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Le coin des Cerises

Le Coin des Cerises : joli nom pour un projet de santé mentale communautaire, inspiré par celui d’un rond-point de l’avenue de Versailles, à Neder-over-Heembeek, commune qui fait partie de la Ville de Bruxelles depuis 1921. Le quartier Heembeek-Mutsaard est bordé au sud-est par le canal de Willebroeck et au sud-ouest parle domaine royal de Laeken, et l’ensemble formé par Laeken, Haren et Heembeek est communément dénommé “Bruxelles Port de Mer”. Le visage de Neder-over-Heembeek a ceci de particulier qu’il est à la fois industriel, résidentiel et champêtre, puisque la commune compte de nombreux pâturages. Le dernier berger de Bruxelles y est d’ailleurs toujours à l’œuvre !

Une autre particularité de Neder-over-Heembeek tient à la présence de deux importantes cités de logement social, qui reposent chacune sur des infrastructures et des modes de gestion bien distincts. La cité Versailles est composée d’immeubles à appartements et gérée par la société Lorebru, dont le pouvoir organisateur est composé de mandataires politiques. Le Val Marie, lui, comprend des maisons unifamiliales et sa gestion est assurée par une coopérative de locataires.

cerises bs 39A Versailles se concentrent nombre de services et d’associations : le Centre public d’aide sociale, la Maison des Enfants, une maison des jeunes, un service de médiation sociale, la maison médicale Le Pavillon, le Bateau lavoir, un local d’entraide, le Baby Kot, le siège du projet de cohésion sociale et la cellule sociale de la société de logement (un journal à destination des locataires est publié par celle-ci, et chacun est invité à proposer des articles). Ce maillage associatif est évidemment une ressource pour les habitants mais, paradoxalement, il peut se produire des confusions. Une anecdote ? A la Saint-Nicolas, une fête est organisée par plusieurs associations. Or, les habitants avaient organisé une fête également, le même jour ! Ils n’en avaient rien dit aux professionnels qui se sont retrouvés un peu décontenancés...

A Val Marie, avec ses maisons et ses jardins, la société coopérative préfère que les intervenants sociaux soient peu nombreux, et aucune association ne possède de bureau sur le site. Mais on y trouve une salle polyvalente et un local multimédias ainsi que le Club des Valmariens pour les pensionnés, et un journal communautaire y circule. La coopérative joue un rôle de coordination au milieu du projet de cohésion sociale, de l’école des devoirs, du club de jeunes et de celui des pensionnés.... Mais dans ce contexte aussi des malentendus peuvent se produire.

C’est donc dans ce quartier que naît l’ASBL Le Coin des Cerises, qui gère un projet d’initiative en santé mentale communautaire soutenu depuis novembre 2003 par la COCOF. A l’origine de ce projet, on trouve un constat opéré par des travailleurs de terrain de la Coordination sociale de Heembeek-Mutsaard : à savoir le manque de structures à même de répondre à des problèmes de santé mentale qui ne sont accueillis ni parle service ambulatoire le plus proche, qui est situé à Laeken, ni par l’hôpital Brugmann. Ces travailleurs médico-psychosociaux ont alors fait appel au centre de santé mentale Le Méridien, vu son expertise dans ce type d’approche, pour construire un projet communautaire sur Neder-over-Heembeek. L’équipe du Méridien supervise ainsi celle du Coin des Cerises.

Les objectifs du projet sont explicités comme suit :

  • “renforcer, soutenir et dans certains cas prendre le relais du réseau d’aide psycho-médico-sociale de proximité (en ce compris la maison médicale) ;
  • donner des possibilités aux habitants, individus et familles, d’envisager ces questions dans leur quartier (créer ou recréer un sens d’appartenance à un quartier, à une communauté) ;
  • offrir la possibilité de soins psychiques appropriés aux individus et à leur entourage familial et social, et ce en lien avec le réseau social existant.”

Premier acte

En décembre 2003, une assistante sociale, Cécile De Borman, et une psychologue, Marie Van den Hove, sont engagées à mi-temps par la toute neuve ASBL. Pendant un an, elles vont prendre contact avec les associations et services du quartier, entamer un travail de réseau, notamment en prenant part à la Coordination sociale, et élaborer un premier diagnostic pour préciser les besoins en termes de santé mentale. Il convenait en effet de déterminer les attentes des uns et des autres et de vérifier la pertinence d’une implantation dans le quartier. Les premiers contacts se révèlent positifs. Mais le rapport d’activités souligne aussi les limites de ce travail : « Durant les deux premiers mois de la recherche, nous avons rencontré une majorité d’associations et seulement quelques habitants. Notre première approche du quartier fut donc, sans doute, conditionnée par la vision générale qu’en avaient les associations. Cette vision générale ne nous a pas semblé fort positive au départ : “Les habitants des cités ne sortent presque pas de chez eux, Le lien social est fort cassé, beaucoup plus que dans le centre ville, peu de solidarité...” La majorité des associations rencontrées insistaient sur les nombreux problèmes du quartier, peu relevaient les ressources et capacités des habitants, les initiatives mises en place de leur propre chef. Nous avons cependant pu constater qu’il en existait. »

Le rapport pointe aussi les différences de perception entre professionnels et habitants : « Nous avons quelque peu délaissé le centre de Heembeek, et ce malgré nous... Nous avons réagi comme réagissent probablement une majorité des associations, qui privilégient les cités sociales par rapport au reste. Et cela semble mettre en évidence l’augmentation d’une fracture sociale déjà existante entre les cités sociales et le reste du quartier de Neder-over-Heembeek. Trop d’actions sont focalisées sur Versailles et le Val Marie. Or, de nombreux jeunes et de nombreuses personnes âgées du vieux Neder ou encore de Mutsaard souhaiteraient également profiter des services offerts . Tout cela est peut être lié aussi à l’histoire de Neder. Certains habitants sont issus depuis des générations de Neder-over-Heembeek (au temps du village flamand). Ce sont des familles qui ont une identité très forte à ce quartier, elles forment un petit groupe identitaire qui se protège. Elles vivent difficilement le fait que leur village soit devenu la périphérie d’une grande ville, sans caractéristiques particulières, sans vie propre (passage d’un village flamand à une périphérie ; arrivée de la population francophone, deux grandes cités de logements sociaux). C’est beaucoup de changement en peu de temps ! »

C’est à l’occasion d’une pause-café hebdomadaire entre voisins du même immeuble de la cité Versailles que les premières rencontres avec les habitants interviennent. A deux semaines des élections des comités consultatifs de locataires, l’hygiène et la sécurité sont à l’ordre du jour. La saleté des halls d’entrée et des espaces communs est un sujet de préoccupation constant, et il existe des tensions entre les locataires, les concierges et la société de logement. Le sentiment d’insécurité est vivace, bien que les bandes de jeunes soient rares dans les rues et que les tags soient peu fréquents. Ce sentiment semble lié davantage à des récits, voire des rumeurs, qu’à des faits. Des caméras ont toutefois été installées dans les halls d’entrée des deux tours.

Même climat à Val Marie et à Heembeek. Les habitants de la cité se sentent insécurisés par les bandes de jeunes qui se rassemblent le soir dehors et qui ont saccagé des portes de garages. Des rumeurs circulent selon lesquelles des viols auraient été commis sur le sentier menant de Val Marie au centre de Heembeek. Deux agents de quartier sont envoyés chaque soir dans la cité mais cela ne suffit pas à rassurer les habitants. Les personnes âgées se sentent très insécurisées. Or, selon la police, le quartier est paisible : pas de viol depuis plusieurs années et très peu d’actes de vandalisme.

Tous ces facteurs agissent comme catalyseurs ou révélateurs d’une diminution du sentiment d’appartenance à un quartier, à une collectivité, d’une augmentation du repli sur soi et, poursuit le rapport, « du sentiment de solitude et d’impuissance face à l’amélioration de ses propres conditions de vie pouvant tendre à un fatalisme face à l’existence. D’autres facteurs plus personnels, sans doute liés à un vécu d’exclusion et de marginalité, peuvent entraîner une plus grande baisse d’estime de soi, des conduites de honte intériorisée. Ce sentiment d’impuissance et de solitude est propice à l’apparition d’un mal-être pouvant s’exprimer dans la dépression, dans une hypersensibilité engendrant une faible tolérance par rapport à l’environnement, aux bruits, au voisinage. » Une initiative de santé mentale communautaire se justifiait donc pleinement. Malheureusement, en novembre 2004, la discontinuité du financement et certains conflits institutionnels entraînent le départ des deux personnes engagées, et il faudra attendre février 2005 avant qu’une nouvelle équipe puisse être constituée. Il s’agit de Robin McConnell, assistant social (mi-temps), du Dr Hugues Theisen, psychiatre (4h/semaine), et de Stéphanie Martens, psychologue (19h/semaine), que nous avons rencontrée.

Deuxième acte

« Tout n’était pas à refaire, dit-elle, l’équipe précédente avait fait du très bon travail et nous nous sommes inscrits dans la continuité de celui-ci. Mais il s’agissait quand même de retisser des liens, de renouer des contacts personnels, d’établir des relations de confiance. En effet, la spécificité du Coin des Cerises est d’être né d’un besoin identifié par les travailleurs du terrain médico-psychosocial et non d’une initiative pensée par les professionnels des soins de santé mentale. Il en résulte une culture de co-construction avec les travailleurs de terrain, d’auto-évaluation permanente, de réajustement constant du processus mis en œuvre. Notre démarche est de lancer des projets puis d’évaluer et de réorienter en fonction de nos constats et des feedbacks du terrain. Nous sommes extrêmement soucieux de travailler en réseau avec les associations, de tenir compte des spécificités du quartier et, progressivement, de mettre en œuvre un travail communautaire avec les habitants. Nos références se situent du côté de l’éducation populaire [1], nous cherchons à créer une dynamique qui aide les gens à s’appuyer sur leurs ressources propres, sur ce qui est du côté de la santé en eux. Mais cela prend du temps parce que cela implique de mettre en place toute une série de choses en amont de cette dynamique. »

En reprenant le contact avec les associations et la participation à la Coordination sociale, l’équipe a cherché à savoir comment les travailleurs du quartier percevaient celui-ci, quels étaient les problèmes, les manques ou les dysfonctionnements qu’ils identifiaient. Ce qui a débouché notamment sur des demandes de supervision. En effet, on le sait depuis plusieurs années [2], les travailleurs médico-sociaux sont souvent confrontés à des situations où les problèmes de santé au sens large, c’est-à-dire aussi de santé mentale, sont étroitement mêlés aux problèmes sociaux et économiques. Sans qu’ils parviennent pour autant à référer à un service de santé mentale (on sait que cette étiquette reste rédhibitoire pour bon nombre de personnes) et, plus largement, sans qu’ils puissent faire face à une souffrance sociale qui devient de plus en plus complexe, sans même qu’ils puissent parfois éviter d’être débordés par un sentiment d’impuissance. Un premier pas essentiel est dès lors d’aider ces travailleurs à se protéger de l’envahissement, à préciser leurs limites et à ne pas vouloir outre passer leur responsabilité.

« Par exemple, explique Stéphanie Martens, il est souvent reproché au secteur de la santé mentale de ne pas se rendre à domicile. C’est une question délicate qui est souvent source de malentendus avec les travailleurs sociaux. Le travail de réseau permet de s’interroger, au cas par cas, sur ce qui est le plus adéquat pour soutenir une personne dans son contexte de vie : est-il toujours adéquat de se rendre à domicile ? Faut-il systématiquement orienter vers une prise en charge “psy” ? Comment introduire une tierce personne – ou tout simplement du tiers – dans la relation ?... Par rapport à ce type de questions, nous essayons de réfléchir avec les professionnels, sans être intrusifs. Notre visée est de voir ensemble comment offrir un support social aux personnes en souffrance là où le support social “naturel” ne tient pas ou plus. Notre travail se situe donc tantôt en première ligne, tantôt en deuxième ligne, tantôt à l’intersection des deux. Ainsi, nous avons lancé un sous-groupe “santé mentale” à partir de la Coordination sociale, toujours dans la même logique – dire aux travailleurs sociaux : que voulez-vous faire de ce groupe, quels sont vos besoins,vos attentes ? Il s’agit de répondre aux questions des intervenants sociaux et de construire ensemble des modalités de collaboration. Dans ce groupe, on alternerait des réunions à thème, avec éventuellement un intervenant extérieur, et des discussions où l’on aborderait une situation dans laquelle un professionnel s’est senti démuni – dans le respect de l’anonymat, bien évidemment. C’est dans ce même esprit d’adaptation aux besoins du terrain que nous avons ouvert tout récemment une permanence le mercredi après-midi, qui s’adresse tant aux professionnels qu’aux habitants. L’idée est d’offrir un cadre souple, aussi accessible que possible : devoir prendre rendez-vous pour aborder un problème douloureux peut constituer un véritable obstacle. »

Le Coin des Cerises travaille aussi sur Laeken, où il s’implante lentement mais sûrement. « Bien que Neder-over-Heembeek ne soit pas loin de Laeken, les frontières entre ces deux communes semblent difficilement franchissables tant dans un sens que dans l’autre. Les gens peuvent recourir à un service de santé mentale, Le Norois, mais celui-ci se trouve au nord de Laeken. Le sous-groupe Santé de la Coordination sociale de la commune est en train de travailler à un projet qui regrouperait diverses associations dans un même lieu, dont l’objectif serait de répondre à des besoins de santé mentale auxquels il n’est pas apporté de réponse suffisante actuellement. Le Coin des Cerises s’est proposé pour y mener des animations autour de questions de santé mentale, à raison de 2 heures par semaine en journée et de 2 heures par mois en soirée, et pour y assurer une permanence 2 heures par semaine. »

Initialement abrité par la Maison médicale Le Pavillon, alors installée au cœur de la cité Versailles, le Coin des Cerises a déménagé vers le centre de Neder-over-Heembeek (57 rue de Heembeek) [3] pour permettre un meilleur accès au public et garantir une plus grande discrétion aux usagers. « Depuis sa création jusqu’à aujourd’hui, conclut Stéphanie Martens, le Coin des Cerises a eu à cœur d’être à l’écoute des besoins en santé mentale de la population ; chaque jour, l’équipe remet sur le tapis cette question et cherche, à tâtons, comment y répondre. Notre conviction est qu’avec la complexification actuelle des “problématiques de santé mentale”, comme on les appelle, articulées à de graves difficultés socio-économiques et à une société en mutation, il est indispensable de valoriser d’autres types d’approche, comme la santé mentale communautaire, ainsi que le font déjà certains services. »

Propos recueillis par F. Kinna et A. Cherbonnier

Notes

[1] Voir Bruxelles Santé n°21, pp. 8-17.

[2] Voir Bruxelles Santé spécial 2001, en particulier pp. 59-62.

[3] Nouvelle adresse en 2013 : 5 avenue des Croix de l’Yser

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