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Le Centre scolaire Pierre Paulus à Saint-Gilles

Le 27 mai dernier, au Centre culturel Jacques Franck, une représentation était donnée par des élèves du Centre scolaire Pierre Paulus, sous le titre Autonomie dépend “danse”. Et de la danse (moderne !), il y en avait – mais aussi du théâtre, du rap, un numéro de breakdance très athlétique et un “défilé de mode” pas comme les autres, puisque les jeunes qui défilaient portaient (avec autant d’élégance que de simplicité, d’ailleurs) des robes et des costumes – superbes – témoignant de leur identité, de leur culture et de leur origine. Mais d’où venait l’idée de ce spectacle ? Et quel rapport avec le couple autonomie/dépendance du titre ? C’est une longue histoire...

Christiane Dehouck est la coordinatrice de ce projet : “L’origine lointaine remonte à plus de dix ans, quand plusieurs professeurs de l’école ont suivi les modules de sensibilisation d’Infor-Drogues. Nous nous sentions souvent démunis par rapport à des jeunes qui manifestaient une dépendance ou une autre. Nous voulions dépasser la réaction répressive et réfléchir aux incohérences qu’il pouvait y avoir, par exemple, entre le règlement de l’école et notre propre comportement. Un exemple tout simple : il était interdit de fumer dans l’école, mais lorsque nous intervenions nous ne donnions pas de sanctions. Du coup, nous étions complètement dépassés, parce que les jeunes fumaient partout : non seulement dans la cour, mais dans les couloirs, les toilettes et parfois même dans les locaux (en dehors des cours, quand même) ! Nous avons alors négocié pour obtenir une modification du règlement : il est maintenant interdit de fumer dans les salles de classe et les couloirs. Ce qui laisse une porte ouverte aux élèves du 3ème cycle ; ils ne se cachent plus pour fumer dans la cour, et nous discutons avec eux pour qu’ils évitent de fumer dans les toilettes, parce qu’alors les plus jeunes ont peur d’y aller... Je trouve que les choses se passent mieux. Bien sûr, on ne supprime pas le problème, mais il y a au moins un dialogue, tandis qu’auparavant l’interdit était transgressé en permanence.”

paulus bs 31Quelques années plus tard, un groupe de professeurs cherche à mettre des projets sur pied avec les élèves et à partir de leurs demandes. Des groupes de travail se constituent en partenariat avec Infor-Drogues ; à partir de là, les projets vont démarrer : “La première année, on a rénové une salle d’étude ; les élèves disposaient bien d’un local, mais il n’était pas facile d’y travailler. Donc on a aménagé un local spécifique, avec du matériel audiovisuel, du matériel didactique, etc. L’année suivante, nous avons commencé à aborder la thématique dépendance/autonomie ; une semaine entière y a été consacrée, avec la participation de tous les professeurs – que ce soit au cours d’histoire ou d’économie, de géographie ou d’électricité ! C’est à partir de 2001 que nous avons décidé de clôturer l’année par un événement festif, pour faire parler du projet et aussi pour motiver les jeunes, qui ont besoin de reconnaissance quand ils s’investissent. Nous avons donc organisé une exposition à la Maison du Livre de la rue de Rome. Un aspect qui a beaucoup retenu l’attention des parents et des jeunes, c’est un défilé où les élèves s’exprimaient à propos de l’autonomie ou de la dépendance, au moyen d’objets ou de symboles. Il y a eu de superbes réalisations : de simples tissus, des chapeaux, des masques...”

En 2002, c’est une œuvre plus collective qui mobilise les élèves : “Nous avions conservé le matériel de l’exposition, mais nous ne savions trop qu’en faire. Nous avons alors décidé de poursuivre dans la même thématique – qui était loin d’être épuisée ! – mais de réaliser quelque chose de durable au sein de l’école. Ce fut une fresque murale, sous le préau. Les élèves ont d’abord discuté en classe ; il en est sorti des mots, des slogans, des dessins, à partir desquels ils ont réalisé des graffiti, des tags, avec la collaboration d’un artiste, Jihef, qui travaille à la Fondation Jacques Gueux. La fresque a été réalisée en une semaine : chaque jour, il y avait une équipe de six ou sept jeunes, avec un professeur. Au total, une trentaine d’élèves des différents niveaux, de la 1ère à la 6ème. Au début, il y avait surtout des garçons, évidemment, mais par la suite beaucoup de filles ont accroché au projet.”

Le projet qui donnera lieu au spectacle de mai 2003 s’amarre lui aussi aux activités de l’année précédente : “Lors du vernissage, en juin 2002, on passait de la musique hip-hop, et un des éducateurs s’est mis à danser. Les élèves étaient impressionnés. Il leur a dit : si vous voulez, on démarre un atelier danse. A cela s’est ajouté le théâtre : il y a trois ans, nous avions voulu lancer un atelier théâtre, mais cela avait capoté à cause du départ de l’éducateur qui portait le projet. Entre-temps, il était revenu. Les deux éducateurs ont commencé à travailler ensemble, et l’idée s’est imposée, pour l’événement de fin d’année, de coupler le théâtre et la danse. Troisième volet : Soraya Kerrami, qui est professeur de religion islamique, avait depuis longtemps envie d’illustrer la diversité culturelle de notre école. D’où le défilé qui clôture le spectacle, avec les robes et les vêtements de divers pays. Les jeunes sont très heureux car ils se sentent reconnus dans leur origine, leur culture. Et cela crée un attachement par rapport à l’école, que l’on sent immédiatement.”

A propos d’évaluation...

Nicolas du Bled, de l’équipe d’Infor-Drogues, rapporte les autres éléments d’évaluation qui se dégagent après le spectacle : “Nous venons d’avoir une réunion avec les divers partenaires, et tous paraissaient assez satisfaits. Soraya disait qu’il était important, pour elle et pour les autres enseignants, de pouvoir montrer le spectacle comme le résultat du projet. Elle a reçu des commentaires positifs voire élogieux de certains enseignants, qui ne s’attendaient pas du tout à un spectacle de cette qualité – compte tenu du temps relativement court qu’il a été possible de consacrer aux répétitions. Ils étaient étonnés de découvrir leurs élèves sous un autre jour et de voir que les deux actrices, le jeune acteur, les danseuses, les jeunes qui ont participé au défilé étaient arrivés à un tel résultat. Un professeur de français disait même : c’est incroyable, l’élève qui joue le rôle principal dans la pièce est incapable de retenir quatre phrases au cours, et voilà qu’elle a appris tout un texte par cœur !... Ce décalage a permis une perception beaucoup plus positive des élèves par les enseignants.”

Un élément d’évaluation est l’émulation créée par le spectacle : “Des élèves ont dit à Christiane Dehouck qu’eux aussi savaient danser ou avaient envie de faire du théâtre, et qu’ils étaient volontaires pour l’année suivante... Mais il me semblait important également d’obtenir le regard critique de la directrice et du proviseur qui, pendant un temps, s’étaient montrés un peu sceptiques par rapport aux deux ateliers ; on sentait bien qu’ils toléraient ce projet mais que cela les dérangeait de devoir ouvrir l’école en dehors des heures de classe, de faire intervenir le concierge pour ouvrir les locaux ou prêter du matériel, de laisser entrer des personnes extérieures à l’école, etc. Eh bien, la directrice considère que ce spectacle apporte un plus à l’établissement ; elle trouve important que le Centre culturel lui donne une reconnaissance en lui ouvrant ses portes. Quant au proviseur, il a dit : je suis très content parce qu’en sortant j’ai vu les enseignants qui affichaient un grand sourire, et cela m’a fait beaucoup de bien !... De sa part, je crois que ce n’était pas rien.”

Des facteurs favorisants ont joué dans ce succès, notamment la qualité de l’encadrement artistique (Rachid Boucherim et Rachid Touijar) mais aussi celle de l’encadrement éducatif : “Comme les deux éducateurs (Mustapha Morabit et Hotman Hadri) travaillaient à l’école, ils ont pu assurer une dynamique de participation en continu. Sans quoi, on aurait pu craindre que les élèves désinvestissent. Ce n’est pas un secret : le Centre Pierre Paulus est une école à discrimination positive, qui travaille avec des élèves issus de milieux sociaux assez défavorisés, auxquels l’idée même d’investir régulièrement dans des activités parascolaires est assez étrangère. Un autre aspect positif est que ce projet instaure une certaine dynamique dans l’école elle-même. A part le petit groupe de professeurs qui est le noyau de ce projet de prévention générale, la majorité des enseignants étaient plutôt attentistes ou sceptiques, voire négatifs. C’est pourquoi il est important qu’un événement spectaculaire ait clôturé le projet : cela suscite l’adhésion de la plupart des enseignants.”

“Prévention générale” ?

Rebondissons sur cette expression en posant la question que poserait M. Tout le monde : vous dites que vous faites de la prévention des assuétudes, et puis vous me parlez d’une exposition, d’une fresque et d’un spectacle ! Quel est le rapport ?... Azadeh Banaï (Infor-Drogues) explique la philosophie de travail qui sous-tend le projet : “Pour la plupart des gens, le mot prévention évoque de l’information : ils se disent que, si on informe quelqu’un des effets néfastes de tel comportement, on va le mettre à l’abri du danger. Mais l’être humain est très complexe, et savoir ne suffit pas à adopter ou modifier un comportement. Il faut aussi que chacun puisse se situer par rapport à la santé, à la consommation, au plaisir et au déplaisir, etc. Cela pose d’emblée les questions autrement qu’en termes de pure information ou en termes de contrôle (essayer d’empêcher les gens de consommer tel ou tel produit). Pour nous, la prévention repose sur une attitude, une façon de se positionner vis-à-vis d’un jeune qui va – peut-être – consommer un jour. Si on pense qu’un jeune qui a connu un mal-être à la base risque de tomber dans une consommation abusive, problématique pour sa santé, on va commencer à réfléchir à ce mal-être plutôt qu’aux substances. Or un mal-être ne se manifeste pas de la même façon chez tous les individus ni dans tous les contextes ; tout le monde ne réagit pas de la même façon. Il faut réfléchir à l’attitude à prendre, à la position à tenir vis-à-vis de quelqu’un qui ne va pas bien, qui est en souffrance.”

Cette conception de la prévention est “générale” en ce qu’elle ne se focalise pas sur tel ou tel produit ni même sur la consommation en tant que telle. D’où le choix de parler de dépendances plutôt que de drogues. Les jeunes en viennent d’ailleurs vite à évoquer également la dépendance à l’argent, à la voiture, au GSM, etc. Ainsi, l’attrait de la vitesse a été l’un des sujets traités dans la fresque murale. Christiane Dehouck : “En septembre, quand nous avons commencé le projet, deux jeunes, dont un élève de l’école, s’étaient tués en voiture, en faisant une course-poursuite sur les boulevards, une nuit de vacances. Touchés par ce qui était arrivé à leur camarade, les élèves se sont mis à parler de ce que représentaient pour eux la vitesse, le fait de dépasser ses limites, d’enfreindre la loi. Par le biais de ces projets, il se crée un espace où il est possible d’aborder ce genre de sujet. Car il est très difficile d’aborder la question des dépendances de manière immédiate. Le couple autonomie/dépendance facilite les choses, et puis, quand les jeunes réalisent quelque chose, ils se mettent parfois à en parler : la réalisation sert de médiation. Je me souviens d’une élève qui voulait réaliser un costume à l’aide de paquets de cigarettes : tous les lundis, elle apportait ses paquets vides et venait les déposer dans un petit local. Au bout de quelques semaines, elle arrive, elle dépose son sac – et elle s’exclame : ce n’est pas possible, ce n’est pas moi qui ai apporté tout ça !... Il y a là une prise de conscience qui va plus loin que simplement une discussion sur le tabac.”

En fait, cette conception, cette philosophie de travail rend aux dispositifs et aux processus éducatifs une position centrale. Azadeh Banaï : “Une fois que la phase d’information est passée, que l’on a réfléchi sur l’adolescence, sur la loi, sur la fonction d’un règlement dans une institution, etc., on privilégie des dispositifs qui laissent place à la relation, à la manière d’entrer en contact, en interaction, à la répartition des rôles : qui va faire quoi ? Dans une école, on arrive très vite à se dire qu’il n’est pas nécessaire que tout le monde prenne la parole à propos des drogues, du sida, du chômage ou du suicide, que tout le monde ne doit pas dire la même chose de la même façon avec les mêmes visées. Les personnes qui souhaitent intervenir, par exemple en matière d’usage de drogues, vont alors, à partir de l’intérêt des jeunes et avec les jeunes eux-mêmes, construire des projets. Ces projets peuvent prendre des formes très différentes, comme on l’a vu au Centre Pierre Paulus. Car le type de projet et le résultat final importent moins que le processus : jeunes et adultes ont travaillé ensemble autour d’un projet commun ; ils ont dû discuter, négocier, résoudre des conflits, se mettre d’accord sur telle étape, etc. Nous pensons que ce processus a des effets préventifs, à la longue, sur des comportements de consommation mais aussi sur d’autres prises de risques ou comportements déviants.” Le spectacle donné en mai à Saint-Gilles n’avait pas de lien direct avec la notion de dépendance,mais la question de l’identité était au centre des trois volets du spectacle : identité par rapport à la génération précédente, au milieu social, à l’éducation reçue ; identité “jeune” à travers le rap et les séquences dansées (plutôt sexy) ; identité culturelle mise en valeur par le défilé.

Nicolas du Bled : “ Le lien avec les dépendances était plus direct dans l’exposition à la Maison du Livre ou dans la fresque murale. Les jeunes ont réfléchi sur ce qui les rendait dépendants et ce qui les rendait autonomes, ce qui leur permettait de grandir, de s’affranchir, de s’affirmer dans l’existence, de construire leurs propres valeurs. Ces réflexions ont abouti à différents types de réalisations, mais ce qui compte le plus est tout le processus de discussion et d’échanges entre adultes et jeunes, dont la fresque ou l’exposition ne rendent pas compte davantage que le spectacle. Les effets de ce processus ne sont pas quantifiables. Il s’agit de développer l’esprit critique par rapport aux multiples messages que véhicule la société de consommation dans laquelle nous baignons. Bien entendu, l’information sur les produits a toute sa place dans ce processus, mais ce n’est pas un message dissuasif asséné aux jeunes.”

Propos recueillis par Alain Cherbonnier

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