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De la Porte de Namur à la place Flagey

Cette partie d’Ixelles a connu de nombreux changements. Nous avons déjà consacré, dans cette même rubrique, un article à sa partie nord, Matonge, et un autre à sa partie sud, le quartier Flagey (qui est lui-même en pleins bouleversements) [1]. Elargissons cette fois la perspective, à l’occasion d’un projet communautaire mené depuis plusieurs mois par des associations et des habitants de ces quartiers : “Ixelles en noir et blanc”. Et, pour ce faire, adressons-nous à notre collègue, Bénédicte Meiers, qui coordonne le projet.

B. M. : C’est un projet étalé sur deux ans, dont la première phase consiste à faire un diagnostic du quartier du point de vue de la qualité de la vie, en prenant en compte tous les éléments qui peuvent affecter celle-ci. Le moyen principal est le reportage photo, dont l’avantage, parmi d’autres, est de traduire en langage courant le terme “diagnostic” – qui a un sens dans notre jargon de professionnels mais qui, pour le citoyen, renvoie au cabinet du médecin ! En outre, quand on regarde d’autres projets communautaires, on constate que la phase de diagnostic est presque toujours faite par les professionnels. L’enjeu, ici, était que les habitants du quartier se mettent en position d’analyser leur milieu de vie.

Pourquoi travailler avec cet outil : la photographie ?

D’abord, il y a tout le travail culturel autour de l’image que je mène depuis plusieurs années à Question Santé dans le cadre de l’éducation permanente [2]. Ensuite, d’autres expériences m’ont fait prendre conscience que la photographie implique d’être attentif à ce qui se passe autour de soi, de regarder, d’observer et, si on ne veut pas être trop superficiel, d’aller vers les gens, de les écouter. En même temps, c’est un outil familier : pratiquement tout le monde a déjà fait des photos de famille ou des photos de vacances. Donc, sans faire de grandes théories, le reportage photographique induit une série de comportements que l’on n’a pas si on discute simplement autour d’une table : on est “obligé” de rencontrer les gens, de se confronter à eux, de se mettre en position d’acteur. Cela ouvre à une connaissance de soi et des autres. Connaissance de soi, par le biais des images que l’on crée : au fil des images on se voit en train d’agir et d’évoluer. Connaissance des autres, parce que, sans prendre les gens de front, le reportage ouvre l’esprit à des aspects auxquels on n’aurait pas pensé autrement.

La photographie est un outil d’expression qui contribue, de façon très concrète et pragmatique, à la mise en œuvre des objectifs de promotion de la santé et d’éducation permanente. Elle permet une activité à la fois personnelle et relationnelle, en offrant à chacun l’opportunité de construire sa vision, son point de vue sur les choses : je regarde, je ressens, je découvre, j’observe. Je partage mon point de vue avec d’autres. Et donc je pense, je me positionne comme sujet. Faire de la photographie induit aussi une série d’attitudes, de compétences qui vont au-delà des aspects techniques, dans la mesure où la photographie (manier un appareil + produire une image) est aussi un “medium”, à savoir un objet transitionnel qui permet d’entrer en contact, et un vecteur de sens :

elle crée des liens et met en jeu des compétences sociales et relationnelles ;elle met l’utilisateur en position d’acteur ;elle permet de projeter ses représentations, d’entrer en dialogue avec celles-ci par le biais de l’image produite, de faire émerger les différents points de vue sur une même problématique ;elle induit une analyse critique de soi et de son environnement ;elle permet la symbolisation d’expériences vécues ;elle permet à la fois de s’ancrer dans le réel, de le documenter, et de s’ancrer dans son imaginaire propre.

D’où vient l’idée de travailler sur ce quartier ?

Pour moi, le projet vient dans la continuité d’une réflexion sur la position de l’ASBL Question Santé par rapport à la population : l’association est installée dans le quartier depuis plus de vingt ans, mais c’est plutôt un service “de deuxième ligne”, qui travaille avec les professionnels de terrain ou d’autres associations ; par ailleurs, elle est reconnue comme service d’éducation permanente, ce qui implique, en principe, de ne pas se limiter à un rôle d’aide méthodologique, de production d’outils, etc. Le projet est donc né de la conjonction d’une réflexion qui était déjà en chemin et d’une opportunité : l’appel à projets communaux lancé par la Ministre de la Santé de la Communauté française en juin 2002. Je réfléchissais aussi à la culture en tant que déterminant de la santé et aux modalités d’un véritable travail culturel dans le secteur de la santé : comment agencer ces éléments-là ? Le cadre dessiné par l’appel à projets permettait de concrétiser cette articulation. Car,in fine, les objectifs de l’éducation permanente et de la promotion de la santé se recoupent très largement, même s’il existe des clivages au niveau institutionnel.

Le choix du quartier me paraissait donc évident. Restait à vérifier si l’échelon communal était prêt à s’impliquer dans ce projet, puisque l’enjeu est aussi que les politiques de promotion de la santé et d’éducation permanente puissent se traduire concrètement à ce niveau. Il se trouve que l’échevine de la santé, Françoise Picqué, était totalement en phase avec les objectifs du projet et se demandait elle aussi comment traduire une politique de promotion de la santé dans les faits, avec les associations locales et les habitants. Etant donné cet intérêt et cette volonté, on a pu commencer à sonder les associations qui travaillaient dans le quartier. Ces associations sont très nombreuses mais elles ne travaillent pas nécessairement ensemble ; il existe une coordination sociale à Ixelles, mais les associations qui travaillent dans le domaine de la santé ou dans le domaine culturel n’y sont pas ou peu représentées. Par ailleurs, la plupart sont des ASBL de services, auxquelles les habitants s’adressent pour une demande ou un problème précis. Il y a peu d’actions communautaires menées par des habitants. De plus, l’histoire politique d’Ixelles fait que les autorités et l’administration communales n’ont pas l’habitude de travailler avec le milieu associatif. Donc, à tous les niveaux, l’enjeu est de prendre conscience qu’il ne s’agit pas de travailler chacun dans son coin mais de se rencontrer.

Comment cela se passe-t-il concrètement ?

Durant la première année du projet, des habitants et des travailleurs associatifs s’initient au reportage photographique pour exprimer l’état des lieux de leur quartier par l’image et par la parole (expression verbale à partir des photographies, recueil de témoignages des personnes rencontrées). Les premières interventions photographiques ont été préparées par des séances d’animation qui ont exploré trois dimensions : la notion de quartier, les déterminants de la santé, le travail de reportage et la photographie. Les sorties de reportage sont préparées et organisées tour à tour par une des associations partenaires [3], afin de partager avec les participants leurs points de vue et leur questionnement sur le quartier. L’ensemble de la démarche (reportages et ateliers de discussion) est accompagnée par un artiste photographe, Marc Ots. Mais, avant de commencer les reportages, il a fallu déterminer de quel périmètre on parlait. On a eu tout un débat à propos du périmètre du Contrat de quartier, qui part de la Porte de Namur et est axé sur la chaussée de Wavre, avec pour limites, au sud-est, la rue Gray et la place Blijckaerts. Il manquait, selon nous, tout le triangle délimité par la place Fernand Cocq, la chaussée d’Ixelles et la rue Malibran, jusqu’à la place Flagey.

Comment les habitants ont-ils été “recrutés” ?

La difficulté, pour les impliquer, c’est qu’il s’agit d’un projet à long terme, demandant donc un certain investissement, et dont le rapport avec leurs problèmes quotidiens ne leur apparaît pas directement. Au début, je pensais qu’ils seraient amenés via les différentes associations partenaires, mais il en a été tout autrement : comme je l’ai expliqué, dans la plupart des cas, les habitants fréquentent les associations pour obtenir un service, mais ils n’en sont pas membres actifs. Quant aux comités d’habitants, ils se mobilisent généralement pour défendre une cause bien précise ; il est plus difficile d’obtenir leur participation à un atelier créatif qui se déroule sur une longue période. Certains habitants sont quand même venus par ce biais, mais ils ne font pas tous des photos, ils apportent plutôt des témoignages ou, tout simplement, ils viennent pour parler. On a alors fait un appel plus large, via les toutes boîtes et le journal communal ; le bouche à oreille a joué également, ainsi que l’effet boule de neige. A chaque reportage on rencontre des gens ; autour du noyau – une dizaine de personnes qui font régulièrement des photos –, s’engreffent d’autres qui font ou non des photos mais apportent des informations. De fil en aiguille, l’objectif est de récolter, d’ici le mois d’octobre, un maximum d’indices sur les différentes dimensions de la qualité de la vie dans le quartier : la question de l’identité, les rythmes de vie, la gestion de l’espace public et privé, les relations sociales, le logement, l’emploi, les revenus, etc. L’objectif est aussi que les habitants arrivent à se positionner sur ce qui les intéresse. Certains procèdent bien ainsi, mais d’autres, en reportage, sont plus timides, voire méfiants, vis-à-vis du travail photographique et préfèrent s’en tenir à la parole ; nous respectons cela dans la mesure où un autre objectif est de créer du lien social. C’est très différent de travailler avec des adultes ou avec des adolescents : les adultes restent dans leur logique propre, tandis que les adolescents, s’ils “mordent” au projet, s’en emparent tout de suite de façon très personnelle et créative.

Un autre élément qui apparaît, c’est que, si l’on peut bien parler de mixité à Ixelles, il ne faut pas croire que les habitants de Matonge et ceux de la rue Malibran se rencontrent tant que ça. Il a fallu surmonter la peur de la rencontre de l’autre. Des gens qui habitaient le même immeuble se sont rencontrés à l’occasion d’un atelier photo ! Même chose du côté des associations : elles ont rencontré des habitants qu’elles n’avaient jamais vus. A travers le partenariat, certaines d’entre elles se sont rendu compte que les mêmes enfants les fréquentaient. Cela ne leur était jamais venu à l’idée !

On a parlé de diagnostic : dans quel délai et sous quelle forme ?

Par le biais de la photo, on arrive à rendre visibles différents points de vue, mais une question subsiste : cela est-il représentatif ? On a donc essayé d’élargir la perspective, en mettant au point un petit questionnaire qui servira à récolter des informations auprès des habitants à l’occasion des fêtes dans le quartier, en existe des comités de quartier très actifs mais, comme je l’ai dit, ils interviennent plutôt ponctuellement par rapport à telle ou telle thématique. Je pense que le rapport devra mettre en évidence les obstacles à la mise en route d’actions communautaires, qu’il s’agisse de limites institutionnelles, d’habitudes ou de représentations sociales.

La démarche elle-même “perturbe” les gens ; elle les oblige à se poser des questions. Mine de rien, ils entrent dans un système qui les amène à considérer les choses autrement, à se mettre en mouvement. En fait, on n’est pas maître de ce que l’on sème. C’est vraiment une logique de processus, et non une logique de programmation ou de procédure. On induit une dynamique mais, à un certain moment, les gens doivent s’en emparer.

Notes

[1] Voir respectivement le n°12 et le n°26.

[2] Voir notamment le dossier “Images de la santé”, la banque d’images de Question Santé et l’atelier Photographie et Citoyenneté mené dans le cadre du programme Socrates/Grundtig.

[3] Les Amis de Wetchi, le Centre social de Bruxelles Sud-Est, le Centre de santé communal, le Centre de santé libre, le CLPS de Bruxelles, le Comité Cité, le Comité de citoyens sans emploi, Dynamo, les Equipes populaires,la Free Clinic, le Groupe de recherche-action des cyclistes au quotidien (GRACQ), Habitat & Rénovation, la Mosaïque (service de la jeunesse), le Service culturel de la Commune d’Ixelles, le Parcours citoyen, le Projet Matonge, SOS Jeunes/Quartier libre et Question Santé.

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