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Le nouveau visage de l'aide alimentaire

En 2006, plus de 100.000 personnes ont pu se nourrir grâce aux 648 associations recensées par les neuf banques alimentaires belges. Ce chiffre est le double de celui que l'on avançait il y a quinze ans. Pourtant, l'aide alimentaire est une forme d'aide sociale dont on parle peu. Trop peu, selon les travailleurs sociaux de première ligne qui, confrontés à une demande sans cesse croissante, s'inquiètent de la place que prend cette pratique de « bouts de ficelle » dans l'ensemble de leur action : charité ou travail social ?

L'aide alimentaire est, depuis 2004, au centre des réflexions menées par les Centres d'Aide aux Personnes (CAP) [1] ; ils la pratiquent depuis des années sous les formes de la distribution de colis, du restaurant social ou de l'épicerie sociale. A la fin de l'année dernière, l'organisation qui les réunit, la Fédération des Centres de Service Social Bicommunautaires (FCSSB) a décidé de mettre sur pied une Concertation Aide Alimentaire (CAA) sur le modèle de la Concertation Sans-Abri [2]. Deux constats motivent cette décision : d'une part, une incontestable croissance de la distribution de nourriture à Bruxelles ; d'autre part, le rôle crucial joué à cet égard par des réseaux informels et une aide privée qui prennent ainsi le relais d'une responsabilité politiquement « diluée ». En Wallonie, un travail de réflexion semblable a été engagé et fait l'objet d'une publication récente [3]. Une représentante des services sociaux wallons participe d'ailleurs aux réunions de la Concertation.

La CAA s'est structurée en deux groupes de travail, un groupe "politique et éthique" et un groupe « pratique », qui réfléchissent aux enjeux de l'aide alimentaire : est-ce aux associations privées de veiller à ce qu'on ne meure pas de faim à Bruxelles ? Quelle est la responsabilité des pouvoirs publics ? Alors que l'aide alimentaire s'impose parfois comme le dernier recours, comment serait-il possible à une association de décider de l'interrompre ?... Soutenue par la réflexion de ces deux groupes, la FCSSB a lancé depuis quelques mois une étude relative aux réalités de l'aide alimentaire en Région Bruxelloise qui poursuit un double objectif :

  • réaliser un vade-mecum sur base d'un recensement des initiatives existantes, afin d'améliorer les pratiques et notamment de favoriser les solidarités, le travail en réseau et les synergies entre organisations ;
  • analyser la problématique pour rendre compte de son ampleur et préciser les questions politiques, sociales, économiques, éthiques qu'elle soulève.

Le contexte socio-économique

Des travaux menés actuellement par la CAA, il ressort que la problématique de l'aide alimentaire ne peut être isolée de questions sociales connexes : le surendettement, l'accès aux droits sociaux, les bas revenus, l'emploi, le logement, le droit de séjour, l'isolement ou encore la santé mentale et physique. Cela ressort très bien, par exemple, du rapport d'activités 2006 du Centre Social Protestant (CSP). Les données concernant la situation socio-économique à Bruxelles ont de quoi inquiéter : 27% des Bruxellois vivent en dessous du seuil de pauvreté (pour 11% en Flandre et 18% en Wallonie) ; plus de la moitié de la population bruxelloise rencontre les conditions pour obtenir un logement social alors que le parc immobilier en compte à peine 8% ; à cause de l'augmentation continue des loyers, les gens doivent y consacrer une grosse partie de leurs revenus ; le pourcentage des chômeurs s'élève à 21% à Bruxelles (pour 9% en Flandre et 18% en Wallonie). En outre, un Bruxellois sur cinq doit renoncer aux soins de santé pour des raisons financières...

Ces problèmes se posent de manière plus aiguë aux personnes en difficulté habitant les quartiers défavorisés de l'agglomération, où sont établis la majorité des Centres d'Aide aux Personnes. Le même rapport souligne que « c'est dans ce contexte que travaille le CSP. Les services sont confrontés à cette réalité et le rapport de chaque service doit être situé et compris dans ce contexte. Le besoin d'aide augmente chaque jour et il en résulte une pression importante pour le CSP. En effet, les moyens financiers sont insuffisants pour répondre à ce besoin en augmentation constante. » Il ne s'agit plus seulement de « boucher quelques trous » pour quelques-uns mais bien de garantir le minimum à un grand nombre. Quelles en sont les conséquences ?

A côté des associations, souvent d'inspiration religieuse, qui mentionnent l'aide alimentaire parmi leurs missions statutaires, d'autres organismes proposant d'autres types d'aides matérielles et financières se sont vus contraints de s'y atteler à force d'être sollicités. Il en résulte que le paysage actuel de la distribution de vivres comprend une multitude de services (110 à Bruxelles, selon la Banque Alimentaire du Brabant) aux pratiques parfois très différentes en termes de conditions d'accès : les seuils de revenus à partir desquels une aide peut être octroyée, par exemple. Pourquoi ? Parce que, jusqu'il y a peu, beaucoup fonctionnaient de manière très autonome, sans connaître le travail voire l'existence des autres. Mais aussi parce que le public bénéficiaire de l'aide alimentaire a, pour partie, évolué.

Au cours de ces vingt dernières années, les rangs des pauvres « traditionnels » (sans-abri, quart-monde, etc.) ont été renforcés par de « nouveaux pauvres » : des jeunes, des mères de famille seules, des allocataires sociaux dont les bas revenus ne permettent pas toujours de répondre aux besoins vitaux malgré une bonne gestion (le montant actuel du revenu d'intégration est inférieur de 150 € à la partie insaisissable d'un salaire...). A cette liste, il faut ajouter les travailleurs précaires : comme on le sait, « aujourd'hui, avoir un travail ne met pas nécessairement à l'abri » [4].

Les plus démunis

Sur la même période, le flux migratoire des personnes fuyant les dictatures, les guerres, la misère, la famine s'est intensifié, s'accompagnant d'un durcissement progressif des politiques d'accueil sur le territoire. Pour les Centres d'Aide aux Personnes, cela s'est traduit par une augmentation du nombre d'usagers en situation irrégulière. Les demandeurs d'asile, les réfugiés, les sans-papiers – que l'on appelle souvent indifféremment « les illégaux », à tort puisque leur statut administratif diffère d'un groupe à l'autre – représentent une part importante des bénéficiaires des services sociaux bruxellois : certains avancent le chiffre de 60% voire 70% de leur public. Principalement parce que cette population cumule les difficultés sociales : « sans permis de séjour légal, ils ne sont pas censés résider dans ce pays, de ce fait ils ne peuvent pas faire valoir des droits de citoyen » [5].

Cette population renvoie quotidiennement les travailleurs sociaux du « secteur » de l'aide alimentaire au sens qu'ils doivent donner à leur travail. Le travail avec les sans-papiers a ainsi été illustré par Betty Nicaise, coordinatrice de la Fédération des Centres de Service Social Bicommunautaires, citant les premières lignes du mémoire d'un étudiant en travail social lors de la première réunion de la CAA : « Au cours de mon stage, j'ai été littéralement abasourdi de constater qu'en Belgique, en 2006, on puisse refuser de la nourriture à des êtres humains qui en expriment le besoin. Ce qui, jusque-là, relevait pour moi de l'inconcevable devenait non seulement une réalité, mais de surcroît une réalité dans laquelle j'étais moi-même engagé en tant que stagiaire-assistant social. Comment était-il possible que, dans un état démocratique, membre de l'Union européenne, se revendiquant des Droits de l'Homme, on puisse bafouer les droits fondamentaux de certains sous le seul motif qu'ils ne répondent pas à un statut administratif ? Comment, en tant que futur assistant social, allais-je m'intégrer à des politiques sociales définies par cet Etat dit démocratique, dès lors que ces politiques contrevenaient aux valeurs humanistes sur base desquelles je veux définir ma future profession ?... »

Exclus de tout, les personnes sans papiers peuvent en arriver à être exclus des circuits de l'aide alimentaire, dernier rempart contre la sous-alimentation. Cela arrive rarement parce que la grande majorité des associations vont au bout, et même souvent au-delà de l'aide qu'elles peuvent accorder à leurs usagers, ne perdant pas de vue qu'une de leurs missions principales reste la lutte contre l'exclusion.

L'aide alimentaire au quotidien

Destinés à l'origine aux familles, les colis alimentaires sont avant tout composés de vivres de base (farine, pâtes, riz, lait,sucre, conserves) distribués gratuitement selon un rythme hebdomadaire ou mensuel. Beaucoup de services se démènent néanmoins pour les compléter. Colette Kantarama, responsable des colis au Snijboontje Bis : « Nous ajoutons des légumes de saison (carottes, tomates, chicons), des œufs... De la viande, du poulet ou du poisson aussi, mais c'est plus rare. » Les quantités sont proportionnelles à la taille de la famille. Généralement, on distribue un colis par ménage même si chaque service a ses propres règles. Carine Molatte, directrice-coordinatrice du Centre Social Protestant : « Chaque assistante sociale est entièrement libre dans sa façon de voir les choses. Après l'entretien, elle peut décider, en fonction de la situation de la personne, du nombre de colis à accorder. Mais la moyenne, c'est une fois par mois. » Le but poursuivi n'est pas de tout fournir aux bénéficiaires. Jeanine Weyckmans, responsable de Tabita [6] : « Les colis que nous donnons pèsent à peu près une vingtaine de kilos. Bien sû, les bénéficiaires ne reçoivent pas tout le nécessaire, mais ils doivent déjà acheter moins de nourriture. Quand ils ont des enfants, un litre de lait, par exemple, ce n'est pas suffisant. Certes, les parents doivent en acheter, mais beaucoup moins ».

Le restaurant du Snijboontje

alim bs47Au départ, le restaurant social a été imaginé comme moyen de lutter contre l'isolement et la solitude des personnes âgées disposant d'une pension très modeste. Le Snijboontje, qui a précédé le Snijboontje Bis, a été créé dès 1984 à Molenbeek Saint-Jean, sous l'impulsion de l'asbl La Porte Verte–De Groene Poort. C'est le premier restaurant social à voir le jour à Bruxelles. Ces noms néerlandais rappellent qu'il n'y a pas si longtemps la commune abritait une importante population parlant la langue de Vondel. Beaucoup sont partis et ce sont les plus démunis qui sont restés, concentrés dans le quartier des Etangs noirs, un des plus défavorisés de la commune. Si la population a fortement évolué, les clients du restaurant restent essentiellement des personnes âgées et des personnes très marginalisées. Michèle Moreaux, coordinatrice des deux Snijboontje : « Le restaurant est ouvert tous les jours de la semaine, à l'heure de midi, et on sert un menu complet (potage, plat principal et dessert). Pour finir, on propose un café, un thé ou un verre de lait, le tout pour 2,50 €. Certains partent tout de suite après le repas, mais la majorité des clients sont des habitués, parmi lesquels beaucoup de personnes âgées qui sont un peu perdues dans le quartier et qui viennent se retrouver là. C'est une de leurs premières motivations, car le restaurant représente souvent leur seule sortie de la journée. » [7]

Dernière née de l'aide alimentaire, l'épicerie sociale a pour objectif de permettre aux personnes en difficulté d'acheter de bons produits à bas prix, en développant leur autonomie et en améliorant leur équilibre alimentaire. A Bruxelles, la première à avoir ouvert ses portes est L'Autre Epice, dépendant de l'Entraide de Saint-Gilles, un service social créé à la fin des années 60 par le doyenné de Saint-Gilles pour venir en aide à la population du quart-monde fréquentant la place du Parvis. Aujourd'hui, les quartiers environnants comptent une forte proportion de nouveaux migrants tout aussi démunis. Bernard Vansnick, coordinateur de l'Entraide : « Nous voulions rencontrer plusieurs souhaits au travers de ce projet. Le modèle d'épicerie que nous avons développé rencontre à notre sens ces objectifs, à savoir préserver la dignité des personnes et offrir des produits de qualité. Au niveau de la dignité : la personne qui paye une partie de ses achats a une part de responsabilité dans l'aide qu'elle reçoit ; elle a la possibilité de choisir le type de produits qu'elle veut parmi la centaine à sa disposition, ce ne sont plus des produits imposés. Et puis, question look, c'est un magasin comme un autre, il n'y a pas une étiquette "aide caritative" là-dessus !... Au niveau de la qualité des produits : nous les achetons dans le commerce, principalement en grandes surfaces ; ce sont des produits que tout un chacun peut acheter dans ces magasins. Ce sont des produits de qualité et il n'y pas de suspicion quant à la date de péremption puisque les produits se situent dans les limites normales du commerce. Nous gardons bien sûr une réserve de conserves, d'huile, etc. mais pas beaucoup, puisque nous avons un très grand roulement. Et nous sommes particulièrement attentifs aux produits tels que les laitages, les charcuteries. »

A côté de l'aide alimentaire, les Centres d'Aide aux Personnes veillent à organiser d'autres activités à l'intention de leurs bénéficiaires : groupes de parole, animations, sorties... L'idée est de proposer autre chose que des biens de consommation et surtout de mettre un peu d'humanité dans un contexte difficile. En commençant, par exemple, à offrir aux usagers un lieu d'accueil convivial.

La place centrale de la banque alimentaire

Qu'elles soutiennent une vingtaine de familles ou cent, deux cents, voire davantage pour les plus importantes, les associations pratiquant l'aide alimentaire sont toutes confrontées à certaines difficultés, dont la première est l'approvisionnement en vivres. Pratiquement toutes se fournissent en premier lieu auprès des banques alimentaires, des organismes structurés comme des entreprises de distribution. Pour les associations bruxelloises, la Banque Alimentaire du Brabant (BAB) occupe à cet égard une position incontournable : elle répartit la nourriture qu'elle reçoit entre « les organisations, les associations et les institutions caritatives qui ont conclu avec elle sune convention leur permettant d'obtenir le ravitaillement gratuit » [8].

Pour bénéficier de cette aide, les associations doivent satisfaire à un certain nombre de conditions définies par la BAB et démontrer que l'aide apportée aux nécessiteux se fait sous les trois formes déjà décrites. Chacune verse une cotisation symbolique de 1,25 € par semestre et par personne assistée. Comme les huit autres banques alimentaires, la BAB est une asbl qui fonctionne sur base de dons et avec des bénévoles. Le concept est né à la fin des années 60 aux Etats-Unis, suite à un constat : un grand nombre de produits alimentaires encore parfaitement consommables étaient purement et simplement jetés parce qu'ils n'étaient plus commercialisables. C'est pour lutter contre ce gaspillage que la banque alimentaire a été créée.

alim2 bs 47L'industrie alimentaire constitue une source de ravitaillement extrêmement importante pour la BAB, comme l'explique Harry Gschwindt : « Enormément de sociétés qui vendent des produits alimentaires nous font des dons pour une raison ou pour une autre. En général, il s'agit d'une erreur dans la prise d'une commande (surplus de produits) ou dans le processus d'emballage. Des étiquettes en suédois vont par exemple se retrouver collées sur des produits destinés à la Finlande. Le temps que l'on se rende compte qu'une erreur est survenue dans la chaîne de production, 5.000 boîtes de conserves ont peut-être déjà été étiquetées pour la Finlande. Aucune entreprise n'est prête à payer le taux horaire de l'ouvrier belge pour les enlever et remettre les produits dans le circuit. Parfois, c'est une erreur dans la composition d'une préparation, mais toujours est-il que ces produits sont encore parfaitement consommables. »

Les autres sources d'approvisionnement sont les grandes chaînes de distribution, l'Union européenne (pour obtenir des quotas de surplus alimentaires) et le grand public via de vastes collectes.

  • Auprès des grandes surfaces, les produits récoltés sont ceux qui arrivent enfin de cycle. Une nuance subtile existe, explique-t-on à la BAB, entre les mentions « à consommer de préférence avant le... » et « à consommer avant le... ». Ces produits méritent une attention spéciale car certains doivent être écoulés très rapidement (produits frais) et d'autres, être congelés pour repousser la date butoir. Mais ces derniers doivent être consommés rapidement après avoir été décongelés.
  • La BAB obtient de l'UE du lait, de la farine, des spaghetti, du riz et des conserves de viande. Ces denrées sont données par le Bureau d'Intervention et de Restitution Belge et font l'objet d'une réglementation sévère. La quantité de produits UE qu'obtient une association est fonction du pourcentage de demandeurs d'aide qui perçoivent un revenu d'insertion sociale ; tous les bénéficiaires n'y ont pas droit, notamment ceux qui ne sont pas aidés par un CPAS.
  • La banque reçoit également des vivres via deux campagnes annuelles de récolte menées en grandes surfaces. « Ces campagnes sont très importantes pour nous, indique Harry Gschwindt, qui coordonne l'une d'elles. C'est alors que nous récoltons une grande variété de produits. En général, pour Noël, on pourra nous demander à peu près n'importe quoi, nous l'aurons. Mais, à l'approche de Pâques, tout a déjà été pratiquement distribué. A ce moment-là, nous essayons d'organiser une autre collecte. »

Enfin, les fonds récoltés lors d'un « non-dîner » annuel, où le montant du couvert virtuel est fixé à 30 €, permettent à la BAB de se doter d'un budget de fonctionnement (loyer, électricité, carburant, etc.).

L'aide alimentaire,un casse-tête

Pour les associations, le partenariat ave cla BAB passe aussi par l'obligation d'assurer un suivi social à chaque bénéficiaire. Harry Gschwindt : « Nous pensons que les personnes qui émargent à l'aide alimentaire sont arrivées à un degré de pauvreté tel que le problème doit trouver une solution. Il n'est pas normal qu'une personne soit dépendante pour sa nourriture jusqu'à la fin de ses jours ! Il faut qu'elle bénéficie d'une prise en charge sociale. Si une personne n'a plus les moyens de s'acheter un produit aussi vital que de la nourriture, il est probable qu'elle éprouve aussi des difficultés pour payer son loyer ou que, suite à un arbitrage, elle paye son loyer mais n'a plus les moyens de s'alimenter, de se chauffer ou de s'éclairer. C'est pour cela que nous réorientons vers un service social toute personne qui se présente ici. »

Mais le suivi social n'est pas le problème le plus important pour les associations, qu'elles soient laïques, neutres ou d'inspiration religieuse (beaucoup, parmi ces dernières, ont d'ailleurs abandonné l'approche caritative qui reposait sur des paroissiens bénévoles et se sont organisées sur le modèle professionnel du travail social). Le problème majeur a trait à la logistique importante qu'il faut mettre en place. Il faut disposer de véhicules pour le transport de la nourriture, d'un entrepôt,de frigos et de congélateurs et, surtout, de personnel pour récolter, trier, transporter et distribuer. Et beaucoup de petites associations, disposant d'un budget modeste, ne réunissent pas toutes ces conditions et doivent rassembler leurs maigres ressources pour continuer à offrir, qui des colis, qui des repas, qui des produits 50% moins chers que dans le commerce.

alim3 bs47Les moyens de l'aide alimentaire restent avant tout de source privée. Or nombre de CPAS orientent régulièrement des personnes en attente d'une décision « d'aide d'urgence » vers le secteur privé, et ce sans contrepartie financière. A deux exceptions près : le CPAS de Molenbeek donne au Snijboontje Bis, seul service à distribuer des colis sur la commune, un forfait de 3,90 € par colis remis aux personnes envoyées par ses services ; et à Ixelles, sous l'ancienne majorité, le CPAS a accepté de « financer » 50 colis par mois pour une somme plus maigre encore. Des montants qui sont dérisoires, comparés à la valeur marchande d'un colis (autour de 75 € pour une famille de 4 personnes). Pour beaucoup de travailleurs sociaux, la distribution de vivres est en fait une tâche ingrate, fort éloignée de l'aide sociale comme ils la conçoivent. Bernard Vansnick : « A un moment donné, nous avons trouvé que pratiquer l'aide alimentaire sous forme de colis n'avait pas beaucoup de sens en termes de travail social : quel était le sens de cette aide qui consistait à donner quelques vivres à une famille une fois par mois ? Nous trouvions aussi qu'il y avait un manque de respect à l'égard des personnes : les colis étaient de plus en plus petits, les produits n'étaient pas toujours "au top" du côté des dates de péremption, etc. C'est vrai, nous n'avons jamais eu d'usager malade, mais disons que la symbolique de la chose était douteuse. Et puis, les personnes n'avaient pa sle choix des produits qu'elles recevaient. Parfois, ce n'était vraiment pas grand-chose, une canette de soda, un paquet de chips, une boîte de conserve ! Cela nous a amenés à réfléchir à une autre approche. C'est ainsi qu'est né le projet d'épicerie sociale aux alentours de 2000-2001. » [9]

Autre difficulté soulevée par les travailleurs sociaux : le travail avec les bénévoles. D'une part, ils sont moins nombreux qu'auparavant et, d'autre part, la professionnalisation des centres d'aide ne facilite pas toujours la collaboration avec eux. Certains se trouvent dans des situations semblables à celles des bénéficiaires qu'ils servent, et ils ont beaucoup de mal à comprendre les conditions imposées par les associations... quand leur comportement n'est pas tout simplement arbitraire avec les usagers. Enfin, la relation avec ceux-ci est parfois délicate, tant pour les professionnels que pour les bénévoles : certains exigent l'aide alimentaire comme un droit acquis, voulant faire fi des critères qui sont fixés par l'association (aide limitée dans le temps, p. ex.). D'autres – et on peut d'ailleurs les comprendre – refusent certains aliments qui ne leur conviennent pas. D'autres encore sont soupçonnés de « faire du shopping » d'un centre à un autre ; mais ce phénomène reste marginal et traduit plutôt, selon Bernard Vansnick, le désarroi dans lequel se trouvent certains usagers.

Pas question d'abandonner

Bref, l'aide alimentaire n'est pas un travailde tout repos. Et même lorsqu'elle constitue un service parmi d'autres (p. ex. le vestiaire social, l'aide juridico-administrative,la guidance financière, la médiation de dettes, l'école de devoirs, l'accueil extra-scolaire, les cours d'alpha, la crèche...), comme à La Porte Verte, au Centre Social Protestant, à l'Entraide de Saint-Gilles ou chez Tabita, elle représente depuis quelques années une part croissante du travail. En même temps, elle suscite d'autres interrogations : la situation actuelle ne renforce-t-elle pas l'injustice sociale ? L'aide alimentaire ne maintient-elle pas les gens dans des situations de dépendance ? Ne faut-il pas demander une somme symbolique aux bénéficiaires ?...

Pourtant, le fait est que les services de première ligne ne sont pas près d'abandonner cette pratique. Notamment parce que beaucoup de personnes continuent à être exclus de la société : quel autre point de chute pourraient-elles trouver ? Pour des associations comme Tabita, dont la majorité des usagers est sans papiers et qui fonctionne depuis maintenant dix ans grâce à Jeanine Weckmans et son mari, André Vandeput, il n'est donc pas question de baisser les bras. « Mon cœur à moi est pour les sans-papiers », confie la première. « J'ai eu une très bonne formation : je suis née pauvre ! Je crois que c'est la meilleure expérience que l'on peut avoir. On était très pauvres à la maison : je sais ce que c'est que d'avoir peu. Et, parce qu'on est pauvre, d'être mis sur lec ôté... »

Beaucoup de services préfèrent considérer l'aide alimentaire comme un outil : « Dans une approche tournée vers l'insertion, l'aide alimentaire proprement dite apparaît comme un prétexte, un "produit d'appel" pour entrer en contact avec les usagers. Elle sert de levier à des actions d'insertion, même si elle reste de fait un élément structurant » [10]. Cette approche signifie-t-elle que l'aide inconditionnelle a dès lors disparu ? Non, elle subsiste encore dans quelques organisations qui ont des liens avec la religion catholique ou protestante, mais elle est devenue de plus en plus rare. Quoi qu'il en soit, alors qu'on pouvait la croire marginale, l'aide alimentaire reste une réalité criante à Bruxelles – et elle semble avoir de beaux jours devant elle, avec la précarité grandissante de franges entières d'une société qui s'obstine à en détourner pudiquement le regard.

Dossier réuni par Anoutcha Lualaba

Notes

[1] Les CAP sont des services généralistes qui ont pour mission d'accompagner toute personne en difficulté en prenant en compte tous les aspects de sa vie. Ces centres de service social dépendant de la COCOM sont à distinguer des CASG (Centres d'Action Sociale Globale) subsidiés par la COCOF, mais leurs missions et leurs pratiques sont très similaires.

[2] Voir « L'errance aujourd'hui à Bruxelles » dans Bruxelles Santén°41.

[3] « Les Centres de Service Social autonomes wallons – Aide alimentaire : dépasser le local ou l'histoire cachée d'un colis alimentaire »,Cahier n°73-74 du Labiso (Laboratoire des Innovations Sociales), mars 2007.

[4] Ibidem, p. 33

[5] Steunpunt Mensen Zonder Papieren, « La sécurité alimentaire pour personnes sans séjour légal dans la Région de Bruxelles-Capitale : où en est-on ? »,2002. Ce rapport est téléchargeable sur www.medimmigrant.be

[6] L'association, entièrement composée de bénévoles, distribue également de la soupe, des tartines et du café tous les samedis soirs aux sans-abri regroupés dans les couloirs de la gare du Midi. Parce que des familles avec enfants y venaient aussi chercher de quoi se nourrir, Tabita a élargi son aide aux colis alimentaires. Actuellement, ces familles ne mangent plus dans la rue.

[7] Une permanence sociale est assurée au sein du restaurant et les « clients » sont suivis par l'un ou l'autre travailleur social de manière régulière. Souvent, les usagers du Snijboontje repartent avec une collation pour le soir (des tartines et un fruit).

[8] Steunpunt Mensen Zonder Papieren, op. cit., pp. 11-12.

[9] Après avoir mené parallèlement la distribution de colis et l'épicerie sociale (essentiellement pour habituer ses bénéficiaires), l'Entraide de Saint-Gilles a arrêté la distribution de colis.

[10] Cahier n°73-74 du Labiso, op. cit., p. 13.

 

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