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Sans-abri, SDF : l’errance aujourd’hui (1ère partie)

En 1995, rappelle Bernard Francq dans un rapport de recherche auquel nous ferons plusieurs emprunts [1], le quotidien Le Soir titrait que Bruxelles, capitale de l’Europe, était « honteuse de ses pauvres ». Ce qui énonce d’emblée le premier socle sur lequel se construit le phénomène de l’errance : la pauvreté. Et indique un ressort collectif : la honte. Non seulement celle que peuvent vivre au quotidien les personnes sans abri mais celle que suscite leur simple présence dans l’espace public auprès des « passants honnêtes » [2]. Le SDF nous renvoie une image peu flatteuse de notre société et de nous-mêmes : « Dans un pays si riche, comment est-ce possible ?... » Et il éveille l’angoisse quand nous lisons ou entendons dire que l’un d’eux était auparavant cadre dans une entreprise : « Et si c’était moi ? »...

Mais pourquoi parler d’errance et ne pas recourir au terme de SDF ou à celui de sans-abri ? Essentiellement pour ne pas focaliser l’attention sur les individus. Car, même si c’est toujours un parcours individuel (fait de manques fondamentaux, de violence, d’échecs répétés, de ruptures) qui conditionne l’errance, il s’agit aussi– on ne peut plus se le cacher – d’une problématique collective, d’une « question de société » liée à des conditions structurelles d’ordre politique, économique et institutionnel. La seconde raison est plus anecdotique : ce choix permet d’éviter le terme de « sans-abrisme », que non seulement le dictionnaire de l’ordinateur souligne en rouge mais qui s’inscrit dans la litanie de néologismes fatigants que l’époque fabrique en continu. Notons enfin que certains auteurs – notamment Danielle Laberge et Shirley Roy [3] – parlent aussi d’itinérance, que le dictionnaire refuse également, ou de précarité résidentielle, expression qui pointe à l’excès, pensons-nous, le lieu de résidence (or on verra que le problème est beaucoup plus complexe).

L’errance humaine existe certes depuis toujours, à commencer par les sociétés de pasteurs et chasseurs nomades. Mais il s’agit alors du mode de vie même de la collectivité, qui permet à celle-ci de survivre. Dès le Moyen âge (laissons de côté l’Antiquité) l’errance prend deux visages différents. Laberge et Roy, citant P. Robert, soulignent qu’il faut bien distinguer les migrations saisonnières, liées à la recherche d’un travail et fortement encadrées par la culture villageoise, et les déracinements dus à la famine, la guerre ou la pauvreté, qui jettent sur les routes et dans les faubourgs des villes des personnes sans plus d’attache communautaire, réduites à la misère, à la mendicité, à la délinquance. La figure du vagabond parcourt toute l’époque moderne (la littérature en fait foi, des personnages de Dickens au Jean Valjean de Victor Hugo), elle recoupe celle du voleur, du coupe-jarret, de l’émeutier. Le vagabondage est criminalisé et les vagabonds sont rejetés voire pourchassés, jetés en prison ou enfermés à l’asile, et parfois frappés de lourdes sanctions pénales.

L’errance des « gens sans aveu » et « demeurant partout » est donc à l’époque éminemment suspecte et la société du temps identifie marginalité et criminalité. Si toutefois dans une ville les mendiants ne constituent pas plus de 3 ou 4 p. 100 du nombre des habitants, l’inquiétude ne sera pas grande. Mais s’ils franchissent le seuil de 10 p. 100, alors la population s’alarme et risque de verser dans des gestes de panique. Or, dans l’Europe des XVIe-XVIIIe siècles, cette proportion a été souvent dépassée.(...) les vagabonds sont représentés comme formant une contre-société argotique avec organisation corporative, autorité monarchique au sommet et langue mystérieuse. Une contre-société ainsi décrite ne pouvait manquer d’être identifiée comme une menace pour l’ordre public. La législation anglaise des XVe-XVIIe siècles est, plus que toute autre, révélatrice de cette peur de la subversion par les vagabonds qui s’empara des classes dirigeantes. Le statut de 1531 prévoit qu’ils seront pourchassés, transférés aux justices de paix, fouettés jusqu’au sang puis renvoyés aux lieux de leur naissance ou dans les localités où ils ont habité durant au moins trois mois. L’acte de 1547, encore plus dur, stipule que tout homme qui reste trois jours sans travailler sera marqué au fer rouge, puis donné en servitude pour deux ans soit au dénonciateur, soit à sa commune d’origine, la fuite étant punie la première fois par l’esclavage perpétuel, et la seconde fois par la mort. (...) Dans le seul Devon, 74 vagabonds sont mis à mort en 1598. En Angleterre comme sur le continent, les autorités conjuguent dans leurs luttes contre la mendicité assistance et répression, enfermement et expulsion, et le XVIIe siècle opte de plus en plus pour les maisons de travail (et de correction) et les hôpitaux généraux. Il s’agit alors de socialiser de force des marginaux qui parfois préfèrent les galères à ces lugubres prisons.
Jean Delumeau, La Peur en Occident, Fayard, 1978, éd. de poche Pluriel, pp. 252-254.

Au XXe siècle, deux nouvelles figures apparaissent ; la première se situe dans le registre du collectif : c’est le réfugié, l’apatride, victime des déplacements massifs de population qui se sont produits depuis la Première guerre mondiale ; la seconde peint un destin plus individuel : c’est le clochard, qui prendra place dans l’imaginaire populaire à travers le roman (p. ex. chez Simenon), le cinéma (Boudu sauvé des eaux, avec Michel Simon...), la chanson (Sous les ponts de Paris, etc.). Dans les dernières décennies du siècle, toutefois, cette image tantôt truculente, tantôt tragique, se lézarde puis s’effondre avec l’explosion du phénomène. Notre compatriote Patrick Declerck y aura contribué par son ouvrage sans fard, Les Naufragés [4], basé sur quinze années (1982-1997) de travail avec les clochards de Paris. C’est maintenant la figure du SDF qui domine et revit chaque année à l’entrée de l’hiver.

L’errance contemporaine

Mais ceux qui sont « à la rue », s’ils excitent la pitié, inspirent aussi la méfiance sinon la crainte (pas toujours injustifiée, d’ailleurs : voir le Théâtre de Toone qui a récemment pris feu suite à l’incendie involontaire d’un abri de fortune dans ses environs immédiats). La mendicité est à nouveau associée à la délinquance ; on parle de ‘mafias’ tziganes ou roumaines ; on évoque de jeunes mendiants attendus par un homme au volant d’une BMW... Au romanesque clochard succède un nouvel avatar du bohémien, du romanichel cher au XIXe et jusqu’au début du XXe siècle – qui, cette fois, n’est plus censé voler les enfants des autres mais exploiter les siens. De même, le réfugié pitoyable fait place au « sans papiers » entouré de soupçon : est-ce bien une victime de violences collectives dans son pays, ou plutôt un personnage sans scrupules attiré par la richesse et les « facilités » qu’offre l’Occident ?...

Cependant, il n’y a pas si longtemps de cela, des militants surgissent, qui contestent par l’action commune ces représentations, revendiquent le droit au logement et attaquent de front les politiques urbaines en matière d’habitat. A Bruxelles, des collectifs de personnes sans abri, manifestent ainsi, en « squattant » des bâtiments publics inoccupés (on se rappellera l’odyssée du « Château de la Solitude » à Auderghem, propriété de la Communauté française), que les pouvoirs publics eux-mêmes sont en porte-à-faux avec la loi Onkelinx de 1993, qui se proposait de mettre à disposition de la puissance publique des logements privés abandonnés ou inoccupés depuis au moins six mois. La loi Onkelinx est liée à l’abolition de la loi de 1891 sur le vagabondage et la mendicité : la réquisition d’immeubles est conditionnée par la présence de sans-abri sur le territoire communal et à la nécessité de leur trouver un logement, toutes les autres possibilités ou ressources locales ayant été épuisées. Le sans-abri étant défini comme « la personne qui n’a pas de résidence habitable, qui ne peut, par ses propres moyens, disposer d’une telle résidence et qui se trouve dès lors sans résidence ou dans une résidence collective où elle séjourne de manière transitoire, passagère, en attendant de pouvoir disposer d’une résidence personnelle ». Sur requête motivée du président du conseil de l’aide sociale du CPAS, le bourgmestre peut, à partir de la mise en demeure du propriétaire, réquisitionner tout immeuble abandonné depuis plus de six mois afin de le mettre à la disposition de personnes sans abri, après avoir adressé un avertissement au propriétaire et moyennant dédommagement.

Cette législation a fait l’objet de plusieurs critiques :

  • il est peu vraisemblable qu’un bourgmestre ait envie de « se mettre à dos » des électeurs propriétaires ;
  • un arrêté prévoit divers mécanismes de protection du propriétaire, qui rendent la procédure longue et incertaine sur le plan juridique ;
  • les obstacles ne sont pas négligeables sur le plan financier, car il ne faut pas que l’état de délabrement du bâtiment requière des travaux trop onéreux pour la commune ;
  • aucune sanction n’est prévue en cas de non respect de la loi ;
  • « on a fait valoir aussi que cette loi était inadaptée au problème à résoudre en matière d’aide sociale et surtout d’accompagnement des sans-abri et qu’elle suscitait dans le chef des élus locaux une crainte devoir arriver des “flux” de sans-abri réclamant un logement d’urgence. » (B. Francq). Ce qui donne du poids à ces critiques, c’est qu’une seule commune belge a effectivement appliqué cette loi...

Mais l’errance n’est pas que l’absence de toit due à la pauvreté. C’est aussi la rupture puis l’absence des relations sociales, l’isolement, la « désaffiliation » (R. Castel). Pour Laberge et Roy, le phénomène ne peut être lu à travers un modèle linéaire. Ce que ces auteurs nomment itinérance se construit plutôt sur la combinaison de facteurs sociaux et individuels. Du côté de ces derniers, on trouve souvent un cumul de problèmes relationnels, des carences de l’apprentissage socio-affectif liées à un ou plusieurs traumatismes : deuil, rupture familiale, violence conjugale, abus sexuel, maltraitance, placements répétés, désengagement parental. Mais il faut aussi prendre en compte les facteurs structurels, d’ordre social, économique et politique, en particulier la crise du logement, la réorientation des politiques sociales, l’instabilité et la rareté des emplois : « Il faut comprendre que l’on parle d’une multiplicité de facteurs interagissants. Le processus d’appauvrissement qui s’accentue depuis les vingt dernières années, engendré par les modifications des politiques publiques et du marché de l’emploi, en dessine la toile de fond. Cette pauvreté, qui atteint une part croissante de la population, est directement responsable de la vulnérabilité et de la précarisation en regard du logement. »

Les politiques de restriction budgétaire appliquées tant en Amérique du Nord qu’en Europe occidentale ont abouti à la suppression ou à la diminution des prestations sociales pour un nombre croissant de bénéficiaires. A la limite, la lutte contre la pauvreté peut devenir une lutte contre les pauvres, notamment par l’effet des mesures de contrôle qui distinguent les allocataires “méritants” et les “profiteurs”. Entre le début des années 1980 et l’aube des années 2000, Laberge épingle trois changements importants. Tout d’abord, le phénomène de l’errance s’est accru quantitativement : ainsi, il a pratiquement doublé à Montréal (il suffit de se promener dans le centre de Bruxelles pour se convaincre que cette évolution n’est en rien typiquement québécoise). Et les grandes villes ne sont pas les seules touchées (sur ce point aussi, on peut faire le même constat en Europe). « D’ailleurs, la frénésie manifestée par de nombreuses municipalités, tentant par divers moyens réglementaires d’expulser les personnes itinérantes de leur territoire, souligne une présence perçue comme dérangeante. »

En 1994, le nouveau Code pénal a dépénalisé les délits de vagabondage et de mendicité. Cela n’empêche pas les maires d’édicter depuis 1996 des arrêtés anti-mendicité qui jusqu’à 2002 interdisaient la mendicité dans les centres-villes. Bon nombre de ces arrêtés ont d’ailleurs été annulés par des tribunaux, à la demande des associations. Les juges ont en effet estimé que les municipalités n’avaient pas réussi au préalable à démontrer le trouble à l’ordre public que constituait le fait de mendier. En réaction, les municipalités ont sophistiqué leur approche et combattu la présence même des personnes à la rue. Celle de Bordeaux a interdit de se livrer à « une occupation prolongée de l’espace public en centre ville », ainsi que « le regroupement de chiens, même tenus en laisse et accompagnés de leur maître ». La mairie de Grenoble a pour sa part prohibé « le stationnement manifeste d’une ou plusieurs personnes avec la réunion de plus de deux chiens même tenus en laisse ». Il est clair que les citoyens ordinaires de ces villes ne risquent pas de se faire verbaliser en promenant leur animal de compagnie (...).
Nathalie Simonnot, de la Mission France de Médecins du Monde, au séminaire « Santé, Inégalités, Ruptures Sociales en Ile-de-France », 16/01/03.

Deuxième changement important : la diversification des caractéristiques des personnes sans abri s’est accélérée, notamment sur le plan de l’âge et du sexe. Quant aux jeunes, il est évident aujourd’hui que la thèse de la « fugue momentanée » ne tient que pour un petit nombre d’entre eux et que le mouvement est plus large, plus grave et plus profond qu’un syndrome adolescent. « Bien que moins visible, le phénomène du vieillissement des personnes itinérantes est une donnée avec laquelle on devra dorénavant composer : on retrouve de plus en plus de personnes âgées dans les ressources d’hébergement. De même, la population itinérante s’est féminisée à une vitesse surprenante ». A titre d’exemple, dans une enquête parisienne de l’INED5, 37% des jeunes sans domicile de 16 à 24 ans sont des filles. Celles-ci sont même fortement majoritaires dans la tranche des 16-18 ans.

Enfin, les problèmes associés au phénomène se sont aggravés. A ceux qui sont déjà bien connus – problèmes graves de santé physique ou mentale, dépendances (alcool, drogues), problèmes judiciaires – s’ajoutent les infections (VIH, hépatites, tuberculose), les poly-toxicomanies, la violence et le suicide. Dans l’enquête française déjà citée, plus d’un jeune sans domicile sur deux se plaint d’un problème de santé, principalement respiratoire, dermatologique ou psychique. Nombreux sont ceux qui restent en marge du système d’assurance maladie (à l’époque de l’enquête – 1998 – la Couverture Maladie Universelle n’est pas encore en place) alors qu’ils recourent davantage aux soins que les autres Franciliens du même âge. La proportion d’entre eux qui déclarent avoir fait une ou plusieurs tentatives de suicide est nettement plus importante que dans la population générale (ce qui est confirmé par d’autres enquêtes sur les adolescents socialement précarisés). Tous ces problèmes ne font pas que s’additionner, ils se combinent et rongent chez les personnes en errance la dynamique même de la vie.

Dans notre pratique quotidienne, nous observons une prédominance ou une aggravation de certains problèmes de santé en lien direct avec la situation de non ou mal logement. Les maladies dermatologiques sont, selon nos statistiques, les plus fréquentes, puisqu’on en trouve deux fois plus chez les SDF que chez les personnes qui bénéficient d’un logement fixe. (...) La traumatologie traitée dans nos centres est trois fois plus importante chez les personnes qui vivent à la rue que chez celles qui vivent en logement fixe. Les SDF nous consultent pour des accidents de la voie publique, des morsures d’animaux, des agressions, des chutes. Tout cela nous montre à quel point la vie dans la rue expose quotidiennement à la violence. (...) Les infections ORL et respiratoires sont aussi nettement plus fréquentes chez les SDF, puisqu’elles représentent 12 % des diagnostics, contre 8 % pour les personnes qui sont en logement fixe. (...) La souffrance psychique est exprimée ou constatée deux fois plus souvent chez les SDF que chez les personnes qui ont un logement fixe, sachant que ces dernières sont aussi en situation sociale précaire. (...) Les pathologies psychiatriques sont chez nous deux fois plus fréquentes chez les SDF (6 %) que chez les personnes qui ont un logement fixe (3 %). Leur fréquence est encore plus importante pour les femmes sans logement. (...) On observe extrêmement souvent des sorties prématurées de l’hôpital, sans qu’aucun lieu de convalescence n’ait jamais été trouvé ni même recherché et malgré le fait que les patients sont sans abri. Comment cicatriser dans ces conditions ? Comment se remettre des suites d’une intervention quand on dort dehors ? Comment prendre un traitement à heure fixe ? Comment refaire régulièrement un pansement ? C’est impossible quand on vit sur un trottoir ou dans un centre d’hébergement, étant entendu que les centres d’hébergement n’accueillent les personnes que pour quelques nuits.
Nathalie Simonnot, Mission France de Médecins du Monde, 2003.

L’errance n’est pas seulement l’absence de toit ou d’abri mais aussi la privation d’espace privé, avec pour corollaire une sorte de condamnation à fréquenter l’espace public sans pour autant y trouver sa place.Pour Laberge et Roy, l’accès à l’espace privé est, paradoxalement, une condition indispensable à la jouissance de l’espace public tandis que « la présence obligée dans des espaces publics place les personnes dans des situations de transgressions diverses, transgressions toujours susceptibles d’être observées et réprimées. La dynamique de répression qui s’enclenche alors vient accroître la vulnérabilité, l’intensité de l’exclusion et les difficultés de réinsertion. »

Espace public, espace privé

A première vue, espace privé et espace public s’opposent. Mais, à l’examen, on s’aperçoit que cette opposition est moins simple et non dépourvue de contradictions. L’espace public apparaît tantôt comme lieu de liberté, d’expression, de mobilisation, tantôt comme lieu dont l’usage exige le respect de normes et de règles sociales. L’espace privé serait le lieu de la liberté individuelle. Pourtant, « la construction graduelle de pratiques de protection par l’Etat a consacré un mouvement concomitant d’intervention dans ce qui était conçu jusque-là comme la juridiction exclusive du privé : la protection des enfants, la protection des travailleurs, la protection des femmes supposent l’introduction de nouvelles contraintes qui s’affirment sur le plan juridique. C’est ainsi qu’espace public et espace privé apparaissent comme des espaces de liberté soumis à des contraintes et à des négociations. »

sortir bs 40En outre, il faut considérer les « espaces privés à usage public » qui se sont multipliés au cours du XXe siècle : grandes surfaces et centres commerciaux, stations de métro, gares et aéroports, hôpitaux, campus universitaires, bibliothèques publiques, centres sportifs et culturels... Mais, pour les personnes en errance, il existe encore une autre catégorie d’espaces : « lieux oubliés, invisibles, difficilement accessibles et peu fréquentés ; des “non-lieux”. Nous pensons ici aux couloirs de métro, gares de triage, terrains vagues des centres-villes, terrains qui bordent les ponts, les autoroutes, les voies ferrées, édifices abandonnés, bouches d’aération... Ces non-lieux, s’ils correspondent à certains égards à l’une ou l’autre des catégories précédentes, s’en distinguent néanmoins en raison même du fait qu’ils ne sont pas de prime abord destinés aux activités humaines. Par conséquent, ils ne font pas l’objet d’une surveillance systématique (...) : contrairement aux espaces privés, l’usage de ces non-lieux n’est pas protégé. » En occupant ces lieux, les personnes en errance échappent à la fois aux règles d’accès, aux normes d’usage, à la surveillance – et à la protection, la sécurité.

Dans le cadre d’un travail de recherche que nous avons dirigé, Françoise Bocken s’est posé la question de la visibilité des « sans domicile fixe » dans les espaces publics. On sait que cette visibilité ne va pas sans problèmes tant au niveau des passants qu’à celui des autorités publiques sur le mode de la ville « envahie »par la pauvreté. (...) L’hypothèse de travail était la suivante : les SDF mènent une vie particulière qui est censée s’organiser selon certaines structures, ils se voient obligés d’investir l’espace public ; pour ce faire ils doivent développer certaines stratégies afin de gérer au moins mal leur survie. Il s’agissait donc de repérer les épreuves que rencontrent ces derniers lorsqu’ils pénètrent et investissent l’espace public. Cet espace est défini comme « le fruit des interactions entre les individus, (...) les relations créées en public présentant un caractère tout à fait instable » même s’ils « répondent à un système structuré d’échanges et de regards, de gestion de la visibilité ». Cette gestion de la visibilité, F. Bocken va chercher à l’appréhender à partir de son expérience de passante ou de promeneuse dans la ville de Bruxelles en sillonnant pendant deux mois les rues et les différents quartiers afin de détecter les endroits les plus fréquentés parles SDF. Cette observation non-participante permet de passer en revue les lieux où les SDF s’agrègent soit dans des espaces fréquentés pour pratiquer leur travail, lieux considérés et sélectionnés comme rentables – rues commerçantes, sortie des grandes surfaces, guichets automatiques des parkings souterrains, halls de gare et de métro, sorties de cinéma et d’églises –, soit dans des espaces marqués par « la recherche de la quiétude » : coins et recoins caractérisés par une certaine discrétion, « pseudo logis » abrités et retirés, loin des regards des passants : galeries désertées la nuit, parcs, parkings souterrains, zones de repos qui permettent de« zoner » pendant quelques heures sans être dérangé... L’appropriation de ces différents espaces est difficile pour plusieurs raisons : d’abord, de par la confrontation avec les normes véhiculées par la société, les SDF n’étant pas dérangeants « tant qu’ils adoptent un comportement qui s’accorde avec les lieux qu’ils fréquentent » ; ensuite, du fait des conditions internes propres au monde des SDF, présentant certaines rigidités qui se manifestent par rapport au respect du territoire de l’autre, que ce soit le logement ou l’espace de travail ; enfin, parce que l’appropriation de l’espace public est éphémère du fait du caractère de mobilité forcée du SDF et de la difficulté à pouvoir construire un espace personnel stable. « C’est d’ailleurs du ressort de l’utopie : le SDF doit se former un espace personnel mobile lié aux saisons, aux fluctuations des étapes par lesquelles il est passé. Sa vie est totalement imprévisible et c’est en ce sens que les lieux qu’il investit ne le sont qu’à court terme ».
Bernard Francq, op. cit.

 

Plus qu’un toit : un lieu à soi

sortir 2 bs 40Malgré les expressions « sans abri » ou « sans domicile fixe », dans notre société les personnes totalement dépourvues de toute forme d’abri pendant une longue période sont relativement rares. Il existe en effet des abris de nature et de statut divers, accessibles pendant des périodes variables. C’est ainsi que certains auteurs ont pu parler des un visible homeless pour parler de ceux qui développent des stratégies pour utiliser ces abris, ce qui les dérobe au regard des passants. Mais l’occupation de ces lieux ne leur est jamais garantie ; elle est même illicite dans un certain nombre de cas. Et elle assure rarement la protection de leur santé, de leur sécurité et de leurs maigres biens.

Un abri n’est pas un logement. Il ne permet pas de réaliser le travail d’appropriation, de « modelage » auquel on se livre, à travers la décoration, l’agencement du mobilier, etc., quand on occupe un nouvel appartement. Il ne peut jouer le rôle d’enveloppe, de peau, le rôle identitaire que revêt le logement – au sens où l’on « habite » un logement que l’on a choisi et où celui-ci nous « habille ». Laberge et Roy recourent au terme de domiciliation qu’elles définissent comme « l’accès et l’usage continu, sécuritaire, intime, exclusif et souverain d’un espace (privé) de vie privée. Cet espace constitue le lieu de référence à la fois concret et symbolique pour l’individu qui y réside et pour ceux avec qui il est en interaction. » De là découlent les modes de propriété et de bail, les formes d’engagement contractuel, les obligations légales liées à la jouissance d’un logement, la possibilité d’avoir une adresse, un numéro de téléphone, un compte bancaire – conditions nécessaires pour pouvoir accéder à certains services ou activités (permis de conduire, assurance maladie-invalidité, affiliation à une association...). Et surtout, « à l’intérieur de leur lieu d’habitation, les individus sont libres d’organiser leurs activités comme bon leur semble. Ils peuvent déterminer l’état de propreté ou d’ordre qu’ils souhaitent, choisir l’emplacement des objets, déterminer leur moment de sommeil, choisir leurs invités, leurs activités, les aliments qu’ils consomment... » Toutes choses interdites à la personne sans domicile. Si les lieux d’accueil institutionnalisés peuvent leur offrir une certaine protection, ils ne leur permettent ni autonomie ni intimité.

Les comportements dans l’espace public sont limités ou encadrés sur plusieurs plans :

  • réglementaire (maintien de l’ordre, hygiène publique...) ;
  • matériel (architecture et urbanisme) ;
  • social (normes sociales concernant la fréquentation de l’espace public) ;
  • symbolique (représentation de l’espace public comme lieu partagé par la collectivité et investi des valeurs communes).

Ces différentes normes, les SDF les transgressent parce que, contraints de passer beaucoup de temps dans les lieux publics, ils sont amenés à s’y livrer à des activités de nature et/ou de durée et/ou d’intensité choquantes voire insupportables aux yeux des autres usagers de l’espace public. « Les transgressions apparaissent alors comme des provocations ou des menaces à un certain ordre, à la paix publique, aux bonnes manières, au respect des autres... Peu importe que les transgresseurs n’aient aucune intention de contester ces valeurs, leur seule et inévitable présence constitue en elle-même une remise en cause de la cohésion du nous commun. La présence des personnes SDF apparaît ainsi comme une source de menaces, d’insécurité, de danger. Les personnes SDF constituent la figure emblématique de toutes les craintes et les échecs anticipés : plus que pauvres, sans biens, isolées, ne pouvant se cacher du regard des autres, ne pouvant prendre soin correctement de leur corps, toujours soumises au danger de l’exclusion, du renvoi, de l’arrestation, de la mort. »

Cette menace symbolique se traduit très concrètement par des mesures répressives. L’action publique vis-à-vis des SDF peut relever de quatre types de rationalité :

  • la logique humanitaire, visant la prévention des dommages pour les sans-abri eux-mêmes ;
  • le maintien de l’ordre, qui pourra aller jusqu’à la procédure judiciaire ;
  • les pressions exercées par des citoyens pour que lespersonnes “dérangeantes” soient contrôlées voire déplacées ;
  • l’identification du SDF à un récidiviste du point devue pénal, les sanctions devenant alors souvent plus rapides et plus lourdes.

Et nos auteurs d’ajouter : « Il nous semble que, dans la plupart des pays occidentaux, le déploiement des ressources se fait sur le mode de la réponse à l’urgence.(...) Cette centration de l’action autour des besoins de la survie – un lit, un repas, une douche – ne peut en aucune façon être conçue comme l’amorce d’une véritable politique de lutte à l’exclusion. Elle se situe dans les faits sur un tout autre registre, celui de l’humanité la plus élémentaire. »

Mais qu’en est-il chez nous des politiques publiques vis-à-vis des personnes sans abri ? C’est ce que nous aborderons dans la seconde partie de ce dossier.

Notes

[1] Insertion sociale des sans-abri, Politique scientifique 2003.

[2] Brassens, Les Amoureux des bancs publics.

[3] Cf. “Pour être, il faut être quelque part : la domiciliation comme condition d’accès à l’espace public”, dans Sociologie et sociétés, vol. XXXIII.2, pp.115-131 (non daté, sans doute 2000 ou 2001).

[4] Editions Plon, collection Terre Humaine, 2001 (Pocket n°11 846).

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