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Etre jeune à Ixelles aujourd'hui : enquête

Dans le cadre du label « Commune Jeunes Admis », la Concertation ixelloise de la Jeunesse a souhaité établir un diagnostic de sa jeunesse, afin d’en tirer des orientations pour l’avenir. L’enquête a été menée par un groupe de travail de la Concertation, encadré par le professeur Abraham Franssen des Facultés Universitaires Saint-Louis (FUSL). Trente jeunes ont été interviewés par des travailleurs des services et associations de la Concertation. L’essentiel de ces interviews a été repris dans « Être jeune à Ixelles », une brochure éditée fin 2016. Son contenu s’articule autour de quatre axes : l’école, le travail, l’espace public et l’avenir.

Qu'entend-on par « jeunesse » ? D’entrée de jeu, Abraham Franssen1 souligne « qu’entre autonomie plus précoce et indépendance plus tardive, la “jeunesse” est désormais cette période de la vie qui s’allonge de la (pré)-adolescence à l’entrée, parfois tardive et réversible dans le “statut” d’adulte »2. Dans le panel des jeunes rencontrés, on retrouve ainsi aussi bien des jeunes ayant une dizaine d’années (12 ans, 15 ans, etc.) que ceux de la vingtaine (21 ans, 22 ans, voire 25 ans). Ces jeunes interviewés ne constituent toutefois pas un échantillon représentatif au sens statistique ou sociologique. Pour la plupart, il s’agit de jeunes en contact avec les services et associations actifs au sein de la Concertation ixelloise de la Jeunesse3. S’il fallait brosser un rapide portrait de cette « bande de jeunes », on dirait qu’ils sont plutôt issus de milieux populaires, notamment au regard de la situation socio-professionnelle de leurs parents (chauffeur de taxi, ouvrier, infirmière, femme au foyer, sans emploi, etc.). Quelques-uns sont ls ou lles d’indépendants ou d’universitaires. La moitié d’entre eux sont issus de l’immigration, que celle-ci soit ancienne ou récente. 

Perceptions de l'école

Pour les jeunes rencontrés, l’importance centrale de l’école ne fait nul doute. Ce point de vue est partagé quel qu'ait été le parcours scolaire. « Cette importance est liée tout d’abord à la place qu’elle a dans leur vie quotidienne, occupant la majeure partie de leur temps, débordant largement le temps scolaire proprement dit, déterminant leur sociabilité, leurs réseaux d’amis, mais aussi à la conscience qu’ils partagent tous sans exception de l’importance de leur parcours scolaire pour “réussir leur vie”. Hors de l’école, point de salut social. »4 Au-delà de ce dénominateur commun, l'expérience diffère d’un jeune à l’autre. Pour quelques-uns, l’école constitue un espace d’épanouissement, rencontrant ainsi le premier objectif des missions de l’école secondaire en Fédération Wallonie-Bruxelles : « Favoriser le plein épanouissement de chaque jeune ». Ainsi pour Léa (25 ans), qui au moment de l’enquête venait de terminer ses études universitaires, la scolarité a plutôt été une expérience heureuse puisqu’elle confie : « Cela a toujours roulé à l’école ». Elle a fréquenté le même établissement scolaire, de la maternelle à la rhéto. Ayant fréquenté une école à pédagogie active, elle se souvient surtout d’avoir été très libre dans le choix des matières à étudier. En a résulté un intérêt pour les enseignements, une maîtrise des codes permettant une grande autonomie, le sentiment d’être reconnue et d’être actrice de sa scolarité. Dans son cas, poursuivre par des études universitaires allait de soi. Pour elle, comme pour d’autres jeunes témoignant d’une scolarité favorable, la cerise sur le gâteau c'est la possibilité de voyager avant d’intégrer une université ou une haute école (voir encadré page suivante).

À l’opposé du parcours de Léa, on peut citer celui en zig zag de Prince (21 ans). Il ne faut surtout pas y voir un désintérêt pour l’école. « C’est parce qu’il y attache de l’importance qu’il en ressent tant de frustration »5. Ce sentiment découle de son expérience de la relégation et de réorientations subies. Au moment de l'interview, Prince en était à sa troisième école secondaire, en 6ème professionnelle, dans une filière ne l’intéressant pas et ne correspondant nullement à ce qu’il voudrait faire plus tard. Lui souhaitait intégrer une école de foot à Mouscron. Mais, celle-ci étant loin, il a longtemps cherché avant de tomber par hasard sur l'établissement scolaire où il est actuellement. Il pense aussi n’avoir pas bénéficié de bons conseils, dans le sens où son école ne pratique pas de suivi individualisé des élèves. Avec le recul, il s’attribue également une part de responsabilité dans cette scolarité en dents-de-scie. Il en résulte en tout cas un désenchantement certain. Ce désenchantement « s’exprime à partir du moment où l’école secondaire, une fois ouverte à tous, a développé en son sein des mécanismes d’orientation par l’échec plutôt que par la réussite, de réorientation des filières réputées fortes vers les lières réputées faibles, plutôt que d’orientation positive vécue comme une ascension scolaire et sociale. Une partie des jeunes intériorisent alors l’échec et la scolarité devient pour eux une expérience subjective négative »6.

Bien d’autres questions ont été adressées en vue d’établir le diagnostic évoqué au début : comment ces jeunes Ixellois se sentent au sein de leur école, ce qui leur plaît et déplaît, les professeurs... À propos de ces derniers, il faut souligner que « dans l’expérience scolaire des élèves, surtout pour ceux qui sont les plus fragilisés, c’est dans la relation avec les profs que se joue le rapport à l’école, négativement et parfois positivement »7. Ainsi en est-il de Yasmine (13 ans) qui mentionne ces professeurs qui ne laissent pas parler leurs élèves, ne font que crier, ont toujours raison parce qu’ils sont professeurs, ne donnent pas bien cours. Elle cite comme exemple le cours de mathématiques, quelque peu problématique pour elle. Depuis que le professeur a changé, explique-t-elle, elle commence à aimer les maths. Le nouvel enseignant explique bien, « il prend la chose de manière hilarante ». Comme Yasmine, plusieurs jeunes témoignent que le bon prof est celui qui « explique super bien », « qui laisse le jeune parler et poser des questions », etc.

Face aux exigences scolaires, l’importance de bénéficier d’un soutien est évoquée. Celui-ci est en premier lieu moral, c’est-à- dire que leurs parents et leur famille les soutiennent dans leurs études et leurs choix. Ce soutien est également d'ordre pratique et pédagogique. Les jeunes interrogés apprécient et valorisent ainsi les activités de remédiation, la disponibilité de certains enseignants. Et quand ce soutien ne peut leur être apporté au sein de la famille ou l'école, ils peuvent s’adresser aux associations de jeunesse. Enfin, la question de l’orientation scolaire s'avère une question difficile parce que les«règles du jeu» ne sont pas toujours claires pour les acteurs du système scolaire eux-mêmes ; certains jeunes ne pouvant compter sur l’expérience et les conseils de leur famille, ils « se disent parfois “perdus” et se sentent souvent isolés dans le labyrinthe du système scolaire »8

L’avenir : morceaux choisis

À la question, « comment imagines-tu ta situation dans trois ans ? Et dans dix ans ? », deux tendances se dégagent : il y a ceux qui veulent « bouger de pays », « partir faire le tour du monde avec mon sac à dos », etc., et ceux qui parlent d’abord d'un métier (par exemple, être médecin, travailler dans la commune d’Ixelles ou comme puéricultrice). D’autres encore veulent continuer leurs études pendant que certains peinent à se projeter dans l'avenir. Et à l’interrogation, « Qu’est-ce que ça veut dire pour toi : devenir adulte ? », la plupart des jeunes interviewés parlent des responsabilités à assumer (« se débrouiller sans les parents », « être autonome sans le CPAS », « prendre conscience des difficultés du monde... », « s’occuper de donner le bon exemple aux générations à venir », etc.). Et puis, il y a cette réponse quelque peu décalée de Bilal (25 ans) : « En fait sur papier, je suis adulte mais dans ma tête, je suis encore jeune parce que je profite de la vie, je profite de ces moments et je ne veux pas que ça se termine. ».

Travail, emploi : oui mais...

jeune ixellesAborder la question des jeunes et du travail amène inévitablement à évoquer le chômage des jeunes et leurs di cul- tés à s’insérer sur le marché de l’emploi. À Bruxelles, leur accès au travail et à l’emploi s’avère particulièrement ardu : parmi les jeunes de 18 à 24 ans, ils sont près d'un sur trois à être au chômage et nombreux seront ceux qui feront l'expérience d'un chômage prolongé.

Les jeunes Ixellois n’échappent pas aux statistiques, même si leur commune « compte proportionnellement plus de jeunes diplômés de l’enseignement supérieur et universitaire que d’autres communes bruxelloises » et possède « comparativement à d’autres communes un plus bas taux de chômage des jeunes, même si celui-ci reste élevé ». Il faut encore souligner qu’entre jeunes, il existe des inégalités importantes selon le sexe, la nationalité, le diplôme... Ce constat n’est pas neuf puisque, au cours des vingt-cinq dernières années, différentes mesures et initiatives ont été prises par les pouvoirs publics en vue de combattre le chômage des jeunes, et particulièrement celui des jeunes peu qualifiés. À cela s'ajoute la mobilisation des partenaires sociaux ou acteurs associatifs tels qu’Actiris, les Missions Locales, les Maisons de jeunes, les AMO, etc. Il est certes beaucoup question de travail, mais celui-ci est-il toujours important pour les nouvelles générations ? En effet, dans le modèle culturel de la société industrielle, le travail était la valeur centrale. Or de nombreux sociologues ont mis en évidence la n de ce modèle culturel. Dans celui-ci, le travail est constitutif de l’identité de l’individu et est une source de fierté. « C’est aussi un modèle qui valorise la stabilité de l’emploi et qui se caractérise par la croyance dans le progrès individuel et collectif (...) »9 Or, les jeunes qui ont actuellement 20 ans n’ont jamais connu ce modèle. Faut-il en conclure que la valeur travail leur importe peu ? Non, puisqu'aucun des jeunes rencontrés n’envisage de ne pas travailler. Pour les plus jeunes, pour qui cette question est encore floue, la vie professionnelle future n’en demeure pas moins une préoccupation. Celle-ci « sous-tend le stress des études, la crainte de l’échec, les dilemmes et les choix, parfois contraints, de leurs orientations d’études. Pour ceux qui terminent leurs études ou les ont terminées, avec ou sans diplôme, l’accès à l’emploi est à la fois une aspiration concrète, vécu entre optimisme volontariste et peur du déclassement. L’accès à l’emploi est également un parcours du combattant »10.

Si le travail reste important aux yeux des jeunes, c’est d’abord parce qu’il est considéré comme une aspiration à la réalisation de soi, comme on le voit à la lecture de cet extrait : « Idéalement, j’aimerais pouvoir faire quelque chose que j’aime bien, qui fasse de mal à personne, et qui m’assure un certain niveau de vie. Si je travaille beaucoup, j’ai envie de pouvoir gagner pas trop peu. » Toutefois, ceci ne veut pas dire qu’il faille tout lui sacrifier : « Avoir une qualité de vie, avec du temps pour soi est essentiel. » Cela passe par « ne pas faire n’importe quoi » et « poser ses limites ». La nécessité de travailler ne doit pas pousser à accepter n’importe quel boulot, particulièrement si celui-ci ne correspond pas à sa personnalité. « Pour réussir dans la vie, il s’agit de trouver et de suivre sa propre voie (auto-réalisation) de manière autonome (auto-détermination). Ce n’est plus le social qui est premier, mais l’individu, pour le “meilleur” (épanouissement personnel) et pour le “pire” (incertitude, isolement, fragilité identitaire). »11

Quant au chômage, beaucoup de jeunes le craignent. Même s’ils croient pouvoir tirer leur épingle du jeu, ils ont conscience de ce spectre du chômage qui plane au-dessus de leur tête. Certains se rendent compte que leur seule volonté ne suffira pas à les faire accéder à l’emploi de leur rêve, et que cela prendra probablement du temps. En conséquence, il faut parfois revoir un peu à la baisse ses espérances. Pour ceux qui vivent déjà le chômage, celui-ci est ressenti comme un stigmate, en particulier comme le souligne Claudie (21 ans) parce que « ta carte d’identité, c’est un peu ton job... » Et qui dit chômage dit également confrontation à la jungle administrative, à la législation et la réglementation de cette matière complexe.

Les jeunes et l'espace public

Espace physique et géographique, l’espace public est aussi l’espace symbolique et politique du vivre ensemble. Pour tous les jeunes interviewés, Ixelles est un lieu où il fait bon vivre, grâce à : « une offre diversifiée de services, de commerces et d’activités, une mobilité aisée en transports en commun, une diversité et une richesse culturelle, un sentiment de sécurité... »12 Les jeunes ont cependant relevé quelques points négatifs méritant d’être améliorés : « la pression du traffic automobile, un manque d’espace vert, l’un ou l’autre endroit ressenti comme plus insécurisant ou moins agréable »13. D’autres encore indiquent être regardés avec défiance et traités de manière discriminatoire en fonction de leur origine « étrangère » ou de leur apparence. Ces zones d’ombre sont-elles susceptibles de les faire quitter Ixelles ? Si aucun d’entre eux n’exclut de continuer à vivre dans la commune plus tard, aucun ne le garantit non plus. Un élément déterminant reste le prix des loyers et de l’immobilier, parce que « ça devient de plus en plus cher » confie Yasmine (13 ans). Le sentiment de satisfaction par rapport à la commune en revient aussi, pour partie aux services jeunesse. Ces services et associations ont une fonction de « passeurs », permettant aux jeunes Ixellois de découvrir de nouveaux mondes et de tirer parti des opportunités existantes. En clôture de ce troisième volet de l’enquête, nous conseillons la lecture de la section « Si j’étais bourgmestre... » de la brochure, où les propositions vont des plus sérieuses aux plus... « farfelues ».

Au terme de ce diagnostic, la question reste de savoir ce qui sera réalisé pour qu’Ixelles soit pleinement une « Commune Jeunes Admis » et, qui sait, un modèle d'inspiration en Région bruxelloise.

Extraits rassemblés par Anoutcha Lualaba Lekede

1. Centre d’Etudes Sociologiques de l’Université Saint-Louis (Bruxelles).

2. Être jeune à Ixelles, p. 3.

3. SOS Jeunes - Quartier Libre asbl, Synergie 14 asbl, Maison de Jeunes XL’J asbl, Bruxelles – J asbl, Mission Locale d’Ixelles asbl, Dynamo asbl, Emergence XL asbl, Mentor Escale asbl, Service jeunesse de la Commune d’Ixelles, CLAS (Cellule Locale d’Accompagnement Scolaire) d’Ixelles Prévention.

4. Être jeune à Ixelles, p. 4.

5. Ib., p. 5.

6. Ib., p. 6.

7. Ib., p. 12.

8. Ib., p. 16.

9. Ib., p. 22.

10. Ib., p. 22-23.

11. Ib., p. 24.

12. Ib., p. 37.

13. Ib., p. 39.

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