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Le quartier Ribaucourt

Il y a trois ans exactement (n° 37), ces quelques pages étaient consacrées au Quartier Maritime, cette partie de Molenbeek, proche du canal, où trône l'immense site de Tour & Taxis. Descendons cette fois du côté du boulevard Léopold II, dans le quartier que l'on appelle parfois Ribaucourt, du nom de la station de métro. Un quartier qui n'a pas tout à fait la même physionomie que le premier, même s'il n'existe pas vraiment de rupture de continuité entre les deux. Mais ce point de vue est peut-être celui du visiteur. Comment les plus familiers des lieux voient-ils les choses ?

ribaucourt bs 49Pour commencer, petite visite à Solidarité Savoir, Centre d'Action Sociale Globale. Laurence Dufaÿ : « Pour la Commune, le Quartier Maritime est situé des deux côtés du boulevard Léopold II. Quant à nous, même si nous ne sommes installés sur le boulevard que depuis peu (nous étions auparavant chaussée de Gand), notre public vient aussi bien de Simonis que du parvis Saint-Jean Baptiste ou de Tour & Taxis. En fait, « quartier Ribaucourt », tout le monde voit bien quel périmètre cela désigne, mais nous nous présentons rarement comme venant d'un quartier. Notre centre s'adresse non seulement à l'ensemble de Molenbeek mais aussi à tout le nord-ouest de Bruxelles. Il n'y a d'ailleurs pas d'autre CASG dans cette partie de la ville, le plus proche est de l'autre côté du canal. En outre, il est important de ne pas se limiter au quartier : il n'y a plus beaucoup de mixité sociale par ici et il est bon que les gens sortent de leur quartier ; la mobilité est nécessaire, ne serait-ce que pour trouver un emploi ou un logement. »

ribaucourt 2 bs 49Pour le Dr Mustapha Bouhoute, au Centre Médical Maritime, le boulevard ne constitue pas non plus une de ces frontières symboliques que l'on trouve souvent en ville : « La frontière serait plutôt entre la partie haute de Molenbeek, le boulevard Mettewie, le boulevard Machtens, vers la Basilique – et la partie basse, où on ne trouve plus de grandes avenues ni de beaux immeubles, et où une population massivement d'origine étrangère (Maghreb, Afrique subsaharienne, Europe centrale et de l'Est) habite de petits immeubles anciens dans des quartiers qui, auparavant, comptaient beaucoup de commerces, de petites industries, d'artisanat. La population belge de la classe moyenne ne s'installe pas préférentiellement dans ce genre de quartier, un peu déclassé malgré les Contrats de quartier. Par contre, beaucoup de jeunes qui ont grandi ici souhaitent y rester, notamment pour des raisons économiques : les propriétaires savent très bien qu'ils ne trouveront pas preneur s'ils veulent louer un appartement à 600 ou 700 eu. Mais les promoteurs immobiliers s'attaquent maintenant au quartier : on rachète à tour de bras, on rénove et on met des lofts en location. En principe, cela devrait permettre de retrouver une mixité sociale, mais en fait cela attire des gens qui cherchent seulement un pied-à-terre à Bruxelles ou qui ne participent pas à la vie du quartier : le soir, on met la voiture au garage et on ne sort plus de chez soi... »

Après le Maritime, Escaut-Meuse...

Vous avez dit « Contrats de quartier » ? Le pluriel s'impose, en effet. Le premier,baptisé fort logiquement Maritime, a couru de 2002 à 2007. Le second, Escaut-Meuse, a démarré en 2005. Son périmètre s'emboîte très exactement dans celui du premier, les deux se situant au nord du boulevard Léopold II. Comme on le sait, les Contrats de quartier prévoient une concertation avec les habitants via une Commission Locale de Développement Intégré ou CLDI, où les associations d'habitants peuvent faire valoir leur point de vue. Or la pugnacité d'un comité de quartier tient souvent à un noyau de quelques personnes. M. Van Butsele en fait partie : « Je viens de ce que l'on appelle les Ardennes flamandes : Ronse (Renaix), Braekel. J'ai travaillé 40 ans comme commercial dans le secteur médical ; je m'occupais de tout le suivi administratif jusqu'à l'installation du matériel dans les cliniques, en physio-cardiologie notamment. J'ai d'abord habité Woluwe Saint-Lambert et Uccle mais, il y a douze ans, j'ai acheté un appartement à Molenbeek : c'était bien meilleur marché. Par contre, le quartier était quasiment à l'abandon ; le square des Libérateurs, tout près d'ici, était dans un état !... J'ai alors eu envie de m'en occuper. J'ai pris contact avec l'Echevinat des Travaux publics pour savoir si on allait faire quelque chose afin de revaloriser le quartier. J'étais prêt à me retrousser les manches avec les habitants, notamment les commerçants. Mais, si nous avons été un peu aidés au début, il n'y a pas eu beaucoup de suivi après l'arrivée d'une nouvelle équipe communale. »

Cela commence à bouger lorsque les forces se rassemblent : « Avec Jan Gijpers, qui n'était pas encore Echevin de l'Environnement ni même conseiller communal, avec d'autres habitants, j'ai créé un comité de quartier, et nous avons dressé des plans pour améliorer l'espace public et recréer un peu d'animation. La Commune a alors débloqué des fonds, et les premiers changements sont apparus avenue Dubrucq et square des Libérateurs. On a organisé des brocantes, des fêtes annuelles... » Le comité de quartier Haut-Maritime reste bien présent aujourd'hui : il continue à se préoccuper de l'aménagement de l'espace public (entretien des trottoirs, éclairage, façades fleuries...), tient des réunions mensuelles sur différents thèmes, prépare un projet de promenades vertes qui devrait démarrer lorsque le parc L28 aura vu le jour, et participe activement à la CLDI du Contrat de quartier Escaut-Meuse.

L28 ?

Non, ce n'est pas le code chiffré d'un agent secret ! Il s'agit d'un vaste terrain situé le long de l'ancienne ligne ferroviaire L28, parallèlement à l'avenue Jean Dubrucq : il doit devenir un parc de 24.000 m2, comblant le manque d'espaces verts dans cette partie de la commune. C'est la Commune et la Région qui se sont réunies pour concrétiser ce projet d'espace collectif intégrant plantations et petits équipements (plaine de jeu, bancs). Les travaux débuteront à la fin de cette année 2008.
Outre des travaux de voirie, la construction de 16 nouveaux logements et la rénovation de 12 autres dans un immeuble qui abritera aussi une épicerie sociale, le Contrat de quartier prévoit la création d'un nouvel espace polyvalent à l'entrée du parc, la rénovation en profondeur de la maison de quartier Libérateurs et l'installation d'une ludothèque intergénérationnelle.

Constatons en passant que tout cela se passe du même côté du boulevard Léopold II ! Que nous allons retraverser pour prendre la température du côté de la rue Piers, à la Maison Médicale Norman Béthune. Xavier Dubois nous y donne le point de vue d'un Bruxellois de relativement fraîche date : « Si je traverse le boulevard, l'environnement ne me semble pas très différent. Et puis, le boulevard Léopold II est très long, ce n'est pas vraiment un point de repère : quand on me demande où se trouve la maison médicale, je la situe plutôt par rapport aux stations de métro – Etangs Noirs, Ribaucourt. Mais si on prend la chaussée de Gand vers l'ouest, cela change radicalement d'allure. Molenbeek est un peu comme Schaerbeek : une partie en décrépitude, une autre beaucoup plus pimpante. Je ne vis à Bruxelles que depuis sept ans, et il y a trois ans encore, avant de travailler ici, pour moi, Molenbeek c'était seulement une salle de concert, le VK. Pour s'y rendre, c'était toute une expédition : on avait entendu tellement d'histoires... Qui n'étaient pas que des rumeurs : un soir, on a retrouvé les vitres de la voiture brisées, les vestes avaient disparu ! Mais aujourd'hui je ne considère pas que ce soit plus dangereux ici qu'ailleurs. Par contre, c'est un quartier plein d'agitation : la circulation, l'abondance des passants... D'où peut-être une image de désordre inquiétant pour certains. Puis, vers cinq, six heures, les rues se vident – ce qui renforce sans doute le cliché du quartier glauque, limite coupe-gorge... J'habite Ma Campagne : si je prends les transports en commun pour aboutir au métro Etangs Noirs, on se trouve tout près du Centre Ville ; si j'atterris à Ribaucourt, l'ambiance change du tout au tout, il y a des gens qui dealent ouvertement. On peut comprendre que les parents soient inquiets pour leurs enfants mais, moi, je ne me suis jamais senti en insécurité par rapport à ça. »

Question incontournable : les drogues

Presque tous nos interlocuteurs ont évoqué spontanément le trafic et la consommation de drogues. Il est clair que l'image du quartier se ressent beaucoup des activités illicites qui s'y déroulent ; le fameux « sentiment d'insécurité » y est directement lié. Laurence Dufaÿ : « Solidarité Savoir participe au projet Ribaucourt, qui vise à améliorer le sentiment de sécurité et la cohabitation entre les habitants du quartier et les personnes qui le fréquentent sans y habiter : celles qui viennent au grand marché du jeudi, celles qui y travaillent... et les usagers de drogues. Il y a eu beaucoup de vols de sacs, d'agressions. Le trafic de drogues, sur la voie publique et dans le métro, est ancré dans ce quartier depuis plusieurs dizaines d'années. C'est un phénomène qu'on ne peut pas éliminer : la répression policière ne fait que le déplacer momentanément. Il faut prendre aussi la consommation de drogues sous l'angle de la santé publique, de la réduction des risques. Nous participons à un travail de repérage des offres de services en la matière : on trouve surtout des travailleurs de rue sur l'axe Nord-Midi, ils semblent être moins nombreux de ce côté-ci. Or nombre de familles du quartier sont touchées par la toxicomanie. Une grande honte est liée au fait d'avoir dans sa famille quelqu'un qui consomme des drogues depuis dix, quinze ans. Cela entraîne une sorte de résignation, les parents gèrent les factures et supportent les conséquences. Les mamans prennent sur elles : mettre le fils dehors, cela ferait éclater le scandale dans la famille. »

ribaucourt3 bs49Le Dr Bouhoute, qui prend part lui aussi à cette concertation entre divers acteurs associatifs et communaux, s'inquiète de la gravité du phénomène : « Parmi les jeunes de la troisième génération issue de l'immigration, disons les 16-25 ans, beaucoup sont en décrochage scolaire. Leur parcours est chaotique : ils ont connu des difficultés d'apprentissage ; leurs parents, peu ou pas scolarisés, n'ont pas pu les aider ; ils traînent en rue, deviennent consommateurs réguliers de cannabis. Quand on circule le soir dans le quartier, on croise des groupes de jeunes désœuvrés, pas tellement agressifs, mais il faut entendre leur parcours sur les dix ou quinze années précédentes... Nombre d'entre eux vivent des problèmes très importants d'ordre psychologique voire psychiatrique. Et, à côté de ceux-là, il y a beaucoup de jeunes que nous ne voyons pas, qui ne sont pas en demande de soins parce qu'ils sont dans le déni de la maladie. On parle encore de drogue douce à propos du cannabis, mais on peut aujourd'hui lier scientifiquement l'abus prolongé de cannabis avec la décompensation psychotique et la schizophrénie. »

Il est vrai qu'au début, dans les années 1970-80, le discours de la société sur le cannabis était celui de l'escalade : « si tu fumes un joint, tu te retrouves héroïnomane deux ans plus tard » – et qu'il a eu un effet inverse sur les consommateurs : « le hasch, c'est moins dangereux que l'alcool ». La dramatisation a produit une banalisation dont on paie maintenant les conséquences. Mustapha Bouhoute : « Je vois des jeunes qui ont commencé à fumer entre 14 et 18 ans et qui, à 22-23 ans, sont de véritables invalides mentaux. Et ce quartier, comme d'autres du même type, est un vivier pour les dealers : les jeunes concentrent les problèmes économiques, familiaux, scolaires, les difficultés d'adaptation, le manque de perspectives d'avenir... Et les parents ne comprennent pas. Comment le pour-raient-ils ? Beaucoup ont été manœuvres (c'est le cas de mon père, qui est arrivé ici en 1963), ils ont creusé le métro bruxellois, ils ne comprennent pas que leurs enfants traînent, décrochent de l'école, ne cherchent pas à s'élever socialement... Et les problèmes socio-familiaux deviennent par la suite des problèmes médicaux. Par rapport aux 5.000 patients inscrits à la maison médicale, c'est un nombre limité de cas, mais quand on voit les dégâts humains : les séparations, les divorces, les tentatives de suicide, la psychiatrisation... »

Décrochage scolaire versus échanges de savoirs

Le lien est assez clair entre le décrochage scolaire et la consommation de drogues, même s'il serait hasardeux de tracer entre ces deux phénomènes une relation directe de cause à effet dans un sens ou dans l'autre. Mais, en soi, le décrochage est suffisamment fréquent pour qu'à Solidarité Savoir on ait ouvert une permanence qui lui est spécialement consacrée. Laurence Dufaÿ : « À la permanence sociale, on voyait souvent des mamans débordées (et ce n'était pas toujours des familles monoparentales). Les parents étaient démunis face aux difficultés scolaires de leurs enfants, ne comprenaient pas pourquoi ils avaient autant d'échecs, se rebiffaient contre l'étiquette d'école-poubelle... Souvent, quand ils arrivaient chez nous, les situations étaient déjà bien gangrenées. D'autres facteurs nous ont amenés à ouvrir cette permanence : nous avons participé au projet CRI (Agir pour l'éducation à Molenbeek), qui cherche à mobiliser tous les partenaires concernés : parents, associations, institutions scolaires. Il existe en la matière plus de ressources qu'on ne le pense, mais il est souvent difficile de savoir où s'adresser, en fonction du cas de figure (retard, échec, absentéisme, renvoi...) et de la situation particulière de la famille. Un autre facteur qui a joué, c'est notre participation à un programme sur le décrochage scolaire organisé par l'ASBL Pour la Solidarité et le Rotary Club de Bruxelles. L'enjeu était d'amener cette problématique dans le débat public ; un colloque a d'ailleurs eu lieu en mars 2007 [1]. Enfin, il y a peut-être des facteurs plus personnels : j'ai été coordinatrice d'une école de devoirs à Schaerbeek et mon collègue a travaillé en AMO... »

Donnons justement la parole à ce dernier, Gilles Hallez, qui s'occupe d'un réseau d'échanges de savoirs [2]... et terminons ainsi sur une tonalité moins grise : « Je ne suis là que depuis avril dernier, mais on se rend vite compte de l'importance des échanges de savoirs dans un quartier comme celui-ci : d'une part, beaucoup de compétences ne sont pas reconnues et valorisées ; d'autre part, de nombreuses personnes n'ont pas eu accès aux savoirs tels qu'on se les représente habituellement : suivre des cours, maîtriser la langue, avoir une formation. L'offre de savoir permet de remettre des gens sur les rails : il leur faut prendre des contacts, des initiatives, s'organiser, respecter un horaire et, tout simplement, faire le point sur ce qu'ils sont capables de faire. Une anecdote : un groupe de femmes qui suit des cours de français souhaite participer à une table de conversation. Je leur demande ce qu'elles savent faire : rien. Je leur demande alors ce qu'elles faisaient dans leur pays : secrétaire-comptable. Mais il y a des tas de gens qui seraient ravis qu'on leur apprenne à gérer un budget !... Les échanges de savoirs contribuent à construire une identité positive, à reprendre confiance en soi, à redresser son image de soi. La pratique du français est la première porte d'entrée dans le réseau, mais il y a aussi les savoir-faire culinaires, avec toute la mixité culturelle et sociale que cela entraîne. Au-delà des échanges formalisés par le réseau, il se produit des échanges plus informels, des découvertes, et cela fabrique du lien entre les gens. »

Propos recueillis par Alain Cherbonnier

Notes

[1] Voir Les Cahiers de la Solidarité n° 14, juin 2007 : Décrochage scolaire, comprendre pour agir.

[2] Voir Bruxelles Santé n° 19, septembre 2000

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