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Le burn-out parental. Quand élever et éduquer font mal

Le burn-out professionnel, ce mal qui touche de nombreuses personnes dans le monde du travail, on connaît. Mais le burn-out parental ? Le concept est relativement neuf. Il traduit cependant assez bien l’épuisement total qui frappe de plus en plus de parents. Non plus les seules mères comme on peut (encore) l’entendre ici et là, mais bien les parents. Les parents sont donc en souffrance… Dès lors, les aider est une évidence. Face à cette interrogation, le « qui » et le « comment » deviennent toutefois de vrais casse-têtes quand les professionnels et les politiques sont eux aussi quelque peu déboussolés.

 Ce sont les parents qui parlent le mieux de ce qu’ils vivent ou ont vécu avec leur(s) enfant(s). Une mère de trois enfants raconte : « … j’étais tellement épuisée que j’ai pensé les laisser dans la plaine de jeux avec les autres enfants. Je me suis dit qu’ils ne risquaient pas grand-chose puisque d’autres mamans étaient présentes. Je voulais juste rentrer à la maison dormir… et tout oublier. C’est vraiment une chose à laquelle j’ai pensé. Je me suis ressaisie, me disant que j’étais une “mauvaise mère”… Et qu’est-ce que les gens allaient penser de moi ? »1. Un père de deux enfants témoigne aussi : « J’avais sacrifié beaucoup pour m’occuper de mes enfants. Alors que mes copains sortaient le vendredi soir, je restais à la maison m’occuper de mes gosses. Pendant que les copains se faisaient un karting le samedi, j’emmenais mes gamins à la plaine de jeux (…) Tout le monde me disait que j’étais un mec en or, mais pour ma femme, ce n’était jamais assez. J’en faisais toujours plus pour les enfants et je me suis progressivement épuisé (…) Moi, calme d’ordinaire, je me fâchais de plus en plus souvent. Des colères que je n’avais jamais éprouvées. Ma femme ne me reconnaissait plus. Le soir j’avais besoin d’un verre pour me détendre, puis deux, puis un jour je me suis dit que j’étais devenu dépendant »2. A l’instar du burn-out professionnel, le burn-out parental est un syndrome qui touche les parents exposés à un stress chronique. Il se manifeste par la présence d’au moins deux des trois symptômes suivants3.

  • L’épuisement est généralement le premier signe à faire son apparition. Le parent a le sentiment d’être constamment fatigué, vidé, au bout du rouleau. Cet épuisement peut se manifester au niveau émotionnel (sentiment de ne plus en pouvoir), cognitif (impression de ne plus arriver à réfléchir correctement) et/ou physique (fatigue).
  • La distanciation affective avec les enfants. Le parent n’a plus l’énergie de s’investir autant qu’avant dans sa relation avec ses enfants : il prête moins d’attention à ce qu’ils lui racontent. Il accorde moins d’importance à ce qu’ils vivent et ressentent, il fait le minimum pour leur bien-être (trajets, repas, coucher…) mais n’a plus le courage de s’impliquer davantage.
  • La perte d’efficacité et d’épanouissement dans son rôle de parent. Le parent n’est plus celui qu’il voudrait être. Il ne se reconnaît plus dans certains de ses comportements vis-à-vis de ses enfants. Il ne se sent plus efficace, il a l’impression d’être un mauvais père ou une mauvaise mère. Il n’est plus épanoui dans son rôle de parent.

Les conséquences du burn-out parental peuvent être graves. Sur les parents, il peut notamment se traduire par des problèmes de santé, des addictions, etc. Sur le couple, par de l’irritabilité, des conflits, un divorce… Des conséquences peuvent aussi être observées sur la relation parent enfant, prenant par exemple la forme de négligence, de violence, etc. Chez nous, les chiffres livrés par le Baromètre 2017 de la Ligue des familles sont assez parlants : « Un parent sur quatre ressent un risque de burn-out souvent ou en permanence. C’est trois points de plus qu’en 2016. Les femmes sont plus exposées. De manière générale, mener de front vie de famille et travail est plus difficile. Huit parents sur dix s’éreintent. Cette année, 73% de parents sont fatigués et 66% stressés par cette course contre le temps. Les parents ont des horaires de fou. Un parent sur troisa besoin d’une solution de garde pour ses enfants avant l’ouverture et après la fermeture de la garderie de l’école ou de la crèche (ouverture en moyenne à 7h jusque 18h). Les conséquences négatives sur la vie de famille et le bien-être des enfants sont inévitables… »4

Des parents qui n'ont plus la niaque

Selon le dictionnaire du site lintern@ute5, la niaque qualifie l’état d’esprit d’un individu très motivé, compétitif et combatif, qui possède un entrain supplémentaire par rapport à ses adversaires. Le terme, nous semblet-il, peut s’appliquer au comportement de certaines personnes qui, sur le terrain de l’éducation de leur(s) enfant(s), réunissent la plupart de ces qualificatifs. Le problème qui guette ? Un épuisement physique et mental profond dont les parents ont du mal à se remettre. Deux chercheuses, Isabelle Roskam et Moïra Mikolajczak, professeures à l’UCL, travaillent depuis quelques années sur la question. Dans une interview accordée au Ligueur, la première expliquait ainsi que le burn-out : « se construit sur la frustration de ne jamais trouver de temps pour soi, de ne pas prendre soin suffisamment de soi, au détriment de ses enfants. Ce sont des symptômes d’une société individualiste. Notre société crée des conditions pour qu’une souffrance puisse se produire. D’un côté, le parent lit partout qu’il doit se consacrer du temps à lui, ne pas s’oublier dans son rôle et, paradoxalement, il est assujetti à une pression pas possible alimentée par le fait qu’il doit être disponible, optimal, performant. La valeur qui prédomine aujourd’hui, c’est l’intérêt supérieur de l’enfant. Avec pour conséquence des adultes qui sont toujours stressés par le fait de bien faire fonctionner cette dominante. Ce marqueur social est un poids. En permanence, se pose la question : “Est-ce que je remplis bien mon rôle ?”. A l’école, en famille, entre amis, le jugement est toujours présent. C’est un terreau idéal à l’épuisement parental »6. Le poids sociétal et ses multiples injonctions, l’homogénéité du rôle de parents, soulignait-elle encore, font qu’aujourd’hui, être parent, c’est devenu une pression : « Regardez autour de vous. Vous connaissez certainement des parents qui ont des bibliothèques remplies de bouquins consacrés à l’éducation, à la psychologie de l’enfant, à la parentalité positive. Ce sont souvent des parents hyper-investis. Et comme pour le phénomène de l’épuisement au travail, l’investissement vide. Il est sans répit ». Le ressenti des parents est celui de batteries qui ne se rechargent plus ou, image peut-être plus parlante, d’une bougie qui se consume.

Le burn-out parental ou l’épuisement des parents n’est pas le fait de quelques parents. Ce constat est posé par de plus en plus de professionnels (éducateurs, psychologues, travailleurs sociaux…) qui sont confrontés à ces parents à bout… et qui culpabilisent. Le phénomène s’observe, certes, en Belgique, mais la question intéresse aussi en-dehors de nos frontières, comme le montre une étude lancée au printemps dernier. Isabelle Roskam, qui en est le moteur, a invité des chercheurs d’autres pays à y prendre part, tablant sur la participation de cinq ou six pays maximum. Ses espoirs ont été largement dépassés puisque ce sont finalement quelque trente-huit pays parmi les cinq continents qui ont répondu à son appel.

Le regard de la sociologie

Une prise de recul est dès lors nécessaire pour comprendre le phénomène. Ce regard a entre autres été apporté par Gérard Neyrand, sociologue (Université de Toulouse), lors du Colloque « Atouts parents » sur le soutien à la parentalité, organisé le 30 janvier dernier à Bruxelles7. Selon lui, l’explication doit d’abord être recherchée dans la mutation familiale que nous connaissons depuis les années 1970 : « Le basculement dans un autre ordre familial ouvre sur une mutation tellement fondamentale des rapports sociaux de sexe, de génération, de la configuration de la sphère privée et des rapports à l’Etat et aux institutions, que les intervenants de l’éducatif, du soin, du social et du psychique s’en trouvent radicalement bousculés. Nous sommes dès lors mis en demeure d’adapter nos pratiques, nos visions des choses et nos attitudes face à une transformation aussi brutale, aussi profonde et aussi complexe »8. Parce que comment se positionner, a-t-il poursuivi, quand on ne sait plus non seulement qui est le père mais qui est la mère dans les nouveaux modes d’enfantement et dans les nouvelles définitions de la parentalité ? « Il ne suffit pas de trouver un mot, la parentalité, pour avoir l’illusion d’expliquer ce qu’il est censé recouvrir, qui va des affres de la conception aux aléas de l’éducation en passant par les incertitudes des attributions parentales. Le simple fait de nommer n’a jamais suffi à expliquer, mais au moins on sait aujourd’hui que l’on se trouve dans une situation de pluri-parentalité, et que les choses désormais ne seront plus jamais comme aux temps bénis des mariages-institutions et de la culture d’une maternité biologique arc-boutée sur la croyance en l’instinct maternel.9» Ceci pose des questions sur les places qu’ont les parents, la place qu’a l’enfant… Dans ces familles devenues si complexes, à l’époque des procréations médicalement assistées, des reconfigurations du genre et des relations entre les générations, des migrations et des tensions interculturelles,
de l’intrusion du politique dans la gestion des familles au nom de l’intérêt de l’enfant et de sa bonne éducation, du soutien et de l’accompagnement à la parentalité, et des interrogations sur ce qu’il convient de faire pour être à la fois politiquement correct et en accord avec soi-même.

Pour répondre à la question, Gérard Neyrand a commencé par dresser un état des lieux. « Ce qu’ont mis en scène aussi bien les confrontations houleuses d’opinions à propos du mariage des homosexuels que les critiques intempestives de la volonté de promouvoir l’égalité des sexes à l’école10 et, plus récemment, la question du harcèlement sexuel, c’est incontestablement l’existence d’une pluri-normativité en matière de relations privées et de vie familiale. Cela signifie que, désormais, coexistent des normes divergentes quant à la façon dont on doit se positionner lorsqu’on est un homme ou une femme, quant à la façon de concevoir le couple et la vie de famille, d’éduquer ses enfants, de se comporter en société »11. Il en ressort que non seulement les normes d’attitudes peuvent être ponctuellement différentes, renvoyant à des croyances et des représentations qui ne sont pas en harmonie, mais l’organisation de ces normes en modèles de famille et modèles de comportement peut amener à des conflits entre des façons de voir opposées ou incompatibles, qui historiquement se sont succédées mais continuent de co-exister. « Ainsi, le modèle traditionnel de la famille où l’homme est dévolu à pourvoir aux besoins de la famille et la femme à s’occuper du foyer et des enfants, dans un rapport très dissymétrique entre le père et la mère, se révèle assez incompatible avec la façon contemporaine d’afficher l’égalité entre les sexes jusque dans le foyer. A présent, le couple où chacun travaille estime ne plus devoir être renvoyé à des rôles de sexes stéréotypés. Sur le plan logique, ces modèles familiaux s’excluent même si, dans la pratique, la plupart des couples fonctionnent sur le mode du compromis, en empruntant des références à chacun de ces modèles pour construire leur propre version individualisée de couple et de famille »12. En résumé, l’évolution des situations et des relations conjugales et parentales qui s’interpénètrent produisent une grande complexité de la vie familiale aujourd’hui et ne manquent pas d’interpeller, quant aux positions à tenir, aussi bien les politiques que les intervenants sociaux.

La difficulté résultant de cette complexité ne doit cependant pas empêcher les politiques et les intervenants sociaux d’agir. L’intervention de l’Etat, pour ne citer que lui, dans les affaires familiales et la gestion de la famille, comme le disait Gérard Neyrand, n’est pas neuve. Elle se met en fait en place dès le début du XIXe et porte sur la gestion des corps et leurs fonctions vitales. A la fin du siècle, la gestion des corps est devenue une priorité pour l’Etat et ses institutions, avec la mise en oeuvre de politiques qui ne visent plus seulement la famille dans son ensemble mais plus spécifiquement chacun de ses membres, selon des critères d’âge, de sexe et de génération. Cette évolution traduit une implication croissante de l’Etat et porte notamment sur la prise en charge du corps des enfants et des mères. Elle va aboutir à la création de l’Oeuvre Nationale de l’Enfance en Belgique et à celle de la protection maternelle et infantile en France13. Autre évolution : l’érosion de la puissance paternelle depuis la fin du XIXe, avec la possibilité de mise en cause de la puissance paternelle en cas de mauvais traitement des enfants et avec la diffusion de l’école secondaire pour les jeunes filles. Il va en résulter le remplacement de la notion de puissance paternelle – « cette idée millénaire que le père est le chef de la famille » – par une autorité parentale exercée conjointement par le père et la mère, en 1970 en France et en 1974 en Belgique. Ce qui fait dire à Gérard Neyrand  « … l’homme est un être social avant même de postuler au statut d’être familial : mais aussi la tendance des parents à se croire les propriétaires de leurs enfants est une illusion qui, certes, s’appuie sur les affiliations psychiques et le vécu qui leur correspond, mais ne correspond pas à la réalité objective. Etre géniteur ne suffit pas pour être parent : il faut en manifester la volonté et que la société vous en reconnaisse le droit ».

Aider les parents... en souffrance ?

Pour rappel, l’Oeuvre Nationale de l’Enfance, devenue l’Office de la Naissance et de l’Enfance (ONE) en 1982, est l’organisme qui s’occupe de toutes les questions relatives à l’enfance, aux politiques de l’enfance, à la protection de la mère et de l’enfant, à l’accompagnement médicosocial de la (future) mère et de l’enfant, à l’accueil de l’enfant en dehors de son milieu familial et au soutien de la parentalité. Une mission sur laquelle Geneviève Bazier, sa directrice Recherches et Développement, s’est arrêtée à l’occasion de la journée « Atouts parents ». Dans sa présentation, elle a souligné quelques éléments de la réalité bruxelloise. Grande zone urbaine, Bruxelles est aussi le lieu d’une grande mixité, avec une densité démographique élevée. Dans certains de ses quartiers, on observe une grande précarité. Les études montrent ainsi que, dans ceux-ci, quatre enfants sur dix vivent sous le seuil de pauvreté. On sait également que les premières communes où les migrants, par exemple, s’installent quand ils arrivent sont celles de Saint-Josse et de Schaerbeek, des territoires où les loyers sont généralement plus bas.

Dans le croissant pauvre
Certains quartiers bruxellois sont plus concernés par la parentalité. On y trouve en effet davantage de parents, avec une proportion importante qui a moins d’emploi qu’ailleurs. Nombreux sont ceux qui ne bénéficient pas du chômage, mais perçoivent d’autres types d’allocations comme le RIS (Revenu d’Intégration Sociale), mutuelle, etc.

Au niveau de la parentalité, les chiffres sont révélateurs des constats soulevés par Gérard Neyrand. Bruxelles compte 30% de familles monoparentales, 30% de familles recomposées… Des statistiques qui rejoignent d’ailleurs celles d’autres régions belges. Du côté de l’ONE, on note aussi que de plus en plus de parents sont stressés, fatigués, éprouvant des difficultés à trouver un équilibre entre vie professionnelle et vie familiale. A cela s’ajoute une grande pression exercée par les médias et la société par rapport à ce qu’ils doivent ou ne doivent pas faire. Et, comme si ces injonctions contraditoires ne suffisaient pas, il leur est aussi demandé d’être leur propre libre-arbitre. Avec la difficulté supplémentaire d’une absence de modèle parental, de nombreux parents n’ayant plus de proches pouvant (réellement) les soutenir. D’où l’importance de lieux de rencontres parents enfants (par exemple, Les Marmotins14), des espaces soutenus par l’ONE dans le cadre de sa mission de soutien à la parentalité. A côté de cela, l’organisme, qui fêtera en 2019 ses 100 ans, a réalisé de nombreux outils : des fiches CER15, des brochures Limites et repères, le carnet Devenir parents, etc. A ceux-ci s’ajoutent des recherches, des initiatives d’accompagnement de professionnels (formations, journées d’études et colloques) ou encore le référentiel Pour un accompagnement réfléchi des familles. Signalons également la création d’une cellule de soutien à la parentalité au sein de sa Direction Recherches et Développement.

Pas facile d'aider comme professionnels

burn out parental BXLS91Quelle place a l’enfant dans la famille, dans la société contemporaine ? Une place centrale, depuis les travaux de Françoise Dolto et les années 1980 où l’accent a été mis sur la vulnérabilité des enfants et la nécessité d’en prendre soin. Pendant des années donc, tous ceux qui oeuvraient autour des enfants, à commencer par leurs parents, les politiques, les professionnels psycho-médicosociaux, etc., ont travaillé à la promotion de la position, à l’intérêt supérieur de l’enfant. Mais n’est-on pas allé trop loin dans ce mouvement, demandait Daniel Coum, psychologue clinicien et psychanalyste, aussi invité à s’exprimer lors de la journée sur le soutien à la parentalité. Il est aussi le Directeur des Services de Parentel, une association qui s’occupe d’aide à la parentalité et du soutien du lien familial (Brest). Au sein de l’association française, viser l’intérêt supérieur de l’enfant a semblé, à un moment donné, être contre-productif. Quel sens cela a-t-il en effet de prendre en charge un enfant seul en psychothérapie par exemple [ndlr : parce qu’il existe des difficultés à la maison] ? Daniel Coum : « Les questions auxquelles cet enfant est confronté sont des questions dont il est aussi porteur, c’est-à-dire héritées de son père, de sa mère, de ses grands-parents, etc. L’enfant est imprégné des questions qui traversent la vie affective, sociale, culturelle, et bien sûr inconsciente de ses parents. C’est d’ailleurs ce qui caractérise la position de l’enfant : être dans une situation d’imprégnation, de ne pas pouvoir objecter à la manière dont il est traité. Cela dit aussi quelque chose de ce qui caractérise un enfant, il n’appartient pas à ses parents ». Selon le psychothérapeute, envoyer un enfant seul au front d’une consultation de psychothérapie, c’est lui faire porter une trop lourde charge. C’est faire l’économie de l’analyse qui veut qu’à sa naissance beaucoup de choses ont été déposées dans son berceau « par les bonnes fées, les mauvaises fées, les désirs, les aspirations, les ambitions, les fantasmes parentaux ». Il ne s’agit pas ici, a-t-il poursuivi, de renouer avec la culpabilisation des parents, mais simplement d’énoncer un fait. En effet, du fait de la position structurelle de l’enfant d’être dépendant de ceux qui s’occupent de lui, celui-ci est imprégné de leurs questions. Il est nécessaire de travailler avec les parents, car aider les parents, c’est aider l’enfant. Les dispositifs de soutien à la parentalité sont donc des lieux adaptés pour que les parents viennent déposer là leurs préoccupations plutôt que de le faire dans le berceau de leur enfant.

On pourrait penser que les dispositifs de soutien à la parentalité sont avant tout destinés aux parents en difficulté. S’il est vrai qu’il y a des familles où cela dysfonctionne clairement, cela veut-il dire que tout va pour le mieux chez les autres ? Un des problèmes majeurs est que beaucoup de parents n’osent pas dire « Ça ne va pas à la maison ». Ils ne demandent pas d’aide, ne s’orientent pas vers les dispositifs existants. Mais les freins à la fréquentation de ces lieux sont aussi bien internes qu’externes. Comme la directrice de l’ONE avant lui, Daniel Coum aussi s’est arrêté sur ce dernier aspect. Le regard porté sur les parents, a-t-il souligné, le discours émis par les psys, les travailleurs sociaux, la télévision et la publicité y sont sans doute aussi pour quelque chose. Il y a là certes une attention portée à l’égard des parents, mais le regard et les discours sont aussi paradoxalement chargés de préjugés, de jugements et de représentations. Il en découle que les parents attendent et veulent beaucoup pour leur(s) enfant(s), tout comme la société attend d’eux qu’ils élèvent bien leur progéniture, qu’ils en fassent, non pas de bons êtres humains, mais de bons citoyens. Avec ceci comme conséquence : les parents développent un degré d’ambition élevé pour leur(s) enfant(s). « Or quelque chose fait souffrance justement dans le fait que ces ambitions-là ne sont pas toujours satisfaites, peut-être même jamais, a indiqué Daniel Coum. Ce degré d’ambition des parents est aussi soutenu par les attentes immenses que la collectivité a à l’égard des parents : ils doivent réussir, ils doivent rendre leurs enfants heureux. »

Pas de mise à l'échafaud de certains parents

L’écart qu’il y a entre l’enfant que l’on attendait et l’enfant que l’on a est le lieu où réside la difficulté d’être parent. Et cela continue toute la vie, indiquait Daniel Coum. De sorte que quand les parents commencent à se plaindre de leur enfant, c’est déjà bon signe. C’est qu’ils ont compris quelque chose d’une épreuve qu’ils ont à traverser et pour laquelle ils ont à être accompagnés. Tout père, toute mère, toute personne qui s’occupe d’un enfant, étant confronté(e) à cette difficulté ou épreuve, est amené(e) à avoir besoin d’aide. Cette question ne se pose pas en termes d’évaluation de compétences des parents ou des difficultés de la parentalité. Avoir besoin d’aide en tant que parent est un pléonasme : toute mère, tout père est en situation d’avoir besoin d’aide. Il suffit par exemple de regarder ce qui se passe à la sortie d’une école, sous le porche d’un lieu de culte, etc. Les parents se parlent… De quoi ? De leur(s) enfant(s) bien sûr ; de leurs hauts faits ou non, de leur santé, de leur scolarité, etc. « C’est comme ça qu’on se soutient. Le soutien à la fonction parentale tient à ceci : cela tient à l’autre. La difficulté d’être parent est donc consubstantielle à la parentalité. » Au regard de ceci, la question de stigmatiser certains parents plus que d’autres n’a donc pas lieu d’être : « La difficulté d’être parent ne permet pas de caractériser une population ». Penser qu’il y aurait d’un côté des parents en difficulté qui auraient besoin d’aide et de l’autre des parents qui ne seraient pas en difficulté et n’auraient pas besoin d’aide, c’est risquer de ne jamais les voir pousser les portes des dispositifs de soutien à la parentalité. « Donc pas de prévention ciblée, de stigmatisation de populations, pas d’insistance à faire le tri entre ceux qui auraient besoin d’être aidés et ceux qui n’auraient pas besoin d’être aidés.
Parce que cette stigmatisation-là est chargée de normativité, de représentations, de préjugés, de postulats culturels, etc. »

Etre prêt à aider tous les parents [ndlr : tous ceux qui sont généralement en charge d’un enfant] ne peut cependant pas occulter un certain nombre de situations problématiques où des difficultés supplémentaires viennent s’ajouter à celles déjà évoquées. Dans le cadre de ce dossier, nous nous contenterons de citer la question des mariages forcés16 et celle de la précarité monoparentale. En France, plus d’un tiers des femmes sont en situation monoparentale et se situent en-dessous du seuil de pauvreté : c’est deux fois plus que dans les familles ordinaires, a souligné Gérard Neyrand. La situation n’est pas meilleure à Bruxelles qui compte plus de 60.000 familles monoparentales dont 86% ont à leur tête une femme17

L’enfant réel versus l’enfant imaginé
Pour Daniel Coum, la difficulté d’être parent est structurelle, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de parent, de père ou de mère qui échappe à la confrontation à cette difficulté que l’on va retrouver en tout temps, tout lieu et tout milieu. Y compris les psychothérapeutes. « Cette difficulté (universelle) tient à ce que la psychanalyse a mis en évidence, Freud le premier : l’enfant n’arrive pas à la place à laquelle on l’attend. Il n’y a pas de coïncidence entre le désir d’enfant et l’enfant que l’on a, entre l’enfant imaginaire et l’enfant réel1. Il n’y a pas d’adéquation entre l’enfant du rêve et l’enfant de la réalité ; la jonction ne se fait jamais tout à fait. Bien sûr qu’on finit par faire avec l’enfant qu’on a, il le faut bien. (…) Donc, on n’a pas l’enfant que l’on veut, que l’on désire, bref, l’enfant du fantasme. Et la déception, la désillusion, même si en général on l’altère, elle est masquée. » S’il fallait l’illustrer, rien de tel que de se référer aux comportements observés lors d’une naissance, qui est considérée comme un heureux événement. On félicite la maman, les parents, le bébé qui est merveilleux, etc. « Alors que tout le monde sait que non à l’évidence », a souligné malicieusement le psychanalyste…

1. A ce sujet, Daniel Coum renvoie aux travaux de Serge Leclerc, par exemple..

Concrètement comment aider la parentalité ?

La précarité, les difficultés, le burn-out ne sont cependant pas spécifiques aux femmes à la tête de familles monoparentales. Le duo précarité et épuisement des mamans, voilà justement une des problématiques à laquelle est confrontée l’équipe de la Maison médicale Santé et Bien-Être, située dans le quartier Helmet à Schaerbeek. Une commune, rappelez-vous, qui présente une densité de population importante, une grande mixité culturelle et une pauvreté préoccupante. Des caractéristiques qui sont communes aux patients de la maison médicale18. Par exemple, 55% des femmes qui y sont inscrites bénéficient de la mutuelle et 3% des femmes de plus de 18 ans bénéficient de l’aide médicale urgente. Les enfants (0-17 ans) constituent 42% des patients de la maison médicale19. Les femmes, en proie à diverses difficultés et barrières, se retrouvent à devoir concilier la gestion du quotidien, la prise en charge du care ou des soins donnés aux enfants et/ou au conjoint. Parfois, le travail du care doit être étendu aux parents et beaux-parents. « Elles sont souvent seules à tout porter et n’ont pas toujours les possibilités ou le courage de confier leurs petits enfants à un milieu de garde. Elles expriment leur mal-être en consultation et souvent leur besoin d’être soutenues (…) Les enfants constituent souvent la préoccupation principale des femmes. »20 Les professionnels posent un certain nombre de constats. Chez les enfants, ils observent des troubles du comportement à l’école, des troubles de l’alimentation, des difficultés scolaires, un manque de suivi médical de la part des parents, etc. Certains cas sont plus inquiétants : négligence, hygiène corporelle insuffisante, violences verbales et/ou physiques… Certaines mamans confient même avoir peur de commettre un jour un infanticide. Chez les mamans, ils notent : un épuisement généralisé, du surmenage, un malaise psychologique et somatique, avec toutes les conséquences que cela peut entraîner sur l’exercice de leur fonction parentale, entre autres.

A la maison médicale, l’analyse de la demande des femmes a mis en évidence plusieurs besoins. L’équipe a élaboré un projet qui met l’accent sur une approche globale. Tous les membres sont mobilisés. Les médecin, par exemple, sont sensibles en consultation à détecter, puis orienter les personnes à risque vers le/la psychologue et les activités proposées. Les accueillantes ont souvent des contacts et discussions privilégiés avec des patientes. Le projet a été mis en place et est coordonné par une chargée de projet en promotion de la santé en collaboration étroite avec la coordinatrice, une infirmière en santé communautaire. Le projet vise à renforcer la capacité d’agir des femmes et poursuit à ce titre plusieurs objectifs, tels qu’offrir un espace d’expression, de partage et d’écoute aux femmes en situation de précarité, améliorer l’estime de soi, soutenir une démarche positive et globale vers une approche d’un mieux-être, etc. Concrètement, le projet se traduit par des réunions mensuelles « Pause Maman » qui répondent au besoin d’échange et d’écoute. Les professionnels sont garants du cadre et accordent une attention particulière à la valorisation personnelle des mamans, à la mise en évidence de leurs ressources et compétences. Des ateliers de sophrologie, des cours de yoga, des activités parents-enfants (espace jeux et sorties familiales) complètent l’offre de services.

En octobre 2017, la ministre bruxelloise des Familles, Céline Frémault, avec la Cocof, la Ligue des familles, la Fédération des Centres Pluralistes de Planning Familial (FCPPF), la Fédération Laïque des Centres de Planning Familial (FLCPF), l’Université Catholique de Louvain (UCL) avait lancé une campagne « Parents à bout » pour briser le tabou autour du burn-out parental. Divers outils ont été créés, dont le site www.parentabout.bebe qui explique le phénomène, présente des témoignages et oriente les parents vers les centres de planning familial. En 2017, ces derniers ont en effet été identifiés comme acteurs privilégiés pour diagnostiquer, traiter et accompagner les cas de burn-out. Egalement invitée au Colloque « Atouts parent », la ministre a parlé d’un appel à projets et de diverses initiatives de soutien à la parentalité en cours ou en passe de démarrer. Parmi ceux-ci, le projet « Atouts parents » qui a été récompensé. Il s’agit d’un projet – mené par le Groupe Santé Josaphat – consistant à accompagner les parents en situation de rupture, d’exil ou de violences conjugales… Pourquoi les centres de planning familial (CPF) se préoccupent-ils du soutien à la parentalité ? Parce que, comme quelqu’un l’a rappelé à l'occasion du colloque, les familles se situent dans la continuité de la vie affective et relationnelle. Enfin, signalons aussi l’existence de formations à destination des professionnels et des parents. Celles-ci sont dispensées par les centres de planning familial – notamment par la FPCPF, qui propose depuis octobre 2017 un cycle de formation de 3 jours21 –, mais aussi par la Mutualité chrétienne qui a également créé un site riche : www.burnoutparental.com

Pour conclure

Il est vrai que de plus en plus de parents sont épuisés dans leur rôle, souffrent. Souvent parce que la place de l’enfant et son bien-être ont pris une position centrale dans notre société avec, comme dit précédemment, des ambitions et des attentes démesurées. Démesurées et contradictoires. Ce qui, sur le plan mental, est propice au mal-être et à toutes sortes de psycho-pathologies, et peut aller jusqu'à pousser à commettre l’irrémédiable. Que faire contre ce nouveau mal qui grignote notre société ? S’il fallait le résumer en quelques mots, on pourrait commencer par ceux-ci : déculpabiliser les parents, ne pas stigmatiser, rendre plus accessibles les dispositifs de soutien. Le travail à réaliser, même si les projets et initiatives ont déjà cours, reste donc encore important.

Dossier rassemblé par
Anoutcha Lualaba Lekede

Autre lieu, autre espace :
La Margelle asbl

Située 17 rue Renier Chalon à Ixelles, la Margelle – une initiative de la Commune d’Ixelles soutenue par la Cocof et l’ONE – est un lieu ouvert aux tout-petits de 0 à 3 ans, accompagnés d’un adulte qui leur est familier. Ni crèche, ni halte-garderie, ni lieu d’animation, la Margelle est un espace de jeux, de parole, d’échange, où l’on rencontre d’autres enfants, d’autres parents. Les accueillants y sont à l’écoute de l’enfant, de son quotidien, ses joies, ses questions, ses soucis. Les familles peuvent s’y rendre sans rendez-vous et rester le temps qu’elles souhaitent. La Margelle est ouverte le lundi, de 14h30 à 17h30. Et du mercredi au vendredi de 9h à 12h. Plus d’infos au 0473/61 51 20 (aux heures d’ouverture).

 

1. Anoutcha Lualaba Lekede, Etre parents aujourd’hui – Bon pour le moral ?, coll. Représentations, service Education permanente/asbl Question Santé, 2012.
2. Témoignage repris sur le site https://www.burnoutparental.comwww.burnoutparental.com.
3. Ibidem.
4. « Baromètre des parents 2017 » (11.12.2017), https://www.laligue.be.
5. https://www.linternaute.fr.
6. Yves-Marie Vilain-Lepage, « 4 questions à Isabelle Roskam : le burn-out parental à travers le monde » (16.05.2018), https://www.laligue.bewww.laligue.be.
7. Journée de réflexion co-organisée par le Groupe Santé Josaphat (Centre de planning familial) et la Fédération Laïque des Centres de Planning Familial (FLCPF) à la Haute Ecole Galilée. En collaboration avec : Praxis, le Méridien SSM, la Gerbe SSM, A.N.A.I.S. SSM, l’ONE, la Maison Rue Verte. Avec le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles, la Cocof et Yapaka.
8. Gérard Neyrand, La parentalité aujourd’hui fragilisée, coll. Temps d’arrêt/ Lectures, Yapaka, mai 2018, p. 5.
9. Ibidem.
10. Pascale Gruber, Fin de récré pour la mixité, coll. Egalité entre les femmes et les hommes, service Education permanente/asbl Question Santé, 2017.
11. Gérard Neyrand, La parentalité aujourd’hui fragilisée, coll. Temps d’arrêt/ Lectures, Yapaka, mai 2018, p. 6.
12. Ibidem.
13. Idem, p. 13
14. Rue Marbotin 26 à Schaerbeek, qui accueille trois matinées par semaine les tout-petits jusqu’à 4 ans accompagnés d’un parent ou d’un proche.
15. Des images pour accompagner des parents au quotidien, http://www.one.bebe
16. Gérard Neyrand, La parentalité aujourd’hui fragilisée, coll. Temps d’arrêt/ Lectures, Yapaka, mai 2018, p. 34.
17. Nicolas Sohy, « 60.394 familles monoparentales à Bruxelles » (09/01/2018), https://www.moustique.be.
18. Observatoire de la santé et du social de Bruxelles (Commission communautaire commune), Femmes, précarités et pauvreté en Région bruxelloise. Cahier thématique du Rapport bruxellois sur l’état de la pauvreté 2014, 2015, p. 59.
19. Quand les mamans précarisées sont au bout du rouleau… Projet de prévention du burn-out maternel en maison médicale, Maison médicale Santé et Bien-Être asbl, p. 2.
20. Ibidem.
21. « Cycle de formations sur le burnout parental » sur celles qui ont été données en 2017, http://www.fcppf.be.

 

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