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Pouvoir d’agir et pratiques sociales : changer le monde au quotidien

Dans le cadre de séminaires intitulés “De l’analyse à l’action pour des environnements favorables à la santé de personnes socio-économiquement défavorisées”, organisés par Cultures & Santé et Question Santé, une première intervention était consacrée au thème suivant : “Développer le pouvoir d’agir des personnes et des collectivités en milieux défavorisés : une alternative crédible ?”. Pour développer ce thème, nous avions invité Yann Le Bossé, psychosociologue spécialisé en psychologie communautaire et professeur au Département des Fondements et des Pratiques en Education de l’Université Laval à Québec.

En voulant s’attaquer aux causes socio-économiques des inégalités de santé, à qui n’est-il pas arrivé de se sentir démuni devant ce qui apparaît comme une tâche trop complexe ou trop lourde ? De plus, même dans le travail communautaire, les exigences sont de plus en plus fortes vis-à-vis des résultats : ils doivent se produire rapidement et, comme par magie, persister d’eux-mêmes ! Or, tous ceux qui privilégient l’approche communautaire savent combien elle demande de patience et de ténacité. Ce qu’elle vise, ce ne sont pas forcément des résultats immédiats, mais surtout une modification à long terme des façons de parvenir à ces résultats. L’approche centrée sur le développement du pouvoir d’agir des personnes et des collectivités (DEPAPC), développée dans cet article, tente d’étayer et de systématiser les pratiques de terrain, que ce soit dans le domaine social, dans celui de la promotion de la santé ou dans d’autres contextes sociaux. Mais y a-t-il vraiment quelque chose de nouveau à proposer ?

Ni policier, ni sauveur : quel est le pouvoir d’agir d’un intervenant ?

La plupart du temps, les intervenants ont tendance à se positionner dans une relation d’aide unilatérale envers les personnes concernées [1]. Ainsi, souvent, les modèles d’intervention ne sont pas construits d’après les besoins exprimés par les personnes concernées, mais d’après ceux perçus par les intervenants. Pourtant, dès la mise en place d’un projet, plusieurs enjeux sont implicitement présents :

  • idéologiques : p. ex. donner plus d’autonomie ;
  • socio-économiques : p. ex. réduire les coûts de prise en charge ;
  • socio-sanitaires : p. ex. diminuer l’incidence de tel problème ;
  • scientifiques : p. ex. développer une connaissance rigoureuse ;
  • administratifs et organisationnels : p. ex. optimiser la gestion du programme, harmoniser les objectifs du programme avec les pratiques de l’institution... ;
  • de l’intervenant : p. ex. produire des changements qui confirment le sentiment de compétence ;
  • de la personne qui reçoit de l’aide : p. ex. résoudre de manière viable à moyen et à long terme la situation qui fait problème.

Bien entendu, chaque enjeu n’a pas le même pouvoir d’influencer la finalité et les modalités du programme. Généralement, les enjeux de ceux qui disposent des fonds et du pouvoir décisionnel pèsent plus lourd dans la balance que ceux des personnes qui composent plus directement avec le problème. Cependant, chaque acteur seul ne peut avoir conscience que des enjeux qui lui sont propres ; ceux des autres lui étant a priori étrangers. C’est pourquoi il apparaît important de favoriser l’implication de toutes les personnes concernées, non seulement dans la définition de ce qui constitue un problème pour eux, mais également dans la prise en compte des solutions envisageables.

Trois principes fondamentaux

1. Prendre le temps

Tant dans la définition de la cible du changement que dans la mise en œuvre des moyens d’actions, il importe de prendre tout le temps nécessaire. D’ailleurs, comme le souligne Biarnes (1998) : “Il vaut mieux prendre le temps de créer les conditions d’un changement effectif plutôt que de prendre le risque d’imposer un échec supplémentaire aux personnes concernées” [2]. En effet, cette approche favorise l’enracinement du changement sur le long terme, et ce parce que les personnes sont seules expertes de leur situation et qu’elles connaissent bien les conditions de vie dans lesquelles elles vont devoir opérer le changement visé. Si elles prennent le temps de participer à la définition du problème qui les occupe, leur volonté d’action n’en sera que plus considérable.

2. Partager le pouvoir et les expertises

Comme évoqué précédemment, chaque acteur impliqué dans le changement, d’une part connaît les enjeux auxquels il doit faire face, et d’autre part possède sa propre expertise de son milieu de vie. Pour construire un projet qui s’inscrira dans la durée, il est préférable de favoriser la négociation entre les différents acteurs afin que chacun puisse faire valoir son point de vue. Chaque acteur devra classer ses enjeux par priorité et en laisser tomber certains pour arriver à un consensus solide à la fin de la négociation. C’est le consensus établi par tous les acteurs en présence qui permettra de faire avancer le projet.

3. Collaborer avec les personnes concernées

La faisabilité d’une démarche centrée sur le pouvoir d’agir repose en bonne partie sur la contribution active et continue des personnes concernées. Cependant, on pourrait douter de la participation effective des personnes que l’on veut aider. Elles ne sont peut-être pas disposées à donner du temps pour coopérer à un projet, quelle que soit l’étape. En fait, cet obstacle ne peut exister que si l’action a été conçue de manière traditionnelle. Par conséquent, si les personnes concernées ont participé à la décision de changement et à la volonté de réalisation, la probabilité de leur implication sera d’autant plus grande. Toutefois, lors de la mise en place, il faudra veiller à développer des pratiques de concertation compatibles avec leurs conditions de vie, leurs compétences et leur expérience. Par exemple, il est illusoire de demander à des personnes peu scolarisées de participer à des réunions où le jargon technique empêcherait la bonne communication. Par contre, on pourrait envisager l’utilisation d’un vocabulaire plus courant ou des réunions sous d’autres formes.

Limites de l’approche

Ces quelques pistes de réflexions ne doivent pas faire oublier que l’on ne peut pas transmettre, par un enseignement ou des techniques particulières, un vécu de pouvoir d’agir, ni en donner aux gens. L’approche n’est pas uniforme, ni dans le temps qu’elle requiert, ni dans ses modalités. Ces éléments varient en fonction des contextes et des personnes. La mission du professionnel consiste à faciliter ce processus en contribuant à réunir les conditions de son émergence. “L’approche centrée sur le pouvoir d’agir n’est pas non plus une solution miracle : les problèmes ne disparaissent pas parce que les personnes sont placées au centre de l’intervention. Ce qui change, c’est qu’au lieu de faire partie du problème, l’intervenant contribue au développement de sa solution.” [3]

Si les changements espérés mettent du temps à se manifester de manière stable, c’est justement parce que l’action est centrée non pas sur la personne, mais sur la situation. Les personnes ne sont plus stigmatisées. Ceci fait que l’application est plus restreinte et délicate dans un contexte d’intervention en autorité. De plus, cette méthode est personnellement très exigeante, car elle demande une remise en question perpétuelle de ses propres valeurs. Le professionnel doit pouvoir se dégager du rôle central qu’il est habitué à assumer et sortir de la logique unilatérale “aidant-aidé”.

Pour conclure, nous laisserons la parole à Yann Le Bossé : “outre le fait que l’approche centrée sur le développement du pouvoir d’agir permet de dépasser les dualismes propres aux pratiques sociales traditionnelles (personnes/groupes ; liberté/ fraternité ;...), elle offre l’opportunité de redéfinir la relation entre les professionnels et les personnes concernées en donnant à ces dernières la place qu’elles auraient dû toujours occuper.” [4]

Barbara De Coster/Cultures &Santé

Notes

[1] Y. Le Bossé et F. Dufort, L’approche centrée sur le pouvoir d’agir : une autre façon d’intervenir, in F. Dufort, J. Guay (dir.). Agir au cœur des communautés : la psychologie communautaire et le changement social, Québec, Presses de l’Université Laval, 2001, p. 94.

[2] Cité dans Y. Le Bossé et F. Dufort., ibidem.

[3] Y. Le Bossé, Empowerment et pratiques sociales : illustration du potentiel d’une utopie prise au sérieux, Nouvelles pratiques sociales, vol. 9, n°1, 1996, pp.127-140.

[4] Y. Le Bossé, ibidem.

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