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Les services de santé maternelle et infantile à Bruxelles

Les services de santé de l’ONE “font partie du paysage” depuis tellement longtemps que l’on pourrait se demander pourquoi leur consacrer un dossier. Peut-être justement parce qu’il ne faudrait pas oublier tout ce qu’ils représentent en termes de médecine préventive et sociale. Mais aussi parce que les difficultés rencontrées sur le terrain méritent d’être exposées. Et enfin, en raison du contexte : l’an dernier, les résultats de l’audit demandé par la Communauté française ont été publiés et les missions de l’Office redéfinies, réveillant les espoirs d’une réforme longtemps attendue.

Dans un précédent numéro (n°18, juin 2000), nous avons consacré un dossier à l’accueil extra-scolaire. L’accueil est une des deux grandes missions de l’ONE. Nous allons cette fois nous attacher à l’autre, à savoir “l’accompagnement de l’enfant dans et en relation avec son milieu familial”, pour citer le nouveau cadre défini en juillet dernier par le Gouvernement de la Communauté française.

Ce cadre repose sur quatre principes d’action :

  • l’accessibilité pour tous, avec une insistance particulière sur les “politiques de démocratisation, de différenciation positive et (les) actions prioritaires en direction des publics défavorisés et/ou plus vulnérables” ;
  • la qualité des services, en lien avec le Code de qualité défini en 1999 pour les milieux d’accueil ;
  • la bientraitance, principe “somme toute assez récent dans le champ politique”, dit le texte (il faut souligner l’aggiornamento que représente l’adoption par les politiques de ce concept mis en avant depuis plusieurs années dans le milieu associatif) ;
  • les partenariats et pratiques de réseau, qui devraient permettre “à l’ONE de renforcer son rôle de régulation et de coordination plus que d’opérateur”. On verra qu’à ce niveau la question des ressources humaines (recrutement, formation, continuité, sécurité d’emploi) est cruciale.

La mission d’accompagnement de l’enfant en milieu familial est opérationnalisée comme suit par le même texte :

  • l’éducation à la parentalité, comprise en termes de “valorisation des compétences parentales” et de “qualité de la relation de service — et en particulier la qualité du dialogue” ;
  • les consultations prénatales et les consultations pour enfants, deux missions à propos desquelles il est précisé que “l’ONE finalisera une évaluation qualitative et quantitative devant permettre de définir des normes de fonctionnement et d’organiser un redéploiement géographique de l’offre basé sur des critères objectifs, sur le principe d’accessibilité pour tous et sur une étude cartographique des besoins qui évitera tout double emploi. L’ancrage local de ces services sera pensé en lien avec le principe de partenariat et donc en synergie avec les autres services locaux existants” ;
  • les visites à domicile, avec une attention particulière pour “les familles dites « vulnérables », sur base d’indicateurs définis par l’Office” ;
  • les équipes SOS-Enfants, secteur géré par l’ONE mais qui “travaillera en étroite collaboration avec les services de l’aide à la jeunesse”.

En outre, cinq “missions transversales” traversent ces missions opérationnelles : la promotion de la santé et l’éducation pour la santé, la formation continue,
000du Comité subrégional bruxellois de l’ONE permet de brosser un tableau succinct mais éloquent (et évolutif, puisqu’il balaie la dernière décennie) de l’offre de services.

Les consultations prénatales

Bruxelles compte 4 consultations dans le réseau IRIS (hôpitaux publics) et 9 consultations de quartier, lesquelles sont toutes situées dans la zone moins favorisée de l’agglomération. Le nombre de femmes qui font suivre leur grossesse à Bruxelles en consultation prénatale de l’ONE a augmenté de 30,15% entre 1991 et 2000. Le taux de couverture de ces consultations,qui était de 26,31% en 1991, frôle 32% en 2000.

Les services de liaison en maternité

Il faut d’abord rappeler que la zone d’influence des maternités de Bruxelles est très étendue ; elle couvre presque l’entièreté du pays. Aujourd’hui l’ONE est présent dans 11 maternités sur 15 (couvrant environ 75% des naissances à Bruxelles). Le carnet de santé de l’enfant, qui a été entièrement remanié en 2001 et porte maintenant sur la période 0-12 ans, est remis aux mères dans les 12 maternités « bicommunautaires » et les 2 maternités « monocommunautaires » francophones de Bruxelles. Pour Rita Vanhumbeeck, inspectrice subrégionale, ce carnet témoigne d’une évolution plus générale : “Alors que les missions de l’ONE concernaient les enfants de 0 à 6 ans, le décret a été modifié et, pour ce qui est de l’accueil, cela va maintenant jusqu’à 12 ans. C’est ainsi que le nouveau carnet de santé accompagne l’enfant à l’IMS. Tout cela fait déjà partie, progressivement, de la nouvelle orientation du travail en consultation. Ce carnet témoigne de la notion de « service universel » mais aussi, en arrière-plan, de la négociation avec les parents, du soutien à la famille pour l’aider à en faire un outil de santé, de la négociation avec tous les partenaires qui vont graviter autour de cet enfant : le dentiste, le kinésithérapeute... Il appartient aux parents d’y indiquer progressivement les informations utiles pour l’enfant (et le futur adulte). Aujourd’hui, toutes les maternités bruxelloises distribuent ce carnet, sinon celle de la VUB, mais cela va peut-être changer prochainement.”

Les consultations 0-6 ans

Il y avait en 2000 non moins de 89 consultations pour enfants à Bruxelles ! Ce nombre élevé n’implique pas forcément une couverture géographique parfaite (voir le graphique 1). Non seulement ces consultations ont le plus souvent été créées à la suite d’initiatives privées ou communales, qui ont ensuite été reconnues. Mais encore, souligne le Rapport d’activités 2000, “le manque de comités organisateurs, la difficulté de trouver des locaux adéquats lorsque le déménagement s’impose, la rareté des candidats médecins et le déficit de prestations TMS déstabilisent le secteur” (nous reviendrons plus loin sur ces deux derniers points). Par contre, “le pourcentage élevé d’inscriptions spontanées de nourrissons témoigne de la bonne connaissance du service (...). Plus de 3/4 des enfants de 0 à 1 an sont inscrits à la consultation pour enfants, et près de la moitié des familles avec enfants de 0 à 6 ans utilisent le service.”

Graphique 1

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Les consultations de l’ONE

Dominique Jamoulle, infirmière sociale, travaille à la consultation de la chaussée de Gand, à Molenbeek : “Nous avons trois consultations prénatales par semaine. Les consultations sont assurées par trois gynécologues. La richesse de notre travail, c’est la collaboration : je reçois d’abord les femmes, on voit si tout se passe bien, on débroussaille. Puis je les revois en fin de consultation. Le volet médical est souvent important : il y a pas mal de grossesses à risque, de malformations, etc. Donc il faut reprendre ce qui a été dit, voir si les traitements ont été faits, expliquer les différents actes techniques, se rendre à domicile, etc. Si une grossesse ne se passe pas très bien, on assure le suivi et un soutien aux parents, à la famille. En cas de fausse-couche, il y a tout un suivi aussi. A côté de ce volet « psycho-médical », le volet social prend une grande place. Avec les gens qui dépendent du CPAS, avec les clandestins, le gros du travail c’est de rappeler au CPAS qu’il doit appliquer les lois !... Et un aspect peut-être spécifique à Molenbeek, c’est le logement : la situation à ce niveau est catastrophique. Nous travaillons en partenariat avec d’autres organisations du quartier.

“L’éducation pour la santé est une partie importante et très agréable du travail. Je vais à domicile avec l’accord des parents, et différents thèmes sont abordés : le développement du foetus, les urgences en prénatal, l’accouchement, les compétences du nouveau-né, ce que c’est devenir mère, ce que j’ai envie de donner à mon enfant, ce que j’ai envie de transmettre et de ne pas transmettre... C’est la part la plus chouette du boulot, avec une population immigrée qui apporte une grande richesse culturelle. En prénatal, dans notre consultation, la population est essentiellement d’origine maghrébine, surtout marocaine.”

Anna Kulik, assistante sociale à la consultation de nourrissons de la chaussée de Gand : “Dans ces milieux, la solidarité familiale, la solidarité de l’entourage jouent énormément. Il y a peu de mères célibataires, mais les femmes divorcées avec enfants sont nombreuses : elles sont soutenues par leur famille, et même par leur belle-famille. Les voisines, les amies sont aussi très présentes. Mais il y a un revers à la médaille. Ou bien vous entrez dans le moule que l’on veut pour vous et vous êtes acceptée, ou bien vous n’y entrez pas et vous êtes écartée... Nous recevons aussi les familles d’autres nationalités, car nous avons la chance de travailler avec des médecins qui pratiquent plusieurs langues. Ce qui permet aux familles de se retrouver ici en confiance et d’avoir un meilleur dialogue avec l’équipe médicale.”

Ecoutons maintenant le Dr Marianne Winkler, pédiatre : “Le guide Prévention et petite enfance, qui a été écrit par les pédiatres conseillers de l’ONE et a reçu l’aval des universités francophones du pays, décrit le travail du médecin en consultation. Nous ne faisons que de la médecine préventive mais nous menons de front différentes actions, en fonction de l’âge de l’enfant, avec des moments-clés pour les différents types d’actes préventifs, et selon un rythme « moyen » qui peut bien sûr être adapté aux besoins particuliers des enfants. A chaque contact avec les parents, il y a des moments de discussion : on voit ce qui s’est passé depuis la fois précédente, on est attentif aux relations parents-enfant, à l’environnement de l’enfant. Le grand-père qui vient d’arriver de l’étranger n’est pas en très bonne santé, il tousse : ne pourrait-il pas amener des microbes ?... Est-ce que les parents fument ?... A chaque consultation, une série de questions vont revenir, puis il y a un examen global de l’enfant, avec une surveillance plus particulière de la croissance, de l’alimentation, etc. Je ne vais pas détailler tout cela puisque l’on trouve la liste dans le guide de médecine préventive (voir tableau 1), mais des points importants sont l’éducation à la santé dans différents domaines, les vaccinations, le développement psychomoteur, l’éveil des sens, le sommeil... Pour ne parler que des plus courants.”

Le Dr Winkler est également, avec le Dr Rosalie Lorenzo, une des deux conseillères pédiatres pour l’agglomération bruxelloise. En quoi consiste leur rôle ? “Comme leur nom l’indique, les conseillers médicaux conseillent l’Administration de l’ONE en matière de médecine préventive du petit enfant. Nous nous réunissons en collège tous les mois et nous abordons les différents problèmes de santé qui concernent les enfants de notre Communauté. Nous préparons des documents : le guide de médecine préventive, la brochure « La promotion de la santé dans les collectivités d’enfants », très utile pour l’action des médecins dans les collectivités, la mise à jour du dossier ONE, le carnet de l’enfant... Nous définissons également des programmes de prévention pour les enfants de 0 à 6 ans qui fréquentent nos consultations. C’est ainsi que nous avons développé, en collaboration avec les autres services de l’ONE et les agents de terrain, la promotion de la vaccination rougeole-rubéole-oreillons : en cinq ans, à Bruxelles, on est passé de 68% à 85% de couverture. Nous avons développé un programme de promotion de la santé bucco-dentaire, et d’autres programmes comme le dépistage des troubles de la vue ou la promotion d’une alimentation saine. Les conseillers pédiatres représentent aussi l’ONE dans divers lieux de concertation, comme par exemple à la Commission de vaccination de la Communauté française. A Bruxelles, nous rencontrons régulièrement des représentants de Kind & Gezin : nous essayons d’harmoniser les pratiques et les modalités de travail, ce qui n’est pas simple parce que les critères et les modes de fonctionnement sont différents. Notre rôle est également de superviser les médecins des consultations et des milieux d’accueil, d’aplanir des conflits lorsqu’il s’en présente et de donner un avis lorsqu’il est question d’agréer de nouvelles structures.

tabl sante bs 25

“Enfin, nous avons un rôle de formation vis-à-vis des médecins et des TMS. A Bruxelles, nous organisons les « Midis des équipes », avec trois sujets différents par an. Ainsi, le prochain Midi concernera tout particulièrement les milieux d’accueil : nous bénéficierons de la présence du Dr Eva Kallo, de l’Institut Loczy de Budapest, qui nous parlera de l’attitude des professionnels vis-à-vis des enfants dits « violents en collectivité », c’est-à-dire ceux qui mordent, qui frappent, etc. Le Midi précédent était consacré au dépistage des troubles de l’ouïe : les hôpitaux IRIS développent un dépistage systématique de la surdité à la naissance. Comme 20 à 30% des surdités congénitales s’installent dans les premiers mois de la vie, il est conseillé de refaire le dépistage entre 9 mois et 1 an. La collaboration de l’ONE est demandée pour encourager les parents à refaire le test. L’année dernière, nous avons parlé de la constipation — un problème auquel nous sommes fréquemment confrontés en consultation — et, avant cela, nous avons abordé le problème des mutilations sexuelles : le GAMS, qui travaille sur cette question, voulait nous informer de la problématique et du rôle préventif que pourrait jouer l’ONE.”

Besoins et spécificités bruxelloises

Quelques mots sur le contexte social et démographique pour donner une idées des besoins à couvrir. On le sait, Bruxelles rassemble sur le territoire des 19 communes une population très diverse sur le plan socio-culturel mais aussi économique. Le terme de paupérisation n’est certes pas un vain mot. Le nombre d’allocataires sociaux n’a cessé de grimper depuis dix ans [1]. En 1991, on comptait 51.215 demandeurs d’emploi inoccupés (dont 45.066 chômeurs complets indemnisés, soit 88%) ; en 2000, le nombre de demandeurs d’emploi avait augmenté de près de 37% (70.040, dont 54.687 chômeurs complets indemnisés, soit 78% seulement). Et cela après un pic en 1997 et 1998, avec plus de 77.000 demandeurs d’emploi. Sur la même décennie, le nombre de bénéficiaires du minimex a triplé, passant de 6.685 en 1991 à 19.885 en 2000.

La diversité bruxelloise est aussi géographique. On l’a écrit à satiété : il faut ici se placer à l’échelle de la commune voire du quartier. Les quartiers défavorisés des communes de la première couronne cumulent les facteurs de précarité, que ce soit en termes de logement ou de services, par exemple. Toutefois, l’activité des services de santé maternelle et infantile de l’ONE est plus développée dans les communes plus précarisées, qui concentrent d’ailleurs le plus grand nombre de familles avec jeunes enfant. Tout ceci dans un contexte de reprise de la natalité : après un creux de trois années, les naissances à Bruxelles sont passées de 12.338 en 1995 à 13.626 en 2000, soit une augmentation d’environ 10% en six ans [2]. Mais, à nouveau, cette augmentation peut varier sensiblement selon la commune : 3% à Woluwé Saint-Lambert, 17% à Molenbeek et Saint-Josse.

Dans ce contexte, les situations rencontrées en consultation sont de plus en plus complexes, faisant intervenir le logement, l’environnement, l’éducation, la culture, l’emploi... Rita Vanhumbeeck, inspectrice subrégionale : “Ces situations plus complexes reflètent une évolution sociologique. Dans un de vos articles [3], vous avez interviewé Pierre Hendrick, qui a bien mis en évidence, me semble-t-il, la réalité de la population que nous rencontrons. Il est vrai qu’une autre part de cette population reste fort demandeuse mais a déjà une base d’information solide. A la limite, ils attendent que nous les aidions à faire le tri et que nous les soutenions dans les choix qu’ils feront eux-mêmes. Ce n’est d’ailleurs pas toujours facile d’accompagner une famille qui en connaît déjà long ! Mais, le plus souvent, ce n’est pas de cette population que l’on parle d’abord. Car 70% de nos activités se situent dans la zone grisée du centre (voir le graphique 2), qui fait un peu tache d’huile maintenant, la zone dite de pauvreté parce qu’elle cumule les facteurs de fragilité. C’est là aussi que l’on trouve les familles les plus nombreuses.

Graphique 2

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“Il y a vingt ans, les populations étaient encore relativement homogènes. Aujourd’hui la diversité est très grande : il n’est pas rare de trouver dans une même consultation 17 à 20 nationalités différentes. Ce qui complique beaucoup les choses, ne serait-ce qu’au niveau linguistique ; la communication n’est pas aisée ; les références des personnes sont parfois très différentes. Et les problématiques socio-économiques mais aussi simplement de droit (le droit d’exister ici) me semblent s’alourdir de plus en plus. Quand on vit dans une situation de précarité extrême, arriver à s’inscrire dans le projet de vie que suppose un enfant et à le soutenir... Je ne dis pas que les parents n’y arrivent pas ! Mais ce n’est pas évident du tout. Les situations sont très complexes. Je ne vais pas vous faire un exposé sur les déterminants de la santé ! Mais il en est beaucoup sur lesquels nous ne pouvons pas agir, il n’existe pas toujours des partenaires qui peuvent prendre le relais, parfois l’énergie qu’il faut mettre pour essayer de déployer ces partenariats est très lourde.”

Un volet social important

Sur le terrain, Dominique Jamoulle confirme ces difficultés : “La commune de Molenbeek dispose en tout et pour tout de 4 logements sociaux pour famille nombreuse ! Quand on sait qu’ici la population fait généralement beaucoup d’enfants, le problème est réel : les familles nombreuses se retrouvent dans des appartements de 2 ou 3 chambres. Et le parc immobilier est vieux, comprenant beaucoup de logements insalubres... Dernièrement, une maman est arrivée enceinte et m’a raconté que son aîné faisait des bêtises, n’allait plus à l’école et sortait la nuit. Un juge de la jeunesse souhaitait son placement en institution. Puis je vais à domicile, et je me rends compte que pour quatre enfants, dont l’ado de 15 ans, il y a une seule chambre... Je reviens toujours au logement parce que c’est la base de la qualité de la vie familiale, du développement psychomoteur d’un enfant, de son éducation et de son évolution générale.”

Anna Kulik : “Ce quartier est composé essentiellement de familles en difficultés socio-économiques : chômage, CPAS, analphabétisme, méconnaissance des langues, isolement. Nous devons tenir compte de tous ces facteurs de vulnérabilité dans notre travail quotidien. Par exemple, le manque de formation entraîne une difficulté à trouver du travail...”

D. J. : “Les facteurs sont tellement multiples... Je ne veux pas être négative, parce que j’aime mon travail et que j’y crois. Mais c’est souvent un peu insoluble. C’est bien simple, quand les gens trouvent un boulot et que ça va mieux, ils quittent Molenbeek. Quitter le quartier, les femmes en rêvent ! A l’école, les classes sont surchargées, c’est le nivellement par le bas. C’est assez horrible pour ces familles parce qu’elles le savent. Elles me disent : « Dominique, mes enfants sont à la rue. Tu as vu la rue ? »...”

A. K. : “Promenez-vous dans le quartier et tirez vos conclusions. Grâce à la lutte des sans-papiers, la régularisation de certaines familles en situation irrégulière a pu avoir lieu. Nous avons délivré beaucoup d’attestations qui prouvaient que les familles fréquentaient la consultation. De ce fait-là, plusieurs d’entre elles ont vu leur situation s’améliorer. Dès leur régularisation, elles n’ont eu qu’un souhait : changer de quartier. Vivre mieux, se sentir mieux. Nous savons bien qu’elles n’ont pas le choix. Malgré ce tableau noir, la population avec laquelle nous travaillons reste fort collaborante et réceptive à chaque intervention.”

D. J. : “Oui, et puis c’est vrai que le changement par les femmes, on y croit. Celles qu’on a vues lors de leur grossesse ou avec leur jeune enfant reviennent pour nous demander notre avis ; c’est un lieu d’écoute, ce qui est très important dans un quartier comme celui-ci. On ne se limite pas à une consultation, toute une relation s’installe.”

A. K. : “C’est ce qui permet, dans un deuxième temps, et parfois bien plus tard, d’orienter les femmes. Parce qu’il y a beaucoup d’initiatives dans le quartier, qui travaillent et se coordonnent très bien : associations de femmes, alphabétisation, aide au logement... Il y a plein de choses, comme Dar-al-Amal... On ne se contente plus d’échanger des recettes de cuisine !”

Les ressources : le personnel

Pour faire face à ces situations difficiles et complexes, 152 TMS étaient en activité à Bruxelles au 31 décembre 2000, réparties en 18 équipes instaurées pour soutenir la démarche de santé communautaire. Toujours en 2000, on comptait parmi elles 54% d’assistantes sociales pour 46% d’infirmières (sociales dans plus de la moitié des cas). Moins de deux sur trois (60,53%) étaient statutaires, une sur six (16,45%) avait un contrat à durée indéterminée (CDI), près du quart (23%) un contrat précaire : contrat à durée déterminée (CDD) ou contrat de remplacement (CDR).

Rita Vanhumbeeck explique les causes de cette situation : “Par rapport à l’ensemble de la Communauté française, Bruxelles est encore moins bien lotie en nombre de TMS statutaires. Normalement, pour entrer à l’ONE, il faut présenter un examen au SelOr [4], permettant de devenir stagiaire statutaire et de faire carrière. Mais pendant de nombreuses années il y a eu un blocage (c’est tout l’historique de l’ONE, avec la communautarisation, etc., mais je passe là-dessus parce que c’est trop long à expliquer), il n’y a plus eu d’engagements statutaires. Il a donc fallu recourir à des engagements contractuels. Lorsqu’on a commencé à rétablir les examens, un certain nombre d’entre elles les ont présentés. Celles qui ne les ont pas réussis, comme elles avaient un CDI, sont restées à l’ONE. Mais, une fois les examens rétablis, il n’y avait plus de raison de conclure des CDI et, comme l’ONE n’avait pas assez de statutaires, il a fallu recourir à des engagements sous CDD ! C’est vraiment très pervers, mais ce n’est la faute à personne en particulier, c’est la résultante d’un système dans lequel nous sommes pris et duquel il est très difficile de sortir. Lors du dernier appel que nous avons fait, huit postes sont restés vacants et ont dû être confiés à des personnes en CDD. Et les CDD ne peuvent pas durer plus de deux ans.”

Entre autres effets négatifs, ce contexte ne facilite guère le respect du principe de partenariat prôné par le nouveau cadre de missions : “La précarité est grande dans le secteur social, les travailleurs changent souvent. Or les coordinations que l’on met en place, ça marche parce qu’on a appris à se connaître ! Et puis voilà que le contrat précaire de M. Untel ou de Mme Une telle arrive à son terme, et il faut tout recommencer. Dans le concret de l’action, quand vous rencontrez des travailleurs de terrain régulièrement, ils vous disent qu’il y a là quelque chose de l’ordre de la personne, de la confiance, et que ça ne se fait pas « comme ça ». « Y a qu’à », ce n’est pas vrai ! Certains ont parfois tendance à penser qu’il suffit de décréter une coordination pour que tout marche bien. Mais on ne prévoit pas nécessairement du temps pour ces coordinations, or c’est mangeur de temps... Certes pour un plus grand bénéfice ensuite, mais à condition qu’il y ait une continuité.

“Et c’est la même précarité dans les services avec lesquels nous collaborons. Peut-être ce phénomène amène-t-il beaucoup de dynamisme, d’idées nouvelles, mais nous en ressentons davantage pour l’instant les effets négatifs. Nous touchons à beaucoup de matières, et les familles en amènent plein d’autres ! Pour les réorienter de façon pertinente, il faut posséder une base solide. Simplement bien connaître son métier, cela prend un certain temps. Et tisser des relations aussi. Alors, quand les contrats sont fort précaires... Je vous en parle parce que cela me complique la vie, mais les travailleurs de terrain expriment la même chose, y compris celles qui sont là depuis plus longtemps : elles sont sollicitées régulièrement pour « initier » de nouvelles collègues ; dans ce contexte-là, il est difficile de développer des projets à plus long terme.”

Et du côté des médecins ?

Au 27 décembre 2001, on comptait 17 médecins travaillant dans les consultations prénatales, 78 dans les consultations pour enfants, 32 dans les milieux d’accueil et 37 à la fois en milieu d’accueil et en consultation pour enfants. Ces médecins sont pédiatres, gynécologues ou généralistes recyclés. Comme on l’a vu plus haut, l’ONE a du mal à recruter des médecins. Dr Marianne Winkler : “C’est un problème très aigu, auquel nous sommes confrontés tous les jours depuis un certain temps. La fonction s’est dévalorisée, en lien notamment avec la rémunération, qui est quasiment symbolique : un généraliste recyclé touche 2,63 € par examen, et un pédiatre 3,97 €. Quand nous avons commencé à travailler sur le guide, nous voulions donner aux consultations un contenu qui soit mieux adapté à ce que l’on attend aujourd’hui d’un suivi de médecine préventive. Mais c’était incompatible avec la manière dont nous fonctionnions : les médecins voyaient 20 enfants en 2 heures. Vous pensez bien qu’il était impossible de faire tout ce que prévoit ce guide en 6 minutes par enfant. Donc le premier pas de la réforme était de diminuer le nombre d’enfants par consultation et de diminuer le rythme des examens (certains enfants venaient toutes les semaines), de façon à voir les enfants plus longtemps. En contrepartie, il fallait payer les médecins plus correctement, c’est-à-dire au moins leur conserver les mêmes honoraires que quand ils voyaient 20 enfants. La réforme a été acceptée — sauf pour ce qui était de la rétribution. Résultat : de nombreux médecins ont respecté les recommandations (le nombre moyen actuel est de 15 enfants par consultation), mais leur rétribution a diminué. Dans ces conditions, évidemment, nous avons de plus en plus de mal à recruter.

“La situation est devenue tellement critique qu’un comité de médecins prestataires s’est créé à l’ONE. Représentant les médecins devant le Conseil d’Administration, il a exprimé à celui-ci trois demandes urgentes. D’abord, une revalorisation des honoraires au taux horaire des confrères de la Communauté germanophone (où les généralistes touchent 1500 FB de l’heure et les pédiatres 1800). Ils demandent aussi au Conseil d’engager des négociations pour revaloriser le statut du médecin en consultation et de remettre en place les contrats de collaboration (qui n’existent plus parce que l’Ordre des Médecins a refusé d’entériner un contrat où le traitement des médecins était aussi bas). Enfin, ils demandent que l’on prenne en compte l’avis des médecins (ce qui n’a pas été le cas jusqu’ici) dans la réforme des consultations en cours au niveau de l’ONE. Dans la lettre qu’ils nous ont adressée, ils terminent par ces mots : « Notre souhait est d’obtenir des engagements à très court terme et, au besoin, de solliciter votre participation à des actions ponctuelles s’il est nécessaire de forcer un peu le cours de l’histoire »...”

On voit que les défis à relever ne sont pas minces. Les réformes en préparation permettront-elles d’y faire face ? Il est trop tôt pour le dire : plusieurs de nos interlocutrices ont d’ailleurs préféré n’en pas parler, tant on est pour l’instant dans une phase de transition. Pour clôturer ce dossier, c’est donc le classique À SUIVRE qui s’impose...

Dossier réuni par Françoise Kinna et Alain Cherbonnier

 

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Notes

[1] Les chiffres qui suivent sont extraits du Rapport d’activités 2000 déjà cité.

[2] A noter en passant : le rapport naissances belges/naissances étrangères, qui était de deux pour une en 1991 est plus proche à la fin de la décennie de trois pour une.

[3] Voir Bruxelles Santé n°23, pp. 2-7.

[4] Sélection-Orientation, ex-Secrétariat permanent de la Fonction publique.

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