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« S’en sortir ? »... La débrouille des familles précarisées

C’est de la lecture du livre de Pascale Jamoulle, La Débrouille des familles [1], que sont issus le sous-titre et la question de départ de ce dossier : comment les familles précarisées se débrouillent-elles pour « s’ensortir » ? L’ouvrage cité portait certes sur les conduites à risques et sur des familles vivant dans un milieu bien précis – deux cités de logement social dans une région défavorisée du Hainaut –, mais nous avons fait le pari qu’il était possible de dépasser ces particularités, sans pour autant généraliser abusivement, en ayant recours à plusieurs autres sources. Le lecteur sera juge du degré de réussite de cette ambition.

Une première difficulté surgit lorsqu’il s’agit de définir le concept de base : les familles précarisées. D’abord,pourquoi cet adjectif ? Une multitude d’autres termes peuvent être lus et entendus, comme le relève sur un ton d’ironie comique Pierre Bodénez [2] : parlant de la précarité, il admet que bien d’autres mots « auraient pu être utilisés pour désigner cette population. Donc les précaires, mais pourquoi pas les exclus, les clochards, les SDF, les gueux, les vagabonds, les publics en grande difficulté ou les paumés, les marginaux ou les publics en grande marginalité, les dromomanes,les pauvres, les RMIstes, les cassoss, les jeunes en errance, les désinsérés, les illégaux, les sans-papiers, les sans-droits, les zonards, les mendiants, le quart-monde, la lie de la société, les bas-fonds, les sous-prolétaires... »

Sur un mode plus docte, les auteurs d’une étude du CERISIS [3] relèvent, sous l’intitulé « Familles “défavorisées” ou “dévalorisées” ? », que l’usage indifférent d’une série de termes en vient à se substituer à l’analyse, voire à constituer sournoisement une catégorie d’analyse (avec pour effet pervers un étiquetage aussi commode que trompeur) : « Quart-monde, pauvres, handicapés socio-économiques, familles modestes, défavorisés économiques, intellectuels, culturels, sociaux... autant de termes utilisés pour désigner enfin de compte “ces” familles : celles qui n’ont pas beaucoup de ressources, celles qui n’ont pas de chance, celles qui ont une vie difficile, celles que l’on plaint, mais aussi celles qui posent problème. Ces termes, tout le monde les connaît, tout le monde les utilise en sachant que l’interlocuteur comprendra ce qui est évoqué. Il ne paraît donc pas nécessaire de s’y attarder. Pourtant, (...) il s’agit précisément du genre de termes qui, sous une apparence de définition commune et partagée de tous, recouvrent une énorme disparité de situations. De fait, lorsque l’on s’attache à essayer de les clarifier, pratiquement tous ces termes semblent interchangeables tant leur définition et leur utilisation diffèrent suivant les personnes, les milieux, les disciplines. De même, dès que l’on cherche à les expliciter, leurs limites deviennent floues et la réalité à laquelle ils semblaient se référer se dérobe. »

sortir bs 39Pour ces auteurs, la notion de précarité est liée à la position face à l’emploi et aux conditions d’habitat, débouchant sur « la nouvelle image sociale des “défavorisés” : étrangers chômeurs ou précaires des banlieues ou des centres dégradés ». Ils citent par ailleurs C. Pair [4] : « La précarité est l’absence d’une ou plusieurs des sécurités, notamment celle de l’emploi, permettant aux personnes et aux familles d’assumer leurs obligations professionnelles, familiales et sociales, et de jouir de leurs droits fondamentaux. L’insécurité qui en résulte peut être plus ou moins étendue et avoir des conséquences plus ou moins graves et définitives. Elle conduit à la grande pauvreté quand elle affecte plusieurs domaines de l’existence, qu’elle devient persistante, qu’elle compromet les chances de réassumer ses responsabilités et de reconquérir ses droits par soi-même, dans un avenir prévisible. (...) Cette insécurité ne vient pas seulement de la faiblesse et de la précarité des ressources, mais souvent d’une longue histoire personnelle et familiale, et de relations sociales qui ne permettent pas de prendre du pouvoir sur sa vie. »

Nous avons, quant à nous, retenu l’adjectif « précarisé » parce qu’il implique la notion d’instabilité, d’insécurité ; cette insécurité se manifeste certes, le plus souvent, en termes socio-économiques :

  • niveau de revenus faible voire très faible (parfois sur plusieurs générations), revenus de remplacement (allocation de chômage, minimex), revenus instables (emplois précaires, « petits boulots »...) voire illégaux ;
  • marginalisation voire exclusion sociale, qui se marque aussi spatialement (« quartiers défavorisés », cités de logement social, « écoles-poubelles ») et symboliquement (stigmatisation, étiquetage, discrimination y compris « positive »). Mais l’instabilité peut aussi toucher des aspects de l’existence comme l’image de soi (au niveau individuel), l’image sociale (au niveau collectif), voire l’identité des familles, et leur rapport à l’avenir. L’insécurité peut également se manifester au niveau culturel, par l’absence ou le faible niveau de maîtrise de la langue parlée et écrite de la classe moyenne, des savoirs et savoir-faire qui permettent d’utiliser les ressources et services publics (p. ex. familiarité avec les univers administratif, scolaire et médico-social, capacité de négociation avec les fonctionnaires, les enseignants et les professionnels médico-psychosociaux). Ces familles ont, au contraire, souvent connu une accumulation d’expériences agressives, dévalorisantes voire destructrices dans leurs contacts avec ces univers. En particulier, ce « manque » culturel est souvent en lien avec un parcours scolaire marqué par les échecs (et l’humiliation qu’impliquent ceux-ci).

sortir 2 bs 39Néanmoins, quel que soit le terme employé, il importe de ne pas figer les personnes dans un « statut ». Ainsi, évoquant diverses notions et leurs définitions, Pierre Bodénez souligne que celles-ci « semblent faire l’impasse sur le sujet en situation d’exclusion, sur ses modalités réactives à ce nouveau mode de vie où la souffrance psychique prend une large place et sur les capacités d’initiative retrouvées chez ces personnes. On peut regretter que cela ait donné aux exclus une image de passivité comme s’ils étaient le “théâtre de l’exclusion” en les mettant hors champ. Ceci a malheureusement conduit à construire des politiques et des pratiques où l’on “faisait à la place” des personnes, sans elles, sans tenir compte de leurs désirs, présupposant leurs besoins et attentes, évitant de les considérer comme des “sujets actifs”. L’assistance a été préférée à l’aide à la réhabilitation, ce qui a maintenu les exclus dans une position de dépendance et (a conduit) à la confiscation de leur liberté. »

Comme nous ne pouvons évidemment pas prétendre, en particulier dans le cadre de ces quelques pages, parcourir une telle diversité, nous nous limiterons à trois cas de figure qui illustrent bien, nous semble-t-il, la complexité et la variété des situations de précarité mais aussi la complexité, la variété et le degré variable d’efficacité (en termes d’une plus grande stabilité) des réponses que les familles y apportent. Réponses qui sont souvent elles-mêmes précaires. Les deux premiers cas concernent respectivement des familles belges du quart-monde et une population immigrante – essentiellement des femmes – habitant un quartier populaire bruxellois. Le troisième cas porte sur des familles, notamment des adolescents et jeunes adultes, vivant dans des cités de logement social d’une région ouvrière du Hainaut.

La religion qui “fait soin”

Le service de santé mentale Le Méridien est situé à Saint-Josse-ten-Noode, mais son aire d’action est plus large. Ainsi, le Réseau Santé Précarité, dont ce service est le promoteur, s’étend sur Schaerbeek. Outre un travail classique de réseau avec les associations de la commune, ce projet comprend l’accompagnement de familles et un volet plus anthropologique, qui vise à mieux connaître les familles très précarisées afin d’aider les associations dans leur travail. C’est Eléonore Armanet, anthropologue, qui est chargée de ce volet : « J’ai procédé en deux phases : un travail spécifique avec les professionnels de l’aide en contact avec les publics dits précarisés (encore faudrait-il bien définir ce terme) ; et un travail de repérage ethnologique sur le terrain afin de répondre aux questions suivantes : qu’est-ce que les gens mettent en place pour se sentir mieux ? Que comprennent-ils par aide, solidarité, lien à l’autre (des notions qui prennent un sens tout particulier dans une population majoritairement musulmane) ? Comment cela se passe-t-il pour eux dans la relation thérapeutique avec un professionnel ? Qu’entendent-ils par santé, maladie,bien-être ? Des notions qui peuvent varier selon qu’il s’agit de Marocains, de Turcs ou de Belges du quart-monde... »

En effet, Eléonore Armanet a surtout pour interlocutrices des personnes d’origine turque ou marocaine : « Ce sont plus précisément des femmes de 30 à 45 ans rencontrées de manière informelle dans le quartier où est implanté Le Méridien. Il s’agit donc d’une population et d’une tranche d’âge bien spécifiques, et les constats que l’on peut faire ne sont pas généralisables à toutes les familles précarisées. En bref, on observe l’importance de groupes de femmes rassemblées par un projet collectif autour de l’islam. Un tel projet émerge dans un contexte de vie spécifique. Ici, il ne faudrait pas nier les limites de “la communauté”, que l’on pense souvent homogène et égalitaire : au sein de celle-ci, il existe aussi des particularismes – régionaux, linguistiques ou sociaux – et des rivalités. Le soutien du groupe (famille, voisinage...) est certes fort important et puissant, mais la médaille a un revers : le commérage comme instrument de division et de contrôle, le rejet de celle qui transgresse les lois du groupe. »

Quelle méthodologie a été employée ? « J’ai procédé par observation participante ; parallèlement, j’ai interrogé les femmes sur ce qui les aidait au quotidien, ce qui m’a permis de vérifier combien la prière était importante pour elles. De façon intéressante, le sujet était d’ailleurs souvent abordé en fin d’entretien, tant il relève de l’intime. Selon moi, les groupes de femmes autour de l’islam se fondent sur ce que l’on pourrait appeler “le religieux thérapeutique”, c’est-à-dire le religieux en tant qu’il crée du lien : entre les gens, d’abord, mais aussi entre le visible et l’invisible, ce dernier étant reconnu comme une dimension pleine de la vie. Je dirais aussi que l’islam promu ici est un islam volontiers protecteur ; il aide à se prémunir des souffrances de l’exil. De façon intéressante, il crée une parenté de type idéal entre les participantes. Il faut le noter, les femmes qui encadrent les groupements sont souvent des migrantes de la première génération, elles sont nées au pays. De fait, elles sont à même d’aider les femmes nées ici à retisser toute une appartenance à l’islam, à se réapproprier un patrimoine religieux méconnu. Ainsi, les participantes expliquent fréquemment que leurs parents, faute d’instruction, n’ont pas pu leur transmettre le Coran et qu’elles, elles vont l’apprendre, et le transmettre à leurs enfants. Concrètement, des cours d’alphabétisation arabe sont proposés aux femmes dans le but de lire le Coran, mais aussi des cours thématiques qui, donnés sur la base du Livre, brassent des questions identitaires tout à fait essentielles (par exemple, la femme dans l’islam, “nous, les musulmans”, la vie ici-bas et dans l’au-delà, etc.). A cet égard, le Coran apparaît à beaucoup comme une “pharmacie”. Il fait soin. “On y trouve tous les médicaments pour toutes les maladies”, me suis-je entendu dire. »

sortir 3 bs 339La fonction protectrice de ces groupes ne joue pas seulement par rapport à l’exil : « Elle joue aussi par rapport à la compétition que l’ont peut sentir au quotidien des communautés, par rapport au contexte du quartier, perçu comme délabré, insulaire, et enfin par rapport au contexte belge, où l’athéisme, la liberté sexuelle, le vêtement relèvent pour certaines du ‘harâm’ – de “l’illicite”. » Enfin, les groupes jouent également un rôle dans l’intégration à la société d’accueil. « En relayant l’information sur un mode oral et affectif, ils peuvent aider à mieux connaître le système organisé d’aide et de solidarité, à mieux bénéficier des structures et des ressources existantes. Car, il faut le souligner, si le recours aux thérapies traditionnelles (guérisseurs) est plus fréquent qu’au Maroc – il revêt ici une fonction identitaire –, il n’est certainement pas contradictoire avec l’affiliation au système médical belge, qui est affiliation à la société belge elle-même. »

« La religion joue moins souvent un rôle chez les Belges, remarque pour sa part Luc Colinet, médecin au Méridien. Mais certains se retrouvent néanmoins dans des communautés telles que les Témoins de Jéhovah. Et quand je voyage avec des adultes, je vois que c’est important pour certains d’entre eux d’allumer une bougie dans une église que nous visitons. D’autres font annuellement un pèlerinage. C’est une religiosité non pas superficielle, mais un peu superstitieuse, sentimentale. » Luc Colinet nous relate ensuite comment il a été amené à travailler avec des familles confrontées à la grande pauvreté.

Avec les familles du quart-monde

« J’ai d’abord travaillé comme médecin généraliste à Etterbeek. C’est là que j’ai rencontré Henri Clark [5] et que, via son association, Le Pivot, j’ai fait la connaissance de familles du quart-monde. Par la suite, je me suis associé au projet du Pivot et j’ai participé à de nombreuses réunions et animations avec ces familles à la Maison médicale du Maelbeek. C’est pourquoi Charles Burquel m’a proposé de l’accompagner dans un travail en santé mentale avec les familles pauvres. Actuellement, un quart de mon temps est consacré à ce projet pauvreté/santé mentale, avec Le Pivot et La Trame [6] (une association qui vient malheureusement de se dissoudre, faute de financement). »

Les familles du quart-monde vivent dans la pauvreté depuis plusieurs générations. Pour la plupart, ces personnes lisent et écrivent avec d’énormes difficultés ; certaines sont illettrées. Comment se débrouillent-elles, comment s’en sortent-elles ? « D’une certaine façon, répond Luc Colinet, elles ne s’en sortent pas ! Leurs parcours est chaotique, comprenant des périodes relativement stables et des périodes extrêmement difficiles. Ces familles sont à la merci de crises internes qui dépendent elles-mêmes des conditions extérieures : elles n’ont pas la possibilité de se protéger contre une modification du montant des allocations, par exemple, ou les conséquences d’une “bêtise” d’un enfant, qui obligent à aller devant le Juge de la Jeunesse. Elles ont de plus en plus souvent accès à des revenus de remplacement (chômage ou CPAS) mais elles sont en permanence couvertes de dettes, et une seule rupture financière les fait basculer. Il s’agit moins, pour elles, de “s’en sortir” que de survivre ; elles sont vulnérables au moindre accident, par exemple une hospitalisation. »

A ce problème de surendettement chronique, Luc Colinet voit une seule réponse : un service de proximité qui aide les familles à gérer un budget. Mais il faut relever d’autres aspects que l’aspect économique : « Il y a beaucoup de solidarité entre les familles, mais cette solidarité est très fragile : l’expérience que ces gens ont acquise est que l’ami d’aujourd’hui peut être l’ennemi de demain. Ils ont vécu l’exclusion et l’échec depuis la petite enfance. Il est donc difficile de s’appuyer sur ces solidarités de manière stable ; “ce n’est jamais à nos amis qu’on va expliquer nos problèmes”, disent-ils. Les déménagements incessants – parfois plusieurs en une année – sont du même ordre. Ce qui permet à la famille de “tenir” dans un peu plus de stabilité, ce sont des services d’aide de proximité qui n’essaient pas de réparer mais d’aider les gens à créer des liens entre eux, de leur donner d’eux-mêmes une image plus positive, de faire avec eux des expériences de réussite et non plus d’échec. Il est alors possible de créer quelque chose qui est de l’ordre de la durée. Mais il faut pour cela être avec les gens et non agir pour eux. C’est cela qui peut les aider. »

sortir 4 bs 39La confiance a, en effet, souvent été cassée chez ces personnes, qui n’osent plus faire confiance à leurs proches. Pas plus qu’aux professionnels. Chez des personnes âgées ou chez des sans-abri, on entend parfois des réactions très vives : « je n’irai pas demander de l’aide aux voisins ! » ou « je me débrouille très bien toute seule ! » Luc Colinet : « C’est vrai qu’il y a de la méfiance par rapport aux voisins, mais créer une identité de groupe soutient très fort les gens. Au Pivot, ils parlent de famille... Mais cela se réalise dans la proximité au jour le jour, et pendant une période prolongée au cours de laquelle on a pu expérimenter la confiance. Au Pivot, lorsque nous avons créé les cours d’alpha, il y avait déjà une histoire de dix ans avec les gens : il avait fallu tout ce temps pour que l’on s’aperçoive que certains ne savaient ni lire ni calculer. Ils avaient des stratégies pour le cacher. Même les uns aux autres ! »

Question d’Eléonore Armanet : « Cette notion de famille, dans laquelle les participants se reconnaissent, tu dirais qu’elle tient au fait que quelqu’un occupe une place protectrice, incarne une figure parentale ? » Réponse : « C’est vrai. Mais, si cela demande effectivement des liens très forts, nous ne sommes pas les amis ou les frères de ces personnes, nous restons des professionnels. Nous savons que “c’est pour un temps”, ce n’est pas possible en permanence. Nous devons garder une certaine distance, nous n’allons pas leur faire des confidences ni leur demander de l’aide si nous avons un problème personnel. Proximité et distance sont indissociables. »

Dans les “quartiers”

Cette question de la position du professionnel et de la « juste distance », on la retrouve dans le travail de Pascale Jamoulle, qui a réalisé, sous l’égide du Centre de santé mentale du CPAS de Charleroi, des recherches ethnologiques étalées sur une dizaine d’années dans le Hainaut. Il faut rappeler le contexte dans lequel ces recherches démarrent : au milieu des années 1990, la « came » – surtout l’héroïne – s’implante dans la région [7], et on constate que les poches de précarité sont très touchées. Elles se trouvent dans de grosses cités de logement social très enclavées, construites selon une logique « fonctionnaliste » (du logement, pas de commerces ni de lieux de travail) : tout se passe à l’intérieur de la cité. En ce sens, c’est la négation même de l’espace urbain. Ces « blocs » sont habités par des personnes retraitées ou des familles qui vivent d’allocations sociales. L’économie parallèle y est omniprésente. Les familles monoparentales y sont sur-représentées et la figure maternelle y est dominante (familles « matricentrées »). Beaucoup de pères sont absents physiquement (ils sont partis ou ont été « jetés »), ou bien ils sont présents mais disqualifiés parce qu’ils n’apportent plus de revenu décent à la famille, n’exercent plus une fonction paternelle qu’ils n’arrivent d’ailleurs pas à redéfinir, coincés qu’ils sont entre le modèle patriarcal qu’ils ont connu et un nouveau mode de relation paternelle, plus relationnel, qu’ils se sentent incapables de construire. Ils se sentent souvent amers et « déparentalisés » parleur femme ou ex-femme, par les travailleurs sociaux et par le juge. Les mères qui, de leur côté, se sentent obligées de jouer à la fois le rôle maternel et le rôle paternel, sont pleines de rancœur vis-à-vis des hommes, à qui elles reprochent leur manque de maturité et d’autorité et qu’elles considèrent comme responsables des dérapages des enfants dans les conduites à risque.

Se demandant pourquoi ces populations ne demandaient pas d’aide, ne s’adressaient pas aux services médico-sociaux, les chercheurs ont pensé qu’il fallait procéder par « immersion » : aller voir les gens sur leur terrain plutôt que de leur demander de venir sur celui des professionnels. C’était le seul moyen d’entrer en contact avec eux, qui ne fréquentaient pas les institutions. « Ce qui est apparu tout de suite évident, expose Pascale Jamoulle [8], c’est qu’il était hors de question de travailler dans les cités si on empruntait la porte d’entrée de la drogue. Parler de la came fait le vide autour de vous : les “camés” sont désignés comme les faibles, ils sont méprisés. Les gens veulent absolument éviter d’être catalogués ou identifiés comme tels. J’ai donc travaillé sur les conduites à risque en général : les rodéos en automobile, les tentatives de suicide, l’automutilation, le business souterrain... Ces conduites font partie de la socialisation qui s’opère par l’école de la rue, par les bandes de jeunes. Celui qui ne participe pas du tout à ce système n’appartient pas au territoire, il est rejeté, harcelé, maltraité. En ce sens, ne pas développer de conduite à risque est en soi une conduite à risque ! Si l’idéal, pour la santé mentale d’un jeune, est d’avoir plusieurs ancrages dans la vie sociale, le danger est de n’avoir aucun ancrage interne dans la cité. Ce qui peut nous paraître bizarre voire incompréhensible correspond donc, de l’intérieur, à une logique parfaitement rationnelle d’adaptation (même si cela fragilise aussi ces jeunes sur le plan psychique). Les souffrances que manifestent les conduites à risque ne sont pas que “psychologiques”, d’ordre individuel, elles sont aussi le résultat de la violence sociale que les gens subissent. »

Sur le plan méthodologique, c’est d’abord le récit de vie, la parole qui a été privilégiée. « Lors d’une enquête précédente, j’ai travaillé dans le quartier chaud de Charleroi [9]. J’ai pu constater que même les personnes “loin” dans la drogue étaient très preneuses de cette proposition... ce qui heurtait de front les représentations des professionnels ! La démarche d’écriture de leurs récits pacifiait la relation avec eux. Mais ils renvoyaient tout le temps aux familles : “Allez voir les familles !”... Ils avaient tous connu beaucoup de ruptures familiales, des liens de parenté douloureux. C’est frappant dans un travail ethnologique : les gens vous indiquent eux-mêmes les zones d’ombre, ils vous suggèrent eux-mêmes des pistes de recherche. » Pour rencontrer ces familles, c’est à nouveau une stratégie indirecte qui est employée : « Si je dis aux gens que j’écris un livre sur le quartier, si j’évoque les problèmes que les adultes ont avec leurs ados, je joue sur le lien avec les autres et les familles s’ouvrent. Mais parler de came ou de santé mentale, c’est la honte ! Même si l’enfermement qu’ils vivent dans leur quartier peut rendre réellement malade (certains se retrouvent régulièrement à l’hôpital), les gens ne se sentent pas fous, ils se sentent débordés. Pour qu’ils passent la porte d’un service spécialisé, il faut qu’ils soient très “loin”, car l’étiquette psychiatrique ou celle de la toxicomanie leur colle à la peau ; ils perdent leur réputation, ce capital social qui leur permet de vivre la tête haute et de garder leur place dans le quartier. Les parents essaient donc d’aider leurs enfants en évitant de les mettre dans un dispositif qui les “marque” socialement. Mais ils ont perdu leur identité ouvrière forte, et ils voient que leur recherche d’un mieux pour leurs enfants débouche au contraire sur une dégradation. »

Ces jeunes échappent à leurs parents – même si la famille reste pour eux un point d’ancrage fondamental – mais pas à la cité. « La honte de soi, l’obsession d’éviter un plus grand déclassement ont remplacé les solidarités ouvrières. Un jeune des cités parle, marche, regarde d’une manière particulière. Il est toujours aux aguets, il ne baisse jamais sa garde. Ces jeunes n’économisent plus, ne postposent plus comme le faisaient leurs pères. La précarité, c’est être constamment “au jour le jour”. Et cela ne s’améliorera pas tant que l’Etat (via les services publics) et, d’une façon plus générale, le collectif (via par exemple les commerces, les associations...) ne reviendront pas dans ces quartiers qu’il ont désertés. La situation se dégrade à cause des politiques qui sont– ou ne sont pas – mises en place. Les jeunes des cités se construisent une image en retournant contre l’extérieur les stigmatisations qu’on leur colle sur le dos. »

Bandes de jeunes, école de la rue et “business”

Dans ce contexte, pour les jeunes, l’ancrage dans la cité se manifeste par l’appartenance à la bande. De l’extérieur, les bandes de jeunes sont perçues comme anomiques et leurs membres comme de jeunes délinquants bons à rien et irresponsables. De l’intérieur, les choses sont plus complexes. Pour beaucoup de jeunes qui n’ont pu ou su trouver leur place dans les espaces qui permettent à la jeunesse de s’exprimer et se faire reconnaître (école, activité culturelle, club sportif, mouvement de jeunes), écrit Pascale Jamoulle [10],« s’intégrer dans une bande, occuper un territoire et grimper les échelons de la hiérarchie de la cité est souvent vécu comme une nécessité pour la fabrique de l’estime de soi et l’accès au respect des autres. (...) Dans l’ancien monde ouvrier, déjà, un jeune ne se sentait pas “devenir un homme” en restant confiné dans le foyer domestique, mais bien en allant au dehors, rejoindre sa classe d’âge, au coin de la rue. »

De plus, il est souvent impossible de se faire une place dans ces cités ou ces quartiers si l’on n’appartient pas à un groupe : on est alors l’objet d’ostracisme, de quolibets, d’insultes voire d’agressions. Inversement, le groupe est une bonne protection. Mais l’emprise de la bande est encore plus normative que celle de l’école ou de la famille ; elle offre (et impose) un processus d’appartenance et d’apprentissage : l’école de la rue. Pour s’intégrer, les plus jeunes doivent faire leurs preuves en apprenant les comportements valorisés parle groupe ; les « vannes », la « tchatche » (joute verbale), les combats de rue sont à la fois des rites de passage et des modes de régulation des conflits. Et ils apportent aux jeunes gens un capital de réputation essentiel. Celui-ci est pourtant fragile, susceptible d’être remis en question à tout moment, objet d’une impitoyable compétition. D’où un comportement permanent de défiance, même entre membres de la même bande. Il s’agit de ne pas apparaître comme un « faible », de ne pas supporter les offenses, de répondre aux provocations, de ne pas perdre la face. Une parole blessante,une « remarque », un regard trop appuyé viennent menacer une identité toujours précaire.

sortir 5 bs 39Mais la distinction entre forts et faibles n’est pas la seule qui règne ; elle se double d’un classement entre riches et pauvres qui se base sur les capacités des premiers à réussir dans le « business », c’est-à-dire l’économie souterraine ou parallèle. Celle-ci a certes toujours existé mais c’est au début de la décennie 1990 – avec la quasi disparition des chances, pour les jeunes peu ou pas qualifiés, de trouver une place dans l’économie légale – que le business s’est généralisé et diversifié : trafic de voitures et de motos, vol avec effraction, recel, vente d’objets « tombés du camion », commerce de la drogue, trafic de produits de luxe, etc. Les compétences que requiert l’économie souterraine s’apprennent en groupe, à l’école de la rue : on apprend « en faisant », en se débrouillant, en reproduisant les attitudes et les comportements des plus âgés. Ces apprentissages portent sur des savoirs et des savoir-faire concrets, pragmatiques, conformément aux valeurs populaires, écrit encore Pascale Jamoulle : « Ce schéma d’apprentissage valide certaines compétences qui se révèlent dans l’action – la ruse, les capacités sociales, l’improvisation en situation, l’autorité, l’aptitude au combat, la capacité à “faire de la thune”... – plutôt que les acquis de la classe dominante. (...) En jouant, ils apprennent les stratégies et les tactiques utiles dans l’économie de la rue : se dissimuler, prendre leurs risques, assumer leurs erreurs, maîtriser leur peur, “baratiner”, “déconnecter” en consommant des psychotropes. »

Comme les frontières entre l’économie souterraine et l’économie légale sont de plus en plus floues, la plupart des jeunes qui sont dans le business – trois sur quatre – finissent par « se légaliser », comme ils disent. C’est-à-dire qu’ils ne dépendent plus entièrement de l’économie parallèle, même s’ils n’ont pas tout à fait coupé les ponts avec celle-ci. Quels sont les facteurs qui jouent en faveur de cette « réinsertion » ?

« D’abord, répond Pascale Jamoulle [11], ils sont à fond dans les valeurs de consommation, ce sont de purs enfants d’aujourd’hui ! Leur modèle, c’est celui du travailleur indépendant. Ils ne rêvent pas du tout de faire leur vie dans l’économie illégale : on n’est pas dans le Milieu ou la Mafia ! Ils se disent : “J’utilise l’école de la rue pour entrer ensuite dans l’économie légale. A 18 ans, je le fais !” Bien sûr, ce rêve d’intégration repose en bonne part sur une illusion, car ces jeunes “claquent” beaucoup d’argent, ils n’économisent pas. Et s’intégrer prend du temps. Ce qui est déterminant, ce sont donc les ressources qu’ils peuvent trouver. Souvent, plusieurs d’entre elles se combinent. Il y a d’abord la famille. Ensuite l’école : le capital scolaire qui peut permettre de sortir du ghetto. L’investissement amoureux peut jouer. Leurs copines habituelles, ils les voient comme des filles faciles (et sentent bien qu’elles les méprisent) ; ils rêvent d’une fille de l’extérieur de la cité. Donc, quand un garçon tombe amoureux, il cache la fille à ses copains, à sa bande. Pour aimer, pour se construire en tant qu’individu, il doit pouvoir se montrer vulnérable face à quelqu’un. Or, avec les copains, il faut jouer au dur. »

Bien entendu, le facteur temps joue un très grand rôle pour permettre au jeune de mûrir comme individu. En effet, « tout ce qu’il a appris à l’école de la rue s’est fait en groupe : la tchatche, le sens de la répartie, le sens du commerce, les réseaux d’alliance. Mais toutes ces pratiques, ces codes, qui sont un handicap à l’extérieur de la cité, représentent aussi un capital. Deux exemples : un de ces jeunes est devenu délégué syndical, un autre agent immobilier... D’autres facteurs peuvent jouer le rôle de points d’appui à une insertion : l’accès à la paternité (mais on a vu que tenir le rôle de père était rien moins que simple : il faut savoir écouter et négocier, choses que l’école de la rue ne leur a pas apprises), un travail (mais il s’agit souvent d’un « petit boulot » ou d’un travail temporaire, qui laisse derrière lui du découragement). »

Jeunes comme adultes peuvent aussi trouver un point d’appui dans des repères religieux, dans l’appartenance à une communauté spirituelle, comme on l’a vu plus haut. « Les communautés religieuses peuvent avoir un rôle très important quand elles ramènent du collectif : elles vont vers les gens, elles vont dans les familles, elles offrent un soutien inconditionnel et aident à remettre un peu d’ordre entre les générations (par rapport à la parentification d’un enfant, par exemple). Mais elles peuvent aussi jouer un rôle très négatif si elles se rangent dans une logique de pouvoir (sectarisme, abus, instrumentalisation des familles). Une autre forme positive du collectif est la cagnotte populaire, dans la tradition ouvrière : on se met ensemble pour épargner, seul on n’y arriverait pas. Ce sont des groupes qui rassemblent parfois jusqu’à 80 personnes et qui sont mélangés tant sur le plan des cultures que sur celui des sexes. Il s’agit d’épargner mais aussi de parler ensemble, d’agir ensemble. Autrefois, on économisait pour pouvoir se chauffer, acheter du charbon. Aujourd’hui, c’est pour payer des vacances aux enfants : le loisir est devenu une obligation, on n’est pas un bon parent si on ne permet pas à ses enfants d’y accéder. La règle de la cagnotte, c’est qu’il ne faut pas interrompre ses contributions, sinon on est mis à l’amende ou même on perd toute sa mise. Le bénéfice (l’argent est déposé sur un compte bancaire) est affecté à des activités collectives. Et, comme cela se passe souvent au bistrot, on dépense plus d’argent qu’on n’en gagne. Mais cela rapporte davantage en relations, en petits boulots, en lien social ; on peut trouver un compagnon, une compagne... A la limite, l’argent est un prétexte. »

En guise de conclusion

On voit donc que la « débrouille » des familles se manifeste de différentes façons, selon le contexte social, culturel, économique, mais aussi l’inventivité des individus et des groupes, selon, aussi, leur histoire. Les ressources et les points d’appui varient. On ne les choisit pas toujours librement, loin de là. Ils permettent plus ou moins bien de « tenir » ou de « s’en sortir ». Et ils ne sont pas toujours fiables : ils ne sont pas garants d’une plus grande sécurité, d’une plus grande stabilité, encore moins de la sortie de la précarité. L’enjeu principal – le point d’appui ou ce qui fait défaut – nous semble être le lien social, la possibilité de compter sur ses pairs, de s’identifier à un groupe, ou au contraire l’isolement : ne pouvoir compter que sur soi alors que, justement, l’image de soi, l’identité sont affaiblies.

Alain Cherbonnier

Notes

[1] Editions De Boeck Université, collection Oxalis, 2002.

[2] Psychiatre hospitalier, Chef du Service intersectoriel Alcool-Toxiques au CHU de Brest. Cf. son intervention “Souffrance psychique et précarité” au Forum santé précarité : quels parcours de vie ?, Brest, 7 octobre2004.

[3] Eric Mangez, Magali Joseph et Bernard Delvaux, Les Familles défavorisées à l’épreuve de l’école maternelle. Collaboration, lutte, repli, distanciation, CERISIS, UCL,2003.

[4] L’Ecole devant la grande pauvreté. Changer de regard sur le Quart-Monde, Hachette, 1998.

[5] Voir Bruxelles Santé spécial 2001, pp. 40-45.

[6] Voir Bruxelles Santé n°27, 2002, pp. 2-5.

[7] Ce n’est évidemment pas spécifique au Hainaut. En fait, dans tous les lieux où le monde ouvrier a été touché de plein fouet par les bouleversements industriels et économiques, où on est passé de l’habitat ouvrier (avec sa convivialité, ses solidarités) à ces sortes de ghettos urbains, on voit apparaître une économie souterraine qui permet d’échapper aux règles de l’Etat mais supprime aussi ses protections.

[8] Interview, 7 juillet 2005.

[9] P. Jamoulle, Drogues de rue - Récits et styles de vie, De Boeck Université, 2000.

[10] Cette partie du dossier est directement inspirée de son article à paraître dans le n°4 de La Matière et l’Esprit, revue publiée par l’Université de Mons-Hainaut : “L’adolescence en cité sociale et le monde scolaire. ‘L’école de la rue’”. Cette citation et la suivante sont extraites de cet article.

[11] Interview déjà citée.

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