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Suicides et tentatives de suicide à l’adolescence QUELLE PRÉVENTION EN MILIEU SCOLAIRE ?

Le 2ème Congrès international francophone consacré à la prévention du suicide, qui s’est tenu à Liège en novembre dernier [1], nous incite à revenir sur cette question, déjà abordée dans le numéro spécial 2001. Le champ ouvert par la question du suicide est très vaste, allant de la prévention primaire au travail de deuil en passant par la “postvention” [2], et traversé aussi bien par l’épidémiologie ou la clinique que par la politique (de formation, p. ex.). Ou la philosophie : pour Camus, la seule question philosophique qui mérite d’être posée est celle du suicide - « ma vie vaut-elle la peine d’être vécue ? ».

Empruntons d’abord quelques données épidémiologiques générales à l’exposé de Danielle Saint-Laurent (Institut national de Santé publique du Québec). Le suicide se situe, avec 1 à 2% de la mortalité totale, parmi les dix premières causes de décès en Amérique du Nord et dans la plupart des pays d’Europe. Les taux de mortalité sont les plus élevés dans les pays industrialisés du nord de l’Europe et de l’Amérique. Ils sont plus élevés chez les hommes que chez les femmes dans presque toutes les tranches d’âge (sauf en Chine, et en Afrique du Sud pour certains groupes d’âge). Il faut certes se montrer prudent quand on fait des comparaisons internationales, parce que les chiffres sont sous-estimés dans certains pays et que, dans d’autres, il n’existe tout simplement pas de données. Le tableau est donc incomplet et le problème très probablement sous-évalué, pour de multiples raisons, tant de procédure que d’ordre culturel, social, politique ou religieux. On peut dire néanmoins que le phénomène du suicide est affecté par le sexe (masculin), par l’âge (moins de 40 ans) et par le niveau d’industrialisation, d’urbanisation et d’éducation.

On constate une augmentation du suicide chez les jeunes (c’est la première cause de mortalité chez les jeunes hommes dans certains pays), parallèle à la consommation d’alcool, de tabac et de drogues. La plus grande “résistance” des femmes au suicide fait l’objet de plusieurs hypothèses :

  • utilisation de méthodes moins létales ;
  • plus grande implication dans les relations et activités familiales ;
  • plus grande continuité des rôles sociaux ;plus grande efficacité du réseau de soutien ;
  • fréquentation plus importante des services d’aide.

Quant aux moyens utilisés pour se suicider, ils varient d’un pays à l’autre en fonction de leur disponibilité, du contexte culturel et des conditions sociales. Danielle Saint-Laurent en a donné deux exemples : aux USA, la grande accessibilité et la valorisation traditionnelle des armes à feu font de celles-ci un moyen de suicide très “populaire” ; en Angleterre, l’usage qui était fait du gaz domestique a amené les autorités à en réduire la toxicité, réduisant ainsi du tiers la mortalité par suicide...

Dans les sociétés occidentales, le suicide est considéré comme un révélateur du mal-être social ; dans une perspective de santé publique, on le relie à des facteurs de risque parmi lesquels les tentatives de suicide antérieures arrivent en première position (viennent ensuite la maladie mentale, les comportements anti-sociaux, la consommation de drogue et d’alcool). Dans notre culture, le suicide est ainsi médicalisé voire psychiatrisé. Mais il existe aussi dans les microsociétés et il existait dans la nôtre bien avant l’ère industrielle ; dans le temps comme dans l’espace, les représentations du suicide varient.

La question du sens

suicide bs 29Il importe donc de se poser la question du sens du suicide en évitant de réduire celui-ci à un problème objectif et quantifiable. Pensons aux suicides de Socrate, de Sénèque ou de Cléopâtre. Pour les stoïciens, cet acte avait une valeur positive. Plus près de nous, on se rappellera peut-être Stefan Zweig, Gabrielle Russier, Bruno Bettelheim, Romy Schneider, Primo Levi... Peut-on se contenter de parler de “passage à l’acte” ? Le suicide n’est pas qu’un symptôme dépressif, dit Philippe van Meerbeeck (ESP-UCL), prenant ses distances avec les conceptions de la psychiatrie.

On peut penser également à une autre figure du suicidé : celle du résistant qui se jette dans le vide pour ne pas trahir les siens, dont Pierre Brossolette est un exemple connu. Cette figure “héroïque” du suicidé est-elle fondamentalement différente des précédentes ? Václav Havel, qui a lui-même connu la persécution et la prison, répond quant à lui [3] : “Qui n’a pas pensé au suicide ? Moi aussi, bien sûr, j’y ai pensé, et en fait j’y pense toujours ; toutefois, j’y pense probablement comme toute personne capable de réfléchir. C’est une corde suspendue au-dessus de ma tête, à laquelle je pourrais m’accrocher si j’étais dans l’impossibilité d’aller plus loin. (...) Quoi qu’il en soit, je suis toujours loin de condamner les suicidés, j’ai plutôt tendance à les avoir en estime. Non seulement à cause du courage qu’un tel acte exige, mais aussi parce qu’ils attribuent à leur vie une très grande valeur. Elle leur semble trop précieuse pour qu’on la dévalorise par une existence vide, sans amour, sans espoir, sans sens précis. Et parfois je me dis que les suicidés sont les gardiens tristes du sens de la vie.”

De même qu’il faut se garder d’une médicalisation [4] excessive du suicide, on prendra garde au piège de l’individualisation ; car, s’agissant du suicide des adolescents, la tendance est souvent de mettre particulièrement en question la relation parents/enfants. Lors du congrès de Liège, Michel Mercier (FUNDP, Namur) a insisté d’emblée sur la nécessité de dépasser ce cadre psycho-relationnel en prenant en compte les valeurs contemporaines et les représentations sociales dominantes. Certes, la psychologie explique beaucoup : l’adolescent exige d’une part d’être reconnu comme adulte, mais continue d’autre part à chercher la sécurité auprès de l’adulte. Cette contradiction entraîne un sentiment d’insécurité et une angoisse. Mais, aujourd’hui, sentiment d’insécurité et angoisse sont amplifiés en raison de l’insécurité que ressentent les adultes eux-mêmes et du caractère insécurisant d’une société qui exige performance et excellence.

L’évolution sociologique, économique et culturelle met en exergue de nouvelles valeurs, de nouvelles représentations. Les années post-68, dit Michel Mercier, sont caractérisées par le passage d’une société de l’obligation à une société du désir. Celle-ci se caractérise par :

  • la montée en puissance du désir individuel, allant de pair avec la perte des normes et des valeurs collectives ;
  • la diminution des liens sociaux, tant entre pairs qu’entre générations ;
  • l’indifférenciation intergénérationnelle sur le plan des interdits et sur le plan sexuel ;
  • la sacralisation du technologique et de l’économique. La science instrumentalise la raison : aucune réflexion n’est menée sur le sens de la science, laquelle n’accepte pas d’être mise en question.

Ces différents facteurs entraînent une perte générale de sens, qui s’ajoute à l’individualisme, au sentiment d’impuissance, à la perte des références associatives [5]. Le suicide à l’adolescence apparaît ainsi, non pas seulement comme la résultante d’un problème de relation parents/enfants, mais comme une facette d’une problématique proprement sociétale : les adolescents bravent la maladie et la mort dans une société qui elle-même – par la violence, l’exploitation économique, la destruction de l’environnement – brave la maladie et la mort.

Pourquoi les adolescents ?

Aujourd’hui, dans les pays industrialisés, le suicide est la première cause de décès chez les jeunes adultes (25-35 ans). Mais il est aussi la deuxième cause de décès chez les 15-25 ans. En 1994, une étude a été menée dans la Région de Bruxelles-Capitale sur la santé mentale des jeunes de l’enseignement secondaire. Si 20 à 30% des jeunes interrogés (12-19 ans) disaient avoir ou avoir eu des idées de suicide, 8% disaient avoir déjà fait au moins une tentative de suicide. En d’autres termes, pour quatre adolescents qui pensent ou ont pensé au suicide, un passe à l’acte. Ces chiffres sont loin d’être négligeables. Un autre élément doit être pris en compte : l’adolescence est, par définition, une période de crise. La “déprime” est presque normale, et le plus souvent passagère. Les pensées suicidaires expriment un questionnement sur l’identité propre du jeune, sur le sens de sa vie. Comme l’expliquait le Dr Denis Hirsch (SSM-ULB) lors d’un précédent colloque [6] : Penser à la mort fait partie des pensées “normales” d’un adolescent : un jeune sur trois dit avoir pensé à la mort, avoir eu des fantasmes de mort. Il s’agit là d’un besoin essentiel qu’éprouve le jeune de “jouer” avec son imaginaire, de pouvoir tout imaginer, de “soigner” sa déprime par ses fantasmes, et non dans la réalité. C’est bien cette capacité à fantasmer, y compris des pensées sombres et inquiétantes, qui le mettront à l’abri d’un passage à l’acte suicidaire. Ce ne sont pas des pensées sur la mort qui sont inquiétantes, mais bien plutôt le désir réel de mourir.

Les changements physiques entraînés par la puberté provoquent un bouleversement de l’identité de l’adolescent, de sa relation à lui-même et à son corps ; ils l’obligent à remanier ses liens avec ses parents et le contraignent à un intense travail de deuil du monde de l’enfance, source inévitable de douleur psychique. L’adolescence soumet toujours le jeune à des vécus de crise intérieure intense et potentiellement déstabilisante. C’est dire que, pour la très grande majorité des adolescents, il n’y a pas d’adolescence sans moments dépressifs, sans rumination sur le thème de la mort, sans comportements de rupture par rapport à l’enfant qu’il était auparavant. Il n’en est pas moins vrai que le risque de dépression (au sens clinique du terme) peut être bien réel : l’adolescent dépressif va plutôt dénier et “agir” sa dépression par un symptôme ou un comportement : il va tout faire pour ne pas penser et ressentir les vécus douloureux de l’adolescence, en s’enfermant dans une identité négative de lui-même, en se coupant de ses propres moyens psychiques, en cachant derrière l’agressivité, la violence, l’ennui, les sentiments profonds de dépression que suscitent les bouleversements de l’adolescence. Ce mode de défense augmente le risque de suicide, justement par défaut d’élaboration de la dépression. La difficulté est que les signes inquiétants sont peu spécifiques. Comme le résume Claude Renard (CRDTS) [7] : Il n’existe pas dans la littérature de critères diagnostiques de la crise suicidaire. Selon les experts, le repérage de la crise suicidaire s’appuie sur trois types de signes :

  • les expressions et les intentions suicidaires, à travers des messages directs ou indirects, des textes ou des dessins à prendre absolument en compte ;
  • des manifestations de crise psychique : fatigue, anxiété, tristesse, irritabilité et agressivité, troubles du sommeil, sentiment d’échec et d’inutilité, une mauvaise image de soi, un sentiment de dévalorisation, une impuissance à trouver des solutions à ses propres problèmes ;
  • un contexte de vulnérabilité, fait de dépression et d’impulsivité (décision ou acte brutal, incontrôlable, tendance à l’agir, démesure dans la réponse, non-contrôle de l’affectivité, réaction sans élaboration). Dans ce contexte, l’histoire familiale individuelle, des événements de vie douloureux (déplacement ou placement, perte d’un être cher...) peuvent être des éléments de précipitation de la crise suicidaire.

suicide 2 bs 29Les éléments que nous venons de décrire ne sont, dans leur majorité, ni spécifiques ni exceptionnels pris isolément. Ils font même souvent partie intégrante de la réalité de l’adolescent. C’est leur regroupement, leur association ou leur survenue comme une rupture au comportement habituel qui doivent alerter l’entourage, le conduire à suspecter l’existence d’une crise suicidaire.

Pourquoi l’école ?

Le rôle de la famille dans le décodage de ces signes est certes fondamental [8] . Cependant, les parents d’adolescents sont souvent soumis à rude épreuve, ils doivent redéfinir leur place, accepter le changement tout en maintenant des limites structurantes, et eux-mêmes vivent parallèlement la “crise du milieu de vie”. Ils sont constamment confrontés à ce paradoxe que décrit le Dr Hirsch [9] : L’adolescent soumet ses parents à des paradoxes, en demandant à être totalement compris par eux, tout en exigeant d’eux qu’ils ne se mêlent pas de ses secrets, par crainte que les parents ne sachent tout de lui. Il exige de pouvoir vivre des expériences nouvelles et, dans le même temps, d’être couvé et protégé. De quoi rendre les parents perdus et perplexes, toujours à contre-temps des exigences de leurs adolescent(e)s. Les parents doivent comprendre leurs adolescents et ne pas trop les comprendre non plus !

Face à cette situation, il est pertinent que l’école joue elle aussi un rôle. D’autant plus, précise l’auteur, qu’elle est une des grandes préoccupations de l’adolescent, un lieu intermédiaire entre sa famille et le monde des adultes. Elle rassemble en un seul lieu différents groupes sociaux (de pairs, d’enseignants, d’adultes de référence) appartenant au système scolaire. Elle donne accès à de nouvelles connaissances, de nouveaux moyens intellectuels, de nouveaux domaines d’intérêt : éléments essentiels pour, entre autres, assurer la “sublimation” des désirs trop “crus” de la puberté. L’école est donc un des lieux d’acquisition de connaissances, mais aussi d’échanges intenses entre amis, de premières rencontres amoureuses.

Elle est souvent investie avec ambivalence, en attente d’une reconnaissance et d’une affirmation de soi, mais aussi dans la crainte de se confronter à la différence, à l’autorité, à l’évaluation et au risque d’échec. L’adolescent y trouvera la possibilité de développer son autonomie, de déplacer hors du milieu familial ses investissements affectifs et intellectuels, de trouver des supports pour de nouvelles identifications : le groupe des copains, un professeur, un éducateur, mais aussi un auteur littéraire, un courant de pensée, une discipline particulière, une vocation, etc. Dans ce contexte, l’enseignant peut parfois représenter un personnage de référence, une autorité, un confident, un conseiller, un ami et/ou un ennemi passionné, un idéal parfois testé ou contesté. Dans le processus de maturation du jeune, il faut souligner le grand impact que peut avoir la qualité de l’environnement affectif et social offert par le milieu scolaire et le rôle de la scolarité comme révélateur des difficultés d’autonomie et des conflits familiaux de l’adolescence. Pour toutes ces raisons, l’école devient un des lieux privilégiés de l’expression des troubles de l’adolescence.

La promotion de la santé mentale

La prévention du suicide, au sens large du terme, repose à l’école sur plusieurs axes :

  • la promotion de la santé mentale, en mettant l’accent sur le savoir-être (estime de soi, empathie, capacité de résoudre les problèmes, de résister à l’influence des autres, de prendre des décisions, de gérer le stress...), la communication, la participation, la gestion des conflits, la qualité des relations humaines, notamment entre adultes et adolescents ;
  • la reconnaissance par les adultes de la réalité du risque, la connaissance des facteurs de vulnérabilité à l’adolescence et des signes qui peuvent annoncer une crise suicidaire ;
  • le “dépistage” : repérer ces signes annonciateurs, intervenir auprès du jeune (ce qui signifie d’abord lui parler et l’écouter) et l’accompagner et/ou lui proposer une aide spécialisée ;
  • en cas de tentative de suicide, le suivi du jeune et l’intervention auprès de la collectivité scolaire (pour que l’événement soit “parlé” et pour prévenir d’autres tentatives).

Bien sûr, promouvoir la santé mentale à l’école pose la question de l’existence et de la cohérence d’un réel projet éducatif (et non seulement pédagogique) : l’école comme lieu d’apprentissage de savoirs et de savoir-faire, certes, mais aussi comme lieu d’apprentissage relationnel et social, de développement personnel, de rencontres, etc. – comme lieu de vie. La promotion de la santé mentale visera à renforcer les facteurs de protection et de valorisation des adolescents (partie gauche du tableau ci-après) et à répondre positivement mais sans complaisance à leurs besoins spécifiques.

Les facteurs de protection

  • Une bonne santé physique ;
  • Des habitudes de vie saines ;
  • Une vision et des attentes réalistes ;
  • Des compétences sociales ;
  • Un rôle et une occupation valorisants ;
  • Une capacité d’engagement ;
  • Des relations familiales stables ;
  • Des relations de confiance avec les adultes ;
  • Un revenu suffisant ;
  • Un engagement spirituel ;
  • Le sentiment d’appartenir à un groupe ;
  • L’accès aux ressources d’aide ;
  • Un environnement sécurisant.

Les facteurs de vulnérabilité

  • L’anonymat et l’isolement ;
  • L’importance accordée à la performance et le perfectionnisme ;
  • L’incertitude face à l’avenir ;
  • L’éclatement de la structure familiale ;
  • Le sentiment de ne plus faire de projets collectifs ;
  • Se sentir mal dans son corps ;
  • Se sentir coupable de ce qui arrive à soi et aux autres ;
  • La recherche de l’identité sexuelle ;
  • Les violences physiques et sexuelles ;
  • Le suicide d’un ami.
  • CRDTS, 2001

La prévention primaire et secondaire

La prévention prendra en compte les facteurs qui peuvent fragiliser l’adolescent. Elle suppose la reconnaissance de la réalité du risque de suicide. Claude Renard cite ces données validées : 7% des scolarisés de 11-19 ans déclarent avoir fait une tentative de suicide. Ce taux est multiplié par deux pour ceux qui quittent précocement l’école. 12% des collégiens et 22% des collégiennes ont pensé au suicide dans les 12 mois précédents. Mais la reconnaissance ne suffit pas ; il importe aussi de laisser s’exprimer et de critiquer les idées reçues qui entourent la notion de suicide. Epinglons-en quelques-unes. Comme on l’a vu plus haut, parler de la mort voire du suicide peut être un signe normal de la crise de l’adolescence, mais ce n’est pas pour autant indifférent. On aurait tort de croire que ceux qui “en” parlent ne “le” font pas...

Autre mythe : celui du “suicide héréditaire”. Même si des suicides peuvent se répéter, dans une famille, d’une génération à l’autre, la génétique n’explique pas tout, et la psychogénéalogie [9] a montré que c’est souvent le silence blessé ou honteux sur les actes des ascendants qui tend à leur reproduction chez les descendants. Troisième idée reçue : parler du suicide reviendrait à inviter au passage à l’acte (il est intéressant de remarquer que ce raisonnement a également prévalu, en son temps, en matière de sexualité). On se demandera plutôt comment en parler. Il est des approches morbides voire fascinées (attraction/répulsion) des questions fondamentales de la vie : naissance, amour, sexe, pouvoir, mort, violence, dépendance... Il en est d’autres. Il ne s’agit pas de nier le risque d’effets contre-productifs si l’on s’y prend comme on l’a déjà fait à propos d’autres questions qui font peur (des maladies vénériennes aux drogues illicites), c’est-à-dire en comptant sur le pouvoir de l’avertissement. Faire des conférences dans toutes les classes en agitant le spectre du suicide n’est évidemment pas la bonne stratégie. L’intervention ne doit pas tourner à l’obsession, elle doit faire preuve de prudence et de discernement.

La prévention à l’école doit aussi s’appuyer sur des professionnels de la santé. Denis Hirsch [6] rappelle que les enseignants se sentent souvent très démunis par rapport aux adolescents en difficulté psychologique : les sentiments dominants des professeurs vis-à-vis d’un adolescent faisant état d’une idéation suicidaire sont la peur ou l’angoisse (66%), l’inquiétude ou l’impuissance(53%). Par contre, l’intérêt d’une structure d’aide psychologique implantée en milieu scolaire a pu être mis en évidence (Riggs & Cheng 1988). Une étude française récente (Bonnet 1994) montre la faible implication des enseignants face au problème du suicide et la méconnaissance des données scientifiques en matière de prévalence et de mortalité. Cependant, une minorité d’enseignants (20%) se montre tout à la fois prête à se mobiliser pour aider un adolescent suicidant, et capable de reconnaître des signes indiquant une souffrance psychologique, mais sans faire le lien avec le risque de passage à l’acte suicidaire. De manière plus préoccupante, seul un tiers de ces enseignants sensibilisés considère le milieu scolaire comme approprié pour des actions de prévention, même si la moitié se dit prête à suivre un programme de formation dans ce sens ; enfin, moins de 5% des professeurs interrogés dans cette étude connaissent une structure d’aide et de soins psychiatrique vers laquelle un adolescent suicidant pourrait être adressé.

Or, en cas de crise, il est fondamental de pouvoir s’appuyer sur une aide professionnelle spécialisée. On plaidera donc pour une attitude d’anticipation :

  • s’informer sur les ressources d’aide pour les jeunes comme pour les adultes (services d’écoute téléphonique, centres de santé mentale, services d’urgence...) ;
  • établir des contacts voire un partenariat avec des services de santé compétents ;
  • discuter la question dans les équipes éducatives et envisager une procédure ou un dispositif en cas de crise suicidaire ou de tentative de suicide ;
  • s’accorder sur des conseils clairs et directs à donner aux jeunes (que faire quand on se sent profondément triste, en détresse, ou que l’on pense au suicide ?).

Permettre au jeune de rompre l’isolement et de sortir de l’idée que la situation est sans issue, est le premier enjeu de ces messages. L’encourager à parler du problème à une personne de confiance (ami, parent, autre adulte) implique néanmoins que l’on se positionne, même implicitement, comme pouvant recevoir une confidence, sinon du jeune en difficulté, du moins d’un ami de son âge auquel il se confierait. Il importe donc de s’y préparer. Il importe également de conseiller d’autres ressources : les services téléphoniques 24h/24 tels que SOS Jeunes, Télé-Accueil ou le Centre de Prévention du Suicide, et les professionnels et services de santé tels que l’infirmière scolaire, le médecin de famille, les centres de planning familial, les centres de santé mentale ou les services d’urgence.

Quel cadre se donner en tant qu’adulte impliqué dans le milieu scolaire ? On peut retenir quatre principes :

  • la capacité d’écoute d’un adulte de confiance est importante pour un adolescent en difficulté ;
  • cette écoute a une portée limitée et doit se donner des objectifs cohérents avec ces limites ;
  • l’adulte à qui se confie un adolescent en difficulté doit pouvoir prendre appui sur d’autres adultes et passer le relais à des structures spécialisées ;
  • les parents de l’adolescent ne doivent pas être mis “hors jeu”.

Insistons, avec Denis Hirsch [9], sur les limites à respecter : A condition qu’il se sente pris au sérieux, sans jugement moral ni curiosité intrusive de la part d’un adulte, le jeune en souffrance qui se sent accueilli, qui peut dire sa détresse et ses désirs suicidaires trouve alors un réel facteur de protection contre un éventuel passage à l’acte. L’objectif n’est pas de résoudre à tout prix les problèmes du jeune, mais de lui offrir un temps de répit qui éloigne la menace suicidaire, relance ses capacités de penser, rompe sa solitude et atténue ses sentiments de honte, de culpabilité. L’étape suivante est de maintenir un lien de confiance et de confidentialité, tout en assurant des relais vers d’autres intervenants spécialisés.

suicide 3 bs 29L’écoute offerte par l’adulte est essentielle pour autant cependant que celui-ci ne perde pas sa spécificité et sa place dans le contexte qui est le sien (l’école, l’activité sportive, le groupement de jeunes, etc.). Il ne s’agit en aucun cas de se substituer aux parents ou de se prendre pour le psychologue du jeune ! La demande de l’adolescent est parfois tellement désespérée qu’elle peut donner à l’adulte le sentiment d’une très grande responsabilité, l’amener à vouloir se substituer aux parents, d’autant plus aisément que le milieu familial est très critiqué par le jeune qui, par contre, a tendance à idéaliser l’adulte auquel il se confie. (...) Il est alors important que l’adulte référent – sans se sentir coupable, défaillant ou dévalorisé – fixe des limites à l’aide qu’il peut apporter au jeune : il garantit ainsi toute la qualité du lien qu’il offre à l’adolescent qui a choisi de s’adresser à lui et qu’il a pu écouter.

On a vu plus haut qu’il est difficile d’anticiper la crise suicidaire : les signes sont souvent peu spécifiques, et les caractéristiques même de l’adolescence (immédiateté, goût du défi, désir de se mesurer au risque, besoin de s’opposer pour définir son identité, gestion difficile d’émotions intenses...) ne facilitent pas le diagnostic. Comme on l’a dit, c’est l’accumulation et/ou la précipitation des signes inquiétants qui doit attirer l’attention. Claude Renard cite les suivants :

 

  • parler du suicide et de la mort, même en plaisantant ;
  • augmenter sa consommation d’alcool ou d’autres produits ;
  • faire des préparatifs de départ, comme donner ses objets personnels ;
  • manifester une disposition à prendre des risques ;
  • modifier son comportement à l’école (chute des résultats scolaires, changement dans la fréquentation de l’école, repli sur soi, irritabilité ou agressivité accrues, dessins ou écrits évoquant la mort, changements dans l’apparence et les soins personnels...).

Par ailleurs, beaucoup de jeunes en crise s’adressent à un ami plutôt qu’à un adulte. Le fait qu’un tiers s’inquiète pour un élève auprès d’un professionnel doit donc être pris en compte par celui-ci.

La postvention

Pour conclure, quelques mots sur ce que recouvre le vocable nouvellement forgé de “postvention”. Il recoupe peu ou prou celui de prévention tertiaire (réduction des séquelles et des récidives). Selon Claude Renard, la postvention poursuit deux objectifs : la prévention de la récidive et le soutien des personnes endeuillées. Ses objectifs en milieu scolaire sont d’aider les élèves et le personnel à comprendre ce qui s’est passé et à entreprendre un processus de deuil, et d’accompagner les élèves qui sont le plus en souffrance. “Simplement” annoncer le décès est important, non seulement parce que le bruit courra de toute façon et qu’il vaut mieux une annonce claire que des rumeurs, mais aussi pour montrer que les adultes et l’institution scolaire reconnaissent le fait (ne sont pas dans le déni) et se soucient des élèves et de ce qu’ils ressentent. Mais cette annonce doit se faire prudemment. Il existe tout un processus d’annonce du décès et d’accompagnement des élèves, dont on trouvera une synthèse sur le site de l’association française SEPIA (http://www.sepia.asso.fr)

Dossier réuni par Alain Cherbonnier
et Françoise Kinna
avec le concours de Suzanne Dubois

Notes

[1] “Prévention du suicide et pratiques de réseaux”, Liège, Palais des Congrès, 18-22 novembre 2002. Organisé conjointement par la Communauté française, la Région wallonne, la COCOF et la Province de Liège.

[2] Ce concept recoupe au moins partiellement celui de prévention tertiaire.

[3] À Karel Hvízd’ala dans Interrogatoire à distance (Ed. de l’Aube, 1989, coll. 10/18, pp. 223-225), dont l’édition originale a paru en “samizdat” à Prague, en 1986, sous le régime communiste.

[4] On pourrait parler également de la réduction opérée parla psychologie comportementale (facteurs prédictifs du comportement, etc.), qui peut déboucher sur des modèles particulièrement simplistes.

[5] L’orateur a défini l’association comme “un groupe civil au-delà et en-deçà du politique et de l’économique”.

[6] Denis Hirsch, Suicide, adolescence et milieu scolaire, texte complété d’un exposé pour le colloque international organisé le 19 septembre 2000 à Lierneux (inédit).

[7] Claude Renard, Prévention du suicide en milieu scolaire, Centre de Recherches et de Développement en Travail Social, Mons, 2002 (diapositives communiquées par l’auteur).

[8] Pour plus de détails, on peut consulter p. ex. l’ouvrage Difficile adolescence. Signes et symptômes de mal-être, Paris, Phare Enfants-Parents, 2002.

[9] Denis Hirsch et coll., Les jeunes et la dépression (document inédit communiqué par l’auteur).

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