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Les Goujons, à Cureghem

L'Union de Locataires d'Anderlecht-Cureghem (ULAC) mène depuis plusieurs années un travail de cohésion sociale dans une grande cité de logements sociaux dénommée Les Goujons. Cette cité se trouve à Cureghem, un quartier industriel d'Anderlecht qui a longtemps été le parent pauvre des politiques sociales communales et a plutôt mauvaise presse. Pourtant, quand on s'y promène, en remontant la chaussée de Mons au sortir de la station Clemenceau, on est loin des stéréotypes du "quartier difficile" : l'espace est dégagé, c'est vert, il y a des commerces, des écoles primaires et secondaires... Quatre "tours" se dressent bien, un peu écrasantes, sur un côté du square Albert Ier, mais on peut voir aussi d'autres ensembles, plus modestes et plus engageants. Des locaux de l'ULAC, situés chaussée de Mons, M. Abderazzak Ben Ayad, assistant social et coordinateur de l'association, nous emmène à la cité des Goujons.

Mais d'abord, une pincée d'histoire... La cité, dont la construction s'est achevée en 1975, était alors le fleuron du Foyer Anderlechtois, la société de logement social de la commune. Elle comprend 382 logements, répartis sur 18 étages, et réunit plus de 800 habitants. L'ULAC, de son côté, est née au début des années 1990. Un DSQ (développement social de quartier) était à l'ordre du jour sur Cureghem mais, en mettant les acteurs locaux autour de la table, on s'est aperçu qu'il n'y avait pas de partenaire travaillant dans le domaine du logement. On a alors fait appel à la Fédération bruxelloise des unions de locataires, et une association a été créée, réunissant des personnes qui connaissaient des problèmes de logement. L'ULAC, financée par la Région (département Insertion par le Logement), emploie actuellement sept personnes – trois assistants sociaux, une éducatrice, une anthropologue, une animatrice et un ouvrier – représentant 5,5 ETP.

Le projet de cohésion sociale (PCS) qui se développe sur Les Goujons est le premier qui ait démarré à Bruxelles, en 1999. Comment l'association s'est-elle lancée dans ce type de travail ? Abderazzak Ben Ayad : "C'est le Ministre du Logement de l'époque, Alain Hutchinson, qui a fait appel à nous. Des incendies criminels dans les parties communes de l'immeuble avaient engendré des rumeurs, un climat de suspicion voire une certaine paranoïa. Mais nous avons pu constater que le problème était plus large : la société de logement avait laissé se dégrader le bâtiment, les murs étaient sales, les portes couvertes de graffiti, etc. Une anecdote significative : comme le style de certains tags me semblait typique de la fin des années 80, j'ai posé des questions avec insistance. Et on a fini par reconnaître que les peintures n'avaient plus été refaites depuis la construction de l'immeuble ! C'est un problème fréquent dans les cités : le personnel des sociétés de logement social n'est pas très motivé, il y a du laisser-aller, les locataires sont considérés comme de perpétuels râleurs qui devraient déjà être bien contents d'avoir un logement... Un autre aspect du problème est l'évolution démographique : après 25 ans, la moitié des habitants sont aujourd'hui des personnes âgées, l'autre moitié comprenant des familles immigrées qui ont eu accès relativement – et anormalement – tard à un logement social. Et la population belge vieillissante se sent mal à l'aise, insécurisée, elle a un peu l'impression d'être abandonnée."

Dans ce contexte, le but du PCS était de travailler sur la relation entre la société de logement et les locataires mais aussi sur les relations entre les habitants eux-mêmes. L'ULAC a commencé par réunir ceux-ci pour définir les problèmes et trouver des solutions. Mais, une fois ce travail bien engagé, l'impression de laisser-aller et de dégradation subsistait. Une des revendications était donc la rénovation de l'immeuble. "Notre philosophie de travail est de prendre une position assez critique par rapport au logement social. On voit bien que les décideurs et les architectes n'ont pas conçu Les Goujons (ou toute autre cité du même genre) en imaginant qu'ils pourraient eux-mêmes y habiter ! On vise surtout le quantitatif – loger un maximum de personnes dans un espace donné – et on oublie les aspects humains. Quand les gens vivent dans la promiscuité, il y a forcément des conflits de voisinage : c'est inhérent à ce type de structure. C'est pourquoi nous ne nous sommes jamais contentés de faire de l'animation ou de la médiation. La faiblesse de nombreux PCS réside dans le fait qu'ils n'agissent pas sur les facteurs plus structurels, qu'ils n'interviennent pas en continu. Nous avons voulu mettre en place des services de proximité."

Des services de proximité

C'est ainsi qu'après deux années de discussions fructueuses avec le Foyer Anderlechtois, l'association a proposé de mettre sur pied, dans le cadre de l'Article 60, une "équipe d'embellissement" dont le chef de chantier est Christophe Broze, menuisier, qui a aussi travaillé dans la peinture en bâtiment. Cette formule est intéressante pour les stagiaires puisqu'ils bénéficient d'une formation : des notions élémentaires sur le travail sont souvent données par le CPAS puis, après deux semaines de cours de base à Bruxelles Formation, sur la peinture et la tapisserie, ils font un stage sur les chantiers pendant 1 an ou un 1 an et demi (rarement deux), selon l'âge. Ce sont souvent des personnes qui perçoivent le revenu social d'insertion (anciennement minimex), et parfois d'anciens sans-logis qui trouvent ici un travail rémunéré, légal, et non plus de petits boulots "au noir". Certains arrivent ensuite à trouver eux-mêmes un emploi ou entrent dans la filière des entreprises d'insertion socioprofessionnelle (contrat de 2 ans).

goujons bs42De leur côté, les locataires apprécient visiblement les travaux de rénovation – et le font bien voir : arrivant sur le chantier, au 17e étage, nous trouvons un plateau avec du café, deux jolies tasses et des biscuits faits maison. Pour les ouvriers. Les travaux, qui ont commencé à la mi-2003, seront terminés cette année. Si ce temps vous paraît long, songez que, sans parler des murs, il y avait environ 1.500 portes à repeindre (appartements, caves, ascenseurs) !

En janvier dernier, un service d'aides ménagères composé de deux personnes a été mis sur pied. Ce service s'adresse aux habitants qui, en raison de l'âge ou d'un handicap, se déplacent difficilement ; il leur apporte du confort et des relations sociales. De même, le futur lavoir social (les travaux sont en cours au rez-de-chaussée, et l'inauguration devrait avoir lieu en juin) ne vise pas les personnes qui peuvent encore compter sur leur réseau personnel mais sur celles qui sont isolées. Et c'est toujours dans la même optique que, si les travaux de rénovation ont commencé par les communs, depuis 1 an et demi l'équipe d'embellissement se met aussi à la disposition des locataires pour les travaux qui sont à leur charge mais qu'ils ne sont plus capables d'effectuer (peinture, tapisserie...) ; ils ne doivent supporter que le coût du matériel.

Concernant le projet de lavoir social, l'ULAC a entrepris une enquête auprès des locataires, dont les résultat sont été publiés dans le n°30/2006 de La Chronique des Goujons, trimestriel réalisé par l'association. En voici quelques extraits.

Quelques chiffres concernant les habitants de l'immeuble des Goujons : 

25% des habitants sont âgés de plus de 60 ans ;15% des habitants vivent un handicap ;23% sont des "isolés", dont la moitié a plus de 60 ans.

Pour ceux-ci, il n'est pas évident d'assurer les tâches ménagères quotidiennes telles que, par ex., le nettoyage, la lessive et les commissions. Ce groupe se caractérise par son isolement et sa solitude ; contacter chacun est donc une tâche difficile.
(...) 120 habitants/locataires ont été contactés :

9 habitants ont réagi négativement et refusé de répondre au questionnaire ;111 habitants ont réagi positivement à cette proposition et accepté de participer à l'enquête. (...) Des 9 habitants qui ont réagi négativement, 5 n'avaient aucun argument à faire valoir ; ils n'acceptaient même pas d'être informés sur le projet. Ils étaient donc contre sans même savoir de quoi il s'agissait. Les quatre autres trouvaient qu'il y avait des tâches plus urgentes que l'installation d'un salon-lavoir, notamment la rénovation du toit, l'entretien des espaces communs et couloirs. Autres réactions exprimées : "A quoi bon installer un salon-lavoir quand on sait que l'on sera agressé tout prochainement ?"... ou encore "Je n'utiliserai pas le lavoir car je pense que rien n'est gratuit et que cela cache quelque chose".

Au bout du compte, parmi 111 locataires favorables au projet, 88 feront usage du lavoir social (64 régulièrement et 24 occasionnellement) et 23 ne l'utiliseront pas.

"Nous cherchons à développer les solidarités sociales, reprend M. Ben Ayad. Beaucoup de gens, pour des raisons idéologiques ou par calcul politique, surfent sur le sentiment d'insécurité. Et cela, on ne peut le combattre qu'en organisant des activités communes, en faisant en sorte que les gens se rencontrent. Nous organisons des fêtes, des sorties intergénérationnelles deux ou trois fois par an. Et, pour les enfants, une sortie tous les quinze jours (spectacle, film,promenade) et un camp de vacances d'une semaine, en été : cette année, ce sera à la mer. C'est également pour favoriser les rencontres que nous avons créé un local communautaire ouvert sur le site, au rez-de-chaussée. Il accueille les réunions, la pause-café du mercredi matin, l'école des devoirs, animée par une éducatrice, Samira Ben Mesaud."

Le dernier projet en date est l'aménagement du parking qui se trouve sous l'immeuble : "Au départ, on peut penser que l'idée de ce parking était bonne. Mais c'est devenu un endroit infect, jamais rénové, un vrai no man's land : déjà, avec la paupérisation, peu de locataires ont une voiture ; et puis, ils ne vont pas la garer dans un endroit désert ! Nous voudrions affecter une partie de l'espace à des lieux de rencontre (salle de sport, commerce...) ouverts sur l'avant, sur la rue. La SLRB a débloqué un budget sur plusieurs années, mais rien ne bouge du côté de la commune."

Visite des lieux

Comme c'est mercredi et qu'il est l'heure de la pause-café, nous nous dirigeons vers la cité. Cette large tourde 18 étages, en forme de V très écarté, est d'autant plus impressionnante que l'espace, tout autour, est plutôt vide (l'immeuble a été bâti sur le site d'une ancienne usine). Heureusement, des maisons lui font face et un espace de jeux a récemment été aménagé à côté – mais il est visiblement mal entretenu en ce moment : l'herbe et les pissenlits prolifèrent, des papiers d'emballage et des sacs en plastique traînent sur le sol.

Nous poussons la porte du local communautaire. Quelques habitants y sont attablés en compagnie de l'animatrice, Fatima Zinbi. Eva De Pauw passe dire bonjour : coordinatrice du PCS, elle gère aussi le service d'aides ménagères et le projet de lavoir social. Nous rencontrons également Jean-Claude Hannaert, qui a récemment repris la présidence du Conseil consultatif du Foyer Anderlechtois, où il siégeait auparavant en tant que représentant des locataires. "Une certaine presse a parlé des Goujons comme de la Tour Infernale ! A cause des incendies, évidemment. Mais c'était injuste, trop facile. Ceci dit, il ne faut pas nier les problèmes : on a construit près de 400 appartements sur la surface d'un terrain de football... Une quarantaine de nationalités cohabitent ici, ce qui facilite d'autant moins la communication qu'un certain nombre de locataires ne maîtrisent pas le français ni le néerlandais. Certaines personnes véhiculent des attitudes négatives vis-à-vis des étrangers (ils sont trop nombreux, etc.) voire un discours raciste, ce qui ne favorise évidemment pas la paix communautaire. Des clans se forment. Heureusement qu'il y a un projet de cohésion sociale : sans cela, on pourrait avoir un champ de bataille ici ! "

La tâche n'est pas facile : "La création de ce local a été conquise de haute lutte. Nos objectifs ne correspondent pas toujours à la vision de certaines formations politiques. Nous mettons en avant des problèmes sociaux complexes dont les solutions se situent au-delà de la sphère d'intervention d'une société de logement. Mais le logement social a quand même été laissé à lui-même pendant plusieurs décennies ! Cela crée nécessairement un fossé. On n'a pas tenu compte de l'évolution économique : dans les années 1970, avant la première crise pétrolière, on ne se souciait pas de la question du chauffage : le combustible était bon marché, on ne pensait pas à poser un double vitrage, parfois une simple feuille de métal séparait l'intérieur de l'extérieur. C'est du vécu : j'ai habité dans ce bâtiment... Les appartements sont relativement bien conçus, mais l'isolation et l'insonorisation ont été négligées. Aujourd'hui, un locataire peut avoir 700 à 800 € de plus à payer chaque année pour se chauffer – alors que son revenu mensuel se monte à cette somme." M. Hannaert reconnaît qu'aujourd'hui des changements apparaissent dans l'attitude du Conseil d'administration du Foyer Anderlechtois : "Il se produit une prise de conscience des conditions de vie des gens ; les administrateurs vont maintenant sur le terrain pour se confronter aux problèmes qui se posent aux locataires. Mais ce n'est pas seulement à ce niveau-là qu'un changement serait nécessaire. La qualité des services fournis par la société de logement, la compétence technique sont loin d'être toujours irréprochables – mais il faut aussi tenir compte du facteur humain s'agissant des techniciens... Notre propos n'est pas de faire la révolution mais de conscientiser les politiques par rapport au rôle social des sociétés immobilières de service public [1]. Et nous n'oublions pas que les locataires, eux aussi, ont des devoirs."

Outre le PCS, la tâche de l'ULAC est de favoriser l'insertion par le logement, ce qui passe par :

  • le travail social individuel (litiges locatifs, logement social, allocations de déménagement, installation et loyer, recherche de logement, visites de logements, dépôt de plaintes...) ;
  • le travail social communautaire (travail avec les membres de l'assemblée générale de l'association, qui sont surtout des familles nombreuses, accompagnement des locataires de l'Agence immobilière sociale "Quartiers") ;
  • la rénovation et la création de logements adaptés (p. ex. conclusion d'un bail à rénovation de 18 ans pour une maison située chaussée de Mons, ce qui a permis de reloger deux familles en 2003, prise en gestion d'un immeuble situé chaussée de Forest et comprenant 8 logements, projet de rénovation de 6 immeubles de la place Lemmens, cédés à l'association par la commune).

Notes

[1] Ou SISP : nom officiel des sociétés de logement social dans la Région de Bruxelles Capitale. 

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