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Le quartier Dansaert

Une fois de plus nous revenons sur ce déterminant de la santé – tant physique que mentale et sociale – que l'on sait essentiel : l'habitat. Et cela en portant nos pas dans un périmètre qui depuis une quinzaine d'années symbolise le renouveau des quartiers centraux de Bruxelles. Non sans ambiguïté d'ailleurs Comme le relèvent les auteurs d'un opus auquel nous faisons de nombreux emprunts et dont nous recommandons la lecture [1] « au travers des diverses transformations qui la composent la "revitalisation" entretient son mythe celui du retour à l'harmonie de la ville d'antan et révèle ses enjeux sociaux »

En guise d'introduction, un peu d'histoire ancienne se révèle très instructive. Au 19ème siècle et jusqu'au début du 20ème, l'ouest du pentagone bruxellois a pris sa part au développement industriel du pays : brasseries, imprimeries, papeteries, ateliers de confection... En l'absence de moyens de transport et en raison des conditions de travail très dures, les familles ouvrières préféraient loger près de leur entreprise ; elles s'entassaient dans des cours et des impasses insalubres. Mais le mouvement hygiéniste du 19e siècle, mû à la fois par la peur des épidémies et la crainte des violences populaires, entraîna des mesures « d'assainissement urbanistique » dont la plus connue est le voûtement de la Senne.

Le percement des rues Auguste Orts et Antoine Dansaert va dans le même sens : il s'agit de remplacer le dédale obscur des quartiers ouvriers par de larges avenues et des immeubles bourgeois (on est face à la Bourse !). La rue Orts fut tracée dès 1877, on y trouvait des cafés à la mode et plusieurs théâtres. Il fallut trois décennies (1890-1920) pour percer la rue Dansaert ; elle sera bordée d'hôtels de maître et d'immeubles à appartements. Ces opérations de rénovation urbaine radicales ne parvinrent que partiellement à attirer les classes aisées dans les quartiers du centre (beaucoup préférèrent les nouveaux quartiers de prestige qui étendaient la ville vers l'est, notamment l'avenue Louise). Par contre, elles réussirent indiscutablement à forcer les familles pauvres à se diriger vers d'autres quartiers, à l'ouest du canal... Déjà.

L'exode urbain

Dès la fin des années 1950, même la classe moyenne a tendance à quitter les villes pour les banlieues résidentielles qui se construisent dans la périphérie. Parallèlement, les vieux quartiers du centre se dégradent toujours davantage (dégradation entamée, dès l'entre-deux-guerres, par les travaux de la jonction Nord-Midi et poursuivie ensuite par ceux du métro notamment). En gros, ces quartiers conservent surtout leurs habitants les plus âgés ou les plus pauvres et accueillent des migrants eux-mêmes pauvres, originaires des régions rurales du pourtour méditerranéen. Le logement locatif est presque toujours ancien (immeubles datant du début du siècle), d'un faible degré de confort (chauffage, sanitaires...) et parfois même insalubre. Voilà donc la situation à la charnière des années 1970-80. Quand et où démarre le phénomène de la « revitalisation urbaine » ? Dès le milieu des années 70, comme dans la plupart des villes occidentales, répondent les auteurs déjà cités. Ils mettent ce phénomène en relation avec d'autres, d'ordre démographique et économique.

Le recul de l'âge au mariage et à la parentalité, la progression de la cohabitation hors mariage et la baisse de la fécondité entraînent une augmentation du nombre de jeunes ménages situés, pendant une période relativement longue, entre le départ du domicile parental et la formation d'un noyau familial stable inscrit sur le long terme. Ces jeunes adultes ont des modes de vie très différents des familles avec enfants qui prédominent dans les banlieues. Vivre dans le centre ville est pour eux très attrayant : ils sont proches de leurs lieux de travail comme des lieux de loisir, tous les services urbains leur sont accessibles et le tissu architectural et urbanistique ancien leur plaît.

Par ailleurs, dans les années 1980, le marché de l'emploi se transforme, avec pour conséquence que ces jeunes adultes trouvent plus tard ou plus aléatoirement une assise professionnelle. Ils privilégient dès lors les logements locatifs qu'ils peuvent quitter facilement en cas de changement professionnel ou familial. L'évolution macro-économique entraîne l'apparition d'une nouvelle catégorie de population : les young urban professionals, qui jouissent de revenus confortables et souhaitent se démarquer de la consommation de masse. Sur le plan du logement aussi, ils recherchent des formules alternatives et valorisantes (lofts, p. ex.). Ils vont être des acteurs importants de la gentryfication des anciens quartiers populaires et industriels.

dansaert bs 47« Au sortir des Golden Sixties, écrivent les auteurs, le quartier de la rue Antoine Dansaert était enfoncé dans une logique de dégradation globale : dégradation du bâti et déclin de la fonction commerciale. Les commerces spécialisés qui en faisaient l'attrait (des horlogers et des bijoutiers surtout) proposaient des marchandises dépassées par le progrès technique et les changements de mode de consommation : boutiques de vente et réparation de pendules, d'enfilage de colliers de perles... Faute de repreneurs, celles-ci fermèrent les unes après les autres tandis que d'autres commerçants préférèrent déménager en périphérie pour suivre leur clientèle. Ainsi, au début des années 1980, la rue Dansaert était jalonnée de commerces à l'abandon. »

 

 

Le renouveau

La première boutique de mode, Stijl, s'y ouvre en 1984. Elle entraîne à sa suite l'installation de nombreux jeunes stylistes, surtout flamands, qui visent un public jeune, aisé et branché ; la rue Dansaert leur offre alors de vastes espaces à bon marché, et à deux pas du centre commercial et touristique de la ville. Dès le début des années 1990, les nouveaux commerces de la rue sont au nombre de 40 ; on en compte 25 de plus quelques années plus tard. C'est aussi à cette époque que le vieux Beursschouwburg, soutenu par la Communauté flamande, se redéfinit comme lieu d'ouverture multiculturelle et artistique. En modifiant l'image du quartier, la transformation commerciale entraîne toute une dynamique de rénovation de l'habitat. De nombreux propriétaires « retapent » leurs biens pour les louer à de nouveaux amateurs : de jeunes adultes, principalement belges et surtout flamands, issus de milieux relativement aisés, qui apprécient le quartier pour ses cafés, ses restaurants, ses boutiques et son offre culturelle (Beursschouwburg, Kaaitheater, Ancienne Belgique...). Parallèlement, l'augmentation des loyers fait fuir toute une population à bas revenu, souvent d'origine étrangère.

dansaert 2 bs 47Les initiatives sont publiques et privées. En 1998, huit établissements d'enseignement supérieur néerlandophone situés à Bruxelles lancent avec le soutien de la VGC le projet « Quartier Latin », qui vise à attirer les étudiants flamands en faisant la promotion des kots proposés par les propriétaires du quartier ou même en achetant et en réaffectant des immeubles vides. Au début des années 2000, la Société de Développement Régional Bruxellois construit 68 nouveaux logements rue du Houblon, à la place de bâtiments laissés longtemps à l'abandon. La Ville réaménage la place du Vieux Marché aux Grains. De nouveaux propriétaires rénovent le chancre de l'ancien grand magasin Sarma, abandonné en 1988.

Comment a évolué ce quartier depuis ? Question à trois personnes qui le connaissent bien. Et qui vont nous aider à relativiser son image « chic et branchée »... Pour commencer, la rue Dansaert est censée comprendre, séparés par la vaste place du Nouveau Marché aux Grains, un « bon » et un « mauvais » tronçon, le premier orienté vers la Bourse, le second vers le canal. Le Service d'Accompagnement Social aux Locataires Sociaux, créé en 2001, réunit plusieurs institutions actives dans le logement social au niveau régional. Son conseil d'administration souhaitait qu'il soit hébergé dans un quartier « pas trop chic ». Chance : un ensemble immobilier industriel vient d'être rénové, rue d'Alost, pour accueillir les bureaux d'entreprises privées et d'associations. C'est ainsi que le SASLS atterrit au Centre Dansaert. Près du canal...                                                               

Canal versus Bourse

Dominique Van Haelen : « Quand on parlait de notre emménagement à des gens qui habitaient le sud de Bruxelles, on se rendait compte que cette zone avait une réputation désastreuse, basée en fait sur de fausses représentations (c'est d'ailleurs vrai d'autres quartiers, à Schaerbeek par exemple).
Tout ce qui se trouvait près duc anal, pour eux, c'était la jungle : déprédations, agressions, trafic de drogues, "Petit Chicago"... Le canal continue à constituer une vraie frontière mentale ! Et, bien entendu, c'est associé à la dangerosité supposée de la population immigrée. Pourtant, quand nous étions au Centre Dansaert, nous n'avons jamais eu de vitre de voiture brisée ; nous n'avons jamais été agressés alors que nous travaillions tard et circulions beaucoup. Bien sûr, nous avons parfois été témoins de trafics. Et il y a eu des cambriolages... Mais quel quartier en est préservé ? »

Catherine Végairginsky vit dans le quartier depuis 1997 et ne s'en est éloignée de quelques centaines de mètres que tout récemment : « Pour moi, ce quartier va de la Bourse au canal mais aussi de la place Sainte-Catherine à la place Saint-Géry. Ce qui m'a donné envie d'y habiter, c'était le côté village en pleine ville, les petits commerces – le volailler, le fromager, le boulanger –, et en même temps un accès presque illimité à la vie culturelle : le cinéma, le théâtre, les concerts, les librairies. Il y a dix ans, la rue Dansaert comprenait deux parties : celle qui va de la Bourse à la place du Nouveau Marché aux Grains et celle qui va ensuite vers le canal ; dans cette deuxième partie, il y avait davantage d'habitants d'origine étrangère mais ce n'était pas du tout un ghetto, il y avait des échanges. Dans la semaine, le quartier était très animé, par contre le dimanche c'était calme, on n'entendait pratiquement pas de voiture avant 14h ! Au bout d'un an, on connaissait tout le monde, on se saluait dans la rue, on se retrouvait aux terrasses des cafés. »

À cette époque pas si lointaine, il existe encore une réelle mixité socio-démographique : « belgo-belges » plutôt âgés dans les logements sociaux, migrants de diverses origines (Maghreb, Turquie, Europe de l'Est) dans des logements privés – et, depuis le boom des années 1990, une population plus ou moins branchée dans la partie plus proche de la Bourse, qui a modifié le discours des habitants du sud de l'agglomération et les attire dans « ce quartier de chouettes boutiques ». Près du canal, le café Walvis a aussi eu un effet d'entraînement en drainant aussi bien des travailleurs associatifs qu'un public branché. Ainsi coexistent des francophones et des flamands, des belges et des étrangers, des familles modestes et des couples bobo, des « cultureux » et des sans-papiers.

Sur le plan de la santé, le tableau n'est évidemment pas si rose. Dominique Van Haelen : « Une partie de la population est bien logée, mais il y a aussi des gens qui paient pour avoir un lit dans une chambre de six : un propriétaire a d'ailleurs été condamné comme marchand de sommeil ! Et il ne faut pas nier les conflits et les difficultés de la vie au quotidien : les personnes âgées qui sont agressées par le bruit du voisinage pendant la nuit ou dérangées par les enfants qui squattent les entrées d'immeuble... et les gens qui ont des revenus de remplacement tout à fait insuffisants : allez donc vivre avec une allocation de chômage au tarif isolé ! Et pourtant, il y a moins de tensions que je ne m'y attendais. C'est comme s'il existait des mondes parallèles, qui se recoupent très peu, qui s'ignorent sans que le fait de s'ignorer pose trop de problèmes. Je m'attendais à un discours raciste très carré de la part des belgo-belges mais, finalement, pas tant que ça. Et puis, beaucoup sont très attachés au quartier, du style : j'habite ici depuis 20 ans et j'y resterai jusqu'à la fin de mes jours... »

Des mondes parallèles

Mais le processus de gentryfication se poursuit et même se renforce. Catherine Végairginsky : « Comme habitante, j'avais l'impression d'une grande ouverture d'esprit. Les âges étaient mélangés aussi ; les artistes, les stylistes et plusieurs écoles attiraient toute une population jeune. C'était comme ça jusqu'il y a environ 5 ans. Alors le prix de l'immobilier a littéralement explosé à Bruxelles, et cela a affecté non seulement les habitants mais les commerçants du quartier. Une série de commerce sont disparu, les plus typiques : il y a un an encore, Sougné, un magasin d'articles de pêche très ancien et très connu, a fermé ses portes. Beaucoup de stylistes créatifs ont même dû plier bagage et ont été remplacés par des chaînes françaises : on trouve maintenant les mêmes dans le quartier Dansaert que sur les Champs-Elysées. Ces marques rencontrent sans doute la demande d'une population moins intéressée par le culturel, l'alternatif, plus conformiste : on travaille beaucoup, on gagne beaucoup d'argent et on le dépense vite. Et on participe peu à la vie du quartier. »

La mixité serait en perte de vitesse : « La rue Van Praet, entre la place de la Bourse et Saint-Géry, a progressivement été monopolisée par des restaurants asiatiques, or c'est une population qui ne se mélange pas. D'une façon générale, les habitants du quartier se mélangent moins qu'auparavant. Même lorsqu'il y a un concert à ciel ouvert et que les organisateurs se démènent pour attirer une population très diversifiée. Récemment, avec le Klinkende Munt, on donnait pendant cinq jours, gratuitement, des concerts de musiques du monde, folk, alternative : dans le public, on voyait principalement des habitants d'origine belge. »

Un autre changement concerne les personnes sans abri : « Il y a dix ans, les gens de la rue étaient complètement acceptés par les habitants, ils avaient des endroits où aller, notamment place Sainte-Catherine, ou près de l'église Saint-Jean-Baptiste. Aujourd'hui, au-dessus du parking Sainte-Catherine, il n'y a plus qu'un grand espace vide avec seulement quelques bancs, où les gens de la rue sont beaucoup plus visibles, ce qui ne leur convient évidemment pas. Alors ils vont ailleurs, vers des lieux beaucoup plus sordides, ou bien ils squattent l'entrée du GB de la rue de la Vierge Noire, où ils sont beaucoup plus gênants pour les clients ! »

Faisons une halte rue des Chartreux : entre deux restaurants, Chez Nous/Bij Ons offre un accueil de jour aux personnes sans logis. C'est délibérément que ce local s'est ouvert dans le quartier en février 1998. Bart De Win, coordinateur : « Nous voulions trouver quelque chose dans le centre ville : il y a beaucoup de sans-abri dans le coin, du côté de Sainte-Catherine, de la Bourse,de la place De Brouckère. Il existe d'autres lieux pour eux mais l'accueil y est souvent conditionnel : il faut être membre, avoir un projet de réinsertion sociale, les gens qui sont sous l'influence d'un produit ne peuvent pas entrer, on n'accepte pas les chiens... Nous essayons de maintenir le seuil d'accès le plus bas possible pour pouvoir accueillir les personnes les plus marginalisées. À côté de services très pratiques – des repas, des vêtements de deuxième main, des produits de toilette et, récemment, une douche –, nous offrons une aide sociale pour les problèmes administratifs ou juridiques, de santé ou de logement. On essaie de sortir de la relation assistant social/assisté, d'être proche des gens. On peut les accompagner dans leurs démarches. On travaille à leur demande, on n'essaie pas de les pousser. Mais on leur donne aussi la possibilité d'être actifs en travaillant bénévolement avec nous. »

Comment se passe la cohabitation avec les gens du quartier et les commerces huppés ? « En1998, cette partie de la rue des Chartreux était encore populaire. Mais il y a eu de plus en plus de rénovations, et les anciens habitants, des personnes à faible revenu, ont dû laisser la place à une population plus aisée et aller vers Molenbeek, de l'autre côté du canal. On voit toujours davantage de beaux magasins et, du coup, nous, ici, nous faisons un peu tache... Certains commerçants sont ouverts à notre action mais d'autres rattachent tous les problèmes à notre présence dans le quartier : c'est tout juste si on ne nous reproche pas les crottes de chiens ! Ce sont souvent les nouveaux venus qui nous demandent quand nous allons partir... Il faut communiquer avec ces gens, voir ce que nous pouvons améliorer pour ne pas leur occasionner trop de désagréments. »

Car il y a des tensions, bien entendu. « Quand on a construit le Clos des Chartreux, les logements se sont vendus à des prix qui ont scandalisé les plus pauvres. Place du Jardin aux Fleurs, un bâtiment de 8 étages comprenant une centaine de chambres a été vendu et mis en rénovation. Les locataires ont dû s'en aller. Il s'est produit un petit mouvement de protestation et le CPAS a dépanné des personnes qui dépendaient de lui, mais beaucoup n'ont pas trouvé à se reloger. L'amélioration de la qualité de vie dans un quartier entraîne le départ de certaines catégories d'habitants. Je pense que les politiques pourraient mieux encadrer ces changements ; on parle sans cesse de construire des logements sociaux, mais où en est-on sur ce plan ? Comme individu, comme citoyen,on se sent assez impuissant. Plutôt que d'essayer de s'opposer à une évolution économique et urbanistique qu'il est très difficile d'arrêter, nous avons à être créatifs, à créer des lieux de vie communautaire et à faire reconnaître ces formes de vie alternatives. L'enjeu est de créer un contre-poids économiquement et politiquement acceptable. Aux autorités, régionales mais aussi communales, de prendre leurs responsabilités pour tenir mieux compte de toute une population qui réside parfois là depuis des décennies. Et qui, autrement, devra quitter Bruxelles. »

Propos recueillis par Alain Cherbonnier

Notes

[1] M. VanCriekingen, J.-M. Decroly, C. Guisset, F. Verdin, « Itinéraire de la rénovation des quartiers anciens à Bruxelles »,Hommes et Paysages n°32,Société Royale Belge de Géographie, 2001.

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