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Le cercle des philosophes

Depuis 5 ans, à Etterbeek, un petit groupe de personnes venues d'horizons divers parle philo sous la conduite d'une philosophe/animatrice.
Un moment de grâce et de profondeur...

Petit à petit, ils arrivent et se dirigent à l'arrière du local de la bibliothèque Hergé, à Etterbeek. Ces femmes, ces quelques hommes, ont dans la cinquantaine d'années ou davantage. Ils viennent du quartier (après avoir été informés par la Lettre d'info d'Etterbeek), du Centre de jour psychiatrique de la Clinique Saint-Michel, ou de Maisons de repos et de soins. Certains ont été amenés par les bons soins du service communal. Ces "habitués" passent le long des étagères sans guère y jeter de regard : ils ne sont pas là pour cela. Déjà, s'organise le cercle de chaises où ils vont prendre place, comme tous les quinze jours.
Tous vont participer à un atelier philo, sous la direction douce et efficace de Valérie Van Eyll, licenciée en Philosophie et Lettres, à partir d'un projet initié par Entr'Ages. Il permet de mêler intergénérationnel et milieu psychiatrique.

 En moyenne, depuis 5 ans, tous les quinze jours (en dehors des vacances), ces séances rassemblent 18 participants.

Mais bien malin celui qui pourrait distinguer qui est qui, et qui vient d'où, parmi ces participants visiblement prêts aux débats.
L'atelier précédent avait porté sur "l'émerveillement". Pour cet après-midi, Valérie a choisi pour thème : "du sentiment d'être reconnu". Quel que soit le sujet, les règles, rappelées en début de séance, restent les mêmes : les thèmes d'actualité ("Charlie" y compris) ne sont plus abordés. Tout aussi tabou, la politique, la religion, le médical, les régimes... "On va finir par ne plus parler de rien", coupe une participante, impitoyable. Pour le reste, les consignes sont strictes : on lève la main, on s'écoute avec respect et bienveillance, car "oser prendre la parole devant tous n'est pas toujours facile " rappelle Valérie.

"Oser prendre la parole devant tous n'est pas toujours facile "

Nul n'est obligé de s'exprimer (mais certains occuperaient bien tout le temps de parole, si on les laissait faire). Ceux qui n'ont pas encore ou peu donné leur avis peuvent le faire en priorité au cours du débat. On part de son expérience. On prend de la distance. Et tout cela sans oublier que la philo, "on en fait tous, en cherchant un sens à ce qu'on vit. L'intérêt de l'atelier est de le faire ensemble, pour s'enrichir des vécus, des expériences et des idées des uns et des autres", précise l'animatrice.

Un autre regard

La reconnaissance... Qu'aurait donné ce type de sujet proposé à des adolescents ? A des étudiants d'une école de commerce ? A des artistes ? A des cadres débordés ? A des politiciens ? Impossible, bien sûr, de le savoir. Peut-être, dans ces groupes, aurait-on parlé mode, médias, travail, travail et encore travail, succès et fric. Rien de cela dans le cercle des philosophes qui se bâtit ici.
Ce jour-là, ils ont évoqué une reconnaissance qui existe dans le regard des autres. Pour ce que l'on est ou pour ce que l'on fait. Ou pour les deux. Ou parce que l'on est une personne, différente, interchangeable avec aucune autre...
On a souligné que la reconnaissance risquait d'être déterminée en fonction de masques, portés par chacun d'entre nous. Ou des places que nous tenons dans la société. Néanmoins, "on peut aussi être reconnu comme un imbécile", a relativisé un participant. "Ou pas reconnu à sa juste valeur", a ajouté une autre, pendant qu'un des philosophes du jour s'interrogeait aussitôt sur le sens à porter au mot "valeur"...
Le groupe s'est arrêté sur la connaissance de soi, qui précède la reconnaissance. "Pourquoi vouloir être reconnu quand on ne vous connaît pas ?", a demandé l'un. Puis, on a parlé, aussi, de l'importance du regard ou du sourire de l'autre. Car pour être reconnu, encore faut-il exister, trouver sa place parmi ses frères humains. "Nous sommes des primates et les besoins de rapports sociaux sont cruciaux pour nous", a précisé l'un. En revanche, se focaliser sur un seul besoin, comme le travail, pour y tirer une reconnaissance serait dangereux : autour de soi, un jour, ce sera le désert, a prévenu un participant en évoquant le cas de son père.

Blessures d'enfance

Derrière les réflexions et au fil des phrases, indirectement, des blessures se sont révélées : celles d'avoir été rejeté ou négligé dès l'enfance, dans sa famille, étiqueté dès l'école, puis dans son milieu de travail. Ou même, de "ne pas être" du tout, parce qu'on se trouve en fauteuil roulant, et que, tout en vous poussant, quelqu'un peut parler pour vous, de vous.
Et puis on a évoqué des personnes qui se donnent un statut – y compris celui de toxico – ou qui mentent, sans être des mythomanes, dans l'espoir d'être reconnues... Ou bien celles qui sont si peu sûres d'elles, si complexées à force d'avoir l'impression de ne pas être à la hauteur, qu'elles s'effacent, vivent à côté de leur vie, sans jamais se sentir reconnues. Et qui ne connaissent pas cette sensation de bien-être que donne la reconnaissance des autres.
Deux heures de philo, entrecoupées par les paroles de Valérie, qui résume, relance le débat, passe la parole, cela file vite. Trop. Par chance, sur Radio Panik, une émission permet de retrouver ce qui s'est dit lors de cet atelier 1 où soufflent des vents que n'auraient désavoué ni Montaigne ni les autres philosophes... reconnus, eux, officiellement.

http://www.radiopanik.org/emissions/emissions-speciales/les-ateliers-philo-de-l-asbl-entr/

Pascale Gruber

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