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Les coulisses de l’exposition de photos sur les réalités du Sida

Eclairage du processus de travail mis en place par le CLPS de Bruxelles et de la réflexion qui l’a nourri

Le premier décembre, la journée mondiale du sida fait désormais date. Il est un rappel, un point d’orgue aussi, de tout un travail réalisé par les acteurs concernés par cette problématique. Cette année et dans les années qui vont suivre, l’accent sera mis sur la nécessaire solidarité entre personnes séropositives et séronégatives. En plus d’une campagne télévisée et d’un spot radio, une exposition de photos prend aussi le relais pour offrir un autre regard sur le même thème. Son objectif : apprivoiser des visages de personnes séropositives, parler de leur vie au quotidien et de leur lutte ainsi que de celle des associations qui les accompagnent ou travaillent à la prévention mais aussi tous ceux qui s’interrogent sur le SIDA. Plus de mille photos ont été réalisées en Communauté française. A Bruxelles, le CLPS a proposé de travailler cette exposition en étroit lien avec les acteurs concernés par la problématique du sida. Les lignes qui suivent retracent ce travail, un exemple de concertation et de partenariat intéressant où l’expression artistique a joué notamment le rôle mobilisateur, d’échanges et de reconnaissance. Explication.

Constitution d’un groupe

Le CLPS a contacté une vingtaine d’associations en leur proposant d’intervenir à Bruxelles à la mise en place d’une exposition de photographies, projet initié par la Plate Forme Prévention Sida. Dix associations ont marqué leur accord et leur souhait de s’investir dans ce projet.
Il n’est pas inutile de rappeler leur spécificité :

  • Modus Vivendi (travail de prévention du sida et de la problématique de la réduction des risques, mise en place de projets liés à l’usage de drogue) ;
  • Adzon asbl (travail avec la prostitution homosexuelle) ;
  • Planning Familial Séverine (animation entre autres sur le thème du sida dans les écoles) ;
  • CERIAS (Centre International de Recherche et d’Action Sociale) ;Aide Info Sida (propose une aide aux malades du SIDA à domicile, à l’hôpital ou en prison) ;
  • Ex Aequo (travail de promotion de la santé avec des personnes ayant des relations homosexuelles) ;
  • Le projet Rousseau (travail de rue avec des prostitué(e)s) ;
  • Aremis (aide dans l’hospitalisation à domicile pour les malades du sida et du cancer et soutien psychologique aux malades et à leur entourage) ;
  • Act up Bruxelles (groupe indépendant menant des actions directes et non violentes en vue de dénoncer des carences en matière de lutte contre le SIDA) ;
  • Les centres de références de l’ULB et de l’UCL (centres de prise en charge psycho-médico-sociale des personnes séropositives et malades du SIDA) ;
  • Centre Elisa (centre de dépistage du SIDA anonyme et gratuit).

Dans un premier temps, le CLPS de Bruxelles a fixé un rendez-vous avec Alain Kazinierakis [1], le photographe, Thierry Martin, directeur de la Plate Forme Prévention Sida, et les partenaires mentionnés plus haut. Autour de la table, l’enjeu du projet et les questions y afférant ont de nouveau été débattus. En quoi la photo est-elle un langage intéressant pour restituer le quotidien, le vrai “visage” de celui qui est séropositif ou malade du sida, mais aussi de tous les autres : leurs proches, ceux qui travaillent dans la prévention ou la lutte du sida et tous ceux qui s’interrogent sur le sida ? Est-ce que l’image capturant ces visages qui témoignent, ces yeux qui interrogent, trouvera assez de punch pour donner vie et consistance à cette lutte journalière qui revendique simplement (mais est-ce si simple ?) de vivre sans être sujet de discrimination ? “Vivre en-semble” est le thème retenu pour questionner sur cette place du séropositif et sur la capacité d’ouverture de notre société.

La photo et le témoignage pourront-ils remplir ce rôle de lien qui faciliterait cette rencontre entre celui qui vit ou connaît la question de la séropositivité et celui qui ne la côtoie pas ? Cet échange riche de questions entre les acteurs et le photographe a permis de mieux appréhender le projet, d’en cerner toutes les exigences et les difficultés. Ainsi, Alain Kazinierakis, le photographe, a insisté sur son souci d’être au plus près de la réalité, de s’écarter du cliché choc. Il s’est dit tout à fait disposé à prendre du temps avant de réaliser des photos. Prendre du temps, cela signifiait suivre les équipes dans leur travail, rencontrer des personnes “témoins” que ces associations pouvaient dans un premier temps joindre pour leur faire part du projet. On s’en doute, l’implication de ces personnes “témoins” ont été un sujet de discussion : malgré tout le respect que peut avoir le photographe à leur égard. Photographier un visage et le faire voir présente le risque de verser dans le “spectacle”, de briser un anonymat nécessaire pour protéger l’intimité et la vie privée. Ainsi pour une association qui travaille avec la prostitution, photographier le visage d’une personne prostituée était davantage privilégier le sensationnalisme avec, en prime pour la personne exposée, une stigmatisation de son cas. On le voit, mettre en place une exposition photo sur la problématique du sida, de l’intégration des personnes séropositives, pose les questions du respect, des limites à ne pas franchir pour que la rencontre avec le grand public se passe avec le plus de justesse possible. Afin que des humanités différentes puissent enfin se rencontrer, que l’une puisse se dévoiler et faire écho dans l‘expérience de vie de l’autre.

Travail sur le terrain

Nourri de ce débat, chacun des représentants des associations participantes est reparti pour proposer ce projet à son équipe. Ensuite a été organisée sur place une réunion avec l’équipe, le photographe, le CLPS et la Plate Forme. Notre rôle a été, à la demande des associations, de recadrer les demandes de chacune des parties : les impératifs liés à l’exposition et les attentes des acteurs. Cette étape de concertation s’est révélée nécessaire, dans la mesure où il n’est pas acquis d’office d’amener une démarche photographique au sein d’une association. Au-delà de l’appropriation d’un projet, il y a clairement une phase d’approche, de mise en confiance où chacun s’apprivoise. Et, on l’a vu, la photo a gagné dans sa force de présence et de sincérité dans le témoignage. Une fois que le travail du photographe a été clôturé sur Bruxelles, le CLPS a proposé une réunion où puissent être présentes les associations participantes afin de prendre connaissance des photos. Une sélection de ces photos et d’autres prises en Communauté française est consignée dans un catalogue édité par Luc Pire. On y trouve 60 photos accompagnées de témoignages qui sont autant de réflexions, de tranches de vie sur le thème du SIDA.

Rencontre avec le public : l’exposition

Ces 60 photos sont exposées aussi du 1er au 23 décembre 2002 aux Galeries Royales Saint Hubert. Pour dérouler ces parcours de vie et interpeller le grand public, il a semblé important de rejoindre ce dernier au cœur de sa ville. Les Galeries Royales St Hubert étaient un endroit de choix pour déployer tous ces témoignages. Six photos agrandies sont présentées sur bâche, afin d’interpeller le passant, de l’inviter à l’exposition qui se déroule à quelques mètres de là, à l’espace Cluysenaer [2]. Les partenaires bruxellois se sont également impliqués sur place puisqu’ils assurent à tour de rôle une permanence. Il semble évident que cette exposition, fruit d’un travail de concertation entre les acteurs, puisse aussi proposer un espace d’échange et de dialogue à tout visiteur. Celui-ci, chargé d’images et de témoignages, éprouve peut-être le désir d’échanger ses interrogations et réflexions. Les acteurs bruxellois du projet ont également élaboré, avec l’aide de l’Observatoire socio-épidémiologique du SIDA et des sexualités, une grille d’évaluation afin de cerner le profil du visiteur, ses attentes et ce qui lui pose question. Mais l’important n’est-il pas que cette exposition puisse créer une rencontre, éveiller un autre regard afin que se tissent davantage des liens de cohésion et de solidarité ?

Patricia Thiébaut, CLPS de Bruxelles

Notes

[1] Alain Kazinierakis, né en 1962 à Liège, a étudié la photographie à l’Ecole Supérieure des Beaux Arts Saint Luc, à Liège. Primé à plusieurs reprises pour ses travaux réalisés en Belgique et dans le monde, il concentre depuis plusieurs années l’essentiel de ses recherches sur l’Afrique : témoin engagé, il photographie les derniers nomades, les camps de réfugiés, les rapatriements, les combattants de la rébellion, etc... Il est l’auteur de l’album « Les blessures du silence ».

[2] L’exposition à l’espace Cluyvenaers se tient au n°27, Galeries du Roi à 1000 Bruxelles, de 11 heures à 20 heures sans interruption, du 1er au 23 décembre 2002. Pour info, Plate Forme Prévention Sida : 02/733 72 99, CLPS de Bruxelles : 02/639 66 88.

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