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Le GRAPSE à Evere

On parle souvent des réseaux comme d’une des principales stratégies de promotion de la santé. C’est le choix qu’ont fait plusieurs partenaires à Evere. Ils se sont réunis sous l’égide du GRAPSE, Groupe de Réflexion et d’Action de Promotion de la Santé d’Evere. A l’origine de celui-ci, une expérience à laquelle nous avons déjà fait écho dans ces pages [1].

grapsebs 32Le GRAPSE est né à l’initiative de plusieurs partenaires qui avaient réalisé en 1998 une première expérience de promotion de la santé ; il s’agissait d’animations sur le sommeil, au sein des écoles communales, avec un module de l’ONE appelé « L’oreiller magique ». L’ONE fournissait l’outil et la formation mais ne disposait pas d’animateurs. Or, ceux-ci devaient être nombreux parce que l’animation se déroulait pendant plusieurs jours et était proposée à tous les enfants de la commune. Alain Caufriez, infirmier scolaire à l’époque, est donc allé solliciter divers acteurs médico-sociaux d’Evere : “J’ai rencontré un véritable engouement, que ce soit au service de santé mentale, au centre de planning familial, dans les centres PMS, à la ludothèque, au centre de santé scolaire, à la cellule prévention, dans une association de parents, dans une école d’infirmières, et bien sûr auprès des travailleuses médico-sociales de l’ONE. L’expérience a été une belle réussite, de même que les journées « tout public » que nous avons organisées. Nous avons donc pensé qu’il valait la peine de poursuivre la collaboration. La question étant : quel type de programme sur quelle thématique ?”

Martine Vermeylen, coordinatrice et psychologue au service de santé mentale Le Sas : “Il existe une coordination sociale à Evere, mais nous n’avions pas souvent l’occasion de nous retrouver autour de l’éducation à la santé des enfants. Nous avons fait circuler un questionnaire dans les écoles, à l’intention des enseignants et des parents, dans lequel on leur demandait de décrire leurs sujets de préoccupation, les thèmes qu’ils aimeraient voir aborder. Un des sujets qui apparaissaient le plus souvent était la violence à l’école mais aussi en famille. Nous nous sommes alors demandé comment aborder cela sous un angle qui ne soit pas trop négatif, qui soit ouvert à une réflexion sur les rapports entre adultes et enfants. Et nous avons choisi l’équilibre entre l’autonomie de l’enfant et l’autorité de l’adulte.”

Les partenaires s’adressent alors à Monique Meyfroet (psychologue, asbl Respect) et lui demandent de venir faire une conférence. Marie-Paule Peuteman, responsable du centre de planning familial d’Evere : “Un succès : la salle de la Maison communale était comble ! Et c’est à partir de cette rencontre que nous avons senti la nécessité de nous regrouper en ASBL : Mme Meyfroet nous a demandé qui allait annoncer cette conférence et en assumer les frais. Il fallait formaliser notre collaboration : ce fut le GRAPSE... Nous avons sollicité la Commune d’Evere pour couvrir les frais de fonctionnement, et elle nous a suivis. Nos réflexions nous ont ensuite amenés à penser qu’il serait judicieux de parler de l’autonomisation de l’adolescent par rapport à l’autorité parentale, et nous avons invité le Dr Thierry Lebrun, psychiatre, toujours avec un soutien communal et toujours avec le même succès.”

Un des principes du réseau, c’est la souplesse. En fonction du thème traité, tel ou tel partenaire s’engagera plus ou moins directement dans le projet. Comme le centre de planning familial, le centre de guidance a été très motivé par la relation entre enfants et adultes.

Martine Vermeylen : “Il s’agit d’un sujet extrêmement délicat ; certains enfants, certains enseignants arrivent avec un matériel brut de conflits de pouvoir, et nous sommes là en position d’écoute mais ne sachant pas trop quelle alternative proposer, car nous ne sommes pas au sein de ces institutions. On entend des plaintes d’enseignants qui sont sujets à des violences venant des enfants et des familles, venant aussi du système scolaire. Ils se sentent un peu comme les transmetteurs impuissants de systèmes violents qu’ils ont à subir en tant qu’adultes et qu’ils voudraient ne pas transmettre aux enfants.”

grapse 2 bs 32Concrètement, les situations rencontrées ne sont pas forcément spectaculaires : “Par exemple, les enfants arrivent à l’école sans leur matériel ; l’enseignant a beau écrire des rappels dans le journal de classe, la famille n’en a rien à faire. On voit bien que l’enfant est mis à l’école comme dans une garderie et que les parents ne s’intéressent absolument pas à ce qui s’y passe, même au niveau de l’instruction. Enseigner devient pratiquement impossible quand il s’agit d’abord d’éduquer. Par ailleurs, il y a la pression scolaire : les inspections, la direction, les missions que l’enseignant a de plus en plus de mal à assurer. C’est très lourd à porter pour l’enseignant, qui se sent impuissant, qui va parfois vers la dépression, vers des tendances suicidaires. Ce métier-là est devenu un métier à risques, à cause des contradictions auxquelles les gens sont soumis. La société a perdu l’image de l’enseignant qui apporte quelque chose et que l’on respecte pour ce qu’il transmet. On ne dit plus « Madame » ou « Monsieur », on appelle l’enseignant par son prénom comme s’il était un petit copain. Bien souvent, les parents ne savent pas que « Nathalie » ou « Isabelle », c’est l’enseignante ! Il n’y a plus cette distance nécessaire entre jeunes et adultes.”

Si les enseignants peuvent se sentir coincés par des missions impossibles, les enfants se trouvent parfois pris eux aussi dans de lourdes contradictions : “Je pense notamment à l’enfant qui entend bien que des problèmes existent entre ses parents, avec ses frères et sœurs, mais qui ne peut pas parler à la maison, qui se sacrifie pour protéger sa famille. Ces enfants sont comme des éponges : ils absorbent les conflits, les tensions, mais ne les expriment pas. A certains moments, dans certains lieux, ils ont besoin de parler, et c’est parfois à l’école que cela arrive. Si l’enseignant est un peu réceptif, il entend. Et comme il ne peut pas s’immiscer dans les familles, il faut qu’il puisse passer le relais à d’autres. Un certain nombre d’associations et de services gravitent autour des écoles – qui ne voient pas toujours cela d’un très bon œil mais sont aussi, parfois, soulagées de pouvoir passer la main. Cependant, ce passage est très délicat : au nom de quoi telle équipe peut-elle intervenir ? Quand on « décloisonne », la question se pose : que peut-on dire, que doit-on taire ?...L’école est un lieu public, où beaucoup de choses se disent. Ce que peuvent faire les acteurs scolaires (direction, équipe PMS...), c’est faire venir les parents pour leur dire : il y a un problème avec cet enfant, l’enseignant nous en parle, l’enfant nous en parle ; vous, parents, que pourriez-vous faire ? Et parfois les parents s’écroulent ! C’est peut-être la première fois que quelqu’un s’inquiète de ce qui se passe à la maison. Si l’enseignant ou la directrice essaie de les envoyer vers nous, nous pouvons commencer à mettre en place des lieux de parole protégés, qui ne soient plus publics mais privés.”

Cette image des violences scolaires et même familiales va sans doute à l’encontre des stéréotypes habituels : insultes, racket, agressions, viols... “L’école est un peu un miroir, un reflet de la société. Se jouent dans la cour de récréation des conflits entre enfants qui parviennent au parent ; le parent vient trouver le directeur et lui reproche de ne pas protéger son enfant, etc. J’ai eu affaire à des imbroglios où ce n’étaient plus des enfants qui se disputaient dans la cour, mais des adultes qui se disputaient autour des enfants ! Il n’y avait plus de limites. Mon rôle consistait à faire de la médiation, à dire : vous êtes des adultes, c’est à vous de mettre des limites ; il ne faut pas insulter une directrice d’école, ça ne se fait pas ! Bien sûr, votre enfant vient se plaindre, mais est-ce une raison, pour un adulte, d’aller régler ses comptes en direct ?... Les conflits entre les enfants deviennent trop souvent l’affaire des adultes.”

Enfants médiateurs de conflits ?

Une idée qui paraîtra peut-être étonnante est que l’on peut aussi prévenir la violence à l’école en apprenant aux enfants à devenir eux-mêmes médiateurs de conflits. Le principe est d’essayer d’abord de résoudre les conflits là où ils se posent, de ne pas les amplifier d’emblée. S’inspirant des travaux d’une pédagogue anglaise, Mildred Masheder, l’Université de Paix, à Namur, a ainsi mis au point la méthode SIREP :

  • Stop, marquer un temps d’arrêt et se calmer ;
  • Identifier votre problème ;
  • Rechercher plein d’idées ;
  • Evaluer vos idées ;
  • Planifier : comment transformer votre idée en action. Deux vidéogrammes exposent cette méthode : Graines de médiateurs (comment résoudre un problème qui se pose entre enfants) et Médiateurs en herbe (comment devenir soi-même un médiateur pour les autres). Ce matériel peut être emprunté auprès du CCOAJ (Comité de Contact des Organismes d’Aide à la Jeunesse) en contactant Joseph Teugels, par téléphone (0495/184 643) ou par fax (02/640 21 97).

A l’adolescence, poursuit Martine Vermeylen, le manque de limites provoque des situations encore aggravées : “Celui qui vit une violence familiale a tendance à quitter la maison, à vivre davantage avec les copains ; mais les bandes de copains sont elles aussi soumises à la violence, à la pression du groupe, aux drogues... Non seulement leur famille ne les a pas soutenus ou les a lâchés, mais en plus ils sont directement soumis à la violence sociale. Ils se jettent dans les bras de personnes qui ont elles-mêmes des problèmes. Ils vivent des relations parfois très dures de conjugalité sado-masochiste, de dépendance, etc. Dans les premiers couples qu’ils forment, il y a beaucoup d’histoires dramatiques. Ils sont embarqués dans un rapport amoureux qui les rend tout à fait vulnérables. Il est rare qu’un adolescent vienne parler de ce qu’il vit dans son couple, cela fait tellement écho à ce qu’il a vécu dans sa famille. Lorsque l’un d’entre eux vient en parler, c’est très précieux, on fait vraiment un travail de prévention : s’il s’en rend compte à 18 ou 20 ans, on gagne des années de pièges inconscients et de couples ou de familles violents ! Apprendre à dire non, c’est vrai, ce n’est pas simple... Si on l’apprend tout petit, on a moins de mal, à l’adolescence, à résister et à faire des choix. Mais toute une série de jeunes n’y arrivent pas et reproduisent ce qu’ils ont vécu de difficile.”

Un projet sur l’alimentation

Après avoir travaillé pendant plusieurs années sur ce thème et repéré les limites de leurs possibilités d’intervention, les membres du GRAPSE se sont demandé quelle nouvelle direction prendre. Les TMS de l’ONE étaient confrontées à des questions concernant l’alimentation. Marliese Langer : “Le plus frappant, c’était la surconsommation de produits laitiers : lait, yaourt, fromage blanc... Nous avons remarqué que la publicité induisait des comportements chez les mamans : « Ah ! c’est cela que je dois donner à mon enfant ! ». Il y a toute une série de manières de faire dont certaines mamans n’ont même pas idée, parce que leur mère n’est pas ici, qu’elles sont coupées de leurs repères. La population d’Evere est très mélangée : des Belges, des Africains, des Albanais, des Italiens qui travaillent à l’OTAN... Ces familles sont souvent très isolées. J’ai travaillé longtemps à Molenbeek, et là, la famille est entourée de tout un réseau ; les femmes sont rarement seules chez elles, il y a toujours une cousine, une amie ou une sœur. Mais la femme du fonctionnaire de l’OTAN est loin de ses relations, celle du Belge qui travaille toute la journée se retrouve toute seule à la maison avec son enfant...”

Pour pouvoir affiner l’action, il fallait choisir des aspects précis de la vaste question de l’alimentation. Alain Caufriez : “Nous avons retenu l’eau, les collations, les produits laitiers et les quantités. Nous nous sommes dit qu’il valait la peine de promouvoir l’eau de distribution dans la préparation des biberons. Il y avait aussi les collations en milieu scolaire : malgré les campagnes de sensibilisation, les produits utilisés ne correspondaient pas nécessairement aux besoins physiologiques des enfants, la publicité y étant à nouveau pour beaucoup. Les quantités de nourriture, elles aussi, étaient souvent inadaptées, tant dans l’alimentation du nourrisson que du jeune enfant ou de l’enfant plus âgé.”

Cette action sur l’alimentation serait basée sur deux supports : l’affiche et le rallye santé. Pour drainer le plus de monde possible, le rallye devrait se greffer sur un programme communal. Les membres du GRAPSE pensent à « Evere, ma découverte ». Mme Gielkens, de l’Administration communale : “En fait, en 2004, ce parcours sera plutôt axé sur l’artistique. Mais on pourrait très bien imaginer d’organiser un rallye santé à un autre moment et dans un autre cadre, par exemple la journée sans voitures, qui draine aussi beaucoup de monde et qui est propice à une sensibilisation. Et le GRAPSE tiendra un stand d’information lors de la journée portes ouvertes de la Maison communale. Le projet sur l’alimentation y sera présenté et, en collaboration avec le Service Environnement de la Commune, une dégustation d’eau de distribution sera proposée, avec deux objectifs : favoriser la consommation d’eau du robinet en rappelant aux familles que celle-ci est saine et peu onéreuse ; et, par là même, diminuer le nombre de déchets (bouteilles en plastique).”

Marie-Paule Peuteman : “ Le centre de planning familial est moins actif par rapport à la thématique de l’alimentation. Il faut savoir que la participation au GRAPSE se fait sur base volontaire. Donc, quand la thématique nous concerne moins spécifiquement... Le GRAPSE, c’est, administrativement parlant, peu de temps de travail et un petit budget. Mais c’est quand même lourd à gérer : on a du mal à trouver des dates de réunion, la personne clé ne peut finalement pas venir, une autre arrive en retard... C’est du travail en plus ! On le fait quand on trouve le temps et l’énergie. Ici, comme le sujet touche directement les TMS de l’ONE, elles se mobilisent toutes beaucoup. ”

Alain Caufriez : “ C’est aussi la philosophie du groupe que les projets naissent d’une maturation ; on retourne l’idée dans tous les sens pour s’assurer que le thème choisi et le but de l’action sont clairs pour tout le monde. Il faut compter une dizaine de réunions par an, et puis il y a le plaisir de se revoir, qui fait partie des avantages : les travailleurs psycho-médico-sociaux sont souvent isolés dans leurs tâches. Le simple fait de se retrouver, une fois par mois, avec des gens que l’on connaît, permet aussi de faire avancer d’autres choses, indépendamment du GRAPSE : des situations particulières ou même des réflexions ponctuelles par rapport à sa propre profession. On met un visage sur un nom.” Marliese Langer renchérit : “Je crois que c’est une des raisons pour lesquelles ça tient le coup. Clairement, cela permet de travailler plus facilement avec d’autres services, pour une famille ou une situation difficile : on se connaît mieux.”

Le GRAPSE fait également appel à des expertises extérieures, comme le Service Education Santé de l’ONE ou le Service communautaire de promotion de la santé chargé de la communication. Comme on l’a vu, un partenariat s’élabore aussi avec le Service Environnement de la Commune. Marie-Paule Peuteman :“Une de nos « victoires » est la reconnaissance de la Commune. Nous avons reçu un subside modeste, mais sans lequel nous n’aurions rien pu faire, et nous avons accès aux ressources communales : la salle, l’affichage... C’est aussi grâce à cela que les conférences ont fait salle comble. Et l’inauguration du GRAPSE s’est faite à la Maison communale – avec un drink, s’il vous plaît !”

Propos recueillis par A. Cherbonnier et F. Kinna

Notes

[1] Voir Bruxelles Santé n°16, décembre 1999, pp. 2-5.

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