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Les services de médecine scolaire

Tout le monde connaît l’IMS, l’inspection médicale scolaire, qui est aujourd’hui un sujet d’actualité dans la Communauté française : un décret [1] vient en effet de remplacer la législation de 1964, dont les insuffisances étaient évidentes depuis une dizaine d’années au moins, comme en témoigne notamment la publication en 1991 d’un livre blanc par l’Association Professionnelle des Médecins Scolaires (voir encadré). Il est trop tôt pour parler de la mise en application du décret, qui démarre à peine. C’est par contre l’occasion de faire un peu le point sur les services de médecine scolaire à Bruxelles.

La médecine scolaire, tout le monde connaît, mais cela ne réveille pas forcément d’excellents souvenirs, comme en convient Michèle Meersseman, médecin responsable du service PSE (ex-IMS) de la Ville de Bruxelles : Nous sommes très attentifs à accueillir tous les élèves, quel que soit leur milieu, leur enseignement, leur niveau de santé ou de développement, à leur offrir le même respect, à leur apprendre à rencontrer et à « utiliser » les adultes qui sont là pour eux, qui ont fait le choix d’être au service des jeunes pour lesaider à grandir. Quand on travaille en santé scolaire, si on ne met pas cela au centre de ses préoccupations, on devient vite « digne » du souvenir que certains adultes ont de la médecine scolaire : le médecin laconique, pressé voire « papouilleur », l’infirmière revêche, les files d’attente – enfants goguenards, adolescents gênés, en sous-vêtements... Il faut accepter, bien entendu, que tout ne soit pas parfait partout, mais dire que la médecine scolaire c’est quelque chose de ringard, d’inutile, quelque part entre la médecine vétérinaire et la médecine militaire, c’est parfaitement injuste. La médecine scolaire est un volet de la pédiatrie sociale et de la santé publique, qui amène chaque jeune, pour la première fois en son nom propre et à part entière, à entrer en relation avec le monde médical. Cette expérience, qui devrait être positive et enrichissante, va sans doute peser sur la manière dont il pourra ultérieurement recourir aux services de santé.

scol bs 28Nous allons tenter, dans ces quelques pages, de cerner un peu mieux la santé à l’école, à travers le regard de quelques acteurs du terrain scolaire. En toute modestie, car ce dossier n’a aucune prétention à la représentativité. En particulier, ce sont surtout des membres de « gros » centres de médecine scolaire que nous avons rencontrés, et il ne nous a pas été possible d’interroger également des enseignants... sans parler des parents et des enfants ! C’est donc dans d’étroites limites que se situe cet article. Il aura du moins le mérite, pensons-nous, d’élargir la perspective au-delà des images d’Epinal (même si celles-ci ne restent que trop vraies dans certains cas).

Le service PSE est un service public de médecine préventive. Ce qui, négativement, signifie qu’il ne s’occupe pas des traitements, laissés au médecin choisi par la famille. Mais aussi, positivement, qu’il peut avoir une fonction non négligeable dans la vaccination ou le dépistage précoce. Jean-Claude Hariga, lui aussi médecin scolaire, le rappelle : Il ne faut pas oublier la médecine préventive, dont le rôle reste important en matière de dépistage de troubles de la vue, de l’audition, de la statique, de problèmes dermatologiques, etc. On en rit parfois, mais cela peut éviter par la suite des souffrances et des frais considérables. Sur ce plan, le médecin scolaire a vraiment un rôle complémentaire à celui du médecin de famille. Je l’ai vu avec la vaccination contre l’hépatite B. La première année, j’ai eu un taux de couverture de plus de 85%. L’année suivante, le vaccin n’a plus été disponible à l’école, pour des raisons financières, et seuls les généralistes ont pu l’obtenir ; j’estime la couverture à 30%. CQFD... En outre, même la médecine préventive a un aspect éducatif, pour peu qu’on explique aux enfants ce qu’on va faire et pourquoi on va le faire. Je cite de mémoire Françoise Dolto : « toujours dire ce que l’on fait et faire ce que l’on a dit ». L’éducation, c’est
aussi au quotidien, dans le tête-à-tête avec les jeunes, que ce soit au cabinet médical ou dans la cour de récréation.

La santé scolaire en question

C’est le titre d’un livre blanc de l’Association Professionnelle des Médecins Scolaires (1991), dont les auteurs appartiennent à toutes les universités et à tous les réseaux de médecine scolaire de la Communauté française. Dans un résumé de quelques pages sont présentés les points essentiels de l’ouvrage. En voici quelques extraits. « La loi du 21 mars 1964, rendant obligatoire l’IMS, et organisant celle-ci dans les différents réseaux scolaires subventionnés, a rendu d’incontestables services. Nous lui devons une meilleure prévention de la tuberculose et d’autres maladies infectieuses. Les déficiences sensorielles sont dépistées plus précocement et sont plus rapidement traitées. Des progrès appréciables ont été obtenus dans le domaine de la santé physique générale. Beaucoup reste à faire cependant pour répondre efficacement aux besoins actuels et aux défis de notre temps dans le domaine de la santé physique et, plus encore, dans celui de la santé psychosociale. Il n’est pas répondu de manière satisfaisante aux besoins d’amélioration et de surveillance du milieu et de l’environnement scolaire, aux impératifs de la politique de protection et d’éradication de certaines maladies infectieuses, aux missions d’éducation pour la santé, à la réalisation d’examens et de bilans de santé avec des moyens techniques modernes et fiables. Des demandes explicites non satisfaites se manifestent clairement de la part des élèves (écoute, éducation pour la santé), des parents (contacts, communication, information, garde d’enfants malades), des enseignants (accompagnement, prise en charge des problèmes d’ordre professionnel, formation en éducation pour la santé), des équipes IMS (autonomie de fonctionnement et moyens en rapport avec l’étendue des missions, informatisation). » Les auteurs pointent également l’incohérence qui préside à la coexistence des services d’IMS et des centres PMS sur le terrain scolaire, deux structures nées de logiques différentes et dont les modes de fonctionnement ne favorisent guère la complémentarité : « l’une issue de la santé publique ne comportant ni psychologue ni pédagogue, l’autre issue de l’enseignement, dont le médecin, qui y est simplement rattaché, ne fait pas partie intégrante. Les deux structures comportent chacune une infirmière dont le statut et les fonctions varient suivant le type de structure. Cette coexistence est onéreuse mais surtout mal adaptée aux besoins et génératrice de conflits de compétence et de confiance. La simple juxtaposition ne peut aboutir à un fonctionnement optimal. »

Nous reviendrons plus loin sur l’éducation pour la santé. Au-delà du dépistage « classique », les agents de santé scolaire détectent-ils des problèmes de santé nouveaux depuis quelques années ? Certes oui, et sur ce plan la médecine scolaire est un révélateur de phénomènes qui dépassent de loin l’école : les troubles liés à l’alimentation (obésité, anorexie), diverses formes de violence [2], les « nouvelles migrations », les troubles liés à l’évolution des structures et des relations familiales. Sans oublier des aspects négatifs de l’environnement urbain, particulièrement présents à Bruxelles, comme la pollution sonore ou la vétusté du parc immobilier dans les communes du centre et de la première couronne. Passons en revue ces problèmes, en commençant par les derniers.

Michèle Meersseman : L’école est un lieu où les jeunes passent presque autant de temps qu’en famille... Certains enfants arrivent à 7h30 et sont encore là à 18h. Je ne connais pas un syndicat qui accepterait de tels horaires pour ses affiliés ! Non seulement on y passe beaucoup de temps, mais on ne fait pas qu’apprendre : on mange, on joue, on dort même... C’est un lieu de vie au quotidien, dont bien des aspects affectent la qualité de la vie. Or, sur le plan de l’environnement, les écoles bruxelloises, notamment celles de la Ville de Bruxelles, connaissent une situation assez particulière : elles se situent dans l’environnement très dense propre à un grand centre urbain, ce qui implique de la pollution, des risques physiques (beaucoup d’enfants sont victimes d’accidents sur la voie publique), des bâtiments souvent magnifiques (certains sont classés) mais anciens et situés dans un cadre étroit. Il est difficile de les agrandir ou d’en modifier l’aménagement intérieur pour s’adapter à de nouvelles réalités pédagogiques. Les contraintes sont particulières si on les compare à celles des écoles situées dans un cadre plus large : ici, quand une école prend de l’ampleur, il faut pratiquement « squatter » les immeubles environnants ; c’est terriblement long et lourd à mettre en place.

Ce sont aussi des écoles exposées au bruit ; je pense à un établissement particulier, près de la Gare du Midi : il est impossible d’ouvrir les fenêtres en été ! L’espace disponible pour les enfants est compté : dans certaines cours de récréation, les classes se succèdent par roulement ! Et pour avoir des équipements de jeu sûrs et de bonne qualité, il faut un minimum d’espace... Il y a aussi la question de la propreté et de la maintenance des infrastructures : vous allez sans doute me parler des toilettes !... Beaucoup d’écoles urbaines ont été construites pour une vie scolaire avec laquelle celle d’aujourd’hui n’a plus rien à voir : on ne mangeait ni ne dormait à l’école, les sanitaires étaient à l’extérieur... Aujourd’hui, il faut prévoir des cuisines, des réfectoires, des lieux de repos pour les tout petits. Il faudrait que les adolescents puissent se détendre à l’école, or il est rare que l’on dispose d’un local où ils puissent discuter en écoutant de la musique, donc ils se détendent à l’extérieur et, de temps en temps, ils oublient de revenir !... Plus prosaïquement, combien d’écoles disposent de lieux où donner des soins à un enfant de façon discrète, sans devoir emprunter le bureau du directeur et être dérangé par le téléphone ?

De « nouveaux » problèmes de santé ?

Sur le plan somatique, à côté d’une relative stabilité des problèmes liés à la croissance (les enfants scolarisés sont, par définition, en plein développement, de l’âge de 3 ans jusque bien après la puberté), il existe aussi des spécificités bruxelloises : La Région bruxelloise a des caractéristiques propres en matière de maladies infectieuses : le risque de rencontrer le bacille de la tuberculose y est trois fois plus grand que dans le fond de la province du Luxembourg ou de la Flandre orientale. Ce n’est pas une problématique dramatique, mais le fait est là. Les malades ne se trouvent pas à l’école mais dans les poches de pauvreté qui subsistent dans la Région, et les enfants qui vivent dans ces milieux sont susceptibles de les côtoyer. Quant au nombre de cas de méningite C, la Région est également en tête. Par ailleurs, on perçoit à l’école l’impact de comportements propres aux modes de vie contemporains dans les pays d’Europe occidentale : On a beaucoup parlé récemment des excès de poids. On voit évidemment une augmentation des obésités précoces, et on peut craindre de voir se développer une série de pathologies secondaires à ce type de problème. On commence à découvrir des diabètes de type 2 chez des adolescents, ce qui est plutôt déroutant. [3] Chez les enfants plus grands, il y a aussi les troubles alimentaires, dont on pense qu’ils deviennent plus fréquents ces derniers temps. Il faut certainement être prudent : depuis toujours, les pédagogues disent que les enfants d’aujourd’hui sont plus difficiles et compliqués que ceux d’hier ! Mais il est clair que l’anorexie à l’adolescence est un problème actuellement, même si, au siècle dernier, les chloroses ou « anémies des jeunes filles » étaient probablement des diagnostics fort proches. Il faut évoquer ici les sollicitations multiples aux quelles les petits citadins sont soumis dès leur plus jeune âge et sans doute de manière plus intrusive que les autres enfants. Les jeunes sont non seulement le public-cible mais aussi les spectateurs malgré eux d’une série d’invites par rapport auxquelles tant les agents de santé que les éducateurs (à l’école comme dans la famille) ont bien du mal à définir leur rôle et leurs stratégies éducatives : la consommation de produits – licites ou non – dans un environnement bien achalandé, les comportements et attitudes liés à la sexualité dans un environnement très érotisé, l’acquisition (ou le maintien) de l’estime et du respect de soi et des autres dans un environnement multiculturel parfois très sourcilleux... A côté des troubles liés à l’alimentation, le Dr Hariga relève quant à lui d’autres problèmes comme le manque d’exercice physique : Le cours d’éducation physique est de plus en plus déconsidéré, souvent il est simplement remplacé par du sport. On peut aussi parler des allergies, qui vont croissant. L’école n’est pas toujours le milieu idéal pour des enfants allergiques : il n’est pas rare que l’on y vende des cacahuètes, par exemple, ou que l’on trouve un cobaye ou un lapin en classe. La santé passe aussi par la prévention des assuétudes. A commencer par le tabac – car, en quelques secondes, le principe actif atteint le cerveau –,mais sans oublier l’alcool, le cannabis et les médicaments que l’on trouve dans la pharmacie familiale. Quel que soit le produit, je considère qu’on ne doit pas faire la chasse aux consommateurs, mais on peut promouvoir une école sans cannabis de même qu’une école sans tabac ou sans alcool. L’école n’est pas un lieu comme les autres ; on éteint sa cigarette en y entrant, comme on le fait à l’entrée d’une crèche, d’un hôpital ou d’un musée. Par respect. Le rôle des enseignants est fondamental sur ce plan. Ils sont très dévalorisés aujourd’hui et ne se rendent peut-être pas compte de l’impact que leur comportement a sur les jeunes, en termes d’image, de modèle. A tout le moins, ils doivent respecter les limites qu’ils imposent aux autres. Chaque enseignant peut faire passer simplement un message en ne se montrant pas en train de fumer ou de boire de l’alcool. Je crois beaucoup à l’importance de la limite ; il y aura toujours quelqu’un pour la transgresser, mais elle aura été posée.

Un autre volet est la santé mentale : 20 à 25% des 11-18 ans rencontreraient un problème de type psychiatrique (angoisse, psychose...) et bon nombre d’entre eux ne seraient pas dépistés. De plus en plus d’enfants sont soumis à des pressions nouvelles. Les séparations familiales entraînent une frustration et une culpabilité qui peuvent les mener à créer des abcès de fixation pour que les adultes s’occupent d’eux et cessent de se déchirer. Beaucoup de parents, également, ne sont plus capables de donner des limites à leurs enfants.

A Woluwé, Karin Levie, médecin directeur du centre de médecine scolaire de l’UCL, pointe elle aussi les problèmes de santé mentale : Je suis frappée depuis quelques années par les signes de dépression chez les enfants de 5 à 10 ans : troubles du sommeil, difficultés de concentration, tristesse, découragement et perte d’appétit sont des items souvent mentionnés dans l’anamnèse des parents. Tous signes qui doivent attirer notre attention et être l’objet d’une étude scientifique afin de permettre un suivi adéquat.

On peut mettre ce phénomène en relation avec divers facteurs : les familles monoparentales lorsque le père et la mère ne parviennent pas à dépasser leurs conflits ; la suractivité professionnelle des parents (« mes parents travaillent tout le temps, ils ne rigolent jamais ») ; les difficultés d’adaptation à notre culture, à notre société, qui se marquent très concrètement : souvent, quand les parents maîtrisent peu le français, les enfants sont chargés de porter des messages qui ne sont pas de leur âge. On ne se rend pas toujours compte à quel point ces difficultés d’adaptation sont importantes, et on oublie que notre société, notre culture offrent peu d’ouvertures pour faciliter cette adaptation.

scol 2 bs 28A la Ville de Bruxelles, Sabine Hoffman, infirmière coordinatrice, constate à ce propos, depuis une dizaine d’années environ, l’évolution de la population scolaire de certaines écoles de quartier : Nombre d’enfants arrivent en maternelle, ne sachant pas parler français. Si nous avons peu à peu appris à connaître les familles maghrébines et turques, à présent nous rencontrons aussi des Africains et des Européens de l’Est. Nous sommes ainsi déroutés par d’autres langues, d’autres cultures et même d’autres religions. Nous devons en permanence nous adapter à l’évolution de notre population. Il y a les réfugiés qui ont dû s’enfuir sans papiers ni autre trace de leur identité, de leur passé. Ils vivent dans la crainte d’être expulsés et n’osent pas sortir pour consulter, par exemple. Et les illégaux, les femmes dont le mari a été tué, les enfants qui ont connu des atrocités... Il y a dix ans, nous avions très peu de cas comme ceux-là. Certains ne cherchent pas à s’intégrer, tout simplement parce que leur projet de vie est de retourner chez eux : des pères de famille vivent ici depuis des années et ne parlent toujours pas français ; c’est leur enfant qui traduit. Et n’oublions pas les « bons Belges » en grande précarité, qui ont besoin d’encadrement et de soutien... Heureusement, il y a aussi des familles qui vont bien et qui veillent, avec plus ou moins de moyens, à la santé des enfants !

Et l’éducation pour la santé ?

La promotion de la santé de tous les membres de la communauté scolaire passe par une reconnaissance de l’école comme milieu de vie et de tous ceux qui y vivent comme acteurs de leur propre santé et de la santé collective. L’éducation pour la santé, dans ce cadre, apparaît moins comme une lutte contre les « mauvais » comportements que comme le développement des aptitudes, des compétences, des ressources de chacun et de tous. Vaste programme ! Mais qui n’a rien d’utopique, même s’il implique de réunir des conditions difficiles à réaliser dans certains établissements et aussi d’accepter que tout le monde ne se représente pas la « bonne santé » de la même manière.

Ces différences de représentations, on les connaît bien en matière d’alimentation avec les populations d’origine immigrée, par exemple. Mais n’oublions pas qu’il faut également les prendre en compte s’agissant de l’âge, comme y insiste le Dr Hariga : La question « qu’est-ce que la santé ? » reste pertinente, non seulement parce que la définition de l’OMS (un état de complet bien-être physique, mental et social) est plutôt une finalité qu’un objectif réaliste à terme, mais aussi parce que les représentations de la santé ne sont pas les mêmes chez les médecins ou les enseignants que chez les jeunes. L’image que ceux-ci ont de la « bonne santé » varie avec l’âge. Les plus jeunes (avant l’école primaire) ont intégré un paradigme basé sur l’hygiène : se laver les mains avant de manger, se brosser les dents, etc. Et ils connaissent par cœur les slogans des publicités télévisées ! Vers 7-8 ans, ils commencent à comprendre les messages publicitaires et à distinguer les « bons » et les « mauvais » comportements... selon le marketing. L’éducation pour la santé est très déstabilisée par les images qui sont véhiculées dans les médias : pour un enfant, petit déjeuner rime avec chocolat ; qu’on puisse manger une tartine au fromage le matin, ça le surprend ! Il faut reconnaître que l’éducation pour la santé est aussi décrédibilisée par les faux messages que les éducateurs ont eux-mêmes diffusés pendant des années : « fumer empêche de grandir » est aussi idiot que « la masturbation rend sourd ». Les adolescents, eux, ont une image de la santé qui se confond avec « être bien ». Ce qui veut dire être dehors à midi, quel que soit le temps, accroupi sur le trottoir avec les copains, la cigarette au bec et, à la main, un sandwich acheté dans un snack. De notre point de vue, ce ne sont pas de très bonnes conditions ! Les repas chauds sont désertés, à tel point que des écoles ont décidé de fournir des sandwiches aux élèves, ne serait-ce que pour en garantir la qualité. L’image que les adolescents ont de la bonne santé, du bien-être, tient beaucoup à l’apparence. Un bon exemple est l’habillement : ils portent des vêtements et des chaussures de sport (parfois très coûteux), mais la condition physique n’y est pas, comme on le voit quand on les soumet à un test d’endurance.

scol 3 bs 28Le service Education Santé de la Croix-Rouge de Belgique développe et coordonne depuis des années, dans la Communauté française, le programme « Ecole en santé ». Ce programme s’appuie notamment sur un principe méthodologique qui consiste, à construire l’action, à partir des élèves, de « là où ils sont », de leurs besoins et de leurs motivations, de leurs capacités et de leurs connaissances, et de leurs représentations de la santé. Mais il s’agit aussi de tenir compte des représentations que se font, de la santé et de leur rôle par rapport à celle-ci, tous les autres acteurs du terrain scolaire : enseignants, direction, agents PMS et IMS, personnel technique et administratif, surveillants... et parents. [4] Ces principes sont d’ailleurs valables pour tout projet de santé à l’école. Sabine Hoffman : Avant d’être infirmière coordinatrice, j’ai travaillé plusieurs années sur le terrain, dans des écoles maternelles, primaires et secondaires de l’enseignement général, dont le nombre d’élèves et le type de population étaient très variables. En fonction du quartier et de la taille de l’école, les démarches étaient différentes. Mais il s’agissait d’abord d’apprendre à connaître la population que l’on avait en charge. Ce qui prend une à deux années de travail avec les équipes éducatives, la direction, les familles. En observant, mais aussi en étant à l’écoute des demandes, tant des parents que des enseignants, on peut alors « diagnostiquer » les problèmes propres à cette population et lui proposer des actions pertinentes. Par exemple, dans une école maternelle, une institutrice a organisé un groupe de mamans, où elles peuvent parler de tel ou tel aspect de la scolarité et de la santé des enfants : les équipes médicales y abordent le pourquoi et le comment de la visite médicale, du dépistage sensoriel, de la vaccination ; les parents dont des enfants ont été victimes d’accidents domestiques amènent le problème, on envisage la prévention, etc. C’est un travail « de proximité », grâce auquel on crée des liens avec les familles.

Ce qui me semble très important, c’est que nous, qui avons par rapport aux équipes éducatives une position relativement neutre de consultants, nous nous intégrions véritablement à l’école. C’est la condition pour participer vraiment à un projet de santé. Ainsi, beaucoup de mamans de milieux immigrés font partie de groupes comme celui dont j’ai parlé ; nous y sommes identifiés en tant qu’agents de santé, mais nous y apprenons aussi à connaître les valeurs, les représentations, les critères de santé des familles, qui varient non seulement en fonction de leur culture mais tout simplement de leurs conditions de vie. On voit aussi le manque de cohérence entre les messages que nous voulons faire passer (par exemple l’alimentation saine et équilibrée), les modes de vie familiaux (certains enfants mangent des sucreries dès le saut du lit) et l’environnement scolaire (on vend des friandises à l’école). Avec le décret PSE, on va peut-être pouvoir arriver à une plus grande cohérence en mettant tout le monde autour de la table pour discuter d’un projet de santé pour l’école.

Cohésion et cohérence

Tous nos interlocuteurs insistent, chacun à sa manière,sur l’importance d’une cohésion entre les adultes concernés par l’école. Une cohésion qui ne signifie en rien indifférenciation ni confusion, mais qui est le gage de la cohérence des projets. Cohérence du projet de santé et du projet pédagogique, comme le formule le Dr Hariga : La santé à l’école, ce n’est pas d’abord le médecin ou l’infirmière, c’est l’équipe du centre de santé et surtout l’équipe éducative : l’ensemble des enseignants, des surveillants, de la direction – et du personnel d’entretien. Tous ensemble, ils ont à manifester et à faire respecter une notion fondamentale : le respect. On voit à quel point le respect fait défaut dans un exemple trivial, celui des sanitaires. Beaucoup d’écoles ne sont pas aux normes parce qu’on ne respecte pas le travail des équipes d’entretien ; il y a là une véritable instrumentalisation de l’autre. La cohérence des rôles entre adultes est une autre condition. Et tout d’abord entre les éducateurs « professionnels » (enseignants, agents PMS, agents IMS) – ce qui n’est déjà pas une mince affaire – et entre ceux-ci et les éducateurs « profanes » que sont les parents. Ce qui implique au minimum un positionnement clair des professionnels de la santé. Le programme mené depuis plusieurs années par le centre de médecine scolaire de l’UCL illustre ces positionnements respectifs. Dr Levie : Les trois quarts des écoles que nous couvrons sont situées dans des communes aisées, mais un quart se trouvent sur la commune de Schaerbeek et comprennent des populations beaucoup plus défavorisées. Vis-à-vis de celles-ci, nous organisons chaque année des actions spécifiques de promotion de la santé. Il s’agit de projets annuels vers les 5-8 ans, inspirés par les demandes des enfants comme des parents. Nous cherchons à aborder la santé de manière positive et même ludique, amusante. Par exemple, les enfants réalisent de petits spectacles, des jeux de rôles, qui sont présentés aux parents. Les parents sont pour la plupart d’origine turque ou marocaine. Ce sont des immigrés de première génération, qui ont souvent un niveau de vie très bas ; beaucoup ne maîtrisent pas le français. Nous leurs proposons, une fois par mois environ, des groupes sur des thèmes liés à la santé. Nous utilisons des techniques de recherche-action et d’éducation par les pairs. Après six années, on peut évaluer les résultats de ces activités. D’abord, 50 à 60% des parents de chaque classe, dans dix écoles, participent à ces groupes. Les enseignants nous ont dit qu’ils voyaient à l’école des parents qui n’y venaient jamais auparavant. Ensuite, ils participent activement : les thèmes étaient initialement choisis parles enseignants, puis les parents ont fait valoir leurs préoccupations (il y a d’ailleurs une certaine opposition entre le point de vue des uns et des autres).

On constate aussi qu’une confiance beaucoup plus grande s’installe, que les mamans sont mieux intégrées (on voit très peu les papas, et quand un homme arrive, plusieurs femmes s’en vont). Il y a entre elles des discussions directes : par exemple, des mères ne veulent pas que leur fille porte des lunettes parce qu’elle ne trouvera pas de mari. Une autre réagit : elle a une fille mariée qui en porte, des lunettes ! Nous intervenons peu, nous contentant de réguler quand les échanges deviennent trop vifs. Nous avons également constaté que les mamans s’entraidaient beaucoup, que ce soit pour sortir dans des endroits inconnus, aller à la piscine, etc. Quant à nous,nous avons changé notre façon de travailler : notre approche des familles, notre regard sur elles se sont modifiés ; nous jugeons beaucoup moins. Il existe un fossé entre l’école et la famille : à l’école, les parents n’osent pas vraiment dire ce qu’ils pensent. L’IMS est un peu l’interface entre les deux... ce qui n’est pas toujours confortable.

Propos recueillis par F. Kinna et A. Cherbonnier

Notes

[1] Il s’agit du décret du 20 décembre 2001 relatif à la promotion de la santé à l’école. Les services IMS sont rebaptisés « services PSE » (Promotion de la Santé à l’Ecole). Pour plus de détails sur le décret, voir Education Santé n°165.

[2] Nous ne reviendrons pas ici sur les suicides et tentatives de suicide (abordés dans le numéro spécial 2001) ni sur la violence à l’école (largement traitée dans le numéro spécial 2002).

[3] Le diabète de type 2 (le plus fréquent) apparaît habituellement à la maturité.

[4] Sur le programme « Ecole en santé », voir les nombreuses publications de la Croix Rouge et Education Santé n°158 et173.

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