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DoucheFLUX asbl : un projet bottom-up

Pour qu’une initiative concorde avec les attentes du public qu’elle vise, il est indispensable que le projet se construise de manière ascendante. Et c’est en effet en s’alimentant des observations faites lors d’échanges avec des personnes en situation précaire dans les rues bruxelloises que DoucheFLUX, une initiative citoyenne, a su répondre aux réelles revendications de son public. Tour d’horizon dans l’antre des sans voix...

doucheflux1 BXLS91Le projet DoucheFLUX est né d’un constat : le manque d’infrastructures sanitaires et d’activités stimulantes et valorisantes pour les plus démunis. Cette asbl se revendique « bas seuil », c’est-à-dire que l’accès à ses services n’est limité qu’à quelques conditions. 

Benjamin Brooke, coordinateur administratif et financier au sein de cette association, nous fait visiter la nouvelle bâtisse qui a ouvert ses portes en 2017, d’une superficie de 650 m2 répartis sur trois étages. De prime abord, un bâtiment en périphérie de la gare du Midi avec pour seul signe distinctif une sonnette indiquant « DoucheFLUX ». Et pourtant… Derrière ce nom et entre ces quatre murs, on discerne une réelle volonté de fournir à ces personnes en situation précaire bien plus que des sanitaires : « L’asbl a été créée fin 2011. Nous avons débuté les activités en 2012. En parallèle, nous cherchions un bâtiment capable d’accueillir notre projet. Lors de l’aménagement de ce bâtiment, en 2015, nous avons opté pour une infrastructure de qualité. Ce n’est pas parce que l’on vit à la rue que l’on doit avoir des choses de mauvaise qualité ou moches ! On a misé sur le beau pour ce public ! ».

Au rez-de-chaussée, Yasmine Sabi, chargée de l’accueil, a entre autres pour responsabilité d’enregistrer l’identité des personnes qui se présentent, afin qu’elles puissent accéder au bâtiment et aux activités ou services dont elles auraient besoin. Munis d’un numéro de passage, les bénéficiaires peuvent vaquer à leurs occupations en attendant d’être appelés pour certains services, tels la douche ou le lavoir. Le « foyer », avec ses chaises, ses tables, sa machine à café et ses casiers en bois, est un salon qui accueille ces personnes vivant dans la rue et leur permet de s’installer confortablement, seules ou en groupe, le temps d’un café, d’une machine à laver, d’une douche, ou simplement de recharger leur téléphone. Ce lieu permet donc aux personnes en situation de précarité de suspendre un instant leurs tracas du quotidien et de s’accorder un moment pour se recentrer sur eux-mêmes.

Le bureau d’Alicia Sudowicz, assistante sociale, se trouve à proximité de cet espace commun. Sa mission consiste à recevoir les personnes de manière individuelle pour les accompagner sur du court, moyen ou long terme. « Je travaille avec des personnes qui viennent régulièrement ; avec le temps et un travail de mise en confiance, il devient possible d’avoir un suivi plus assidu. En parallèle, il y a aussi des personnes qui se présentent de manière ponctuelle. Dans ce cas, je n’effectue pas de suivi à proprement parler mais je suis disponible pour les écouter, échanger avec elles. »

DoucheFLUX, c’est aussi un accès à des consignes où déposer des affaires personnelles : « Ces consignes sont louables à la semaine. Le prix varie selon la taille : il y en a des petites, des moyennes ou des grandes. On est entre 1 et 2 euros, selon le format. Pour les gens qui viennent ici, cela représente bien plus qu’une simple consigne. C’est un petit chez eux, un endroit où ils peuvent déposer leurs affaires et ils en prennent grand soin ! », raconte Benjamin Brooke. Au vu de leur succès, 70 nouvelles consignes sont en cours d’élaboration : les 160 actuelles sont déjà toutes utilisées.

Bien plus que des sanitaires

doucheflux2 BXLS91 Direction le sous-sol et changement de décor. C’est ici que se trouvent le lavoir, le vestiaire ainsi que le dispensaire et les deux couloirs comprenant les cabines de douche pour femmes (7 cabines) et pour hommes (12 cabines). Chaque cabine possède sa propre douche, son propre évier et dispose d’un sablier suspendu à la porte pour que, lors des grandes affluences, le bénéficiaire puisse respecter la durée maximale de 30 minutes.

Une équipe de bénévoles s’active pour que tout fonctionne de manière méticuleuse. En effet, comme mentionné précédemment, chaque bénéficiaire obtient un numéro/ticket lors de son enregistrement. Ce numéro lui permet d’accéder au sous-sol en temps voulu et d’être pris en charge : « Les personnes qui viennent utiliser ces services sont appelées par un bénévole. Elles se présentent aux vestiaires, où elles reçoivent un bac et un filet qui peut contenir jusqu’à 3 kg de vêtements, qu’elles peuvent remplir et remettre aux bénévoles qui se chargeront de la lessive. Nous leur procurons un essuie, du shampoing ainsi que du savon pour leur douche. Nous fournissons un training et une paire de tongs aux bénéficiaires qui doivent laver la tenue qu’ils ont sur eux et ils peuvent patienter au foyer », explique Benjamin Brooke.

Le sans-abrisme à Bruxelles, des chiffres : 

Selon le dénombrement effectué par la Strada - du 7 novembre 2016 au 7 mars 2017 -, la Région bruxelloise compterait approximativement 3.400 personnes sans-abri ou mal logées. Ce chiffre a doublé depuis 2008, passant de 1.730 à 3.4001.

Pour les plus démunis, un petit vestiaire est également à disposition pour tenter de trouver de quoi se vêtir lorsque cela est nécessaire.

Dans le hall attenant aux machines à laver, à la sortie des douches, se trouve un dispensaire. Selon le coordinateur : « le fait de prendre une douche reconnecte la personne qui vit dans la rue à son corps. Elle a perdu ce contact avec elle-même et, ici, elle le retrouve. C’est à ce moment-là que les bénéficiaires prennent conscience d’éventuelles blessures ou douleurs. Ici, tous les jours, aux horaires des douches, une infirmière peut regarder ces blessures et donner les soins nécessaires au patient. Il peut être orienté vers la maison médicale la plus proche ou directement vers un médecin si cela est plus urgent. Nous avons la chance d’être coachés par Médecins du Monde, qui a une réelle expertise de terrain. Ils nous ont énormément aidés et nous aident encore beaucoup à organiser ce dispensaire. »

Recouvrer estime de soi et dignité

« Permettre aux précaires de se refaire une beauté et de redresser la tête », tel est l’objectif principal de cette asbl située au 84 rue des Vétérinaires à 1070 Bruxelles. DoucheFLUX est ouvert au public du mardi au vendredi : de 8h30 à 17h00 et le samedi : de 11h30 à 15h00.

DoucheFLUX a pour mission de redonner à ces personnes aux parcours alambiqués dignité et confiance en soi. C’est dans cette optique que l’association a créé un espace dédié à des activités permettant de (re)travailler l’estime de soi. Selon le coordinateur : « le fait de participer une fois par semaine à une activité, s’y investir, aide à la réalisation de soi, à se projeter. Nous avons tous besoin d’avoir des projets dans la vie, c’est ce qui nous stimule et, dans ce cas-ci, cela réveille leur motivation. Ces activités apportent une structure et c’est important lorsque l’on vit dans la rue ou que l’on est en situation de précarité. »

Parmi les activités proposées, le DoucheFlux Magazine, distribué tous les deux mois par des bénévoles dans les rues bruxelloises, redonne une voix à ce public : « Cette activité réunit des bénévoles et des précaires. Ils choisissent ensemble le contenu du magazine, réalisent des articles, des interviews, des dessins, des photos. C’est un outil de sensibilisation du grand public à la problématique de la précarité d’une part et, d’autre part, c’est un vrai porte-voix pour ces personnes qui ne sont pas entendues, qui n’ont pas la parole dans notre société. »

doucheflux3 BXLS91L’émission radio intitulée La Voix de la Rue, diffusée tous les mois durant 2 heures sur les ondes de Radio Panik, est un autre projet qui « impulse énergie, dignité et estime de soi »2 aux personnes vivant dans la rue ou sorties de la rue. « Ils choisissent ensemble le thème de l’émission, toujours en lien avec la précarité (alcool – logement – nourriture), ils font des reportages, reçoivent des invités sur le plateau. » Les personnes participant à ces activités se retrouvent face à des professionnels du secteur avec qui ils peuvent échanger, faire valoir leur expertise sur des problématiques spécifiques : « ce sont
vraiment eux qui pilotent l’émission et confrontent les acteurs de terrain à certaines réalités ».

Par ailleurs, une autre initiative a vu le jour : DoucheFLUX Meets school. Elle offre aux personnes en situation de précarité la possibilité de témoigner dans les écoles. En effet, estime Benjamin Brooke, « il faut rompre avec le cliché du sans-abri avec ses sacs dans la rue. La problématique est plus importante que ce que l’on voit. On croise tous les jours des personnes qui vivent à la rue, dorment dans leur voiture, dans un squat ou dans un logement précaire. C’est important pour nous à travers ce travail dans les écoles de déconstruire un maximum tous ces a priori ». 
Des cours de yoga, de français, des sessions de running en forêt, des ateliers bien-être, un jeu de société spécifique aux problématiques du milieu de la rue, sont autant d’autres activités proposées par DoucheFLUX.

Mais qu’en est-il de l’implication des politiques dans ce projet de grande envergure ?

« La grande singularité de ce projet est qu’il émane du privé. Nous sommes arrivés jusqu’ici avec de l’argent privé. Cet argent provient de citoyens qui ont voulu mettre à disposition des plus précaires une infrastructure à la hauteur des besoins constatés. A l’époque, ces besoins étaient pris en charge par l’Etat, notamment via les bains publics. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Nous avons donc dû faire nos preuves, démontrer que ce projet était réalisable avant d’attirer l’attention des politiques. Maintenant, nous sommes dans une phase de transition délicate entre le 100% privé du début et la pérennisation qui exige que le secteur public vienne en renfort et nous épaule. Notre objectif est de conserver notre capacité d’attirer les fonds privés car c’est notre "ADN" et c’est un réseau de sympathisants très conséquent. Les pouvoirs publics doivent cependant prendre leur part dans le fonctionnement quotidien car il faut engager une équipe de permanents, faire tourner ces douches tous les jours… Même si nous comptons énormément sur les bénévoles, cela ne suffit pas », rapporte Benjamin Brooke. L’équipe de DoucheFLUX espère obtenir un subside structurel d’ici 2019, en plus des quelques fonds obtenus de manière ponctuelle, grâce à un projet ou au plan hivernal : « Beaucoup de choses dans le secteur du sans-abrisme sont liées à l’hiver. Souvent, les politiques répondent alors à une situation d’urgence mais, évidemment, le réel travail d’inclusion des personnes précaires prend beaucoup de temps et nous mettons l’accent sur cette dimension. Il ne suffit pas d’héberger quelqu’un pendant quelques mois quand il fait froid… L’idée serait d’avoir un accompagnement plus régulier, pour éradiquer cette problématique », ajoute le coordinateur de DoucheFLUX.


1. La Strada, Dénombrement des personnes sans abri et mal logées en Région de Bruxelles-Capitale, https://lastrada.brussels/portail/fr/observatoire/denombrement/318-double-denombrement-dessans-abris-et-malloges-en-region-de-bruxelles-capitale-7-novembre-2016-et-6-mars-2017portail/fr/observatoire/denombrement/318-double-denombrement-dessans-abris-et-malloges-en-region-de-bruxelles-capitale-7-novembre-2016-et-6-mars-2017, p. 24.
2. http://www.doucheflux.be/notre-action/activites/doucheflux-on-air/.

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