logo qs       Facebook  Twitter  header vimeo
Inscription Newsletter  INSCRIPTION NEWSLETTERS  PRESSE

Sans-abri, SDF... : l'errance aujourd'hui à Bruxelles (2ème partie)

 Nous complétons dans ce numéro le dossier sur l'errance en consacrant ces quelques pages à la réalité bruxelloise. Celle-ci est marquée par les particularités d'une grande ville, lieu de passage au niveau belge mais aussi européen, qui offre des services d'aide et d'hébergement, et où l'on peut venir "zoner" dans l'anonymat plutôt que de devoir affronter le regard des personnes que l'on connaît. Comme les autres grandes villes européennes – et de plus en plus de villes moyennes – Bruxelles est confrontée à un afflux croissant de personnes sans abri, et ce non seulement en hiver mais également à la belle saison. Le problème n'est donc pas seulement celui de l'hébergement en urgence pour cause de grand froid, mais aussi celui de la gestion de ce qui est devenu un phénomène de société. Et, comme nous le verrons, le complexe fonctionnement institutionnel bruxellois ne facilite guère cette gestion.

En janvier 2001 paraissait le rapport d'une recherche commanditée par la COCOM au Groupe d'Etude sur le Racisme, les Migrations et l'Exclusion (GERME) [1], un document qui fait toujours référence aujourd'hui. Les professionnels qui y sont interrogés s'accordent sur un point au moins : le nombre de lits d'hébergement ne peut pas être déterminé par le seul critère climatique, même si le froid est évidemment un facteur aggravant. L'organisation du secteur doit être repensée en d'autres termes parce que les sans-abri ont besoin d'un lit en toutes saisons, que leurs conditions de vie ne sont pas forcément meilleures en été [2], et que le nombre de demandes varie en fonction de facteurs non saisonniers (p. ex. l'afflux de candidats réfugiés). Enfin, le dispositif hivernal conforte un fonctionnement en termes de gestion de l'urgence, alors qu'il faudrait considérer dans son ensemble la problématique des sans-abri, qui ne se limite pas à "un toit et un lit" : « les lits d'urgence seront toujours remplis parce qu'ils attireront, pour des raisons diverses, des publics différents qui n'y trouveront cependant pas une réponse à long terme à leurs besoins ». Pour autant, les professionnels ne remettent pas en question la nécessité d'un dispositif d'urgence 24h/24 pour faire face aux situations de crise. Mais « pour beaucoup d'acteurs, il doit se limiter à un service ambulatoire ponctuel (aller en urgence à la rencontre d'un usager) et à un service d'orientation vers d'autres services résidentiels ou ambulatoires. Si on lui attribue une mission d'hébergement, celle-ci doit rester résiduelle. »

Certains soulignent qu'il faut rester vigilant par rapport aux risques que présente un dispositif d'urgence : celui-ci « ne doit pas se transformer en taxi social ou en un système de ramassage pour les institutions ou les particuliers qui veulent se débarrasser d'un public sans-abri ». Paradoxe apparent, « un dispositif d'urgence doit être sous-tendu par une philosophie d'intervention autre que celle de l'urgence : sa mission est de créer des relais avec les services existants et non de se substituer à ceux-ci dans l'urgence ». Enfin, « une intervention en urgence ne doit pas nécessairement donner lieu à un hébergement dans un centre d'urgence ni même dans une maison d'accueil : d'autres dispositifs (chambres d'hôtel, appartements de transit, etc.) répondent de manière plus adéquate à certaines situations de crise (jeunes en rupture familiale, femmes en situation de crise conjugale) et sont moins traumatisants (...). » Plus largement, beaucoup de travailleurs sociaux s'interrogent : pourquoi s'intéresse-t-on aux sans-abri ?... Ils « se demandent si l'urgence sociale ou l'aide inconditionnelle n'a pas pour effet inattendu de permettre, à moindres coûts, de débarrasser les forces de l'ordre de personnes occupant l'espace public, ou les hôpitaux de celles occupant leurs services d'urgence, voire les particuliers qui ne peuvent accepter qu'une personne dorme sur le pas de leur porte. Le danger de la pratique de l'urgence sociale est de transformer ce qui est au départ une action sociale en une action sociale-sécuritaire. La connotation sécuritaire donnée depuis quelques années à l'action sociale dans diverses politiques publiques (...) oblige les services d'aide aux sans-abri à réfléchir aux effets de leur action de ce point de vue. En outre, cette interrogation résulte aussi de la conscience des professionnels des faibles moyens qu'ils ont d'agir sur les mécanismes structuraux de production de la précarité et de l'exclusion. »

De fait, les personnes que nous avons rencontrées sont unanimes : le phénomène parfois dénommé « sans-abrisme » ne va pas diminuer. Il est devenu structurel. C'est depuis les années 1990 que l'on est contraint de faire face à cette réalité, conditionnée par des facteurs d'ordre macro-économique, certes, mais aussi liée aux politiques sociales :

Le vagabondage est dépénalisé en 1993, mais aucune alternative n'est prévue pour les vagabonds, ils ne peuvent plus trouver refuge à a prison de Merkplats ou à celle de Saint-Hubert, qui les hébergeaient auparavant (en hiver, 95% des personnes emprisonnées pour vagabondage l'étaient sur base volontaire).De nombreux lieux publics se ferment aux sans-abri : gares, services d'urgence des hôpitaux... Même les bancs publics disparaissent et, souvent, les banquettes des stations de métro sont remplacées par des sièges baquets individuels : plus moyen de s'y étendre. L'asile psychiatrique a pratiquement disparu : toute une série de personnes souffrant de troubles mentaux, qui étaient auparavant hébergées en milieu hospitalier, se retrouvent à l'extérieur, sans avoir un revenu leur permettant de trouver un logement.D'autant plus que le prix d'une location ne cesse d'augmenter depuis la libéralisation des loyers et que le nombre de logements sociaux est notoirement insuffisant.Et alors que toute une partie de la population bruxelloise se paupérise dans le contexte de la post-industrialisation : l'économie a besoin de beaucoup moins d'ouvriers peu qualifiés, ceux qui trouvent du travail reçoivent des salaires plus que modestes (aux USA, on parle depuis plusieurs années déjà des working poors), les autres se retrouvent avec une allocation de chômage ou le revenu d'insertion sociale, avatar du minimex. Tous revenus insuffisants pour se payer un logement décent.Aux vagues de migration organisées entre Etats (de l'après-guerre aux années 1970) succèdent des migrations "sauvages" et des vagues de réfugiés, dont la plupart n'obtiennent pas l'asile politique. Les sans-papiers viennent s'ajouter aux sans-abri.

A Bruxelles, c'est la Commission Communautaire Commune ou COCOM qui est chargée de la coordination de l'aide aux sans-abri. Au Cabinet d'Evelyne Huytebroeck – laquelle gère cette compétence avec son collègue Pascal Smet –, Bernard Horenbeek, conseiller en charge de la problématique des sans-abri, est très clair : « On retrouve à la rue toutes les personnes que notre société n'intègre pas. C'est la vitrine de tous nos dysfonctionnements. Lorsque le système de sécurité sociale a été organisé, au lendemain de la seconde guerre mondiale, on pensait que le phénomène des sans-abri allait disparaître. On s'est aperçu que non : il persistait une frange de personnes à la marge. Progressivement sont apparus une série de facteurs qui ont entraîné un accroissement du nombre de personnes sans logis. La question principale est que l'on est amené à gérer un problème social sans avoir la possibilité d'agir sur les causes de celui-ci. »

La diversité des « figures » du sans-abri

Une donnée est caractéristique de cette évolution : le stéréotype du clochard aviné se craquèle, comme le notait déjà le rapport du GERME. Celui-ci montre en effet une grande diversité de trajectoires individuelles et de situations : femmes isolées, mais aussi accompagnées d'enfants déjà grands, jeunes filles mères, familles (parfois de grande taille), jeunes adultes des deux sexes, personnes âgées, personnes présentant des troubles psychiatriques, candidats réfugiés et illégaux, personnes vivant avec des animaux, etc.

A l'Association des Maisons d'Accueil (AMA), on reconnaît qu'une partie du secteur se trouve en deuxième ligne par rapport à l'accueil d'urgence et ne rencontre donc pas toutes ces "figures". Cependant, souligne Pierre Collet, directeur du Home Baudouin, si les maisons d'accueil ne représentent qu'un aspect de la question, « c'est là que se retrouve un grand nombre d'archétypes de sans-abri. Nous avons une bonne connaissance de la variété de ce public, de la façon dont il a évolué. A la fin des années 1970, le "clodo" correspondait bien au stéréotype ; si quelqu'un d'autre se trouvait à la rue, c'était un marginal et voilà tout. Ensuite, le clochard, le vagabond est devenu beaucoup plus difficile à classifier. Il n'y avait plus seulement les problèmes d'alcool ; les problèmes de toxicomanie sont arrivés. On a fermé de nombreux lits en psychiatrie, qu'on a remplacés par des médicaments, et on a dit aux gens d'aller se trouver un logement. Mais avec une allocation de handicapé, des indemnités de la mutuelle, on ne trouve plus de logement ! Donc ces gens se stabilisent dans les maisons d'accueil, où ils trouvent tout à la foie du maternage, un cadre, un minimum de structure, des contacts, des repas pris ensemble. Même si cela paraît pauvre à quelqu'un qui mène une vie sociale classique, c'est beaucoup plus riche que de vivre seul dans une chambre... Que l'on paie cher, en plus ! Il s'est produit un glissement : les maisons d'accueil s'occupent sans doute moins de "vrais" sans-abri, une population qui s'est progressivement retrouvée dans les asiles de nuit et les structures qui répondent dans l'immédiat : je préfère ce terme à celui d'urgence, on confond souvent l'un et l'autre. »

Pour Pierre Collet, « un sans-abri, c'est quelqu'un qui ne possède pas un foyer, un chez-soi qu'il habite véritablement, où il se sent bien et qu'il arrive à garder. A la limite, quelqu'un qui loue une chambre meublée avec coin cuisine, douche et WC, est encore sans logis s'il ne s'approprie pas les lieux, même simplement en accrochant une photo au mur. » Anne Devresse, directrice de la Maison Rue Verte [3] et présidente de l'AMA : « C'est ainsi que l'on trouve parfois à l'asile de nuit des gens qui ont un meublé en ville... Il y a aussi des personnes qui se trouvent subitement sans abri en raison d'une crise familiale ou de violences conjugales, par exemple. Nous touchons donc un public assez large. On peut dire que les maisons d'accueil, c'est un peule "fourre-tout" où vont se retrouver toutes les personnes qui sont difficiles à classer... » Pierre Collet renchérit : « Par exemple, on ne sait pas où caser un vrai débile qui est aussi alcoolique : il ne pourra pas s'intégrer facilement dans un groupe thérapeutique pour affronter son problème d'alcool. Autre exemple : maintenant, La Pièce a ouvert ses portes mais, auparavant, on ne trouvait pas de places pour les toxicomanes psychotiques. Il fallait être soit toxicomane soit psychotique, mais pas les deux à la fois. Nous avons souvent le sentiment d'accueillir des gens qui ne sont pas assez "formatés" pour les projets pédagogiques. »

L'image de la personne à la rue est-elle aujourd'hui davantage liée à la toxicomanie qu'à l'alcoolisme ? Anne Devresse : « Non, la consommation de drogues s'est ajoutée, chez les personnes plus jeunes, à celle de l'alcool. Mais, au début, les services pour sans-abri étaient beaucoup plus habitués à l'alcoolisme de leur public, cela ne les effrayait pas, tandis que l'usage de drogues les désarçonnait. Aujourd'hui, la révolution s'est faite : les drogues étant plus présentes dans la rue et davantage consommées par un public plus jeune, elles font maintenant elles aussi partie du paysage. La prise de produits s'est diversifiée parce que l'offre est plus variée. Et le secteur Toxicomanies a lui aussi fait une petite révolution, il y a une dizaine d'années, avec la réduction des risques (programmes méthadone, échange de seringues, etc.), ce qui fait que des gens très désinsérés bénéficient quand même d'un certain suivi. Il y a maintenant en maison d'accueil de nombreuses personnes sous méthadone, et les travailleurs doivent s'y adapter : le Home Baudouin a dû acheter une armoire pour mettre les médicaments sous clé... Tous les produits sont consommés pour aider à survivre en rue, parce que c'est très violent. »

L'abus d'alcool et/ou de drogues illégales peut à la fois contribuer à conduire quelqu'un à la rue et constituer un moyen de supporter cette vie. Serge Zombek, directeur de la MASS (Maison d'Accueil Socio-Sanitaire) de Bruxelles : « Les personnes qui sont dépendantes des drogues illégales doivent trouver de grosses sommes pour se les payer et vivre en grande partie dans la clandestinité pour mener ce style de vie. Ce qui n'est pas le cas avec l'alcool ou le tabac. Je ne parle pas de l'usage récréatif de drogues. Ni des personnes qui sont dépendantes d'un produit mais sont relativement bien intégrées socialement, ont une famille et un travail ; elles peuvent avoir besoin de soins mais ne connaissent pas de dérives. L'usage des drogues illicites expose aussi au risque de la prison, qui lui-même entraîne souvent des désinsertions : perte d'emploi, casier judiciaire, rupture familiale, perte de revenu, perte de logement... Enfin, les drogues les plus utilisées imposent à l'usager dépendant un rythme de vie incessant pour se procurer le produit : un héroïnomane doit avoir sa dose toutes les trois ou quatre heures, par exemple, sinon il subit un manque extrêmement douloureux. Ce rythme est très peu compatible avec les rythmes sociaux habituels : arriver à l'heure à un rendez-vous, faire rigoureusement une série de démarches, etc. C'est encore un facteur de désinsertion. »

Vivre à la rue

Outre l'alcool, les produits consommés sont l'héroïne, la cocaïne, les amphétamines et des médicaments détournés de l'usage médical, comme les benzodiazépines. Le simple fait de circuler en rue expose à rencontrer les drogues. Alors, quand on est contraint de vivre à la rue... Serge Zombek : « Et vivre à la rue est un stress permanent. C'est une pression, une tension psychique permanentes, qu'il est beaucoup moins difficile de supporter quand on est sous l'influence de certains produits. Je ne dis pas que ces produits n'ont que des vertus, mais ils ont des effets stimulants et anesthésiques. L'héroïne, par exemple, est un anti-douleur très puissant. Quelqu'un qui marche dans la rue, les pieds abîmés parce qu'il s'est blessé et n'a pas accès aux soins, va soulager sa douleur en prenant un produit. Les gens qui vivent à la rue acquièrent une culture de la débrouille pour se procurer un produit qui calmera la souffrance, non seulement physique mais aussi psychique : s'alcooliser peut aussi être une manière d'avoir encore des contacts avec soi-même... »

Que disent les sans-abri eux-mêmes de la vie à la rue, quelles sont leurs principales préoccupations ? Le rapport du GERME formulait 25 recommandations, dont la vingt-quatrième mentionnait la création de forums du même type que les comités de citoyens sans emploi. C'est en ce sens qu'ont été créés les Espaces de parole [4], animés par David Giannoni : « Le projet a démarré il y a 5 ans, à l'asile de nuit Pierre d'Angle. Nous voulions tenir compte des particularités des SDF, qui constituent un public encore plus hétéroclite que les citoyens sans emploi : cela va des vieux zonards aux personnes qui se retrouvent à la rue pendant un certain temps, en passant par les demandeurs d'asile ou les sans-papiers. Nous voulions aussi tenir compte d'une constante qui ressortait des entretiens menés avec les sans-abri : ils souhaitaient donner leur avis régulièrement, pas seulement être interrogés de temps en temps pour une recherche, pour "faire bien" ou pour justifier une réforme. Les vieux routards, surtout, voulaient que leur témoignage serve à quelque chose. »

Qui participe à ces groupes de parole ? « Il s'est formé des noyaux de 4 à 7 personnes, hommes et femmes à parts égales – ce qui est très intéressant. Ce sont le plus souvent des "anciens" qui, après dix ou quinze ans à la rue, sont arrivés à obtenir un logement mais sont toujours impliqués. A côté de cela, il y a dans les groupes une grande mouvance, qui tient bien entendu à la mobilité inhérente aux SDF, mais qui peut tenir aussi à des facteurs individuels : par exemple, certaines personnes sont des participants réguliers mais ne viennent qu'une fois par an, lorsqu'ils en ressentent le besoin. Ceux qui ne viennent pas dans ces groupes, ce sont les rares qui correspondent au portrait que fait Patrick Declerck des clochards parisiens. Ils sont aussi visibles que peu nombreux. Mais plusieurs travailleurs de rue sont présents dans les espaces de parole ; ils peuvent témoigner de la réalité de ces personnes et même, parfois, ils les amènent à participer à un groupe. Les femmes avec enfants, les familles sont peu présentes, elles aussi. Mais les personnes sans abri forment un public très composite, il faudrait créer des espaces de parole dans tous les lieux d'accueil. L'enjeu est de lancer une dynamique, comme c'est le cas avec les Cafés du Jeudi organisés au Home Baudouin, ou encore avec Talita, un lieu qui accueille des femmes avec enfants et qui propose tous les mois un espace de parole. »

Les Espaces de parole s'organisent autour de thèmes qui reviennent cycliquement. Parmi ceux-ci on trouve, sans surprise, le manque de logements sociaux, le manque de places gratuites d'hébergement (pourquoi le nombre de lits n'augmente-t-il qu'en hiver ?), la difficulté de trouver un logement, liée à la hausse constante du prix des loyers depuis plusieurs décennies. David Giannoni : « On parle aussi du manque de lieux de passage : "consignes" gratuites pour déposer ses bagages en sécurité, lieux d'hygiène et de petits soins infirmiers, lieux pour "se poser", avoir accès à Internet ou à des ateliers créatifs... Les lieux de passage sont très dépendants de services caritatifs, qui ne bénéficient pas d'une reconnaissance publique. Les pouvoirs publics n'ont pas encore intégré que ces lieux sont une nécessité pour les SDF : dormir est certes un besoin vital, mais être propre est une condition pour garder une certaine fierté et ne pas dégringoler psychologiquement. »

L'aide aux sans-abri à Bruxelles

Puisque nous avons déjà cité plusieurs services d'aide aux sans-abri, essayons de décrire la politique en la matière et les services qui la concrétisent. Historiquement, c'est le caritatif et l'associatif qui se sont, les premiers, préoccupés des sans-abri. Légalement, les intervenants publics les plus importants au niveau de la pauvreté sont les CPAS. Pratiquement, l'associatif se trouve en position de « sous-traitance » par rapport aux CPAS bruxellois : une seule structure visant directement les sans-abri, le Relais, a été créée par un CPAS, celui de Molenbeek. Le CASU, ex-SAMU social, a une position moins claire : c'était au départ une initiative privée, puis il a reçu un financement de la COCOF, ensuite – après des péripéties sur lesquelles on ne s'étendra pas – il est devenu une ASBL liée, pratiquement mais non organiquement, au CPAS de la Ville de Bruxelles.

La COCOM a la tutelle des CPAS bruxellois, mais celle-ci consiste surtout à vérifier si les décisions des CPAS sont conformes à la législation. L'hébergement en urgence est une compétence de la COCOM, qui finance le Centre d'accueil d'urgence Ariane. Et c'est encore la COCOM qui est chargée de la coordination de l'aide aux sans abri au niveau régional. C'est dans ce cadre que s'est créée une "Concertation sans-abri", à laquelle participent les deux Ministres de l'Aide sociale, des représentants des maisons d'accueil monocommunautaires et bicommunautaires, des représentants des CPAS et de divers services ou initiatives telles que l'habitat accompagné, le CASU, Diogènes, le Front des SDF...

Reprenons plus en détails. L'accueil d'urgence, c'est le centre Ariane et, comme ce dernier est vite saturé, le CASU. L'accueil de nuit, inconditionnel et gratuit, c'est Pierre d'Angle. Anne Devresse : « Pierre d'Angle compte maintenant 48 lits ouverts toute l'année ; auparavant, en été, il n'y en avait que la moitié. Ce service est régulièrement critiqué en raison du tirage au sort à l'entrée. Faute de place, priorité est donné aux "nouveaux" et à ceux qui n'y ont pas dormi la nuit précédente. Parfois il y a une femme avec enfant (ce qui n'arrivait jamais auparavant : la directrice a même dû acheter un lit-cage), et les autres la laissent passer, ensuite c'est le tirage au sort. C'est évidemment une formule terrible, mais comment faire autrement ? On ne peut pas imaginer que ce soient les travailleurs qui fassent la sélection... Sans un système aléatoire, il y aurait des bagarres. Et pourtant c'est vraiment un asile : accueil minimaliste, dortoir, confort médiocre... »

Au niveau des repas, on compte vingt lieux. Il s'agit surtout d'initiatives privées, mais quelques-unes sont communales. Il existe aussi cinq "vestiaires", qui sont en fait des endroits où l'on peut trouver des vêtements à prix modique ou même gratuitement ; six lieux où l'on peut "se poser" un moment pour prendre une douche, laver son linge, mettre ses affaires à la consigne ; et sept services de soins médicaux ou infirmiers.

Les maisons d'accueil forment le "gros" du dispositif. Elles dépendent soit de la COCOF, soit de la VGC, soit de la COCOM, qui soutient en outre des initiatives telles que Pierre d'Angle ou Diogènes (travail de rue). Les maisons d'accueil doivent aussi être distinguées selon leur public : tous publics (parfois à l'exception des hommes seuls ou des femmes seules), femmes avec ou sans enfants (selon les cas), hommes seuls, jeunes, victime de la traite des êtres humains, toxicomanes, demandeurs d'asile et illégaux. La mission "classique" des maisons d'accueil est la réinsertion par le logement. Elles proposent un séjour dans la durée et un projet pédagogique qui varie selon les associations. Anne Devresse : « Notre secteur est compartimenté en fonction des pouvoirs subsidiants. La COCOF subsidie 14 maisons d'accueil et, à la COCOM, une dizaine de services viennent d'entrer dans le cadre d'une ordonnance au 1er janvier. Il faut savoir que notre secteur est relativement pauvre par rapport à d'autres, il a été régionalisé plus tard que les autres : il y a seulement 5 ans que nous sommes sous le régime du nouveau décret de la COCOF. Le financement des maisons d'accueil se fait par deux voies principales : le pouvoir de tutelle et les usagers. Et il est vrai que la COCOF a profondément modifié le cadre et les frais de fonctionnement, ce qui a très positivement changé les choses, même si l'application du décret ne s'est faite que progressivement. Il y a vraiment eu une volonté politique de nous soutenir fortement. »

Quant à la participation des usagers, ce n'est pas simple : « Il est logique que les personnes hébergées participent aux frais en fonction de leur revenu, mais il leur est rarement possible de payer la totalité de leur part – une personne seule peut parfois y arriver, mais avec des enfants c'est impossible. Donc nous devons demander le complément au CPAS dont dépend la personne. En Flandre, il existe un protocole d'accord entre les maisons d'accueil et les CPAS, en Wallonie aussi, mais à Bruxelles la situation s'est bloquée. Quand on doit demander un complément à un CPAS, c'est à celui-ci de dire si, oui ou non, il accorde une aide sociale en fonction de la situation de la personne... et de la politique communale. Chaque fois qu'une personne entre dans une maison d'accueil, il faut négocier avec le CPAS compétent. On gère vraiment la pauvreté dans la pauvreté. »

Pierre Collet : « Avec un adulte isolé, on sait à quoi s'entenir, même si ce sera différent à Uccle, Saint-Gilles ou Ixelles. Là où ça ne va pas, c'est quand on doit entrer dans le marchandage, la justification, etc. : par exemple, quand une femme a plusieurs enfants, les allocations familiales sont relativement importantes. Or le décret de la COCOF, généreusement, ne les fait pas entrer en ligne de compte, tandis que le CPAS considère qu'elles font partie du revenu de la famille. S'il y a cinq enfants, cela fait vite une grosse différence ! Et des familles nombreuses, il n'en manque pas. La difficulté de trouver un logement adéquat pour une famille nombreuse nous enferme dans le "devoir héberger" alors qu'on voudrait être dans le "pouvoir émanciper"... »

Outre ses difficultés de financement, le secteur des maisons d'accueil se trouve face au même problème que l'ensemble du système d'aide aux sans-abri. Anne Devresse : « Aujourd'hui le système est saturé. Comment le désengorger ? Faut-il ouvrir des lits d'urgence supplémentaires ou mettre en œuvre des politiques volontaristes d'accès au logement ?... Parce qu'on trouve en maison d'accueil des familles qui n'auraient jamais dû y arriver. Elles ont été obligées de quitter leur logement, mais elles avaient le temps, et elles ont cherché un autre logement. Elles n'en ont pas trouvé mais ont pu faire appel à leur réseau familial ou amical. Au bout de plusieurs mois, elles ont épuisé leur réseau et n'ont toujours rien trouvé. C'est vraiment une réalité concrète à Bruxelles, actuellement. Les grandes familles, les femmes seules avec enfants, les femmes africaines sont discriminées. Depuis un an et demi, je n'arrive plus à trouver un logement pour elles : elles ont plusieurs enfants, elles sont sans mari, elles dépendent du CPAS – et elles sont d'origine africaine... Si je ne trouve pas une solution en logement social ou avec une Agence immobilière sociale, elles sont parfois même contraintes à se remettre plus ou moins en ménage avec quelqu'un, et c'est très dur sur le plan personnel.De plus en plus de ces familles font des demandes chez nous parce que leur temps d'hébergement ailleurs est arrivé à son terme, que leur propriétaire ne fait pas les réparations nécessaires, qu'il n'y a plus de chauffage. Je vois arriver des familles qui ont déjà passé deux ou trois hivers sans chauffage ou qui ont vécu dans une maison bourrée de cafards ! Ce sont purement des problèmes de logement. Et il n'est pas si évident pour ces familles de s'adapter à la vie communautaire réglementée d'une maison d'accueil. »

L'engorgement du système : des pistes ?

Le système bruxellois d'aide aux sans-abri souffre, selon l'expression de Pierre Collet, d'une « perversion du projet » : « Le Home Baudouin est une grosse structure : 70 lits. Nous avons eu ici jusqu'à 750 personnes par an, qui étaient mobiles, et maintenant nous plafonnons à 300 ou 350 parce que les gens ne trouvent plus d'autre endroit où rebondir. Avant, si quelqu'un disait "je m'ennuie", on pouvait l'envoyer à l'Armée du Salut ou aux Petits Riens. Si un autre en avait assez de bosser pour pas grand-chose, on pouvait l'envoyer chez nous. Un autre encore cherchait plus de structure ? Il pouvait se rendre à l'Îlot, où il était fort soutenu dans la recherche d'un travail, avec une visée d'insertion beaucoup plus forte... Aujourd'hui, l'assistant social d'un CPAS cherche sans doute moins le projet pédagogique adéquat que simplement une place disponible. »

La finalité de réinsertion du système bute sur la raréfaction de l'offre de logements financièrement accessibles, et sa logique « ascensionnelle » est battue en brèche par l'afflux de sans-abri. Pierre Collet : « Quand Pierre d'Angle s'est mis en route, l'idée était la suivante : il y a des gens à la rue qui ne veulent pas aller en maison d'accueil mais qui accepteront une petite aide si on ne vas pas trop fouiller dans leur histoire ; on va ouvrir un asile de nuit pour eux. Et Pierre d'Angle a accueilli des gens qui erraient dans l'espace urbain mais aussi dans leur tête, et qui pouvaient, là, dormir sur leurs deux oreilles. Car, dans un squatt, on ne dort que d'un œil : on doit faire attention à ne pas se faire piquer son sac. C'est, entre autres raisons, pour cela que beaucoup de sans-abri ont un chien. On a donc touché ces gens. Mais quand les migrants socio-politico-économiques sont arrivés, ils n'étaient pas inorganisés, ils avaient des compétences sociales. Ils ont très vite su comment accéder aux places libres, ce qui a encore davantage rejeté vers la marge ceux qui étaient vraiment paumés dans leur tête et qui étaient à peine capables d'arriver à l'heure. On s'est alors dit qu'il fallait mettre en place un dispositif d'éducateurs de rue pour ceux qui étaient vraiment au bout du bout de notre monde. Diogènes et Dunes se sont créés [5]. On espérait qu'il se produirait un effet d'ascenseur social : les travailleurs de rue amenant les gens à l'asile de nuit, qui les orienterait ensuite vers les maisons d'accueil, où on les aiderait à affronter leurs problèmes administratifs, puis ce serait un logement accompagné et, plus tard, un logement social. Mais cela ne s'est pas du tout passé comme ça, on s'est rendu compte que les gens suivaient un parcours horizontal, circulaire, ils allaient d'un service à l'autre. »

Au Cabinet d'Evelyne Huytebroeck, Bernard Horenbeek est bien conscient du cercle vicieux : « On est beaucoup trop pris dans un mouvement de "gestion des flux" : la nuit dernière [6], on a passé le cap des 300 lits occupésen urgence... Ceci dit, il ne peut être question de dessiner un parcours prédéfini pour les sans-abri, c'est contradictoire avec ce qu'ils vivent. Mais on peut faire en sorte qu'ils se repèrent mieux dans l'offre de services et y trouvent plus facilement un point d'ancrage qui leur convienne. Pour cela, il faut mettre les diverses structures en réseau. C'est le propos du Centre de référence, qui devrait dynamiser le secteur, dégager une vision collective de la problématique des sans-abri et proposer des pistes de collaboration. » Créer un tel centre était une des propositions du GERME. Parmi celles-ci, faute de moyens, quelques-unes seulement ont pu être concrétisées : les espaces de parole, le soutien à l'habitat accompagné et au travail de rue, et l'ordonnance de la COCOM qui a pris cours en janvier dernier. Mais le Centre de référence n'existe encore que sur le papier. Pourquoi ? « Lorsque l'idée s'est fait jour, répond Bernard Horenbeek, on a imaginé que ce centre aurait le droit de réquisitionner des lits en fonction de l'urgence, ce qui a évidemment provoqué beaucoup d'émoi. Finalement, la Vlaamse Gemeenschap a dit non au droit de réquisition, en arguant que, ce faisant, la COCOM sortait de ses compétences. Aujourd'hui, les discussions sont reprises entre les différents niveaux de pouvoir pour que l'on arrive à créer ce centre. Qui serait distinct de la Concertation sans-abri, laquelle est un lieu de rencontre et d'échanges, tandis que le Centre serait un opérateur, il impulserait des politiques publiques. Il pourrait contribuer à créer du lien avec le niveau fédéral, construire des interfaces, réunir les perceptions des travailleurs de terrain. A Charleroi, cela fonctionne. Pourquoi pas à Bruxelles ? »

Encore faudra-t-il que cette structure réponde effectivement aux attentes du terrain. Anne Devresse : « Tout est particulièrement compliqué parce que nous sommes à Bruxelles, évidemment ! Nous sommes confrontés à une situation parfois kafkaïenne parce que nous dépendons de différents pouvoirs de tutelle qui doivent se mettre d'accord sur une politique régionale. Et la problématique des sans-abri recoupe toute une série de champs, notamment dans la santé : santé mentale, toxicomanie, santé tout court... Ce qui est dommage, c'est que, depuis quelques années, en raison d'une certaine paralysie des organes de coordination, nous nous retrouvions dans une sorte de paralysie de pensée. Nous faisons tous des constats, mais il est impossible de penser plus loin. On pourrait faire un état de la situation plus fin, pour voir comment articuler les interventions des uns et des autres, mais on reste dans une inertie due à des conflits que l'on pourrait nommer, et cela nous amène à toujours parler des sans-abri dans l'urgence, la veille de l'hiver, quand il y a un mort à la rue. On est toujours sur la défensive, le dos au mur. Parfois je me dis que tous – des décideurs aux acteurs de terrain – nous fonctionnons comme notre public : dans l'immédiat et dans l'urgence. »

Notes

[1] Andrea REA, David GIANNONI, Nicole MONDELAERS, Patricia SCHMITZ, La problématique des personnes sans abri en Région de Bruxelles-Capitale, Institut de Sociologie de l'ULB.
[2] A noter qu'à l'été 2005, un "plan canicule" avait été défini par les Ministres bruxellois de l'Aide aux personnes.
[3] Voir Bruxelles Santé n°25, pp. 2-7.
[4] Voir http://www.webzinemaker.com/espacesdeparole
[5] Le travail de rue fera l'objet d'un dossier ultérieur.

[6] La nuit du 19 au 20 janvier 2006.

Partager
Clicky