Question Santé       Facebook  Twitter  header vimeo
Inscription Newsletter  INSCRIPTION NEWSLETTERS  PRESSE

Tout le monde le dit, la santé mentale des Belges est au plus bas. C’est particulièrement vrai pour les indépendants dont l’activité est toujours à l’arrêt. Le cas du suicide d’Alysson Jadin, coiffeuse à Liège, en novembre dernier, était emblématique de ce désarroi. Mais qu’existe-t-il pour leur venir en aide ?

 Cela fait des mois maintenant que certains indépendants sont à l’arrêt ou travaillent au ralenti. Des entrepreneurs ont déjà mis la clef sous le paillasson ou ont dû mettre l’ensemble de leur personnel au chômage temporaire et tentent de faire face aux charges dues, tant bien que mal. Et souvent, de plus en plus mal.

C’est ce que l’on dit également de la santé mentale de ces travailleurs qui, du jour au lendemain, lors du premier confinement, ont dû fermer leurs portes et qui, après l’espoir de l’été, ont vu pour un certain nombre d’entre eux se refermer la fenêtre d’opportunités, dès l’automne 2020. La réouverture des coiffeurs et des métiers de contact, tout récemment, en a soulagé certains. Mais l’horeca, l’hôtellerie, la culture ou encore l’événementiel sont toujours au point mort.

L’ampleur du mal-être

Le syndicat neutre pour indépendants (SNI) parle de 70% des indépendants très stressés par leur situation. Une même proportion se dit incapable de décrocher psychologiquement de leur activité. La fatigue, le découragement et l’angoisse sont les symptômes les plus souvent cités.

Le chiffre d’un suicide tous les trois jours dans le chef des indépendants a également circulé, mais difficile de le confirmer: ceux du Parquet de Bruxelles montre une augmentation des suicides dans la capitale, passés de 108 à 126, soit une augmentation de 16,7%, mais sans qu’ils soient attribués à une catégorie professionnelle en particulier ; en revanche les tentatives de suicide auraient, elles, diminué de 11,7%. Des chiffres qui, pour l’ensemble de la Belgique, ne suivent pas la même tendance car le taux de suicide des Belges, pris dans leur globalité, aurait baissé en 2020.

Quoi qu’il en soit, il ne faut pas être grand prêtre pour imaginer la détresse psychologique vécue par ces professionnels à l’arrêt ou ayant déjà repris, mais en mauvaise posture.

Des dispositifs mis en place

 Diverses initiatives ont été prises à différents niveaux de pouvoirs : en septembre 2020, le ministre des indépendants du gouvernement précédent, Denis Ducarme, a chargé l’INASTI d’organiser un numéro vert – le 0800/20.118. Il vise à réorienter les indépendants en détresse psychologique vers les services adéquats. De l’avis du service de presse, ce call center n’a pas été surchargé de demandes : 354 appels ont été enregistrés depuis le mois d’août 2020.

La ministre wallonne de la Santé Christie Morreale avait pour sa part chargé l’asbl wallonne « Un pass dans l’impasse » de mettre également sur pied un numéro d’appel – le 0800/300 25 pour répondre aux sollicitations des indépendants wallons mal en point. Un réseau de sentinelles (tels que les comptables, les tribunaux de l’entreprise, les syndicats, les banques , les caisses d’assurances sociales…) était pressenti pour renvoyer les professionnels en difficulté vers ce numéro. Depuis juillet 2020, le service a reçu grosso modo 300 appels.

On lit aujourd’hui que le gouvernement fédéral – le ministre des indépendants, David Clarinval et celui de la Santé publique, Franck Vandenbroucke – souhaite recycler ce dispositif. Le comité de l’assurance Inami a d’ailleurs signé en février dernier une convention avec l’asbl « Un pass dans l’impasse » pour fournir ce service, déjà proposé par la ministre Morreale, à l'ensemble des inépendants du pays. Autre mesure à venir : la possibilité pour les indépendants de bénéficier de huit séances gratuites de soins psychologiques. Le tout pour un budget de 55 millions d’euros.

D’autres numéros d’appel sont également répertoriés sur le site www.info-coronavirus.be, onglet « Aide psychosociale ».

Et à Bruxelles ?

Une des portes d’entrée pour les indépendants et les très petits entrepreneurs bruxellois consiste à former le 1819. Comme l’a souligné Véronique Flammang, du 1819, « c’est un fait que les indépendants ne vont pas en premier lieu aborder leur état psychologique. Ils sont dans l’action, cherchent des solutions. Mais dans certains cas, les appels changent de tonalité et l’on entend bien que ces professionnels ont besoin de se confier. Déjà parler, le cas échéant se fâcher ou encore pleurer permet d’évacuer le trop-plein de stress, d’angoisse, de nervosité accumulés. Si c’est plus grave, on peut conseiller des pistes, mais sans les braquer. »

Parmi les autres pistes, on peut citer le Centre pour entreprises en difficulté (CED-Bruxelles) qui offre, depuis la crise Covid, une série de prises en charge collectives des difficultés rencontrées par les entrepreneurs.

Selon Salima Serouane, toute nouvelle responsable du CED-Bruxelles (dont le nom devrait aussi évoluer), « Nous offrons un accompagnement aux entreprises, de la pré-activité à la fin de vie jusqu’à sa renaissance. Nous disposons d’experts comptables, de juristes, d’anciens entrepreneurs, tous volontaires. Avant la crise, nous proposions des rendez-vous individuels. En 2020 nous avons pris de nouvelles dispositions et nous avons fait le pari de séances collectives, par vidéoconférences. Il y a trois ateliers par semaine : deux sur la viabilité comptable, juridique, stratégique de l’entreprise et un troisième lié aux aspects humains et au développement personnel. Et on se rend compte que cela fonctionne : les entrepreneurs acceptent de livrer leur expérience et de partager leur vécu avec leurs pairs. Cela étant, les ateliers du vendredi consacrés à la santé mentale, au bien-être et au développement personnel restent moins fréquentés. Parler de ses fragilités reste encore tabou. »

Des réticences, mais des solutions

Des partenariats ont été noués par le CED-Bruxelles, BECI et d’autres intervenants, tels que 7 Jours Santé qui est un projet autour de la santé de l’entrepreneur mis sur pied au sein de Question Santé et financé par la COCOF. Comme l’explique Mathieu Seron, coach et expert indépendant auprès de ce projet, « Etre entrepreneur, cela nécessite de prendre soin de son bien-être. Il est important de connaître ses forces, mais aussi ses point de vigilance afin de tenir sur le long terme. Il est clair qu’en période de crise telle que nous la connaissons aujourd’hui, cette question d’équilibre se pose avec encore plus d’acuité, avec d’autres aspects comme la gestion du temps, du stress, du sommeil. Les entrepreneurs qui s’inscrivent à ce type de session se rendent compte du bien-fondé de s’intéresser à la gestion des émotions, de la charge mentale que représente la gestion d’un business. Y travailler dans des séances collectives peut aussi permettre un partage de vécus. Des questions autour du sens : « Qu’est-ce je fais ? », « Pourquoi je le fais ? », « Qu’est-ce que cela m’apporte ? » se posent davantage aujourd’hui et c’est tant mieux. Il existe aussi des outils présentés sur le site de 7 Jours Santé, comme le tableau de bord santé de l’entrepreneur ou le thermomètre du stress. Si un participant à une formation ou un webinaire s’avère en difficulté, on peut aussi orienter l’entrepreneur vers un accompagnement plus individuel.»

Des initiatives privées, comme la Fondation Pulse, initiée par des grandes familles belges, la banque Degroof et Petercam, existent également et ont souhaité être présentes pour aider les entrepreneurs en difficulté à cause de cette pandémie. Avec le programme Re-vival, la Fondation Pulse souhaite relancer les entrepreneurs ayant dû fermer leur entreprise, suite à une faillite, une liquidation ou une revente à perte. Pour Jacinte Monsieur, responsable de ce programme, « L’objectif est de donner un nouveau départ à des entrepreneurs qui ont connu un échec. Dans nos sociétés, ces échecs sont encore tabou ; peut-être que le Covid aura cette vertu de sortir les entrepreneurs de la honte et de la culpabilité. »

L’accompagnement proposé est composé d’un coaching individuel et d’un accompagnement collectif. Parmi les aspects pris en compte, la gestions des émotions et le fait de ne pas être seul face aux difficultés. Sans doute une des clefs fondamentales de la relance.

Les entrepreneurs, victimes de stress post-traumatique

A Bruxelles, on dirait que les initiatives fourmillent désormais pour tenter de toucher les indépendants en détresse psychologique. Dans le cadre d’un projet « Santé mentale » géré par Catherine Mertens, Coaching officer au sein de BECI, on tente d’échafauder des initiatives qui atteignent les indépendants qui ne semblent pas si faciles à convaincre d’être aidés. Encore faut-il se pencher sur ce qu’ils vivent depuis des mois.

Stéphanie Delroisse, docteur en psychologie et chercheuse à l’Université de Mons sur la souffrance au travail, travaille sur ces situations où des personnes voient leur activité professionnelle s’arrêter de manière abrupte : « Cela constitue un événement traumatisant, une perte de repères dans le quotidien qui peut mener à du stress post-traumatique. Il est indispensable d’évaluer la santé mentale de ces personnes et de les aider à mesurer l’intensité de leur anxiété, leur niveau de pression, les problèmes de sommeil et le stress et la solitude éprouvés. Il faut aussi évaluer le sentiment de soutien social. Quatre types de soutien peuvent être apporter : le soutien informatif avec des informations, des conseils de base, des pistes de solution, le soutien émotionnel, en permettant à l’entrepreneur de se confier à une personne de confiance, ce qui constitue un grand levier contre la détresse, et puis un soutien pragmatique, pratico-pratique qui peut passer par l’aide d’un comptable, quelqu’un qui prépare les repas, qui accompagne l’entrepreneur à tel rendez-vous… On peut y rajouter le soutien ludique, qui a pour but de distraire le professionnel de ses difficultés. Avec le Covid c’est sans doute le plus difficile à remplir aujourd’hui. »

Le projet « Santé mentale » de Beci a pour but de répondre à ces besoins de soutien et Sylvie Delroisse y travaille : « Dans mes consultations avec des entrepreneurs, je me rends compte qu’il faut aussi travailler sur la question de l’identité. Leur entreprise, c’est leur bébé, leur projet de vie, avec un investissement énorme en temps, en implication… Il faut donc travailler sur ce qui définit la personne et comment faire la part des choses quand le projet entrepreneurial capote. C’est essentiel pour pouvoir rebondir. »

Nathalie Cobbaut

Partager