusselsstudies.be

Précisons que son objectif était de renseigner sur « les infractions dont les Bruxellois étaient victimes » et non sur les infractions qui étaient commises à Bruxelles. Ces termes « infractions » et « victimes » correspondent à des termes juridiques précis. Il ne s’agit donc pas de mal-être ou d’un sentiment diffus, impossibles quant à eux à qualifier juridiquement. Quels étaient donc les faits imputables à l’insécurité et au sentiment d’insécurité des Bruxellois jusqu’il y a peu ? Le Moniteur distingue deux types de victimes : les individus et les ménages. Les coups et blessures par exemple sont infligés à une personne identifiée. A contrario, le vol de voiture d’une famille est subi par tous ses membres. Parmi les infractions identifiées, on pouvait en premier lieu pointer l’importance de la problématique de la violence (y compris les menaces). En effet, parmi les infractions commises contre les Bruxellois, 34,10 % de celles qui étaient déclarées relevaient de cette catégorie. Les répartitions étaient relativement uniformes pour les autres types d’infractions. Parmi ceux-ci, on pouvait relever les dégâts aux voitures, « avec une proportion de 39,59% au sein de l’ensemble des infractions déclarées par les ménages. Il est à noter que, par ailleurs, 17,29 % sont des vols dans une voiture »2. Autre infraction récurrente, les cambriolages, avec 11,53 % de tentatives de cambriolages et 6,27 % de cambriolages. À titre indicatif, on peut également citer le délit de fuite dans la circulation ou les délits contre la morale sexuelle. Le Moniteur de sécurité permettait de plus de faire un certain nombre de comparaisons entre villes, régions, etc. La Région de Bruxelles-Capitale apparaissait ainsi, en comparaison à d’autres entités belges, plus mal lotie.insécurité2

Ceci peut laisser penser que l’insécurité à Bruxelles a ou avait de quoi interroger. Comme l’indique Christophe Mincke : «La situation des Bruxellois apparaît dès lors comme systématiquement moins favorable que celle de l’ensemble des habitants de la Belgique. La comparaison avec les grandes villes doit, elle, être plus nuancée : seuls les domaines des atteintes aux voitures et des vols présentent une différence statistiquement significative. On remarquera en passant que la situation des habitants des grandes villes est également systématiquement plus défavorable que celle des Belges et que les différences sont chaque fois significatives3.» Est-ce réellement étonnant que les grandes villes soient plus touchées par ces infractions ? Non, puisque la concentration d’individus y est plus importante. Les voitures des Bruxellois, nous l’avons vu, subissaient plus de détériorations ou de vols qu’ailleurs. Est-ce parce que la Capitale abriterait plus de délinquants ? L’explication, souligne Christophe Mincke, est à rechercher dans les caractéristiques du bâti bruxellois : « Combien y a-t-il de garages à Bruxelles ? Peu. Combien coûte un garage ? Cela coûte très cher en ville. La plupart des Bruxellois n’ont pas de garage et leurs voitures sont garées dans la rue. À Lasne, ou dans d’autres communes similaires, presque tout le monde a un garage. Les voitures n’y subissent pas de dégradations comme à Bruxelles. Il n’y a pas là d’insécurité comme celle subie par les Bruxellois ». Le criminologue établit également un parallèle avec les interactions entre Bruxellois : « Le bâti bruxellois laisse beaucoup plus de place aux appartements. Or, ceux-ci sont souvent des lieux de frictions. C’est normal parce qu’on cohabite de manière plus proche que dans des maisons quatre façades, où on peut faire ce que l’on veut sans déranger ses voisins. »

Un Etat fâché avec les chiffres ?

Le dernier Moniteur de sécurité date de 2008 et plus aucune enquête n’a été réalisée depuis, essentiellement pour des raisons budgétaires. Cela sous-entend-il que son intérêt était sujet à caution ? Non, car l’outil avait ses forces et faiblesses. Il était intéressant parce qu’il donnait, à un moment donné, un état des lieux en matière de sécurité en Belgique. Il permettait aussi, comme déjà souligné, d’établir des comparaisons. Mais comme tout sondage, il avait aussi ses limites. Le fait par exemple de reposer sur des enquêtes téléphoniques – forcément courtes et peu approfondies. Il y a également la question de la population consultée. Interroger les gens en français ou en néerlandais ne tient en effet pas compte des personnes s’exprimant dans d’autres langues, etc. Si on admet que les chiffres peuvent aider dans la manière de lutter contre l’insécurité, notamment à élaborer des politiques de prévention et de répression, il semble logique de s’interroger sur ce qui s’est passé depuis 2008. Depuis lors, qu’en est-il des problèmes d’insécurité ? Des décisions politiques ont-elles été prises en la matière ? Christophe Mincke : « La question des données chiffrées n’est pas insérée dans une réflexion globale de l’Etat belge sur les chiffres, dont il aurait besoin pour gérer les situations auxquelles il est confronté. Il en est ainsi dans beaucoup de secteurs : économique, sécurité sociale, santé, etc. Au niveau de l’Europe de l’Ouest, nous sommes sans doute le pays le plus mal loti; il y a une tradition de négligence vis-à-vis des chiffres utiles à l’action publique. Mettre en place un système de récolte et de lecture de tels chiffres est coûteux. À la longue, c’est très profitable car cela permet de connaître la situation à laquelle on est censé s’attaquer4. Par exemple, nous ne disposons pas de chiffres de récidives en Belgique. Finalement, on ne sait pas qui récidive, quel est l’effet des peines prononcées, des différents modes d’exécution de ces peines, etc. Il existe quatre ou cinq bases de données différentes et qui devraient être rassemblées pour pouvoir dégager des chiffres. La difficulté est que ces bases de données sont incompatibles, c’est très complexe en réalité. Résultat : personne ne le fait parce qu’il n’y a pas de budget. » Les pouvoirs publics navigueraient-ils à l’aveugle ? N’est-ce pas là un motif supplémentaire d’insécurité ?

Au niveau de la Région bruxelloise, il est question de relancer un Moniteur de sécurité. En 2016, le Gouvernement a en effet créé un Observatoire bruxellois pour la Prévention et la Sécurité qui, entre autres missions, devrait effectuer le travail réalisé par le Moniteur. So, wait and see ! 

Les communes aux commandes

L’absence d’un moniteur de sécurité national ne signifie pas que rien n’est fait. Les communes, par exemple, se livrent à l’exercice périlleux de faire le point sur leur situation sécuritaire. Cédric Strebelle, chargé de projets au sein de la « cellule évaluation » du service Ixelles-Prévention, revient sur ces circonstances : « Au début des années 1990, les communes ont été invitées à signer des conventions avec le Ministère de l’Intérieur pour commencer, puis assez rapidement avec la Région bruxelloise. Leur objectif était d’élaborer un programme pour lutter contre la délinquance et le sentiment d’insécurité. À travers les conventions, la volonté était d’allouer des moyens aux communes pour développer des projets de prévention ». Pourquoi celles-ci plutôt que d’autres niveaux de pouvoir ? Notamment parce que le niveau local était identifié par les autorités comme le plus adéquat pour répondre à certains problèmes visés par ces politiques. Les conventions signent en réalité la naissance des services de prévention dans les communes bruxelloises. Au cours des années, ces services ont eu différentes appellations : « contrats de sécurité», «contrats de société», etc. Si les dénominations ont changé, il n’en demeure pas moins que les communes sont chargées de mettre en œuvre certains aspects des politiques fédérales et régionales en matière de prévention et de sécurité, tout en répondant à leurs besoins propres au niveau local. Cédric Strebelle: « Ces besoins doivent être mis en évidence par un Diagnostic local de sécurité (DLS). Cet outil comprend une analyse de la situation, à un moment donné, sur le territoire de la commune par rapport à toute une série de problématiques susceptibles de rentrer dans la question de l’insécurité5 ». Un tel outil poursuit généralement plusieurs objectifs. À Ixelles, le DLS en comprend quatre : établir une image de la situation de la commune en termes de sécurité ; établir la liste des phénomènes d’insécurité sur la commune; être la base de la politique de prévention de la commune ; et dresser une situation de départ en vue de mesurer les évolutions des phénomènes observés.

indicators.be, une aide à l’action publique

Ce site présente des indicateurs complémentaires au produit intérieur brut (PIB). Ceux-ci nous informent sur les problématiques sociales, environnementales et économiques. Ensemble, ils décrivent l’évolution du bien-être de la population et le développement de la société belge. Les indicateurs sont élaborés par le Bureau fédéral du Plan. Parmi ceux-ci, les deux indicateurs repris ci-dessous.
Concernant les victimes de cambriolage ou d’agression, des enquêtes ont été réalisées entre 2002 et 2014. L’évolution du problème en Belgique y est comparée avec celle de l’Allemagne, de la France et des Pays-Bas. Malgré une tendance à la baisse sur l'ensemble de la période 2002-2014, on voit une augmentation dans la dernière enquête, en 2014. L’indicateur, qui atteint 23,1 % en Belgique, se situe à un niveau semblable à celui de la France (23,2 %), mais est plus élevé qu'aux Pays-Bas (20,0 %) et nettement plus élevé qu'en Allemagne (11,4 %). Dans ces deux derniers pays, il n'y a par contre qu'une très faible diminution (Pays-Bas) voire une augmentation (Allemagne) de cet indicateur sur la période, alors qu'il diminue en Belgique et en France.
Sur la même période (2002-2014), la population de 15 ans et plus a été interrogée sur le sentiment de sécurité dans l’espace public. Celui-ci est traduit dans l'enquête sociale européenne (ESS) par la question : "Dans quelle mesure vous sentez-vous (ou sentiriez-vous) en sécurité seul le soir dans votre quartier ?". En Belgique, davantage de personnes se sentent en sécurité ou tout à fait en sécurité en se promenant seules le soir dans leur quartier (78,7 %) qu'en Allemagne (76,9 %) et qu'en France (72,3 %). Par contre, les résultats belges sont inférieurs à ceux des Pays- Bas (84,7 %).

insécurité3Est-ce aisé de réaliser un diagnostic? « Faire un diagnostic, indique Cédric Strebelle, n’est pas quelque chose qui va de soi ; il n’y a pas une méthode à proprement parler. Il faut mobiliser une série d’outils, dans le cadre d’une démarche qui se veut la plus scientifique possible, pour essayer de rendre compte objectivement de ce qui se passe sur le terrain. En cette matière, le résultat dépend beaucoup des lunettes que l’on met. » La difficulté tient aussi en ce que les concepts mêmes de sécurité et d’insécurité sont complexes. Un aperçu en a été donné au début de ce dossier. Dans le dernier DLS ixellois (mars 2017), il y est notamment souligné que : «L’insécurité n’est pas un concept neutre ni univoque et encore moins une évidence consensuelle. En cette matière, « la manière de poser le problème fait partie du problème. (...) Dès lors, lorsqu’il s’agit de savoir réellement quelle est la mesure de l’insécurité dans les quartiers et quels sont les effets des mesures et dispositifs mis en place, on se trouve bien en peine de disposer d’un savoir certain’ ». L’objet du diagnostic local de sécurité ne saurait donc se révéler différent, moins polymorphe et moins polysémique. L’insécurité est à la fois une réalité substantielle, une construction sociale et le symptôme ou la manifestation d’une tension au sein des relations sociales au niveau micro (dans les interactions immédiates), meso (dans les interactions institutionnelles) et macro (dans les rapports sociaux plus structurels). Il faut être attentif à l’intégration de ces différentes dimensions6». Qui plus est, « Les DLS comportent certes une analyse des statistiques de la délinquance, mais un bon diagnostic ne peut s’en tenir là, puisque les chiffres de la délinquance ne sont souvent que le reflet de l’activité des services de police. Ils sont donc insuffisants non seulement pour faire une analyse géographique des phénomènes mais surtout pour livrer les éléments socioéconomiques qui les accompagnent et souvent les expliquent, ainsi que pour appréhender le sentiment d’insécurité. » Cela nécessite d’utiliser diverses sources, de croiser des informations quantitatives et qualitatives et, enfin, de veiller à interpréter les chiffres au regard des savoirs de diverses disciplines.

Des problèmes... et des solutions 

Pour en revenir aux difficultés relatives à l’insécurité à Ixelles, le dernier DLS en a listé une dizaine : les vols (référencés par la police) ; les atteintes à l’intégrité physique ou violences (coups et blessures, violences intrafamiliales, harcèlement7, agressions verbales, etc.) ; les faits de mœurs; la malpropreté – vandalisme ; les problèmes liés à la circulation ; les nuisances liées aux drogues; les attroupements – rassemblements de jeunes – bandes urbaines – effets de masse ; les troubles de voisinage ; les problèmes en lien avec l’école et la scolarité ; la mendicité et le sans-abrisme ; les Roms – la grande précarité – les occupations précaires. Ce panel assez large explique sans doute l’importance d’un service tel qu’Ixelles-Prévention qui compte pas moins de dix services, chargés tous ensemble d’améliorer la convivialité et la sécurité à Ixelles et de travailler à diminuer le sentiment d’insécurité chez les habitants. Impossible de faire ici le tour de tous les services, nous n’en décrirons que quelques-uns. Christophe Mincke évoquait plus haut la concentration de personnes dans les villes et les frictions qu’elle engendrait, par exemple, au sein des immeubles à appartements8. Comment en irait-il autrement sur un territoire de 6,34 km2 comptant 84.000 habitants, 170 nationalités, 2300 commerces, 32 écoles, 16 parcs ? Ces facteurs font certes sa diversité, mais ils supposent aussi la gestion de toute une série de problématiques associées, et gérées par les gardiens de la paix ou les éducateurs de rue par exemple.

Cédric Strebelle : « Les gardiens de la paix sont des acteurs en uniforme qui sont là pour assurer la présence visible, sécuriser certains endroits comme les abords des écoles ou lors d’événements organisés par la commune, informer les citoyens et les sensibiliser sur toute une série de problématiques liées à l’environnement, aux incivilités... Ils sont également chargés de faire des constats par rapport aux problèmes qui se présentent de manière générale dans l’espace public (une voie défectueuse, des dépôts clandestins...). Ces constats sont relayés aux services ad hoc qui en assureront le suivi ». Ils sont aussi chargés d’aller à la rencontre des populations dans l’espace public, particulièrement de publics fragilisés comme les personnes sans-abri, essentiellement pour créer du lien. Ces personnes peuvent en effet être dans diverses tensions avec leur environnement. Sur l’enjeu de la propreté publique, leur simple présence dans l’espace public ou un état d'ébriété les met en tension avec les autres usagers. « Cela nécessite l’intervention la plus bienveillante possible pour que ça se passe bien en cas de problèmes. » Les éducateurs de rue sont là pour faire du travail social de rue. Ils sont à la disposition de l’ensemble des publics sur l’espace public. Contrairement aux gardiens de la paix, ils ne portent pas d’uniforme. Cédric Strebelle : « C’est par la présence et le contact sur le terrain qu’ils vont se faire reconnaître de leur public qui pourra leur adresser une demande. Il est vrai que les jeunes constituent un public cible, mais au même titre que les personnes sans-abri, les publics ‘’Roms’’ et les familles en errance sur l’espace public. Les gardiens de la paix et les éducateurs de rue peuvent avoir comme publics cibles des personnes identiques, qui ont les mêmes profils, mais ils n’effectuent pas le même travail avec eux, leurs interventions sont différentes ».

insécurité4Finalement, le DLS a répertorié des problèmes d’insécurité, ou participant au sentiment d’insécurité, qui sont largement partagés au sein de la société. La problématique de la présence des jeunes dans l’espace public, comme cité précédemment, est souvent rapportée. Loin de chercher à stigmatiser les jeunes, en les incluant dans les groupes qui « dérangent », il nous importe d’examiner le phénomène et ce qui est fait pour lever les dfficultés. À cet égard, un projet phare d’Ixelles-Prévention est intitulé JERM, Jeunes en Rue sur le temps de Midi. Cédric Strebelle : « Depuis des années, nous avons régulièrement des tensions et des plaintes qui sont formulées à l’endroit de certaines écoles ou abords d’écoles. Elles découlent de l’occupation simultanée de l’espace public par ces jeunes et le reste de l’environnement. Cela arrive un petit peu le matin – quand les élèves arrivent à l’école –, le midi et en fin de journée. Le problème se concentre à la pause de midi. Aujourd’hui, les écoles se voient dans l’impossibilité de garder leurs élèves du secondaire dans leurs établissements. Elles les mettent dehors pour des périodes allant d’une à deux heures. Ces élèves sont lâchés dans la nature ; ils doivent manger, se reposer et se défouler dans un environnement qui n’est pas du tout fait pour les accueillir. Dès lors, ils s’installent où ils peuvent pour manger, etc. Parfois, quand il pleut, ils s’installent dans les entrées d’immeubles qui ne sont pas prévues pour. Une école qui lâche quatre cents élèves dans la nature sur le temps de midi, cela a un impact sur l’environnement. Et quand il y a trois ou quatre écoles dans le même quartier, c’est finalement un millier d’élèves concentrés sur un espace public qui n’a pas été conçu pour les recevoir. Cela crée nécessairement des tensions. JERM est né à la suite de plaintes qui se multipliaient. Ces dernières varient d’une année à l’autre et touchent à un moment donné plus un quartier, puis un autre... Nous avons décidé de prendre en charge cette problématique pour essayer d’y apporter des solutions structurelles. En recherchant, par exemple, des lieux d’accueil sur le temps de midi, en mettant en place diverses activités, en en proposant au sein des écoles, en faisant de la médiation entre les différents acteurs, etc. Notre rôle ici est de tout faire pour que les relations se passent bien et que tous puissent être et se sentir bien. » Le problème de la présence des élèves dans la rue sur le temps de midi, nous confie-t-on à Ixelles, n’est évidemment pas spécifique à la commune. Des contacts existent avec les services similaires dans d’autres communes où ce phénomène est également présent.

 Autre lieu, autres projets

Des organismes tant publics que privés se préoccupent des questions sécuritaires. Dans les quartiers, divers acteurs s’en saisissent. C’est le cas du centre de santé de la commune d’Anderlecht actif à Cureghem, un quartier souvent décrit comme un lieu où l’insécurité règne en maître et qui ne jouit pas d’une bonne réputation. À ses débuts, le centre proposait le Bus Info Santé. Le bus circulait dans différents quartiers d’Anderlecht pour faire de la prévention et de la promotion de la santé. Le projet était en effet né à la suite du constat que certaines personnes, dans certains quartiers d’Anderlecht, étaient plus délaissées au niveau des structures de soins de santé. Il fallait un dispositif pour aller à leur rencontre, dans leur milieu de vie. Le bus semblait alors le moyen le plus approprié9. Au cours de ces permanences, un petit diagnostic communautaire avait été effectué auprès des personnes qui entraient dans le bus. Entre autres questions, il leur était demandé comment ils se sentaient dans leur quartier, quelle était leur qualité de vie, etc. Le sentiment d’insécurité est une des thématiques qui en était ressortie. On était alors en 2005. Il a fallu attendre le lancement du contrat de quartier durable Compas (2013 – 2014) pour que cela bouge. La directrice en charge du service de promotion de la santé du centre s'est dit qu’il était peut-être opportun d’introduire un projet de santé globale. C’est ainsi que le centre, en concertation avec d’autres acteurs locaux, a répondu à un appel à projets. Le diagnostic réalisé en 2005, et qui n’avait pas été suivi d’effets, a alors été évoqué. Dans le cadre du contrat de quartier, le budget alloué a finalement permis d’engager une personne chargée de mettre en place un projet de santé globale. Son but : améliorer la qualité de vie dans cette partie du quartier de Cureghem.

insécurité5Soumiya Radi, chargée de projets au service de promotion de la santé : « Nous avons commencé par réaliser un diagnostic sur le quartier Compas, pour voir quels étaient les besoins et les attentes. Des interviews individuelles auprès de la population ont été effectuées, via différents contacts. Nous avons fait du porte-à-porte, nous nous sommes rendues auprès des associations, etc. Un des gros besoins ressortis était la nécessité de faire quelque chose au niveau de l’insécurité. Cela confirmait ce que le diagnostic de 2005 avait mis en exergue. Dans ce quartier, le sentiment d’insécurité est installé depuis une dizaine d’années, il reste très présent au niveau de la population ». Et de souligner que celui-ci est multi-facettes : « Il y avait un sentiment d’insécurité au niveau financier, au niveau du territoire qui est occupé par les hommes. Il y avait également des problèmes de drogues, de recel, etc. Les femmes se sentaient beaucoup plus en insécurité que les hommes. Ceux-ci ont plus de facilité à sortir dans le quartier, ils y sont plus présents. Les femmes, elles, ont du mal à y circuler. Nous l’avons nous-mêmes expérimenté, ma collègue et moi, en circulant dans le quartier. Nous étions quasi les seules à y être. Généralement, les femmes qui y passent, c’est pour aller chercher les enfants, aller vite à l’épicerie, etc. C’est toujours pour faire quelque chose et rentrer vite à la maison ; dans ce quartier, elles ne sortent pas pour sortir ».

Autre constat : les familles vont pratiquer différentes activités, en dehors de l’école et du travail, dans d’autres quartiers. Elles se rendent plus facilement, avec leurs enfants, à des parcs situés dans d’autres communes par exemple. Elles évoquent notamment la peur des mauvaises fréquentations. Des problèmes de propreté ont également été évoqués par les habitants qui trouvent leur quartier sale. « En réalité, souligne Soumiya Radi, il y a beaucoup de dépôts clandestins effectués par des gens extérieurs au quartier. » Pour remédier aux difficultés relevées, plusieurs projets ont vu le jour. Une journée a été réalisée avec l’association Jeunes actifs dans le volontariat et les voyages alternatifs (JAVVA). Autre exemple : le projet « femmes » dont une partie consiste à permettre aux femmes d’utiliser davantage l’espace public, d’améliorer leur estime de soi, etc. Au centre de santé d’Anderlecht, les projets ne manquent donc pas. Il faut cependant noter que le contrat de quartier Compas arrive à son terme. Qu’en sera-t-il des projets qu’il a lancés ? Du côté du centre, tout est fait pour que d’autres acteurs locaux prennent le relais.

Pas de conclusion ? 

insécurité6Difficile de conclure un tel dossier, qui aura dû faire l’impasse sur certains éléments réunis, transmis ou confiés lors des entretiens que les uns et les autres nous ont accordés. Comme nous l’ont signalé nos interlocuteurs, la question de l’(in)sécurité et du sentiment d’(in)sécurité est vaste, complexe parce qu’elle repose sur des phénomènes tangibles, d’autres moins, voire pas du tout. En ce sens, nous n’avons pas abordé, par exemple, la question des représentations sociales qui participent aussi au sentiment d’insécurité. Celles-ci contribuent à la compréhension du phénomène. Nous n’avons pas plus abordé l’insécurité par rapport à la peur de l’avenir pour soi ou ses enfants, de la perte de son emploi, etc. On pense facilement à celles-là, et peu à l’insécurité informatique par exemple. « Le problème, soulignait Christophe Mincke, est que nous ne savons pas très bien que faire, où nous rendre pour porter plainte. Pour des coups et blessures, nous pouvons toujours aller dans un commissariat de police. Mais qu’en est-il des virus envoyés insidieusement ? Ces actes malveillants entraînent pourtant des coûts et des nuisances, que l’on peine à quantifier. » Nous avons évoqué le sentiment d’insécurité plus important chez certains groupes, comme les femmes. Ici et là, des études et projets mis en place gagneraient à être davantage mis en exergue. Le projet 'Femmes au parc!’ de l’asbl Garance en est un exemple.

Sur le plan des chiffres, aucun ne permet d’indiquer une nette augmentation des problèmes d’insécurité à Bruxelles. Et le terrorisme alors ? Ce phénomène n’est pourtant pas nouveau, bien qu’il prenne de nouvelles formes. Les actions de ces dernières années frappent nos imaginaires par leur ampleur, par le grand nombre de victimes qu’elles entraînent. Mais le risque de décéder dans un accident de circulation reste toutefois plus élevé. Qu’en est-il de l’afflux des migrants que certains prennent plaisir à souligner à tout bout de champ ? Davantage de migrants ont été accueillis ici par le passé qu’actuellement. Pourquoi ceux-ci sont-ils plus dérangeants ? Il y a là certainement aussi des représentations à déconstruire et une communication à améliorer sur cette question sensible.

Dossier rassemblé par
Anoutcha Lualaba Lekede

 

1. Enfant de 11 ans tué au bas de son immeuble, victime d’une rixe entre deux bandes à la cité des 4.000 à La Courneuve (Paris).

2. Chr. Mincke, « Insécurité et sentiment d’insécurité à Bruxelles. Les enseignements du Moniteur de sécurité », Brussels Studies, Numéro 39, 28 juin 2010, www. brusselsstudies.be

3. Ibidem.

4. Il serait intéressant de récolter des données sur vingt, trente, quarante, voire cinquante ans. Cependant, qui est disposé à le payer ?

5. C’est une analyse réalisée en termes de sécurité sur une situation, un état - pour une période et un territoire déterminés - cherchant à mieux cerner les enjeux et défis, identifier les facteurs de risque au niveau local et aider à déterminer les actions susceptibles de produire les résultats attendus, compte tenu des ressources disponibles. (Arrêté royal du 7 décembre 2006 relatif aux plans stratégiques de sécurité et de prévention, Moniteur Belge, 22 décembre 2006).

6. Ixelles-Prévention, 2017, Diagnostic local de sécurité 2016 – Mars 2017, Administration communale d’Ixelles - 1ère direction, p. 11.

7. Le harcèlement est considéré comme une forme particulière d’atteinte à l’intégrité physique. Il est évoqué comme tel dans des focus groupes depuis 2012, peut-on lire dans le Diagnostic local de sécurité.

8. Un bon aperçu du travail de médiation pour résoudre des problèmes de voisinage est donné dans le long métrage d’Anne Lévy-Morelle qui avait, entre autres lieux, installé ses caméras au sein du service de Médiation locale d’Ixelles. Voir l’article Casus Belli. Sur les sentiers de la paix, Bruxelles Santé n° 78 (avril - mai - juin 2015), Asbl Question Santé, pp. 3-5.

9. Françoise Kinna, Le Bus Info Santé d’Anderlecht, Bruxelles Santé n° 36 (oct. - nov. - déc. 2004), Asbl Question Santé, pp. 2-5.

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