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Le théâtre pour thérapie

Le projet, comme souvent, est né d’une passion. Dans le cas présent, il s’agit de celle de Pascale Champagne, psychologue, psychanalyste pour le théâtre. Et plus précisément, pour le Théâtre-Poème. Voici quelques années maintenant que Pascale Champagne travaille avec des adultes, dont certains sont dits psychotiques, à l’hôpital de jour des Cliniques de l’Europe, site Saint-Michel à Etterbeek. Et quelques autres années encore que le “hasard” l’a amenée à collaborer au Théâtre-Poème, à y organiser des tables rondes avec des psychanalystes ou philosophes qui y présentent leurs livres. Et puis, l’occasion s’est un jour présentée de pouvoir y jouer. Une chose entraînant l’autre, l’idée lui est venue de faire des spectacles avec les patients de Saint-Michel, et avec les jeunes adultes et adolescents en difficulté.

J’ai monté trois spectacles avec les patients de Saint-Michel : le premier avec six comédiens en scène à partir d’un texte de Peter Handke, Introspection, en 2002. L’année suivante, c’était le très beau texte de Stig Dagerman, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, texte testamentaire puisque l’auteur se suicidait peu de temps après. Ils étaient alors huit sur scène. Et enfin, en 2004, Eldorada et le nouveau monde, de Gilbert Mérague, un auteur belge, a rassemblé cinq comédiennes sur scène. Ce dernier spectacle a été joué au festival de Seneffe fin août. Les effets thérapeutiques d’une pratique théâtrale au sens strict sont surprenants et toujours inattendus, c’est dans l’après-coup qu’il est d’ailleurs possible de les penser et d’en dire l’essentiel. Ce qui m’intéresse c’est de faire travailler les patients comme des comédiens professionnels (même s’ils sont sous traitement), ce qui signifie un rythme de travail “professionnel” : les répétitions s’échelonnent sur toute l’année. Elles deviennent de plus en plus nombreuses à l’approche de la première jusqu’à devenir quotidiennes. La metteur en scène est également de plus en plus présente, elle s’occupe des déplacements sur scène, de la décoration et des costumes. Je me charge moi-même du travail d’interprétation avec les patients. Nous assurons cinq représentations devant un large public, cent spectateurs à la première. Pour des femmes et des hommes qui aiment parfois se dire malades, c’est une véritable révolution ! Ils en sortent enthousiastes...

Ces spectacles étaient montés avec des adultes, comment en êtes-vous arrivée à faire travailler des jeunes ?

Les effets extraordinaires sur les adultes – je rappelle qu’il s’agit de personnes qui parfois n’ont pas du tout la possibilité de prendre la parole, ne le supportent pas ou s’en sentent persécutés – m’ont amenée à demander une subvention au Fonds Benoît de la Fondation Roi Baudouin pour lancer un projet de théâtre avec des jeunes adultes en difficulté issus de milieux favorisés, voire extrêmement favorisés. En effet, l’argent est une parole silencieuse qui impose implicitement aux jeunes de se taire et de ne pas se plaindre. Cet enfermement d’où ne sourd aucun désir les mène à la dépression, au décrochage scolaire... Le théâtre est l’occasion d’entendre ce qui parle en eux depuis longtemps, et qui s’est perdu dans leurs symptômes, une parole de vie, en somme. Un nouveau spectacle, écrit par une des jeunes, est donc né de cette rencontre, avec ses effets étonnants. Il y avait ainsi, parmi les acteurs, une jeune fille extrêmement délirante qui venait d’un centre psychiatrique pour adolescents. Sa situation était telle que tout le monde était persuadé qu’elle ne serait pas là à la première (elle a effectivement été hospitalisée à cinq jours des représentations). Or, cette pièce, c’est la seule chose à laquelle elle s’est accrochée, et elle a été présente à toutes les représentations malgré son hospitalisation. Je savais qu’elle serait là.

Comment en êtes-vous venue à travailler avec des Instituts Médico-Pédagogiques (IMP) ?

Le Théâtre-Poème propose des spectacles de poésie à destination des écoles. J’ai voulu élargir le concept en donnant des textes de poésie à d’autres jeunes : ceux placés dans des institutions pour handicapés, les IMP, si mal nommés puisqu’on n’y rencontre pas de handicapés, mais des jeunes en souffrance. Le principe est le suivant : les jeunes choisissent différents textes parmi ceux proposés, les apprennent par cœur et les disent sur scène en compagnie de comédiens professionnels qui disent les textes non choisis par les jeunes. Dans une ambiance incroyable, on leur demande de choisir un costume, une couleur pour éclairer la scène, on prend des photos, on leur offre des surprises,... J’ai principalement travaillé avec deux IMP, la Chapelle de Bourgogne et les Cailloux. Les effets de ces représentations produisent encore des remous. Les directeurs des institutions m’ont envoyé des lettres dans lesquelles des parents reconnaissent avoir appris certaines choses de leurs enfants. Je pense notamment à un enfant adopté, placé pour des raisons assez lourdes et qui avait choisi des textes d’une grande sensibilité. Le fait que ses parents l’entendent dire les textes qui le touchaient les a amenés à percevoir des choses qu’ils n’avaient jamais entendues. Le lien qui existait entre eux a changé depuis.

Après les jeunes des IMP, vous avez rencontré d’autres jeunes encore, des adolescents en décrochage scolaire.
Tout à fait. Et dans ce cas-ci, j’ai contacté l’asbl L’Entreliens, qui s’occupe de tels jeunes. Nous avons travaillé sur le thème de la violence avec le spectacle La violence à l’école, c’est quoi ?, qui propose des textes sur la violence à l’école mais également le racisme, les camps de concentration, la guerre, les violences sexuelles, la drogue... Textes écrits majoritairement par des adolescents. Le principe est le même qu’avec les IMP. Les jeunes choisissent des textes, les disent et les comédiens complètent. On répète cinq fois deux heures avant la représentation, sachant que les jeunes vont, viennent, disparaissent, reviennent,... et puis on présente le spectacle une fois. Là aussi, le spectacle déclenche des réactions inattendues. Ainsi, je me souviens qu’un des jeunes de la Chapelle de Bourgogne a dénoncé pour la première fois un racket dont il était victime à son école et dans le métro. Un autre a dit des textes sur les camps de concentration alors que, quelques semaines auparavant, il dessinait des croix gammées dans son institution sans savoir vraiment ce que cela signifiait. Pour lui, cela a été terrible de réaliser après coup ce que cela représentait. Lors de la représentation il était bouleversant. Il a même demandé à visiter un camp de concentration. C’est donc très important pour les jeunes de lire et de dire ces textes, parce qu’à travers ceux-ci, ils parlent vraiment.

Qu’apporte donc le théâtre à tous ces jeunes ?

Le théâtre, c’est d’abord... le silence ! Il faut rester immobile, silencieux, respecter les temps de silence entre les mots, les phrases – or, ces silences sont bien souvent extrêmement angoissants pour ces jeunes anxieux. En faisant du théâtre, ils découvrent lentement le poids d’un mot, d’une parole et d’un silence sans que celui-ci les écrase. Ils comprennent qu’ils peuvent soutenir un spectacle, alors qu’au début ils pensent souvent être “nuls”, ne pas pouvoir rester sans bouger, ou prendre un ton juste. Puis ils commencent à entrevoir leur capacité à soutenir un texte sans ridicule, à être écoutés et applaudis. Ils sont touchés et ils touchent les spectateurs. Leur propre estime – ils pensent souvent n’être qu’un gosse infernal, “le chieur de service”,... – revit. Toutes ces choses imaginaires qu’ils se racontent sur leur identité, ou même pire, leur être, en fait, s’effacent progressivement et ils comprennent qu’il y a autre chose en eux, qu’il y a de l’altérité. C’est ça l’altérité, l’Autre qui peut advenir. C’est un pari génial : l’Autre qui peut advenir en soi. Le théâtre offre la possibilité de parler de manière incarnée et en même temps, comme c’est une représentation, il s’agit d’être dans ce que l’on dit sans être pris totalement. Parce qu’au théâtre, c’est compliqué, il s’agit d’être dans ce que l’on dit avec un espace de jeu. On pourrait dire que le théâtre remet en mouvement quelque chose de la pulsion invoquante. La pulsion invoquante, c’est ce qui est lié à la voix. Différentes pulsions sont tournées vers différents objets (le caca, le sein,...) et il y a cet objet particulier qui est la voix dont Freud n’a pas parlé contrairement à Lacan. La pulsion invoquante, c’est ce qui nous met ou nous remet en mouvement quand on est appelé par l’Autre en soi. Par exemple, écouter de la musique un jour de cafard réconforte : quelque chose se remet en mouvement, comme si la musique entendait en nous cet Autre qu’on appelle l’inconscient (qui ne se réduit pas au fantasme ou à l’imaginaire dans lequel on s’enferme). Cela vaut pour tous les humains. Et après avoir été appelés par la musique, nous devenons appelant. Quand on est amoureux, c’est le même mouvement : nous ne parlons jamais aussi bien que quand nous aimons. Ce qui se remet en mouvement est une sorte d’invocation, une pulsion particulière où l’on est appelé. Et bien le théâtre, c’est ça, c’est ce mouvement verset avec le public. Le théâtre redonne de l’enthousiasme, c’est-à-dire un transport divin, un passage de l’esprit qui fait que le corps est habité. Il donne de la joie à l’âme humaine, là où l’infini touche le fini, une joie particulière au renouvellement du désir de vie. Parler vraiment, comme il est demandé aux comédiens de le faire, c’est se livrer à notre chant intérieur que nous ignorons. Il s’agit donc de permettre à chacun des comédiens de se laisser conduire à ce qui parle en lui, qu’il traverse tous les savoirs jusqu’au vertige du vide. Que la voix échappe à l’imaginaire pour résonner dans le silence de la chair. Qu’on retrouve la possibilité de se fier au signifiant. Même pour ceux que l’on appelle psychotiques.

Propos recueillis par Alain Cherbonnier et Françoise Kinna

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