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Pratiques communautaires aujourd’hui à Bruxelles /2

Dans la première partie de ce dossier, nous avons essayé de cerner ce que recouvre le terme “communautaire” en nous référant à son champ sémantique (notamment les proximités avec d’autres concepts : travail psychosocial, éducation populaire, empowerment) et à son historique (de ses origines dans le travail social à son intronisation dans les textes de l’OMS, en passant par l’action socioculturelle et politique, notamment en Amérique du Nord et du Sud). Nous avons aussi commencé à dégager des pratiques quelques points de repère aussi concrets et transversaux [1] que possible. Cette seconde partie embraye sur l’enjeu relevé à la fin de la première : les institutions – non seulement les services ou associations qui mènent des projets communautaires mais aussi les pouvoirs subsidiants – devraient accepter et assumer que ces projets se prêtent mal à une planification classique, linéaire, toute de prévision et de maîtrise (du moins dans son modèle “pur”), et doivent s’ouvrir à une logique qui fait place à la créativité, l’innovation, la surprise. Mais les professionnels ont eux aussi un défi à relever...

À côté des enjeux institutionnels, en effet, il faut revenir sur un enjeu professionnel très sensible : les positions respectives du professionnel et de l’habitant/usager. Nous avons déjà évoqué la nécessité, pour le premier, de se repositionner par rapport au second et de se décentrer de son rôle habituel. Or le monopole d’une activité – qui est une des caractéristiques de toute profession [2] – implique une série d’atouts en termes de savoir et de pouvoir, la maîtrise d’un domaine d’intervention, une place parfois durement acquise, difficile à tenir, coûteuse à perdre. Pourtant, ceux qui acceptent de jouer le jeu, sans en cacher la difficulté, en parlent souvent avec un certain bonheur... ou, si le mot gêne, avec jubilation. Aïda Lombeyda (Planning Familial Leman) : « Je viens d’Equateur, et j’ai travaillé dans cette optique toute ma vie ; je me situe dans la mouvance de l’éducation populaire. Le message est en somme : vous pouvez avoir du pouvoir sur vous-mêmes, sur votre vie. Et on voit que ce message, des femmes se le sont approprié lorsque, par exemple, l’une se décide à mettre son enfant à la crèche (car une bonne mère, n’est-ce pas, ne quitte pas son enfant un instant !), une autre se sépare d’un mari violent, une autre encore entame un travail sur soi. Ou lorsqu’on entend cette phrase : j’ai découvert qu’une femme n’est pas née pour être esclave... »

Autre exemple avec Jacques Janssens (Entr’Aide des Marolles) : « Certains hommes du groupe prennent des initiatives sans nous en parler : par exemple, quelqu’un recense les activités culturelles à prix modique qui se tiennent à Bruxelles et dans les environs ; il négocie même des places à prix réduit pour des spectacles. D’autres endossent le rôle d’ambassadeur (ils représentent par exemple le groupe à la Coordination sociale des Marolles) ou de “passeur” :ils font connaître le groupe dans d’autres milieux. Ce qui m’épate, c’est la vitesse à laquelle cela s’est développé. A chaque réunion il y a 15 à 20 personnes et c’est un groupe qui bouge, qui n’est pas figé. Des initiatives sont prises sans que le professionnel intervienne, sauf parfois au début : ils se contactent entre eux, ils s’approprient les lieux où ils sont allés, ils deviennent autonomes, acteurs de changement. Il y a un effet toile d’araignée. »

Pour autant, si le professionnel doit lâcher prise, il importe qu’il ne s’abandonne pas au laisser-faire laisser-aller : au contraire, “tout est possible, et je vais y contribuer, mais je n’avaliserai pas n’importe quoi”. Une de ses fonctions essentielles est d’être garant du cadre du travail communautaire, même et surtout si ce cadre a été mis en place conjointement avec les usagers, même et surtout s’il est négociable et changeant : au minimum, il s’agit d’éviter les dérives (éparpillement, éclatement, épuisement, prise de pouvoir sauvage...) mais, plus positivement, de soutenir le groupe, d’être présent (ce qui implique, au-delà d’un rôle méthodologique, de manifester une épaisseur personnelle), de veiller au grain quand le projet traverse une passe difficile et de faire preuve d’autorité quand nécessaire. Ce qui – même si pouvoir et autorité ne sont pas synonymes – pose la question du pouvoir.

En effet, si la volonté affichée – et d’ailleurs effectivement mise en oeuvre – est d’axer la relation entre professionnels et habitants/usagers sur un échange, un partage, une co-construction, les positions des uns et des autres ne sont pas identiquesni équivalentes, les professionnels ayant des comptes à rendre (à leur institution et au pouvoir subsidiant) ainsi que l’exigence normale d’exercer un rôle qui garde une cohérence. Un exemple va montrer que cette exigence peut être mise à mal. À la maison médicale de Watermael-Boitsfort, le Système d’Echanges Local (SEL, voir ci-après) est le gros volet du travail communautaire que mène Delphine Jacques en partenariat avec la maison de quartier des Archiducs : « Le SEL fonctionne bien, il compte maintenant 46 membres et, parmi eux, contrairement à ce qu’on aurait pu penser, beaucoup de jeunes (19-20 ans). Il s’agirait maintenant que les professionnels passent le relais à des habitants. Un espace a déjà été créé à la demande de ceux-ci : les vendredis du SEL, à la maison de quartier. Dans un premier temps, il n’y avait pas de cadre bien défini, puis l’idée est venue de proposer leurs compétences en dehors du SEL, et les habitants sont devenus de plus en plus autonomes... Comment leur passer la main ? » La question se pose avec d’autant plus d’acuïté qu’une personne, qui avait mis gratuitement un outil informatique à la disposition des SEL, fait tout à coup pression, menaçant de retirer cet outil si le projet ne va pas dans le sens de “tout le pouvoir aux habitants”. Une tension apparaît dans le groupe.

Un brin d’analyse stratégique : il faut d’abord éviter de se laisser coincer dans une alternative “tout le pouvoir aux habitants” versus “tout le pouvoir aux professionnels”. En outre, plier sous la pression reviendrait à laisser une personne prendre un pouvoir illégitime. Des outils informatiques équivalents existent vraisemblablement, il n’y a donc aucune raison d’accepter le chantage. La question est plutôt : le groupe se sent-il prêt à se passer du soutien des professionnels, et le souhaite-t-il ?... De fait, à la maison médicale Le Noyer, Caroline Maeyens anime elle aussi un SEL, en partenariat avec la maison de quartier et Infor-Jeunes, et elle s’est trouvée face au même problème. Cependant, l’autonomie du groupe à moyen terme était ici un objectif explicite dès le départ, et les associations partenaires n’ont qu’une http://www.questionsante.be voix consultative à l’assemblée générale du SEL. Un vote est alors intervenu dans le sens de l’autonomisation. Il n’empêche qu’un partenariat pourra éventuellement se nouer avec les associations (échanges de ressources, de moyens) et que les professionnels pourront rester présents en cas d’essoufflement.

Méthodes et portes d’entrée

Puisque nous venons d’évoquer les SEL, passons à un autre volet du travail communautaire : les méthodes, stratégies et moyens d’action. C’est d’ailleurs souvent la première question soulevée en formation : comment s’y prendre ? Florilège : comment aller à la rencontre des gens et connaître leurs demandes, besoins, envies ? Comment concilier les projets communautaires avec leurs demandes ou leurs attentes ? Comment motiver les gens, comment les mobiliser collectivement ? Quels outils, quelles méthodes ? Où trouver des ressources pour améliorer nos pratiques ? Comment mener jusqu’à son terme un projet communautaire ?... Toutes ces questions n’ont évidemment pas de réponse préconstruite : les réponses dépendront de la mission et du projet institutionnels, des projets préalablement conduits, des partenariats déjà existants, de la connaissance du quartier et de sa population, de la formation et de l’expérience des travailleurs communautaires ainsi que de leur latitude d’action, des opportunités de financement, parfois circonstancielles, etc.

Les réseaux organisés d’échanges tels que les SEL (échanges de services) et les RES (échanges de savoirs) constituent une porte d’entrée éprouvée, facilitée en outre par l’existence de coordinations qui peuvent aider les débutants à s’y lancer. Tous deux reposent sur le principe de réciprocité (j’offre et je demande), sur le caractère non personnel des échanges (j’offre à X mais je peux demander à Y) et sur leur non proportionnalité (je ne dois pas offrir quelque chose de proportionnel à ce que je demande). Dans la mesure où ils sont basés sur la valorisation et la diffusion des compétences, des savoir-faire de tous, et qu’ils favorisent la création ou la revitalisation des liens sociaux, ces réseaux sont complètement en phase avec l’approche communautaire. Nous ne nous y attarderons pas davantage, ayant déjà consacré un dossier aux réseaux d’échanges de savoirs, tandis qu’une brochure d’éducation permanente a été publiée sur les SEL. [3]

Dans le champ de la santé, la prévention primaire et secondaire n’est jamais loin et – actualité épidémiologique oblige – les thématiques de l’alimentationet de l’activité physique, situées au carrefour de multiples problèmes de santé, sont fréquemment à l’avant-plan. L’enjeu sera ici d’éviter que l’approche communautaire se réduise à un prétexte pour faire passer la pilule préventive : juste une manière d’être “dans le coup” sans revoir fondamentalement sa copie. Si on prend la peine de voir l’alimentation (au-delà de la satisfaction des besoins physiologiques) comme une question avant tout culturelle et affective, on s’apercevra que le souci de la diététique peut faire très bon ménage avec les échanges culinaires, la mise en valeur des savoir-faire, l’apprentissage des différentes cuisines, la découverte des saveurs et des traditions. De même, en matière d’exercice physique, à condition de ne pas être obsédé par la performance (et la performance médicale peut être aussi pesante que la performance sportive), on peut miser sur le plaisir de marcher ensemble, en devisant ou non, de découvrir la nature (Bruxelles regorge d’espaces verts), de découvrir la ville elle-même et ses maintes ressources. Des ateliers cuisine, des promenades vertes, des séances de gymnastique “douce”, des cours de danse sont organisés par de nombreuses associations. Au-delà de leur finalité de santé physique, de telles activités, si elles sont rigoureusement conçues, visent à renforcer la confianceen soi et les liens entre les participants : rappelons notamment le groupe Bien Être de l’Entr’Aide des Marolles, auquel un long article a déjà été consacré dans ces pages. [4]

L’action sur l’environnement peut être une autre porte d’entrée, et elle peut se combiner avec une technique déjà éprouvée, celle de la marche exploratoire. Au départ de contacts pris avec une organisation d’éducation permanente qui cherchait à s’implanter dans le quartier, deux séries de marches ont ainsi été organisées par la maison médicale Le Noyer. Caroline Maeyens : « Les parcours passaient par des lieux ressources choisis par les habitants, suscitant commentaires et réflexions. Cela a permis de recueillir beaucoup d’informations, qui ont ensuite été consignées par écrit et validées. L’enjeu était double : réaliser un diagnostic communautaire et créer un groupe porteur pour la santé communautaire. Le résultat a été la création d’un groupe d’aide et de réflexion autour de la question : m’impliquer dans mon quartier, pourquoi, comment ? Ce groupe travaille en deux temps : d’abord un échange d’informations de tous ordres (questions-réponses), puis on planche sur un projet concret. Par exemple : comment se déplacer dans le quartier quand on est en chaise roulante ? Après une marche exploratoire au cours de laquelle des photos ont été prises, les habitants, accompagnés par des professionnels, ont entrepris une démarche auprès de la Commune. Ils ont été reçus parl’Echevin de l’Intégration sociale et celui des Travaux publics, qui se sont montrés favorablement impressionnés. »

Social, Santé, Culture

La culture est au coeur des pratiques communautaires, que ce soit dans sa dimension identitaire, expressive ou esthétique, dans ses aspects de recherche, d’expérimentation ou de créativité. Et la culture, ce peut être d’abord, tout simplement, la découverte. Naïma Jakrir, animatrice du groupe Bag au Groupe Santé Josaphat : « Nous menons des activités pour découvrir les ressources dont Bruxelles regorge en termes de services, de musées, de parcs, etc. – ressources qui sont souvent plus accessibles que les femmes se l’imaginent. Sortir, se déplacer hors du quartier n’est pas toujours facile pour elles : beaucoup sont assez isolées, elles connaissent une certaine précarité (la plupart sont dépendantes financièrement). Il s’agit de les amener à prendre conscience qu’avec quelques idées et une bonne connaissance de l’environnement, on peut prendre du plaisir même avec un budget réduit. De les aider à se créer un réseau pour éviter de sombrer dans une plus grande précarité économique mais aussi sociale (désaffiliation). Il y a parmi elles des femmes que je vois par ailleurs en individuel, et je sais à quel point elle se sentent seules, elles manquent de réseau social et de repères – sans parler du barrage de la langue. Nous avons d’ailleurs mis en place une table de conversation en français. Ce n’est pas un cours d’alphabétisation mais une activité conviviale. Celles qui parlent très peu apprennent en écoutant les autres, dans un climat de non jugement : elle se sentent déjà suffisamment jugées dans l’espace public, elles ont peur du regard de l’autre. »

Nous avons déjà évoqué le groupe des hommes des Marolles (que ses membres prennent soin de présenter comme “groupe de loisirs et de discussion des hommes des Marolles”). Benoît Deléhouzée : « Des activités se sont créées à partir des réunions. Cela a commencé par le sport, tout simplement parce que le Réseau Santé Diabète proposait déjà des activités physiques : toujours le principe d’utiliser les ressources du quartier. Ensuite il y a eu des activités culturelles et théâtrales, avec le Centre Brueghel, le Théâtre des Tanneurs. A côté de cela, des activités plus ponctuelles sont organisées, notamment des excursions, toujours sur proposition des habitants : on a visité les égouts de Bruxelles (!), on est allé au Musée de la Mine, à Eben-Emael, au Musée de la Déportation de Breendonck et, après cela, on projette de visiter Auschwitz. Quand on les interroge sur le sens que revêtent ces choix, les hommes font le lien entre des lieux où se sont retrouvés des gens rejetés, exclus... »

Les “travailleurs culturels” ne renâclent pas toujours à s’impliquer dans des projets communautaires, loin de là. Le Coin des Cerises (qui coordonne par ailleurs un RES depuis 2007, en partenariat avec la maison de quartier Rossignol) a eu recours aux services d’un artiste pour la réalisation collective d’une fresque au bas d’un immeuble de logement social – fresque non vandalisée par la suite, soulignons-le – et envisage de reconduire l’opération. L’artiste se fait donc également animateur : les membres du groupe apprennent avec lui une technique qui leur permettra de créer eux-mêmes une oeuvre. Les femmes du groupe Bag ont ainsi pu réaliser le matériel (histoire, images et sons) de plusieurs petits films d’animation ; le dernier en date, La Montagne me parle (2009), est issu de deux ateliers, l’un animé par une conteuse, l’autre par un membre de l’équipe de l’Atelier Graphoui [5].

Avec les femmes de la Maison Mosaïque, Aïda Lombeyda varie les expériences culturelles : « De nouvelles méthodes, de nouveaux projets ont été imaginés à partir de 2002 pour éviter la routine. Des femmes qui ont eu un parcours très dur méritent qu’on introduise de la beauté dans leur apprentissage : des visites au musée des Beaux-Arts permettent non seulement la découverte de tableaux mais aussi une réflexion sur l’image de la femme dans la peinture, au pays d’origine et en Belgique. La beauté leur sert d’outil projectif, elles font de nombreuses associations avec leur pays et avec elles-mêmes. » Les ateliers d’expression débouchent sur des productions écrites, selon une méthodologie proche de celle utilisée par ATD-Quart-Monde : l’animatrice transcrit au plus près les phrases des participantes et les reformule jusqu’à ce que celles-ci sentent que leurs propos et leurs intentions sont bien rendus. En 2005, un spectacle baptisé Quand j’avais cinq ans, je marchais pieds nus dans la neige a été créé à partir de petites histoires de vie ; il impliquait une metteuse en scène, une conteuse et des danseuses. Il a été présenté au Palais des Beaux-Arts (Bozar). En 2006-2007, des femmes ont été raconter des histoires en 6e primaire : c’était chaque fois un conte pouvant déboucher sur une réflexion. Trois grands thèmes : la violence envers les femmes (Barbe-Bleue, évidemment !), se protéger de la violence des parents, apprendre à dire non. En 2010, ce furent Les 1001 journées des femmes (voir les illustrations de cet article). Actuellement, des projets sont en cours à partir du livre Le Rêve de Marceline, dont l’auteur, belge, était analphabète. Et l’élaboration collective d’une histoire est en cours : La Vie de Yana [6].

Terminons par un exemple où l’éducation populaire a également inspiré la démarche, et qui va nous mener à la question de l’action collective, au-delà des changements internes au groupe. L’équipe communautaire du Méridien a développé une méthodologie adaptée au domaine de la santé mentale, dontnous résumons brièvement les étapes ici [7].

  1. Le diagnostic groupal : après avoir établi un contrat de confiance (confidentialité, non jugement, respect des limites de chacun), on décide ensemble des thèmes que l’on va aborder, à partir des préoccupations, des problèmes et des désirs de changement des participants.
  2. La mise en commun des savoirs expérientiels : en groupes restreints, les participants partagent des expériences vécues liées au thème choisi, en se centrant sur leurs émotions, les difficultés rencontrées et les ressources qu’ils ont mobilisées. Un savoir propre au groupe est ainsi construit progressivement. Les membres du groupe jouent un rôle de soutien : ce qui est partagé fait souvent “résonance” entre les participants, qui sont généralement passés par des expériences semblables. La prise de conscience de ces vécus communs favorise la création d’un sentiment d’appartenance communautaire.
  3. La contextualisation : on resitue les éléments rapportés par les groupes restreints en regard du contexte social. Cela permet de passer à une analyse plus collective des situations vécues, puis de réintégrer cette analyse dans le vécu du sujet. Ces aller-retour entre dynamique individuelle et collective aident à se penser comme acteur social et à dépasser les sentiments de culpabilité, de victimisation ou d’impuissance.
  4. La mise en acte au niveau interpersonnel et collectif : sur quoi puis-je agir en tant que personne – mais aussi que pouvons-nous faire en tant que groupe ? Quel impact pouvons-nous avoir au-delà des membres du groupe, sur notre quartier ou nos communautés d’appartenance, par exemple ? Comment pouvons-nous arriver à un changement social ?...

L’enjeu politique du “communautaire”

Même au niveau interpersonnel, les changements sont difficiles à concrétiser et il faut souvent procéder par étapes : avancer par petits changements successifs. Passer à l’action collective demande encore davantage de temps et d’énergie. Nathalie Thomas (SSM Le Méridien) : « L’action collective est plutôt à contre-courant dans le contexte actuel, il faut beaucoup d’énergie pour que les gens se mobilisent pour des changements sociaux. Il faut aussi que leurs conditions de vie le permettent : se battre pour les autres exige d’avoir soi-même une stabilité, une sécurité, une force suffisantes ; s’ils vivent dans une situation très précaire voire dans la survie, cette dynamique collective est impossible. La dynamique du groupe est différente lorsque certains sont sortis de la grande précarité, ils sont un exemple et un encouragement pour les autres. Dans un groupe de femmes qui se réunit depuis plusieurs années, l’idée est née de créer un Conseil consultatif des femmes à Saint-Josse, pour mettre en débat des thèmes dont le groupe a discuté et essayer de déboucher sur des propositions de changements concrets au niveau communal. Il existe déjà un précédent dans la commune : le Conseil consultatif des seniors, qui fonctionne bien. Le projet devrait se concrétiser à l’automne 2010, les Echevines responsables ayant marqué leur intérêt. »

De tels succès ne sont pas légion, et le relais vers le politique reste une question délicate, que Stéphanie Martens (Le Coin des Cerises) résume comme suit : « Comment aller à la rencontre des habitants, comment les soutenir dans leurs questions ? Comment mobiliser les gens et obtenir des effets assez rapides pour qu’ils ne se découragent pas ? Comment passer du collectif (un groupe) au communautaire (le quartier) ? La distinction se situant sans doute dans le passage à un niveau politique : l’interpellation de la société de logement social, du conseil communal... »

Mais les positions relatives du professionnel et du politique ne sont pas si claires sur ce plan. Sylvie Leenen (Centre de Santé du Miroir) : « Notre rôle de relais vis-à-vis des décideurs me pose problème : à qui faire le relais ? À propos de quoi ? Et quand ? Les rapports d’activités sont des réservoirs énormes d’information, mais sont-ils de bons vecteurs ? Quelles informations sont le plus pertinentes ? Comment faire passer ces informations pour qu’elles soient utilisées ? Comment mieux s’organiser pour cela entre travailleurs et avec les habitants ? La réponse est peut-être dans les réseaux plus reconnus [8] : les informations qui y sont réunies et échangées proviennent de sources multiples et mettent en évidence l’aspect multifactoriel des problèmes liés à la santé... Quoi qu’il en soit, ce relais vers le niveau politique est très peu réalisé. Peut-être a-t-on un peu peur de se lancer dans cette démarche, ou tout simplement on ne sait pas trop comment s’y prendre. »

La position du politique par rapport à l’action communautaire peut être ambiguë. Il y a le risque de l’injonction paradoxale vis-à-vis des professionnels : “rendez les citoyens autonomes, faites-en des acteurs de leur propre santé”...
En outre, quid si cela se traduit par des revendications voire des remises en question des décisions politiques ? Endosser le rôle de porte-parole ne va pas de soi pour la plupart des professionnels, qui n’y sont d’ailleurs guère formés. Ils pourraient par contre, de manière sans doute plus cohérente, jouer celui d’accompagnateur – ce que nous avons appelé par ailleurs “ailier” – c’est-à-dire soutien et ressource pour les habitants/usagers, lesquels pourraient en outre faire appel à leurs compétences professionnelles pour apprendre à constituer un dossier, présenter une proposition, conduire une réunion...

Un autre risque qui plane sur le travail communautaire est que celui-ci soit “la politique du pauvre”, c’est-à-dire non seulement une politique sous-financée mais aussi la politique qui s’adresse aux pauvres, celle dont doivent se contenter les plus démunis. Stéphanie Martens : « De fait, les projets communautaires s’adressent plutôt à des gens défavorisés, à la marge voire exclus en raison des injustices sociales. Pour eux, les questions se posent en ces termes : comment trouver une place dans la société ? Comment refaire du lien ? Comment être un acteur de changement depuis une position d’exclu ? Comment ne pas seulement subir ?... L’action communautaire doit toujours reposer sur un regard critique, elle doit pouvoir remettre en question des décisions et des pratiques politiques – et aussi des pratiques professionnelles. »

Nathalie Thomas se montre encore plus nette : « Le travail communautaire ne peut pas être une béquille qui remplace les défaillances de l’Etat. Cela ne peut pas constituer une solidarité de deuxième ordre par rapport aux solidarités instituées. Au contraire, il s’agit que les gens s’organisent pour réclamer le respect de leurs droits. Le travail communautaire n’est pas là pour pallier les manques des structures d’Etat... Dans un projet avec des locataires sociaux, nous avons d’ailleurs été interpellés en tant que professionnels : on nous a demandé quel était notre pouvoir réel de faire changer les choses. Et nous devons admettre que, nous aussi, nous sommes souvent confrontés à une relative impuissance. Le travail communautaire est très motivant mais il demande aussi beaucoup d’énergie pour des changements parfois très limités. Il est clair que des personnes peuvent s’émanciper grâce au groupe mais on ne voit souvent les effets que sur plusieurs années, c’est un travail à long terme. Quant au changement social, c’est encore moins évident de faire bouger les structures qui sont à la source des souffrances des gens. Or, pour nous, ces changements de société sont des facteurs déterminants de la santé mentale. C’est là un des enjeux majeurs du communautaire : faire bouger le cadre de la santé mentale, ce qui implique un changement au niveau des professionnels et des institutions. »

On retrouve donc l’ambiguïté qui caractérise le travail communautaire depuis ses origines : sa fonction se révèlera-t-elle, in fine, plutôt de l’ordre de la normalisation ou de celle du changement ? Il est clair que les professionnels de la santé et du social ne sont pas formés pour devenir des “agitateurs sociaux” et que les pouvoirs publics ne financent pas les institutions qui les emploient pour faire la révolution ! Néanmoins, l’enjeu est bel et bien que le travail communautaire ne devienne pas un alibi bon marché. Ce qui risque de se produire si les travailleurs communautaires ne reçoivent pas du temps – le temps de construire et de consolider, sans être contraints de “montrer des résultats” à court terme –, des moyens, notamment en termes de formation-action, et de solides soutiens institutionnels.

Quoi qu’il en soit, il est réjouissant de constater, au long de ce parcours en deux étapes, que si les projets communautaires convergent aujourd’hui en de nombreux aspects, si une cohérence éthique et méthodologique se dégage, on est très loin de la standardisation des pratiques : celles-ci sont toujours en recherche, en questionnement, elles s’inscrivent dans un processus de construction continue. Un gage pour qu’elles restent vivantes.

Alain Cherbonnier

Outre les personnes citées dans les deux parties de ce dossier, merci pour leur disponibilité à Ghislaine Antheunissens, Claudine Cueppens, Fabienne De Grox, Xavier Dubois, Marie Eggerickx, Geneviève Everarts, Benjamin Fauquert, Coralie Ladavid, Anne Lixon, Céline Nieuwenhuys, Marianne Verschelden et Julie Walravens.

Merci aussi à celles et ceux – trop nombreux pour être cités ici – qui ont participé depuis 2004 aux groupes de formation/sensibilisation à la “santé communautaire” à Poitiers, à Bruxelles et dans le Brabant wallon : leur
contribution, qui n’est guère explicite dans le texte, est essentielle à la réflexion qui y a présidé.

Notes

[1] Transversal : qui traverse les secteurs institués des politiques publiques. Un des mots-clés du jargon de la promotion de la santé, qui ne doit pas cacher que la “transversalité” effective reste un défi, non seulement au niveau des institutions sociales et culturelles, de santé et d’éducation, mais au niveau de la décision politique, comme on a notamment pu le relever au cours des Tables rondes Assuétudes , le 21 mai dernier.

[2] Selon l’acception classique, une profession – dont l’archétype est la médecine – se distingue d’un métier : le terme recouvre une activité exercée, à l’issue d’une formation spécifique, par des personnes regroupées en organisations professionnelles qui assurent, au moyen de règles, un contrôle sur l’expertise de leurs membres, en référence à un code de déontologie et en s’assurant un monopole légal de l’activité en question (d’après Philip Mondolfo, Travail social et développement, Paris, Ed. Dunod, 2001).

[3] Voir “Les réseaux d’échanges de savoirs” dans Bruxelles Santé n° 19, septembre 2000, et Les systèmes d’échange local, sur www.questionsante.be/liens_sociaux.html.

[4] Voir Bruxelles Santé n° 51septembre 2008.

[5] Collectif de cinéastes, atelier de production audiovisuelle, centre d’expression et de créativité reconnu par la Communauté française, l’Atelier Graphoui est actif dans la production et la formation depuis 1979.

[6] L’écriture collective a elle aussi ses lettres de noblesse dans le champ de l’éducation populaire, avec le classique de Gianni Rodari, Grammatica della fantasia, Torino, Ed. Einaudi, 1973. Traduction française : Grammaire de l’imagination. Introduction à l’art d’inventer des histoires, Voisins-le-Bretonneux, Ed. Rue du Monde, 1997.

[7] Pour plus de détails, voir l’article de Namur Corral et Nathalie Thomas dans Mental’Idées n° 5, 2005, pp. 14-21. Concernant l’adaptation de l’éducation populaire au champ de la santé, voir aussi Nina Wallerstein & Edward Bernstein, “Empowerment education : Freire’s ideas adapted to health education”, dans Health Education Quarterly, 1988, vol. 15, n° 4, pp. 379-394. Un résumé de cet article figure dans Bruxelles Santé n° 21, mars 2001, p. 13.

[8] Voir Les Réseaux santé, Bruxelles, Commission communautaire française, Service Santé, 2e éd. 2005-2006.

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