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Jouer à « La Marelle »

Les lieux de rencontre parents-enfants commencent à se multiplier à Bruxelles. Inspirés de l’expérience de la Maison Verte, créée à Paris par Françoise Dolto il y a déjà longtemps, ces lieux de “sociabilité précoce” ont pour objectif de prévenir les perturbations graves du développement relationnel des enfants en ouvrant un espace à ceux-ci et à leur parents avant l’apparition de tout symptôme. Il y a deux ans se créait à Molenbeek-Saint-Jean “La Marelle”, à l’initiative de quatre centres de santé mentale (D’ici et d’ailleurs, Le Norois, Le Prologue et le Centre de guidance de Molenbeek) et d’une maison médicale (Norman Bethune). Rencontre de Marie-Claire Guns, logopède et thérapeute du développement, membre de l’équipe de La Marelle.

C’est en 2000 que les cinq partenaires, toutes associations actives à Laeken et Molenbeek, ont eu l’idée de créer un lieu de ce type dans le nord-ouest de Bruxelles. Pourquoi ? Il y a dans le nord de Bruxelles une importante population de jeunes enfants, mais on n’y trouvait pas encore ce type de lieu, et on pouvait penser que les habitants de ces quartiers plus démunis hésiteraient à faire le pas vers les maisons du même genre du sud de Bruxelles, croyant qu’elles s’adressaient à un certain type de population. En nous implantant ici, nous voulions nous adresser à une population plus mélangée. On est ici à la croisée de plusieurs cultures, et c’est une bonne chose que des gens de divers horizons puissent se rencontrer, cela correspond bien à notre philosophie de travail... En outre, on manque cruellement d’animations pour la petite enfance par ici ; par exemple, peu de centres de guidance ont une équipe enfants reconnue. Donc, créer un lieu comme celui-ci pouvait aussi pallier un déficit en la matière.

Avant l’ouverture, fin 2001, une série d’étapes ont été nécessaires :

  • établir les fondements théoriques et pratiques du projet ;
  • trouver des soutiens financiers (outre les subventions de la COCOF, le projet a reçu un soutien de la Fondation Fortis et du Fonds Houtman) ;
  • élaborer les statuts de l’ASBL (Moniteur belge du 8 mars 2001) ;
  • conclure des conventions de partenariat entre les différentes parties prenantes ;
  • trouver un local et l’aménager.

Le local en question se trouve au n°47 de la rue François Mus, à l’intersection de celle-ci et de l’avenue Jean Dubrucq, tout près de la station de métro Belgica, aux confins des communes de Molenbeek, Laeken et Jette. Actuellement, il est ouvert les lundis, mercredis et vendredis, de 9h30 à 12h30. Différents travaux ont été effectués, ouvrant un espace lumineux sur différents niveaux, comprenant un module de psychomotricité, un plan incliné, un coin repos et un coin repas, des jeux, des livres, des vélos...

Mais qu’y fait-on ? Qu’est-ce, au fond, qu’un “espace parents-enfants” ? Un lieu de rencontre parents-enfants permet aux uns comme aux autres d’être en communication avec d’autres parents et d’autres enfants du même âge (0-3 ans). Tant les enfants que les parents sont parfois esseulés ou manquent de contacts sociaux. Un lieu comme celui-ci peut, par exemple, faciliter le passage du foyer à l’école, aider les enfants à se séparer de leur maman... et aussi les mamans à se séparer de leur enfant ! On sait très bien maintenant que beaucoup de problèmes scolaires ont une origine précoce : les enfants qui ont eu très peu de contacts avec d’autres ont du mal à se séparer de leurs parents. Ici, ils rencontrent des enfants qui ne sont pas de leur famille, ils apprennent peu à peu à avoir moins peur des gens qu’ils ne connaissent pas. Car parfois on nous dit : mais ça se passe très bien avec ses petits cousins !... Mais dès que l’on sort, il reste collé à la maman, il a peur de tout ; si la maman parle avec moi et qu’il est intéressé par quelque chose qui se trouve à l’autre bout de la pièce, il a du mal à se séparer. Mais tout cela se régularise au fur et à mesure.

Ce type de lieu peut aussi aider les parents en leur donnant l’occasion de prendre contact avec d’autres parents et de voir leur enfant dans un autre contexte. Certains d’entre eux ont suspendu leur temps de travail pour s’occuper de leur enfant, d’autres n’ont pas d’emploi. Quelques-uns sont seuls en Belgique, loin de leur famille. Ils viennent à La Marelle pour rencontrer d’autres adultes avec qui partager les difficultés, et parfois les problèmes, qu’ils rencontrent avec leur enfant, pour discuter de la vie quotidienne, parfois tout simplement pour échanger des informations, des bonnes adresses...

Les enfants qui fréquentent La Marelle font l’expérience de l’inconnu, de la complicité, de la rivalité, de la jalousie... Il leur faut apprendre à respecter certaines règles, à partager l’espace et les jouets ; ils rencontrent des adultes qui fonctionnent autrement que papa et maman. Il y a des règles à respecter : par exemple, nous avons un coin repas et nous tenons à ce que les enfants se mettent à table lorsqu’ils prennent leur collation. De même, l’espace vélos est délimité par une ligne rouge : ici il y a des bébés, donc on ne roule pas à vélo. Cela peut sembler très anodin, mais dans la pratique on voit que certains enfants ont beaucoup de mal à respecter les règles et beaucoup de parents à en poser. Lorsque ces enfants entreront à l’école, confrontés à une vie communautaire quand même très réglementée, on imagine les problèmes que cela va poser. Ce lieu permet l’apprentissage d’un passage et de mettre en place certaines règles de vie.

Que ce soit dans son entourage, dans la rue ou dans les transports en commun, on voit parfois, d’un côté, des parents qui disent trois fois “non” et finissent toujours par céder, de l’autre, des parents très régulateurs qui cherchent à maîtriser leur enfant en permanence. Ces deux extrêmes se rencontrent-ils à La Marelle ? On trouve plutôt le premier cas de figure : quand les enfants viennent ici, tout est nouveau pour eux ; la découverte de jouets nombreux et variés représente une telle excitation que cela favorise leur tendance naturelle à ne pas respecter les limites. En pratique, certains parents ont du mal à exiger le respect de ces limites, même s’ils y adhèrent en théorie. Notre rôle, en tant qu’accueillants, est de soutenir les parents par notre présence et notre parole, de sorte qu’ils restent fermes et puissent expliquer le sens des interdits : pourquoi on ne peut pas casser les jeux, lancer des objets, frapper les autres ou déchirer les livres... A propos de livres : la bibliothèque installée dans le lieu d’accueil nous permet d’intéresser précocement les enfants à la lecture. Contrairement à ce que les parents pensent parfois, même les tout petits qui ne savent pas encore lire peuvent être sensibilisés au plaisir de la lecture. C’est tout bénéfice pour leur avenir.

L’équipe d’accueil comprend douze personnes (dix femmes et deux hommes) : outre notre interlocutrice, elle compte cinq assistantes sociales, trois psychologues et trois psychiatres. Il est possible d’être accueilli dans d’autres langues que le français, notamment l’arabe. Les accueillants sont toujours deux, mais la composition des duos n’est pas fixe selon les jours. Pourquoi ? Il y a un fondement théorique à cela. D’abord, même si nous sommes attentifs à la relation, on n’est pas ici dans un lieu thérapeutique : nous sommes là pour susciter la parole et soutenir le questionnement s’il est présent, mais nous ne questionnons pas les gens. Ensuite, nous ne souhaitons pas que les parents viennent ici pour rencontrer telle ou tel personnellement. Nous avons coutume de dire que le transfert doit se faire sur le lieu et non sur la personne. Or c’est un travers dans lequel on tombe facilement quand on voit toujours les mêmes personnes. Le fait de changer de partenaire nous permet aussi de rediscuter, d’évoluer et de garder une certaine neutralité.

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