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Les débordements de la santé mentale : un colloque pour relancer collectivement la subjectivité

En octobre dernier, la ligue bruxelloise francophone de santé mentale organisait un colloque sur les débordements de la santé mentale. Un temps de réflexions consacrées à ce qui fait irruption, bouscule, remet en cause aujourd’hui les acteurs engagés dans l’accompagnement de personnes en souffrance psychique.

debordements sante mentale« Un monde qui bouge, où rien n'est plus comme avant... » : ce refrain désabusé, que l’on entend depuis des siècles, force est de constater que beaucoup d'intervenants psycho-sociaux le reprennent en cœur aujourd’hui. Dans le champ de la santé mentale, tout semble obliger à redéfinir ce qui fait le travail. Oui, tout bouge autour de nous... et ces mouvements ont des e ets sur les personnes, sur les normes, sur les limites, sur la manière dont on traite la sou rance psychique, sur les concepts et les pratiques dans les domaines de la psychiatrie et, plus largement, de la santé et du social.

Les intervenants invités par la Ligue se sont pliés à l'exercice d'examiner certaines de ces transformations : qui pense débordements se centre sur les bords et donc, aussi, sur leur franchissement, bords qui enferment et protègent, frontières géographiques et psychiques qui séparent et relient. Il fut ainsi question de l'évolution des dispositifs de soins et d’accompagnement. Un deuxième focus s’intéressait à l’exil : la politique menée en la matière et l’accueil fait aux migrants ainsi que son impact sur leur psyché et la confrontation des histoires singulières à l’histoire collective. Un autre axe de réflexion fut celui du virtuel et la fabrication des identités. Les deux dernières séances plénières furent consacrées au changement des rapports au temps et à l'objet.

Au regard de la richesse des échanges croisés, il nous a semblé intéressant de relever à tout le moins trois axes qui peuvent s’articuler aux questions qui ani- ment les intervenants en promotion de la santé.

La parole n'est plus en première ligne

Guy Dana, à la suite de Jean de Munck, développe les modifications apportées aux dispositifs psychiatriques et ce qui en découle. La psychanalyse a structuré la grammaire du parcours de l’individu, entendu comme sujet inscrit dans le langage. Une méthode et une éthique en découlent : c’est la singularité du parcours et la parole qui en sont l’objet. Cela implique du temps, de la pluralité, une ouverture à l’événement, donc au risque. Or aujourd’hui, le DSM1 est le re et d’une vision de la santé mentale où les risques doivent être gérés, le principe de précau- tion est primordial et la judiciarisation galopante. On assiste à l’hégémonie des normes, à la montée en puissance des protocoles - qui échappent à tout processus législatif. Evidence-based, éducation thérapeutique, remédiations cognitives, évaluation quantitative : il s’agit de standardiser des pratiques et de rendre les praticiens interchangeables a n d’objectiver les décisions prises et les soins prodigués. Urgence, risque zéro et rentabilité sont devenus les maîtres mots pour faire taire la folie, au risque de la renvoyer en errance sur les trottoirs de nos villes.

Jean-Yves Dartiguenave analyse, lui aussi, la destruction progressive et profonde du secteur socio-sanitaire sous l’e et de nouveaux modes de gestion. Cela implique, selon lui, une rupture avec l’héritage humaniste. L’humain devient le grand oublié du secteur médico-social. Il ne s’agit pas pour lui des seuls e ets d’une idéologie économique et d’une politique néo-libérale mais, plus largement, d’une dérive naturaliste consistant en un oubli de la spéci cité de l'humain. Celle-ci a des répercussions essentielles pour l’être social en matière d’identité et de responsabilité : aspiration à la transparence, éclatement de l’intime. Tout s’inscrit dans l’immédiat. Le territoire est une obsession et l’espace est appréhendé dans une conception très fonctionnaliste, éloignée de la façon de le vivre, de concevoir le territoire. On valorise le pragmatisme et les neuro-sciences.

Du sur-mesure en lieu et place de la standardisation

 Guy Dana revendique une politique de la folie où le médical ne serait plus le partenaire exclusif et où la subjectivité pourrait se déployer entre l'associatif, le médico-social et la psychiatrie.
Il propose ce qu’il nomme un « multilinguisme institutionnalisé comme expérience de traduction », c’est-à-dire un travail de mise en commun de structures di érentes et complémentaires autour du patient, une manière d’entourer celui-ci, de conjuguer les moyens et non de les mutualiser. Il s’agit là de rendre du sens au collectif et de lutter contre ce qui nourrit le sentiment de dépossession.

Pierre Delion dénonce la tentation de diriger la crise vers le sanitaire et la chronicité vers le médico-social voire le social. La maladie mentale n’est pas une maladie comme les autres dit-il, elle est avant tout à entendre comme un dysfonctionnement du langage et doit être prise en charge en conséquence.

Pour lui, il est essentiel de se référer à la relation humaine. L’institution psychiatrique se doit d’offrir à l’usager une relation de confiance. Elle doit impérativement entretenir un espace d’invention. « Un monde sans limites débouche sur des pathologies limites. Il est nécessaire d’adapter nos manières d’être et nos méthodes en nous appuyant sur la structure. Pour cet enfant ou cet adulte, quel costume sur mesure allons-nous fabriquer ? »

Je préfèrerais ne pas le faire

Comme en écho aux enjeux d’accueil, David Le Breton a fait le portrait de l'émergence, chez nombre de jeunes individus, de la tentation de s’effacer des contraintes. La « blancheur » touche les hommes ou femmes ordinaires qui arrivent au bout de leurs ressources pour continuer à assumer leur identité.

Il arrive qu’il ne soit plus possible de communiquer, ni même de participer au présent ; que l’on soit sans projet, sans désir, et que l’on préfère vivre le monde ailleurs: c’est la blancheur. C’est cet état particulier hors des mouvements du lien social où l’on disparaît un temps et dont, paradoxalement, on a besoin pour continuer à vivre. Beaucoup d’individus se laissent couler, sont pris d’une « passion d’absence » face à une société de la maîtrise, de la vitesse, de l’urgence, de la flexibilité, de la quête e rénée de sensations et d’apparence.

Le Breton décrit cette volonté d’effacement face à l’obligation de s’individualiser. Face au morcellement du lien social, il faut choisir entre autonomie et solitude. La multiplicité de repères proposés par la société nourrit un sentiment de perte.

Ne touchez pas à ma haine, il ne me reste plus qu'elle

« L’histoire des peuples, des communautés, des appartenances multiples dont nous sommes issus tisse une trame partiellement inconsciente sur le fond de laquelle nous ve- nons nous inscrire. La grande Histoire avec ses accidents, ses catastrophes majeures, ses guerres et ses barbaries détermine nos destins avec une force insoupçonnée. L’impact sur la subjectivité de ces moments de l’histoire où les interdits fondamentaux sont transgressés en toute impunité en font des éléments difficiles à transmettre, voire impossible à inscrire. Les effets en sont repérables dans la clinique et nous invitent à reconstruire du lien, là où les garanties de la parole ont été détruites. »

Très peu d’individus survivent à une guerre, nous dit Valérie Rosoux, chaque survivant porte plusieurs tombes. Comment honorer les morts pour sauver les vivants ? En tant que chercheuse dans le champ des processus de réconciliation, elle questionne la manière dont on peut dans ces contextes, remobiliser les esprits des bourreaux et des victimes. Comment passer du duel au duo ? Comment se souvenir et oublier ? Comment oublier et se souvenir ?

Le contexte des interventions de réconciliation tente de réunir l’ennemi à combattre, le traître à punir, l’animal à exterminer alors que la déconstruction n’a pas été identique pour les uns et les autres. Le tiers convoqué dans ce cadre va, aussi, devoir s’atteler à ce qu’ait lieu une réconciliation de chacun avec soi. Ces processus ne se comptent pas en années mais en générations.

Ce qui vient faire limite, toujours, c’est lorsque les exigences de pardon ne viennent que du haut et de l’extérieur, lorsque les individus ne peuvent s’y retrouver. Quand du temps et de l’écoute peuvent être donnés, au « ne touchez pas à ma haine, ils m’ont tout pris, il ne me reste que cela » peut, parfois, venir s’articuler un mouvement, un passage de l’anéantissement à la déchirure. On peut vivre dans la déchirure.

Pascale Anceaux

1. Le DSM (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders) en français le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux est un ouvrage de référence publié par l'Association américaine de psychiatrie (American Psychiatric Association ou APA) décrivant et classi ant les troubles mentaux.

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