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Les violences conjugales et familiales

Si la mort de Marie Trintignant a attiré l’attention – et même braqué les projecteurs – sur un problème dont la fréquence et la gravité en termes de santé mais aussi les composantes socioculturelles restent généralement sous-estimées, on peut regretter que l’émotion qui s’exprime dans les médias soit infiniment plus discrète lorsque c’est Mme Tout le monde qui est victime de tels actes : il s’agit alors d’un simple fait divers, relégué en pages intérieures. Il n’est pas question ici de se plaindre vainement, une fois de plus, du star system et du fonctionnement des médias, mais de formuler la crainte que l’image sociale et la personnalité des protagonistes de la récente affaire masquent dramatiquement (au sens propre) le problème plutôt qu’elles ne le révèlent.

On peut regretter aussi que seules les situations à la fois les plus tragiques et les plus « visibles » – les morts violentes – attirent ainsi l’attention. Car les violences familiales ne se limitent ni aux homicides ni même aux coups et blessures. Il semble que, particulièrement en matière de violences entre conjoints, le regard social ait du mal à se dessiller comme il a commencé à le faire dans les années 85-90 à propos des « enfants battus », débouchant sur le concept beaucoup plus large de maltraitance, qui inclut les violences verbales, la domination psychique, l’abus sexuel, l’exploitation économique et les négligences graves.

violences bs 32C’est pourtant dès les années 70 que la violence conjugale devient une question d’actualité, pénètre dans le débat social, principalement sous la pression du mouvement féministe. Aujourd’hui, médias, politiciens, spécialistes des questions sociales, professionnels de la santé et des services sociaux sont conscients qu’il convient de considérer cette problématique avec sérieux, eu égard aux dommages physiques et psychologiques qui en découlent. Malgré cette conscientisation collective, les normes et les habitudes culturelles légitimisent, dans une certaine mesure, l’utilisation de la force physique à l’intérieur de la famille, alors que bien souvent elles la stigmatisent à l’extérieur. « Il est étonnant de voir combien un même acte violent est punissable légalement et critiquable lorsqu’il se produit entre deux personnes qui n’ont aucun lien de parenté, alors que ce même type d’acte à l’intérieur de la famille est évalué selon des critères très différents et souvent beaucoup plus neutres. » [1] La société reste discrète en matière de violences intra-familiales et un certain malaise persiste lorsqu’on décide d’en parler. En fait, ces violences dérangent plus que d’autres car elles ont lieu au sein de la famille et elles nous renvoient immanquablement aux images et représentations inconscientes du couple parental que nous avons eu.” [2]

Naguère portée par les seules organisations féministes, la question des violences conjugales a commencé à s’introduire dans le monde de la santé, ce qui se manifesta récemment par un chapitre entier consacré à « la violence exercée par les partenaires intimes » dans le Rapport mondial sur la violence et la santé de l’OMS, dont les auteurs écrivent sans ambages : “La violence entre partenaires, que l’on a d’abord traitée largement comme un problème de droits de l’homme, est de plus en plus considérée comme un problème de santé publique important.” [3]

Les violences conjugales sous l’angle de la santé publique

« Violences entre partenaires » ?... On parle en fait essentiellement des violences faites à des femmes parleur partenaire masculin (et de leurs éventuelles répercussions sur les enfants). Il ne s’agit pas de nier que des hommes – jeunes, âgés, voire adultes – soient, eux aussi, victimes de violences familiales, y compris de la part de femmes. Ni de nier ou de minimiser la violence dont des femmes peuvent, elles aussi, faire preuve. Cependant, en termes de santé publique, il n’est pas d’équivoque, comme le montre le rapport déjà cité : « La violence exercée contre les femmes par un époux ou un partenaire intime de sexe masculin est une des formes les plus courantes de violence. Le contraste est frappant avec les hommes qui, en général, risquent beaucoup plus d’être attaqués par un étranger ou une connaissance que par quelqu’un qui appartient au cercle de leurs proches relations. Le fait que les femmes aient souvent des liens affectifs avec leurs agresseurs, dont elles dépendent aussi économiquement, a des répercussions importantes sur la dynamique de la violence et sur les approches choisies face à elle. La violence exercée par le partenaire intime existe dans tous les pays et dans tous les groupes sociaux, économiques, religieux et culturels. Il arrive que les femmes soient violentes dans leurs relations avec les hommes, et les relations homosexuelles ne sont pas exemptes de violence, mais dans l’immense majorité des cas, ce sont des femmes qui sont victimes de violence de la part de leur partenaire masculin. C’est pourquoi ce chapitre sera consacré à la violence exercée par les hommes contre leurs partenaires féminines. »

Les violences conjugales faites aux femmes constituentun réel problème de santé publique, non seulement dans les pays où la tradition et le système social les tolèrent voire les encouragent explicitement [4], mais même dans les pays dits modernes : « Des études réalisées en Australie, au Canada, en Israël, en Afrique du Sud et aux Etats-Unis d’Amérique montrent que de 40% à 70% des femmes victimes de meurtre ont été tuées par leur époux ou leur petit ami, souvent dans le contexte d’une relation suivie violente. Cela contraste fortement avec la situation des hommes victimes de meurtre. Aux Etats-Unis, par exemple, seuls 4% des hommes assassinés entre 1976 et 1996 ont été tués par leur épouse, ex-épouse ou petite amie. »

Mais, on l’a dit, les statistiques de mortalité ne révèlent que l’aspect le plus dramatique et le plus socialement visible de la situation. Les chiffres cités par l’OMS (voir plus loin) renvoient d’ailleurs uniquement aux agressions physiques, et les auteurs soulignent eux-mêmes les biais que cela introduit dans la connaissance et la compréhension du problème : « En se concentrant sur les seuls actes, on risque d’occulter l’atmosphère de terreur qui règne parfois dans les relations violentes. Ainsi, dans une enquête nationale sur les violences contre les femmes réalisée au Canada, le tiers des femmes victimes d’agression physique de la part d’un partenaire déclarent avoir craint pour leur vie à un moment de la relation. Bien que les études internationales mettent l’accent sur la violence physique parce qu’il est plus facile de la conceptualiser et de l’évaluer, des études qualitatives donnent à penser que certaines femmes trouvent la violence psychologique et le rabaissement encore plus intolérables que la violence physique. »

C’est pourquoi la littérature sur la question prend très généralement en considération, non seulement les agressions physiques, mais les violences verbales et psychologiques (insultes, moqueries et humiliations répétées, menaces, dévalorisation systématique...), les rapports sexuels forcés, et ce que l’on pourrait appeler les violences « sociales » ou, plus simplement, le fait d’exercer une tyrannie sur une personne.

Définition de l’OMS

On entend par violence entre partenaires intimes tout comportement au sein d’une relation intime qui cause un préjudice ou des souffrances physiques, psychologiques ou sexuelles aux personnes qui sont parties à cette relation. Il s’agit, entre autres, des comportements suivants :

  • Actes d’agression physique (...).
  • Violence psychologique, comme le recours à l’intimidation, à l’humiliation et au rabaissement constant.
  • Rapports sexuels forcés et autres formes de coercition sexuelle.
  • Divers comportements autoritaires ou tyranniques, comme d’isoler une personne de sa famille et de ses amis, de surveiller ses faits et gestes, et de limiter son accès à toute aide ou information. Lorsque la violence se répète dans la même relation, on parle souvent de “violence grave”.

Dans le rapport de l’OMS, il ressort de 48 études récentes, menées dans les cinq continents, que de 10 à 67% des femmes interrogées avaient été agressées physiquement par un partenaire au cours de leur vie. De 10 à 67% : cette grande disparité pose évidemment question. Elle peut tenir à des facteurs culturels, sociologiques et démographiques : la prévalence serait plus élevée dans certains lieux, groupes ou populations. Ainsi, quand on compare les 69% obtenus à Managua (capitale du Nicaragua) aux 28% d’une enquête nationale dans ce même pays à la même époque, on peut faire l’hypothèse d’une violence plus grande en milieu urbain. Il reste néanmoins très délicat de comparer les chiffres, en raison de différences méthodologiques entre les études : critères de sélection des femmes interrogées, formes de violence prises en compte, formulation des questions, variations dans la définition retenue pour la notion de violence conjugale... La source des informations peut également affecter les résultats ; de même que le degré de confidentialité des entretiens avec les femmes et la capacité, chez celles-ci, de surmonter des sentiments de honte, de culpabilité, de peur et de dévalorisation pour aborder franchement le problème.

On trouve aussi des disparités – moindres toutefois – en Europe occidentale : 21% aux Pays-Bas et en Suisse, 18% à Trondheim (Norvège), 30% dans le Nord de Londres. En Belgique, une enquête sur les violences interpersonnelles a été menée en 1998 par le Centre universitaire du Limbourg [5]. Dans cette étude, 13,4% des femmes âgées de 20 à 49 ans déclaraient avoir subi, au cours de leur vie, des violences physiques et/ou sexuelles graves et répétées de la part de leur partenaire (lié légalement ou non, cohabitant ou non) ; 2,3% des hommes interrogés étaient dans le même cas.

Comme on peut le voir avec ce dernier chiffre, si l’on ne peut nier la réalité des violences conjugales faites aux hommes, ce problème apparaît comme bien moins fréquent – même si l’on retient l’hypothèse vraisemblable d’une sous-déclaration des cas pour des raisons psychologiques (honte) et culturelles (image virile, stéréotypes masculins) : en effet, la honte et la crainte de paraître démériter en tant qu’épouse et mère jouent également chez les femmes. En outre, le problème repose probablement sur une dynamique relationnelle différente chez les hommes. C’est du moins l’hypothèse formulée par l’OMS :

« Il ressort de la recherche effectuée dernièrement dans des pays industrialisés que les formes de violence exercée par le partenaire ne sont pas les mêmes pour tous les couples qu’opposent des conflits violents.
Il semble y avoir au moins deux schémas :

  • une forme de violence croissante et grave caractérisée par de multiples formes de violence, d’actes visant à terroriser et de menaces, et par un comportement de plus en plus possessif et autoritaire de la part de l’agresseur.
  • Une forme plus modérée de violence relationnelle, où l’exaspération et la colère continues dégénèrent parfois en agression physique.

D’après les chercheurs, les enquêtes communautaires conviennent mieux pour détecter la deuxième forme plus modérée de violence conjugale, aussi appelée « violence conjugale courante », que la première forme, que l’on qualifie de « violence grave ». Cela explique sans doute pourquoi les enquêtes communautaires sur la violence effectuées dans les pays industrialisés trouvent souvent des preuves substantielles d’agressions physiques commises par des femmes (...).Bien que des données provenant de pays industrialisés prouvent que des femmes participent à la violence conjugale courante, il n’y a guère d’indication qu’elles soumettent les hommes au même type de violence croissante et grave que l’on voit souvent dans les échantillons cliniques de femmes battues. »

Après ce large tour d’horizon, retour à Bruxelles. Pour donner une image plus concrète des violences conjugales, nous avons d’abord rencontré Béatrice Girard, qui travaille au Centre de Prévention des Violences Conjugales et Familiales : “L’ASBL est issue du mouvement féministe et autogestionnaire des années 70, qui a favorisé une prise de conscience des problèmes spécifiques de la femme et de son statut dans la société au point de vue économique, social et culturel. L’association a été mise sur pied en 1977, afin de venir en aide aux femmes subissant des violences physiques de la part de leur entourage. Son principe est d’héberger les femmes et leurs enfants arrivant dans un état de détresse, de leur permettre de s’apaiser, de les protéger (l’adresse de la maison d’accueil est tenue secrète) et de les guider dans leurs démarches administratives, juridiques ou autres. Selon la demande, une assistance thérapeutique est assurée à la femme ou au couple à notre bureau d’accueil, 29 rue Blanche. Depuis sa constitution, le Centre de Prévention des Violences Conjugales a évolué, s’adaptant à la réalité rencontrée, se professionnalisant, s’enrichissant de l’expérience et des formations suivies par ses membres”.

Trois types d’interaction violente

Au fil de son expérience, l’équipe a pu observer trois types de l’interaction violente. “Le premier repose sur une relation symétrique de violence. Le pouvoir n’est pas entre les mains d’un seul des partenaires. Au contraire, il y a lutte pour acquérir ce pouvoir face à l’autre. Cette violence constitue pour les partenaires un moyen de communiquer entre eux. Ils ont conscience que cela ne résoudra pas leurs problèmes. Quand l’un des deux va trop loin dans son comportement violent, il demande immédiatement pardon, ce qui stimule le désir de rapprochement. Dans ce type de relation, la violence s’exprime plutôt de manière psychologique et verbale chez la femme, et de manière physique chez l’homme. Dans ce cas de figure, on peut envisager que des entretiens (individuels ou de couple) débouchent sur un changement chez les deux partenaires.”

Le deuxième modèle d’interaction violente repose sur une relation asymétrique :“L’un des partenaires tient le rôle de dominant et l’autre celui de dominé. Le dominant possède le pouvoir au sein du couple. Il éduque, élève son partenaire. L’autre est un objet qu’il façonne selon ses désirs. De plus, afin d’assouvir son besoin de pouvoir, il contrôle chacun de ses faits et gestes. Les femmes victimes de ce type de violence sont complètement dépendantes de leur compagnon ou mari : pas de travail, pas d’études, pas de relation amicale ou familiale, très souvent pas d’indépendance financière.”

Le troisième modèle est le plus fréquemment rencontré : “Il s’agit d’une relation fusionnelle où tant l’auteur de violence que la personne violentée sont dépendants l’un de l’autre. Ils ne font qu’un. L’autre est perçu comme prolongement de soi et non comme étant différent. Dans ce type de couple, il y a très peu d’espace pour la négociation, l’acceptation des différences. Cette violence constitue pour la personne un moyen de résoudre le conflit en cours ; elle permet aux partenaires de prendre à un moment donné de la distance sans pour autant devenir autonomes. Cette violence apparaît très tôt dans le couple, lors de changements considérés comme une menace à leur équilibre : déménagement, naissance, perte d’emploi. Dans la relation fusionnelle, les partenaires passent rapidement d’un excès de tendresse, de passion amoureuse, à un excès de destructivité et de haine. Il y a généralement une escalade dans la violence : on passe de la violence psychique ou verbale à la violence physique, qui peut aller jusqu’à mettre la vie de la femme en danger. Toutefois, la violence est présente à tous niveaux : physique, psychologique et sexuelle.

“Au sein de cette fusion, l’auteur de violence a des difficultés à accepter que le partenaire porte son attention et son affection à un tiers (les enfants, les amis ou même les animaux). Il attend de sa partenaire qu’elle ne s’occupe que de lui. La stratégie de l’auteur de violence consiste à « vider » l’autre. Combien de femmes disent lors des entretiens qu’elles se sentent « épuisées », comme si elles se vidaient de leur substance existentielle... A ce stade, elle n’existe qu’à travers lui et lui à travers elle. Souvent, la victime endosse la responsabilité de l’épisode violent et se sent coupable de la violence vécue au sein de son couple, comme si elle portait en elle tout le mal-être (peurs, angoisses, frustrations) de son partenaire.”

Dans les deux derniers cas de figure (relation dominant/dominé et relation fusionnelle), il est préférable que les deux partenaires fassent un travail thérapeutique chacun de leur côté. Car un entretien de couple, alors qu’il n’y a pas de négociation possible et surtout en cas de menaces et de harcèlement, ne pourrait aboutir à un travail constructif.

“Après de nombreuses années d’expérience liée au travail de terrain, nous avons pu relever certains traits caractéristiques des partenaires vivant la violence dans leur relation. Ces personnes éprouvent des difficultés à identifier et à verbaliser leurs sentiments. Très souvent, les attentes de l’un par rapport à l’autre sont irréalistes. Chacun est censé combler tous les manques de l’autre. La négociation occupe peu de place dans la communication ; tout est envisagé en termes de « gagner ou perdre ». La relation fusionnelle engendre une difficulté pour chacun d’accepter les limites de l’autre, que ce soit dans son espace psychique ou son espace physique.

“En ce qui concerne le travail thérapeutique mis en place, nous avons constaté qu’il était primordial de respecter le rythme de la personne victime de violences conjugales. Dans le cas contraire, il se peut que les femmes maltraitées arrêtent le travail en cours et retournent au domicile conjugal. C’est pourquoi il est important de prendre le temps de clarifier leur situation avec ces personnes, afin qu’elles prennent conscience que ce qu’elles vivent n’est pas normal et ni acceptable. Tout au long de ce travail, nous essayons de leur faire prendre conscience des cycles de violences établis dans leur couple, de la responsabilité de l’auteur de violence par rapport à celle-ci, des conséquences éventuelles d’une telle situation. De ce fait, elles peuvent prendre leur décision en connaissance de cause. Quelle que soit leur décision – rester ou partir –, nous les soutenons dans leur vécu. Certaines situations nécessitent que les victimes se réfugient au sein de la maison d’accueil. Lorsque nous les hébergeons, nous leur laissons le temps de réfléchir, de « se poser », de se reposer, d’exprimer leur vécu et leur souffrance. Pour qu’elles puissent sortir de la confusion et de l’état de choc dans lequel elles se trouvent, elles doivent se sentir soutenues, sécurisées, rassurées et surtout reconnues dans ce qu’elles vivent.”

Les violences conjugales et familiales en pratique courante

violences 2 bs 32De ce qui précède, il ne faudrait pas déduire que les violences conjugales et familiales débouchent sur des demandes d’aide aux seuls services et associations spécialisés : ces demandes arrivent à l’hôpital (non seulement aux urgences mais en pédiatrie, par exemple) mais aussi aux services ambulatoires, souvent de manière indirecte. Martine Vermeylen, psychologue au service de santé mentale Le Sas : « Je travaille dans un service qui s’adresse tant aux adultes et aux personnes âgées qu’aux jeunes enfants et aux adolescents : nous pratiquons ce que l’on pourrait appeler la santé mentale « généraliste ». Il est assez rare qu’un couple vienne directement nous consulter mais, à partir du symptôme d’un enfant, il nous arrive de travailler la conjugalité et la violence dans le couple, lorsque les parents se rendent compte que cela pourrait débloquer la situation avec l’enfant (qu’il s’agisse d’un problème scolaire, sentimental ou familial). Lorsque les parents sont séparés, un symptôme se présente parfois à l’occasion d’une visite de l’enfant chez le parent qui n’en a pas la garde. Par exemple, la mère arrive, inquiète, disant : « Mon enfant ne veut plus aller chez son père, son père est violent ». Mais, pour cette femme, « violent » cela veut peut-être dire ce qu’elle a subi et qui a été à l’origine du divorce – et qu’elle projette sur son enfant et sur la relation du père avec celui-ci. Quelques entretiens permettent parfois de surmonter nombre de fantasmes et de projections. »

Mais toutes les violences ne sont évidemment pas fantasmées : « Face aux situations de violence physique, nous incitons la personne à prendre distance vis-à-vis de l’agresseur, en parlant de ce qu’elle vit à d’autres personnes, en portant plainte, éventuellement en quittant le domicile conjugal afin que l’enfant cesse de souffrir. Car un enfant qui assiste à la violence physique entre ses parents intériorise souvent le sadisme dont il est témoin, et il risque très fort de « déborder » à un moment donné par des problèmes à l’école, etc. Mais il existe d’autres formes de violence, détectables par une série de malaises dans la famille : un enfant vient nous voir avec un symptôme comme le mutisme, et il faut parfois plusieurs entretiens avant de comprendre qu’il ne peut pas dire son malaise – s’il le dit, il trahit ses parents ! Et les parents n’osent pas parler non plus, ou alors ils lâchent des énormités devant l’enfant. C’est pourquoi nous pratiquons des entretiens séparés, l’enfant d’un côté, les parents de l’autre. »

Aux sources de la violence

Martine Vermeylen fait le lien entre la violence conjugale et certains mythes contemporains : « Je pense notamment à l’enfant roi, l’enfant idéalisé auquel les parents doivent se sacrifier : il y a là un intenable, un impossible pour le couple. Mais les violences se développent aussi parce que l’on a du mal à accepter de renoncer à quelque chose de soi pour le couple. Nombreux sont ceux, aujourd’hui, qui ont cette double attente : vivre pour soi, garder sa liberté, et en même temps former un couple à long terme. C’est structurellement impossible ! Il faut une certaine forme de renoncement à la vie de célibataire pour qu’un couple puisse fonctionner et se retrouver en tant qu’adultes. Cette contradiction provoque souvent des violences conjugales : l’autre est perçu comme décevant, il ne répond pas à mes attentes, à mes idéaux. Ce sont d’abord des violences verbales, puis des silences, des passages à l’acte, la violence monte... Et on est tellement pris aujourd’hui dans ce mythe : c’est toi qui as un problème, ce n’est pas moi, c’est toi qui dois aller voir le psy, moi je n’ai rien à me reprocher. Alors qu’il faudrait se dire : on a un problème tous les deux, on va consulter ensemble. A partir de là, quelque chose peut se dénouer, inconsciemment, d’une communication extrêmement violente ; car une femme peut dire de son mari qu’il est insupportable, mais en l’insultant, sans avoir conscience de la violence qu’elle éveille chez lui. »

« Nous avons tous des pulsions de meurtre, des pulsions incestueuses, et la civilisation nous éduque à les contenir, à les mettre en mots. Mais, dans certaines situations, le langage ne suffit plus, on ne se parle pas ; on s’adore, mais on passe à l’acte. Le lien est profond, mais il est tellement fait de pulsion archaïque que c’en est invivable. La passion, cela fait souffrir ! Le couple fusionnel est souvent mortifère dans le sens où il ne permet pas de prendre distance vis-à-vis de l’autre : on se sent envahi, on se sent mangé par l’autre. On n’arrive pas à respecter la vie, la pensée même de l’autre, sa manière de fonctionner, les temps dont il a besoin, les temps de silence, de création, de communication... Certains couples fonctionnent comme de tout petits enfants : tu me déçois, donc je te tire la tête et je boude et je t’en veux et je te frappe... Tout cet archaïsme est très présent, et la violence dans un couple révèle des pulsions sous-jacentes dont on se cache soigneusement l’existence. »

« La violence conjugale vient non seulement de ces pulsions archaïques mais aussi de l’héritage familial, des fantômes qui encombrent l’inconscient familial. J’entends par « fantômes » les non-dits, les secrets, les histoires qu’on ne dit pas à ses enfants, prétendument pour les protéger, mais qui finissent par se dire à un moment ou l’autre, parfois dans des conditions dramatiques. Il faut parfois qu’un adolescent aille très loin dans la mise en danger de sa propre vie pour que le parent lui dise : « bon, écoute, c’est vrai que je ne te l’ai jamais dit, mais ton grand-père était quelqu’un de violent, il a fait une tentative de meurtre... » Ces choses-là se transmettent inconsciemment mais sont parfois tues pendant plusieurs générations. »

« Il faudrait aussi parler de « l’incestualité » dans les familles, qui est à la base de bien des violences. Le fait qu’un parent et un enfant aient des relations trop proches – trop d’amour et pas assez de distance – crée un climat incestuel sans qu’il y ait nécessairement passage à l’acte. On voit des familles où un des enfants est celui du père et l’autre celui de la mère. L’incestualité s’est installée du fait de l’absence de sexualité entre les parents. Cela se traduit chez l’enfant par une absence de limites et une difficulté de sortir du désir tout-puissant du parent sur lui. »

L’abus d’alcool ou d’autres drogues est souvent lié aux violences (bien qu’on tende aujourd’hui à le regarder moins comme une cause que comme un facteur de risque ou un facteur aggravant). « La dépendance pose un problème de loyauté vis-à-vis du conjoint : vais-je l’abandonner alors qu’il ne s’en sort pas et qu’après la crise, il s’excuse, il pleure ? On n’a pas le courage de partir alors qu’on sait bien que cela va recommencer...

Quand la personne n’est pas en état de quitter son conjoint, nous n’abordons pas la séparation, mais plutôt la souffrance que ce genre de situation provoque, nous essayons de voir en quoi le masochisme peut être alimenté par une histoire familiale non clarifiée : pourquoi la personne se pose-t-elle en victime expiatoire pour son couple ? Il y a toujours une raison pour qu’un enfant se sacrifie pour ses parents et, par la suite, il va continuer à se sacrifier pour son conjoint. Ce sont des femmes ou des hommes incapables de laisser leur conjoint. Même quand ils arrivent à se séparer, le lien subsiste et crée toujours des dégâts. Il m’arrive d’assister, très impuissante, à des situations violentes où l’on peut seulement tenter de rendre la personne un peu plus libre de penser à une autre forme de vie possible pour elle et pour ses enfants. Il est des femmes qui arrivent à se séparer pour l’enfant mais pas pour elles-mêmes. Elles se sacrifient donc encore une fois. Et ce sacrifice de la mère va se rejouer d’une autre manière chez l’enfant à la génération suivante. »

Propos recueillis par F. Kinna et A. Cherbonnier

Notes

[1] Edith GOLDBETER, Les violences dans le couple, Conférence, Bruxelles, 11 novembre 1986. Cité par BERNARD (cf. infra).

[2] Françoise BERNARD, Quel(s) projet(s) éducatif(s) pour les enfants issus de couples violents ? Recherche action subsidiée par le Ministère de la Communauté française, Liège, Collectif et Refuge pour femmes battues, septembre1995.

[3] Etienne G. KRUG et coll. (dir.), Rapport mondial sur la violence et la santé, Genève, Organisation Mondiale de la Santé, 2002, pp. 97-135.

[4] Voir à cet égard Etienne G. KRUG et coll., op. cit., pp. 105-106.

[5] R. BRUYNOOGHE, S. NOELANDERS, S. OPDEBEECK, Geweld ondervinden, gebruiken en voorkomen. Rapport ten behove van de Minister van Tewerkstelling en Arbeid en GelijkeKansenbeleid Mevrouw M. Smet, Limburgs Universitair Centrum, 1998 ; cité par A. DESSARD et A.-M. OFFERMANS, Les violences conjugales : mythes et réalités, Santé conjuguée, n°22, oct. 2002, pp. 46-52.

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