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Le travail social aujourd’hui : mutation ou redéfinition ?

L’an dernier s’est constitué le Comité de vigilance en travail social, qui a publié en janvier 2003 une Plate-forme dénonçant “une volonté de mainmise du répressif sur le social” et les conséquences que les pressions exercées sur les travailleurs sociaux risquaient de produire : détournement du sens du travail social au profit d’une logique purement sécuritaire, entrave à la relation d’aide, mépris de la déontologie, sanctions exercées à l’égard de professionnels pour avoir exercé leur métier. Cet événement – c’en est bien un, au regard des signataires de la Plate-forme [1] – n’est-il pas la partie immergée d’un problème plus vaste ? Le travail social est-il en crise ? La lecture de quelques ouvrages publiés ces dernières années, incline à répondre oui. Mais développer cette réponse n’est pas facile, tant la problématique est complexe. Nous allons néanmoins nous y risquer, sans prétendre épuiser le sujet.

Pour savoir ce qui a motivé la création du Comité de vigilance, nous avons rencontré plusieurs de ses membres. Betty Nicaise (Fédération des Centres de Service Social) : L’été dernier, deux travailleurs sociaux de Solidarité Socialiste, qui travaillaient avec des réfugiés, se sont retrouvés en prison sous la double accusation de traite des êtres humains et d’association de malfaiteurs. Un comité de soutien s’est alors créé, comprenant une série de travailleurs sociaux au sens le plus large du terme, émanant de nombreuses associations et institutions. Au sein même de ce comité, les gens étaient tellement perturbés par ce qui s’était passé qu’ils se demandaient si la même chose ne pourrait pas leur arriver sous prétexte qu’ils travaillaient avec des toxicomanes, de jeunes délinquants ou d’autres “groupes à risque”. C’est pourquoi, après que les deux travailleurs sociaux eurent été libérés, le Comité de vigilance a été constitué, ainsi d’ailleurs que d’autres groupes, qui travaillent sur la question plus spécifique des réfugiés.

Julien Pieret (Ligue des Droits de l’Homme) : Cet événement était surtout le paroxysme d’une situation plus générale. Dans les centres d’accueil pour réfugiés, les travailleurs sociaux subissent des pressions de la part de l’Office des étrangers. On a vu, par exemple, des policiers utiliser le bureau des permanences sociales pour interpeller des candidats à l’asile politique en fin de procédure, afin de les envoyer dans un centre fermé et mettre en œuvre une procédure d’expulsion. Dans un autre domaine, on a vu un éducateur sanctionné pour ne pas avoir poursuivi un jeune en train de s’échapper du centre fermé d’Everberg. Dans les CPAS, des pressions sont exercées sur des travailleurs sociaux pour favoriser tel ou tel type de population dans les procédure de mise à l’emploi, par exemple, au mépris des règles qui interdisent les discriminations.

Si trois écoles de formation sociale sont signataires de la Plate-forme, ce n’est pas un hasard. Catherine Bosquet, maître-assistante en méthodologie et en déontologie à la Haute Ecole Paul-Henri Spaak : Les étudiants nous font part de ce qu’ils voient dans leurs lieux de stage et, quels que soient les secteurs et les institutions, on est parfois très étonné de la façon dont sont entendues les missions et la déontologie du travail social. Un des principaux questionnements des étudiants porte sur les écarts très importants qui existent entre ce qu’ils apprennent en formation et ce qu’ils voient sur le terrain. A tel point qu’ils se demandent si les enseignants sont dépassés et s’attachent à des choses qui n’ont plus d’importance,ou si c’est sur le terrain que les pratiques ne se réfèrent plus aux balises fondamentales du travail social. Les pressions exercées par les institutions mais aussi parles circulaires ministérielles et par les politiques publiques en général, principalement depuis une quinzaine d’années, m’inquiètent.

soc bs 30De manière générale, je pense qu’aujourd’hui on tente trop souvent – surtout par rapport aux sans-papiers, aux réfugiés, à la toxicomanie, l’aide à la jeunesse, la prostitution – d’instrumentaliser les travailleurs sociaux pour mettre en place ou renforcer des politiques de contrôle, qui marquent des dérives importantes par rapport à la mission du travail social dans une société. Je pense qu’il faut se mobiliser pour rappeler des éléments de base que l’on risquerait de perdre de vue – tels que le secret professionnel –, y compris parmi les travailleurs sociaux. Il faut mener un combat politique et institutionnel, mais il faut aussi donner une formation et une information aux travailleurs sociaux, qui sont parfois soumis à une solitude et à des pressions telles qu’ils finissent par ne plus questionner suffisamment leurs pratiques au quotidien.

Le secret professionnel est à la fois un des instruments permettant la réalisation d’un certain nombre de règles et de principes déontologiques propres aux professions du social, et le seul de ces instruments qui ait une reconnaissance légale forte, par l’article 458 du Code pénal qui l’institue. Il faut rappeler que le secret professionnel est une obligation faite à toute personne qui, par état ou par profession, est amenée à recevoir des secrets qu’on lui confie. Une obligation et non un droit que s’arrogeraient les professionnels. Notons que, si le Code pénal ne parle explicitement que de certaines professions (essentiellement dans le champ de la santé), il prévoit la même obligation de se taire pour “toutes autres personnes dépositaires, par état ou par profession, des secrets qu’on leur confie”. Il est reconnu aux assistants sociaux la qualité de “confident nécessaire” ; l’article 458 leur est applicable. L’article III.1 du Code de déontologie belge des assistants sociaux rappelle d’ailleurs l’obligation légale du secret. Enfin, on soulignera que, si le secret professionnel répond au droit du citoyen à la vie privée (droit consacré dans la Constitution de notre pays), il permet aussi de protéger l’intérêt des professionnels soumis au secret (protection sans laquelle ils ne pourraient exercer leur métier), et que le législateur a également voulu protéger par là l’intérêt de la société. En effet, en permettant aux citoyens de confier leurs secrets à des professionnels soumis à l’obligation de taire ces secrets, la loi permet de diminuer les passages à l’acte, les tensions sociales et l’agressivité de ceux qui se confient. C’est cela qui assure la sécurité de tous, et non l’inverse comme on l’entend dans les discours sécuritaires actuels.

(D’après un texte de Catherine Bosquet diffusé par le Comité de vigilance en travail social. Voir aussi l’article de Lucien Nouwynck dans Les Cahiers de Prospective Jeunesse n°23/2002, pp. 2-22.)

Ce contexte amène à s’interroger sur l’identité du travailleur social, sur la définition même du travail social. La question se pose non seulement en termes déontologiques, comme on l’a vu, mais aussi en termes de cohérence : qui fait quoi dans le champ du social ? Et, bien entendu, elle se pose en termes de finalités : quelle est la mission du travail social dans la société ? A quoi sert-il vraiment, quels objectifs sociétaux poursuit-il ? Les repères semblent se brouiller aujourd’hui.

Quelle identité ?

Philip Mondolfo [2] considère que l’identité professionnelle des travailleurs sociaux est mise en question. Parlant essentiellement des “assistants de service social”, il donne au terme de profession l’acception anglo-saxonne classique, à savoir une activité exercée :

  • dans un domaine précis et à temps plein (ce qui exclut le travail bénévole) ;
  • à l’issue d’une formation spécifique (école supérieure, université) reposant sur un corpus théorique susceptible d’applications pratiques ;
  • par des personnes regroupées en organisations professionnelles capables de faire reconnaître l’expertise de leurs membres et de contrôler celle-ci au moyen de règles ;
  • en référence à un code de déontologie ;
  • en s’assurant un monopole légal de l’activité en question.

Or, la plupart de ces critères sont aujourd’hui ébranlés. Le sociologue français Jacques Ion [3], qui définit le travail social de façon plus large (il ajoute les éducateurs spécialisés et les animateurs socioculturels aux assistants sociaux), distingue plusieurs processus que l’on peut aussi repérer en Belgique.

De nouveaux postes de travail qualifiés se développent à côté des trois métiers “centraux”. Ce phénomène prend plusieurs formes. De nouvelles fonctions apparaissent, liées au développement des nombreux dispositifs mis en place dans les années 80-90 (on citera, pour Bruxelles, les Missions locales, les Contrats de sécurité et de prévention, les éducateurs de rue, les structures d’hébergement, les médiateurs scolaires, etc.). En outre, les formateurs des organisations de formation continue issues de années 70, mais aussi les agents de l’ANPE (= ORBEM), se retrouvent dans une nouvelle position, celle de “gérer” un chômage de masse. Plus largement, écrit Jacques Ion, des métiers réputés jusqu’alors “hors social” doivent tant bien que mal intégrer une dimension “sociale” : L’art du contact avec les populations “difficiles” ou en proie au chômage de longue durée devient quasiment une spécification professionnelle d’un certain nombre de postes de travail jusqu’ici considérés aux frontières du social. Il évoque les administrations et les services publics, où la gestion du face-à-face devient un élément incontournable de la pratique quotidienne.

Autre processus : la multiplication des “petits boulots” du social. Ici aussi, on trouve facilement des correspondances belges aux exemples français. Il y a vingt-cinq ans, c’étaient les contrats CST (Cadre Spécial Temporaire), puis TCT (Troisième Circuit de Travail), dont l’objectif affiché était de résorber le chômage [4]. Aujourd’hui, de nombreux travailleurs sociaux ont un emploi précaire, ce qui ne facilite guère la relation aidant-aidé, puisque le premier est parfois dans la même situation que le second. Plus encore : on croise tous les jours, dans les rues de Bruxelles comme dans les véhicules de la STIB, des survêtements mauves, jaunes ou verts : agents de sécurité et de prévention, auxiliaires de police, stewards (fonctions dont la place sur l’axe assistance-contrôle est d’ailleurs rien moins que claire). Enfin, Jacques Ion note une évolution lexicale : l’émergence des termes d’intervention sociale et plus encore d’intervenants sociaux, en lieu et place de ceux de travail social et de travailleurs sociaux, constitue à cet égard une sorte de clignotant. Pour lui, l’introduction de ces notions marque le processus d’indétermination que connaît aujourd’hui le travail social.

Mondolfo relève lui aussi la concurrence apportée par de nouveaux cadres d’emploi et de nouveaux métiers, mais aussi la perte de vitesse du modèle du “clinicien-réparateur” (sic) et de la pratique relationnelle basée sur le langage, au profit d’une fonction plus administrative (instruction des dossiers, enquêtes, démarches et procédures multiples...) : L’activité des professionnels se déporte donc vers une expertise juridico-administrative au détriment de l’écoute, d’autant plus que la population concernée se retrouve très souvent dans des emplois précaires, ce qui entraîne des modifications de ressources et donc l’obligation permanente de réajuster les droits. La multiplication des dispositifs existants, l’obligation de rendre des comptes à court terme, l’introduction de la gestion budgétaire comme critère principal de l’autonomisation des personnes assistées, la lourdeur et la complexité des cadres contractuels – tout cela amène un raccourcissement du temps et une mise entre parenthèses des difficultés des personnes. Voilà pour les changements. Mais à quoi sont-ils dus ? Et sont-ils tels que l’on puisse parler de “crise” ou de “mutation” ? Essayons d’y voir un peu plus clair. Et, d’abord, rappelons dans quel décor se joue la pièce : les Trente Glorieuses sont derrière nous. Même s’il ne faut pas se leurrer sur ce qui est aussi un mythe (on a sans doute connu moins de chômage dans les années 50, 60 et 70, mais on n’a manqué ni de grèves, ni d’inégalités, ni de pauvreté), on ne cherche plus aujourd’hui à atteindre un idéal de plein emploi ; l’idéal égalitaire lui-même est remis en question. Jacques Ion résume les choses comme suit : Tout a changé. Hier, le travail social avait pour mission de remettre durablement dans le peloton de la société salariale les laissés-pour-compte provisoires de la croissance. Aujourd’hui, il lui faut gérer, dans l’urgence et sous le contrôle beaucoup plus direct des élus, la masse des “surnuméraires”, des “inutiles au monde [5]” d’une société de plus en plus inégalitaire. (...) Rien d’étonnant si, à côté des travailleurs sociaux en poste depuis trois décennies, se sont multipliés des emplois complémentaires, parallèles ou concurrents. Rien d’étonnant si s’inventent d’autres pratiques pour des temps incertains.

Mejed Hamzaoui, de l’Institut de Sociologie de l’ULB, propose une analyse générale de la “mutation” du travail social en Europe, et plus particulièrement en Belgique [6] : L’émergence d’un nouveau cadre depuis les années 80 s’est accélérée dans les années 90 sur base de l’ébranlement de la société salariale – extension du chômage, précarisation de l’emploi... – et de la remise en cause des acquis sociaux, particulièrement de la protection sociale. L’aide sociale, qui touche les plus démunis, connaît des changements en 1993 avec la modification de la loi sur le minimex de 1974. En même temps, il se produit une crise des liens sociaux, particulièrement du lien entre les citoyens et la chose publique et entre les habitants eux-mêmes dans les quartiers dits en difficulté. Le travail social doit se recomposer en fonction de ces nouvelles donnes.

Le travail social “recomposé” ?

M. Hamzaoui parle en effet de recomposition plutôt que de mutation : L’argument de ceux qui parlent de mutation est que l’on passe d’un travail social moderne à un travail social post-moderne. Mais on ne définit jamais ce que l’on entend par là, sauf pour signifier que nous vivons des changements. Or qui dit changement ne dit pas nécessairement rupture totale. Si on regarde les choses selon une perspective historique, on voit que de nombreux éléments qui constituent ce “nouveau travail social” se retrouvent dans le passé.

Du modèle promotionnel au modèle différentiel

Le premier changement se situe en termes philosophiques, en termes de principes : la mise en place par l’Etat d’une protection sociale de plus en plus large, à partir de la fin de la deuxième guerre mondiale, a correspondu à une philosophie de promotion, basée sur l’idéal de Progrès. Dans les années 80 et 90, ces idéaux sont graduellement remis en cause par la déstabilisation des acquis sociaux. Le cas de l’aide sociale en est un exemple frappant : en gros, pour bénéficier du minimex aujourd’hui, il faut respecter un contrat et construire un projet. La loi de 1974 instituait que chaque citoyen avait droit à un revenu minimum d’existence ; en même temps, cette situation était considérée comme transitoire, chacun étant censé retrouver par la suite le monde du travail et les droits sociaux. Depuis les années 90 en particulier, ce droit est soumis à un devoir : avant de bénéficier du droit, la personne doit prouver qu’elle a envie d’être insérée, intégrée dans la société. On considère que, par définition, un chômeur ne cherche pas à trouver un emploi, que tout minimexé désire vivre grâce au minimex, etc. On peut trouver des travailleurs sociaux qui tiennent ce discours... Pourtant, toutes les recherches montrent que la grande majorité des assistés sociaux cherchent et désirent un emploi, qu’ils considèrent les indemnités de chômage ou le minimex comme un revenu momentané avant “d’en sortir”.

Le premier changement est donc le passage d’un travail social de type promotionnel à un travail social de type préférentiel, à un traitement individualisant : on va déterminer qui a droit à l’aide sociale et qui n’y a pas droit, qui doit être aidé et qui doit être sanctionné. Ceci rappelle la conception du “bon” pauvre et du “mauvais” pauvre, du “bon” handicapé et du “mauvais” handicapé, etc., qui prévalait avant la deuxième guerre mondiale.

Du “secteur” à la “cible”

Le passage d’une philosophie promotionnelle à une philosophie différentielle recoupe un deuxième type de changement : De plus en plus, on va cibler les gens selon le territoire, l’origine ethnique, le type de handicap, etc. De plus en plus, le travailleur social devient un spécialiste de la classification du problème humain. Face aux problèmes liés à la petite enfance, face à la délinquance, aux problèmes de logement, à la pauvreté ou au chômage, on a créé des secteurs (l’ONE, l’Office National de l’Emploi...), on a promulgué des lois, comme celle de 1965 sur la protection de la jeunesse. Face à un problème, on a mis en place une institution s’adressant à une catégorie de personnes, sur base de l’âge, du handicap, du statut quant à l’emploi, etc. Ces institutions étaient dotées par des lois, avec des budgets pluriannuels, et n’étaient pas affectées par la conjoncture.

Aujourd’hui, on cherche à mettre en place une politique intersectorielle, basée sur une critique de la bureaucratisation qui s’est progressivement installée depuis les années 60. Cette critique est très pertinente, mais il faut regarder comment cela se met en place sur le terrain. On ne voit pas véritablement de travail intersectoriel entre, par exemple, la Justice, l’Aide à la Jeunesse et la Police dans les Contrats de sécurité. En réalité, il s’agit moins de travail intersectoriel que de la juxtaposition d’une série de secteurs. Et du développement de stratégies de pouvoir : par exemple, des associations vont conclure des partenariats de type “obligé” pour avoir accès aux subsides ; il ne s’agit pas de partenariats construits autour d’un projet, impliquant une réciprocité et une égalité entre les partenaires. C’est très différent des coordinations et des réseaux mis en place au niveau sectoriel (la petite enfance, la jeunesse...).

De la communauté au territoire

Une grande part du travail social semble aujourd’hui vouée au plan local. C’est ce que j’ai appelé le travail social territorialisé. Le travail social “classique”, si on peut l’appeler ainsi, avait le mérite – même si on pouvait facilement y trouver des dysfonctionnements – de lier la communauté et les institutions. Le travail social communautaire, né dans les années 50, est lié à la philosophie promotionnelle dont j’ai déjà parlé. Actuellement, c’est le local qui prime. On suppose que les problèmes sociaux – ce que certains appellent la question sociale – sont liés au territoire : le quartier, la zone, le périmètre. Et qu’ils ne peuvent être traités que localement.

Or la question sociale ne se limite pas à des problèmes de proximité, de sociabilité primaire (relations intergénérationnelles, voisinage...). Beaucoup d’autres problèmes – même si les choses sont liées – ne sont pas d’ordre territorial. Quand on ferme une usine à Vilvorde ou à Clabecq, c’est lié à la concurrence internationale, à la globalisation économique, mais les conséquences sociales sont renvoyées au plan local. C’est très important pour comprendre la différence de traitement de la question sociale entre le XIXe siècle et les années 1980. Au XIXe, après des affrontements comme ceux de 1848 à Paris ou de 1886 en Hainaut, les législateurs ont commencé à prendre en considération les problèmes de santé, d’hygiène, de chômage, de malnutrition. Des enquêtes sociales ont donné naissance à une législation du travail. La question sociale a progressivement été posée en termes de projet sociétal : donner plus de droits aux victimes des inégalités sociales. Aujourd’hui, on renvoie les problèmes au plan territorial : c’est à la commune, au quartier, de traiter la question sociale. Et les problèmes doivent être gérés à partir de dispositifs. Ce n’est pas un hasard si on emploie des termes comme celui-là, qui a un sens juridique mais aussi militaire. Sur le champ de bataille, on établit un hôpital de campagne pour répondre à une situation momentanée. Quand la paix revient, les militaires retirent ce dispositif, qui est par définition provisoire. De même, quand on a créé les Zones d’Education Prioritaires, les Missions locales, les Contrats de quartier, les Quartiers d’initiative, etc., il s’agissait de dispositifs momentanés, de projets pilotes, en attendant que la situation s’améliore. Mais le provisoire est devenu définitif ; tous ces dispositifs ont acquis de plus en plus d’importance.

L’éclatement du travail social en tant que champ professionnel

Du côté des travailleurs sociaux, on constate une recomposition du champ professionnel. Pendant longtemps, celui-ci a été fermé : pour faire du travail social, il fallait un diplôme – protégé par la loi – d’assistant social, d’infirmière sociale ou, plus récemment, d’éducateur spécialisé. Aujourd’hui, le champ du social est devenu un marché concurrentiel : à la même fonction, on peut trouver des gens de formations très différentes. Certes, cela permet à des gens qui se sont fourvoyés dans leur formation initiale de faire un travail qui leur convient peut-être mieux ; et cela ouvre la porte à des gens formés par l’université (psychologues, sociologues...), à des animateurs ou des éducateurs, qui n’ont pas forcément la qualification requise mais qui font preuve de militantisme ou sont proches des populations.

Mais cela indique aussi une recomposition du marché de l’emploi, avec l’apparition de médiateurs scolaires, médiateurs interculturels, éducateurs de rue, stewards, agents de prévention, chefs de projet... Cela donne la possibilité aux employeurs de recruter qui ils veulent, selon leur politique et leur stratégie. En Région wallonne, nous avons effectué une recherche en 1993-94 dans les Zones d’Initiative Privilégiées : la majorité des chefs de projet recrutés sortaient de Solvay ou de l’Ecole de Commerce de Mons ; ils étaient ingénieur en chimie, géographe, zoologiste, agronome... Cela ne veut pas dire que la formation initiale conditionne forcément la qualité du travail mais que, derrière ces “nouveaux métiers”, apparaît une stratégie de sélection et de recrutement. Le risque, c’est que ces “nouveaux métiers du social” ne soient qu’un sas, une transition pour ceux qui les exercent, et non des métiers qui méritent eux aussi qualification, pérennité et statut.

On en revient donc à la question de l’identité professionnelle. Existe-t-il quelque part une définition du travail social en termes de métier(s), de profession(s) ? Comme on l’a vu plus haut, Jacques Ion considère que la profession de travailleur social concerne principalement trois métiers : assistant social, éducateur spécialisé et animateur socioculturel. Qu’en est-il pour la Belgique ? Catherine Bosquet : Il n’y a pas de consensus, d’autant que non seulement des éducateurs et des animateurs, mais aussi des psychologues, des juristes, des infirmières, etc., peuvent faire du travail social alors que d’autres n’en font pas.Tout dépend du contexte de travail, du mandat institutionnel et de la mission sociale. Par contre, la philosophie du travail social se base sur celle du service social, qui préside à la formation des assistants sociaux. Le code de déontologie des assistants sociaux sert, ou devrait servir, de référence à l’ensemble des professionnels qui ont une mission de travail social – un psychologue qui fait de la thérapie individuelle n’est évidemment pas dans cette mission ; par contre, il est concerné s’il travaille dans une équipe qui a des objectifs sociaux. Mais c’est tout un débat : certains professionnels ou associations de professionnels considèrent le travail social comme une chasse gardée des assistants sociaux. Le Comité de vigilance a fait un autre choix [7], ne voulant pas se voiler la face sur la réalité d’aujourd’hui, ce qui n’est pas sans poser un certain nombre de questions.

Comment redéfinir le travail social ?

Une multiplicité de facteurs – politiques, stratégiques, institutionnels, conceptuels... – brouillent donc les cartes. Comment “recomposer” le travail social ? Philip Mondolfo pose la question en termes strictement professionnels, au sens défini plus haut. Et il y répond dans les mêmes termes : face à un mouvement de “déprofessionnalisation” des travailleurs sociaux, il observe l’existence d’un mouvement de“reprofessionnalisation”. A travers deux modalités. La première est celle de la “reprogrammation professionnelle” : le départ vers un autre métier ou une autre fonction, le plus souvent via une formation complémentaire. La seconde, sous des formes multiples, consiste pour le travailleur social à rester dans son métier en réorganisant sa place dans le système complexe des professions. Comment cela ?

  • Soit par un retour aux sources : renouer avec d’anciennes alliances, p. ex. avec le secteur de la santé ; ou retrouver une pratique relationnelle, en ayant notamment recours aux outils de la psychologie, avec pour objectif la restauration de l’identité de l’usager.
  • Soit via la rencontre de nouveaux concepts et stratégies : développement social, développement local, insertion. Ainsi, certaines institutions passent d’une organisation par métiers à des regroupements par missions, avec des priorités locales.
  • Soit par une approche stratégique qui rappelle celle de la promotion de la santé : On observe aussi une progression du nombre d’actions menées par des professionnels pour renforcer les liens sociaux en cherchant à faire participer les populations à des projets de vie sociale pouvant avoir des effets en terme d’insertion, de santé publique, de qualifications professionnelles, de citoyenneté, etc.

“Participation”, “développement social”, “action communautaire” : des termes désormais familiers aux travailleurs de la santé comme aux travailleurs sociaux. Mais dont la concrétisation ne va pas de soi pour autant. Catherine Bosquet : Dans les années 70, le communautaire c’était l’action sociale, la revendication de droits par les gens eux-mêmes. Maintenant, ce sont les politiques qui chargent les travailleurs sociaux de faire participer la population. Mais les travailleurs sociaux ne savent trop par quel bout prendre le communautaire. Le travail social a massivement misé sur l’individuel, qui reste la référence dans les services sociaux, tandis que l’idée de communautaire pourrait paraître désuète dans la société actuelle. Sur le terrain, la demande de formation au travail communautaire est très forte ; les politiques publiques, dans les grandes villes, parlent beaucoup de développement communautaire ou local. Mais finalement on ne sait plus très bien de quoi il s’agit, sinon que “dans les quartiers, il faut faire quelque chose”. Je crois que beaucoup de gens font du travail communautaire sans le savoir, et que beaucoup d’autres disent en faire mais n’en font pas. Dès qu’on travaille dans un quartier, dès qu’on travaille en partenariat, on baptise cela “communautaire” !

Capture décran 2015 06 14 à 09.52.09Une autre stratégie de “reprofessionnalisation” serait de miser sur la formation continue. Quelles sont les possibilités dans ce domaine ? Il faut vraiment faire son marché : on trouve un peu de tout, cela va dans tous les sens. Certaines écoles ont mis sur pied une année supplémentaire de spécialisation : en santé mentale, par exemple, ou en gestion du social. Puis il existe toute une série de formations de type sensibilisation, organisées par des fédérations ou des organismes comme le STICS ou le CRIDIS. Beaucoup d’ASBL proposent des supervisions, soit individuelle, soit d’équipe. Il existe aussi des formations pour les responsables ou coordinateurs de projet du milieu associatif. Pour autant que je sache, beaucoup de ces programmes se basent essentiellement sur l’échange d’expériences entre les participants en vue d’améliorer les pratiques. Enfin, la plupart des écoles sociales développent de plus en plus des formations pour les travailleurs de terrain. Non seulement pour répondre aux besoins, mais aussi pour des raisons de survie institutionnelle – puisque depuis la création des Hautes Ecoles nous recevons de la Communauté française une dotation fixe, que l’on savait dès le départ insuffisante. Mais je pense de toute façon que l’école sociale est un lieu qui doit vraiment assurer la formation continuée : il est indispensable de continuer à se former mais aussi, simplement, de retrouver ses bases, de se ressourcer.

Dans le même but, mais afin de proposer une réponse immédiate, le Comité de vigilance en travail social va ouvrir une permanence téléphonique en octobre 2003. Betty Nicaise : On constate que les travailleurs sont souvent très isolés avec leurs problèmes. Dans la majorité des endroits où ils travaillent, ils sont seuls ou très peu nombreux parmi d’autres professionnels qui ont leur propre déontologie, leurs propres règles. Beaucoup n’ont pas de collègue avec qui discuter.

Julien Pieret : Nous ne nous attaquons qu’à une toute petite partie du problème, parce qu’elle nous paraît illustrative des dérives que l’on peut observer par ailleurs. Le premier objectif est de briser la solitude du travailleur social. A certaines réunions plénières du comité de Vigilance, nous étions trente ou quarante, et certains travailleurs des centres d’accueil pour réfugiés, par exemple, avaient un réel besoin de dire tout ce qu’ils avaient sur le cœur, de parler des pressions qu’ils avaient dû subir. Nous nous sommes dit qu’il fallait absolument instituer un lieu de parole, d’écoute, de soutien. C’est un objectif à très court terme, mais il est urgent. Après, il y aura tout le travail à moyen et long terme, qui est encore en train de se construire. Cela ira sûrement dans le sens de retrouver l’identité du travail social, ses réelles finalités, et d’essayer de le baliser à l’aide de mécanismes pratiques mais aussi, à mon avis, légaux. Des garanties doivent permettre au travailleur social de dire : “je ne vais pas jusque là”.

Dossier réuni par Françoise Kinna et Alain Cherbonnier

Notes

[1] Au 20 avril 2003 : Aide aux Personnes Déplacées, le Centre Bruxellois de Coordination Socio-politique, le Centre Social Protestant, la Confédération Nationale des Employés, Dynamo, l’Ecole Ouvrière Supérieure, Espace Social Télé-Service, la Fédération des Centres de Service Social, le Forum de Lutte contre la Pauvreté, la Haute Ecole Paul-Henri Spaak (rue de l’Abbaye), l’Institut Supérieur de Formation Sociale (rue de la Poste), Inter CPAS Brabant Wallon, la Ligue des Droits de l’Homme, Travailler le Social, Wolu-Services.

[2] Philip MONDOLFO, Travail social et développement, Paris, Dunod, 2001.

[3] Jacques ION, Le Travail social au singulier, Paris, Dunod,1998.

[4] Beaucoup de ces postes ont fini par être occupés principalement par des diplômés. Les TCT sont aujourd’hui transformés en ACS (Agents Contractuels Subventionnés).

[5] L’auteur cite ici Robert Castel.

[6] Toutes les citations ci-après sont extraites d’une interview (8 mai 2003). Pour plus de détails, on peut se reporter aux publications suivantes : Mejed HAMZAOUI, Le Travail social territorialisé, Editions de l’Université de Bruxelles, 2002 ; Le travail social et la gestion de la catégorisation des trajectoires, Travail Emploi Formation n°3/2002, pp. 27-41.

[7] Il a voulu s’adresser aux travailleurs sociaux dans le sens le plus large. Le texte de la Plate-forme précise que le terme inclut “l’ensemble des professionnels ayant un rôle d’aide, d’accompagnement”.

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