Question Santé       Facebook  Twitter  header vimeo
Inscription Newsletter  INSCRIPTION NEWSLETTERS  PRESSE

La Maison Rue Verte

A Saint-Josse, dans le quartier du Botanique, s’est ouverte depuis deux ans une maison d’accueil pour femmes et enfants. On y trouve aussi une halte-garderie (reconnue par l’ONE) ouverte aux familles du quartier et un espace de rencontre parents-enfants. La maison a une capacité d’accueil de trente lits répartis entre des studios et des appartements de 2 à 4 chambres. C’est le Groupe Santé Josaphat [1] qui est à l’origine de ce projet. Rencontre de Nuran Çiçekçiler, administratrice, et d’Anne Devresse, directrice de la Maison Rue Verte.

Nuran Çiçekçiler : Le Groupe Santé Josaphat a été créé en 1977 par des médecins généralistes et des travailleurs médico-psycho-sociaux de La Gerbe [2]. Cela a commencé plutôt comme une maison médicale mais, petit à petit, en fonction de la demande, du public, le projet s’est tourné vers les femmes, le travail de planning familial, l’engagement par rapport à l’avortement. Dès le début, le projet était très centré sur le quartier et sa population, sur les réseaux des habitants et le réseau associatif. Il ne faut pas oublier le contexte socio-politique du moment : Roger Nols était bourgmestre, il y avait tout un mouvement contestataire, le mouvement antiraciste, les débuts d’une coordination sociale... Le Planning Josaphat a participé à la zone d’éducation prioritaire, au partenariat de quartier — bref, à tout ce qui pouvait apporter des solutions alternatives aux problèmes de la population. Il ne s’agissait pas seulement d’offrir les services de planning familial classiques.

C’est ainsi que le Planning Josaphat a souvent été impliqué dans des projets à Schaerbeek. Le premier auquel j’ai collaboré, c’était la création d’une halte-garderie (Les amis d’Aladin) pour les mamans en réinsertion professionnelle mais aussi en difficulté familiale, qui avaient besoin de pouvoir souffler un peu. C’était le résultat d’un partenariat avec le GAFFI [3], la COBEFF [4], la Maison de quartier Helmet... Nous avons aussi accompagné le projet d’une jeune femme turque qui voulait mettre sur pieds un atelier créatif pour les enfants : l’Atelier des Petits Pas. Chaque fois, nous avons soutenu le projet, et même parfois financièrement : grâce à une bonne gestion, nous avions de quoi aider une nouvelle association à démarrer, tout comme la Gerbe l’avait fait pour le Planning. Ensuite, dès que le projet était autonome, nous en devenions simplement partenaires...

Alors, pourquoi la maison d’accueil ?

Nous étions souvent confrontées à des cas de violences conjugales, de séparations. Nous travaillions beaucoup avec les maisons d’accueil, le Centre de prévention des violences conjugales, les maisons maternelles, etc. Mais les places manquaient et les lieux d’accueil ne convenaient pas vraiment à notre public, à savoir essentiellement des femmes immigrées avec parfois 3 ou 4 enfants. Il était important de garder la famille réunie, mais c’était très difficile à réaliser. Donc, régulièrement, nous disions en réunion notre insatisfaction par rapport à cette situation, mais sans trop savoir quoi faire. Là-dessus est apparue une opportunité matérielle : cette maison. Le président du conseil d’administration du Planning avait été administrateur de l’association qui occupait la maison et qui avait été dissoute. La maison était vide, et il nous a prises au mot : “puisque vous cherchez un lieu, voilà !...” Mais c’était un taudis. Nous avons commencé à chercher des moyens un peu partout. Nous avons fait le tour des maisons d’accueil. Finalement nous en sommes arrivées à ce projet : un lieu de post-crise, où les femmes peuvent construire un projet de réinsertion sociale, familiale et professionnelle. Pour monter ce projet, nous avons trouvé des appuis dans le réseau associatif et à la Commune, qui a racheté la maison et l’a rénovée dans le cadre de la rénovation de l’îlot Botanique, en tenant compte des plans que nous avions faits. Nous avons un bail de vingt ans.

Nous voulions que la maison d’accueil soit intégrée dans le quartier. Comme les travaux ont duré deux ans, les habitants ont eu tout le temps d’être intrigués ! Donc on a vraiment dû leur expliquer le projet, et les apaiser. Il faut dire que le quartier chaud n’est pas loin et, juste avant que nous arrivions, il y avait eu une sorte d’émeute : les jeunes avaient été casser les vitrines des carrées [5]... Là-dessus des femmes arrivent, alors que les jeunes n’ont pas de lieu à eux ! Il a fallu les rassurer ; le DSQ (Développement Social de Quartier) Botanique nous a soutenues, ce qui était important parce que le réseau du Planning est davantage sur Schaerbeek que sur Saint-Josse... L’ouverture sur le quartier se manifeste aussi par la halte-garderie. Nous avons voulu créer à l’intérieur de la maison d’accueil une mixité avec le quartier, un lieu où les habitantes comme les femmes accueillies pourraient laisser leurs enfants.

Anne Devresse : La Maison Rue Verte a été agréée par la COCOF dans le cadre du nouveau décret en janvier 2001. C’est un secteur très diversifié. Le décret encadre des initiatives privées nées à différentes époques, dans des contextes et avec des modes d’organisation qui peuvent être très différents, même si elles s’adressent toutes à un public dit « sans abri ». Cela va de grandes maisons pour hommes seuls, où de nombreuses personnes sont hébergées dans des conditions assez minimalistes, où il y a parfois des obligations de travail ou de formation (comme l’Armée du Salut ou les Petits Riens), à des maisons d’urgence organisées par la Région bruxelloise (comme Ariane), en passant par les maisons maternelles, créées il y a longtemps, notamment parle milieu associatif chrétien.

rueverte bs 25Par rapport à cela, nous arrivions avec un projet assez novateur : des espaces individualisés pour les familles, des appartements ou des studios. C’est assez rare, les maisons d’accueil proposent en général une vie très communautaire. Nous arrivions aussi avec le background du planning familial, les idées sur l’émancipation des femmes. Nous avons été soutenues par le Ministre Hutchinson. Nous avons aussi profité du passage des maisons d’accueil francophones bruxelloises de la Communauté française à la COCOF, qui voulait doter le secteur de moyens supérieurs : l’enveloppe budgétaire a été doublée. En même temps, les maisons maternelles, qui étaient financées par l’ONE, sont aussi passées dans le cadre des maisons d’accueil. Donc le « public sans abri » ce sont aussi bien des gens qui sont à la rue depuis longtemps, en errance, que des femmes momentanément sans domicile parce que, ayant quitté leur mari, elles n’ont pas où aller, ou des jeunes filles enceintes qui ne peuvent pas rester dans leur famille. L’offre d’hébergement doit donc s’adapter à cette diversité. En particulier, il n’y a pas assez d’offre pour les femmes et les enfants. C’est pourquoi deux maisons se sont ouvertes récemment à l’intention de ce public : la nôtre et Talita, qui a été créée par le secteur des maisons d’accueil. Elle est financée par la COCOM et fonctionne plutôt sur le modèle de la prise en charge en urgence et de la vie communautaire.

N. Ç. : Quand j’accompagnais les femmes dans les maisons d’accueil, j’étais frappée par le côté un peu misérabiliste des lieux. Donc nous avons voulu un espace beau et clair, un espace de bientraitance, et non une solution bricolée. Nous voulions aussi que l’équipe soit pluridisciplinaire et qu’il y ait un regard et un accompagnement particuliers pour les enfants, parce que dans ces conflits familiaux la relation parents-enfants est complètement chamboulée... L’accueil en urgence, l’hébergement, c’est important mais cela ne suffit pas. Il est souvent très difficile de faire comprendre aux politiques les projets transversaux, pluridisciplinaires, qui traversent différents axes. Pour l’instant nous nous débrouillons comme nous pouvons pour avoir une psychologue qui porte particulièrement attention à la relation mère-enfant, pour avoir un espace propre aux enfants, où ils peuvent s’exprimer par le corps, le jeu, le dessin.

Quant à la halte-garderie, il n’y a pas de cadre, et la demande d’ACS que nous avons introduite n’a pas abouti. Donc j’ai un peu peur qu’à la longue, malgré son dynamisme, l’équipe se fragilise, s’épuise à tout mener de front. Nous avons eu de la chance, nous avons obtenu beaucoup de moyens et de soutien en deux ans, mais en même temps c’est un pari un peu fou : nous ne dépendons pas d’une grosse institution, nous n’avons derrière nous que le Planning...

A. D. : Il faut savoir que l’assise financière d’une maison d’accueil n’est pas garantie par la législation actuelle. Le subventionnement, bien que fortement augmenté, ne couvre pas à 100% les missions que nous devons remplir. Les frais d’hébergement doivent être complétés par un apport des personnes que nous hébergeons, et dans des conditions relativement strictes prévues par le décret. Nous devons souvent aller demander un cofinancement aux CPAS, qui ont tendance à considérer que les personnes au chômage ou à la mutuelle ne sont pas de leur ressort. Donc nous avons des difficultés financières tant à la maison d’accueil qu’à la halte-garderie, qui ne bénéficie que de petites rentrées du FESC [6].

Ce qui est peu reconnu sur le plan politique, c’est que ce travail qui ne se limite pas à l’hébergement implique de bien connaître les autres associations et services, de participer à des concertations et des coordinations. C’est très important pour une maison d’accueil de ne pas travailler en autarcie. Ce lieu est agréable et permet aux familles d’avoir leur intimité mais, à la sortie, vu le problème de logement à Bruxelles, elles doivent souvent se tourner vers le privé ; les familles nombreuses se retrouvent dans des appartements plus exigus et moins confortables que chez nous. Pendant qu’elles sont ici, elles bénéficient d’un accompagnement psycho-social intense. Nous devons donc trouver des partenaires pour recréer un réseau si les personnes n’ont pas de soutien familial ou amical solide. Pour créer des liens avec ces partenaires, il faut du temps.

N. Ç. : Et comment faire reconnaître le travail de prévention que nous faisons ici ? Quand on accueille une famille avec autant d’enfants et qu’on lui propose un accompagnement, on fait de la prévention par rapport à de nombreux problèmes d’ordre social, familial ou éducatif. Les somatisations, par exemple, vont de pair avec l’exclusion. Et commencer à se soigner, c’est commencer à se réinsérer. Comment innover et sortir des cloisonnements ? L’équipe me renvoie souvent : “Tu dis qu’il faut faire de l’éducation au logement, accompagner les enfants, etc. Mais combien sommes-nous ici pour faire tout cela ?”... Nous essayons de définir des priorités. Nous nous adressons à des fondations : le Fonds Johnson & Johnson pour la Santé, géré par la Fondation Roi Baudouin, nous a permis de meubler la maison ; le Fonds Houtman nous a aidées pour la halte-garderie...

A. D. : Nous trouvons des soutiens ponctuels pour beaucoup d’activités, mais à terme il faudra des moyens continus, au moins pour la base de fonctionnement. Malgré cela, nous avons créé des choses qui n’étaient pas dans le projet initial, comme l’espace rencontre parents-enfants. Nous faisons tout le temps des projets pour les mamans qui sont hébergées ici et celles de la halte-garderie, avec l’idée de créer de nouveaux liens, d’utiliser les réseaux de solidarité dans le quartier ou entre elles. Toute la philosophie du projet est d’aller au-delà de l’accompagnement individuel.

N. Ç. : Oui, l’idée est vraiment de créer des liens, de recréer un réseau pour sortir de la précarité, de l’isolement. Ou de remobiliser le réseau existant : quand les ponts ont été coupés, il y a tout un travail de « reliance » à faire.

Propos recueillis par Françoise Kinna et Alain Cherbonnier

Notes

[1] Centre de planning familial, 70 rue Royale-Sainte-Marie,1030 Bxl

[2] Service de santé mentale, 45 rue Thiéfry, 1030 Bxl

[3] Groupe d’Animation et de Formation Femmes Immigrées, 7 rue de la Fraternité, 1030 Bxl

[4] Coordination Bruxelloise pour l’Emploi et la Formation des Femmes, 39 rue Philomène, 1030 Bxl

[5] Voir Bruxelles Santé n°11, sept. 1998, pp. 2-7

[6] Fonds d’Equipements et de Services Collectifs, organisme fédéral lié à l’ONAFTS

Partager